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La plupart des luxes vraiment inutiles, enluminure de manuscrits, achat ou éleyage de faucons pour la chasse et, dans des siècles plus rapprochés de nous, les objets d’art, peinture ou sculpture, coûtaient relativement très bon marché. Ce n’était rien, comparé aux luxes actuels correspondans. Les seules dépenses antiques qui n’aient pas d’analogues aujourd’hui étaient la somptuosité du vêtement masculin, et surtout la table, repues franches, ripailles solennelles où, plusieurs jours durant, des centaines de convives engloutissaient sans trêve ; usage conservé aux noces campagnardes longtemps après son abandon par les seigneurs et les bourgeois.

Ces dépenses disparues ont été remplacées par d’autres, que le riche a partagées avec la masse de la nation : aux frais de garde et de sûreté personnelle a été substitué l’impôt. Et l’impôt n’a pas seulement payé une armée et une police collective ; il a procuré à tous des biens que l’ancien riche ne pouvait obtenir avec sa fortune : des routes et des ponts, des villes hygiéniques et bien tenues, pavées, balayées, arrosées, éclairées, coupées de voies spacieuses pour l’agrément des riverains autant que pour la commodité des passans. Jusqu’au xviiie siècle, qui n’avait pas le moyen de bâtir « entre cour et jardin, » pour soi seul, devait se résigner à vivre sans air et sans soleil au long de ruelles étroites et malpropres.

La satisfaction de ces besoins et de plusieurs autres par l’impôt fut un progrès économique autant que politique ; il ne suffisait pas que l’État fût assez organisé pour exiger de chacun des contributions proportionnelles, voire progressives ; il fallait que les contribuables devinssent assez riches pour les payer. Notre fiscalité contemporaine, appliquée par Charles le Sage ou par Louis XIV, n’aurait pas rapporté grand’chose.

Aux messagers et courriers privés ont succédé les postes, le télégraphe et le téléphone ; les jongleurs et musiciens du château, les conteurs ambulans sont représentés, suivant la fortune de chacun, par une loge à l’Opéra, un fauteuil d’orchestre, une entrée de café-concert ou les feuilletons du journal à un sou. Les physiciens domestiques, apanage de quelques privilégiés, ont été supplantés par des médecins et chirurgiens indépendans, vingt-cinq fois plus nombreux et accessibles à tous, quoique spécialisés par leurs études ou hiérarchisés par le talent.