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comptes de son frère, d’une façon d’ailleurs assez fantaisiste, comme nous aurons lieu de le constater.

Malgré la charge qu’il leur imposait, les hautes classes n’étaient ni aussi délicates, ni aussi prodigues pour leur vivre quotidien qu’on serait porté à le croire. Un ouvrier parisien répondait ingénument, il y a quelques années, au médecin des hôpitaux qui lui reprochait un amour immodéré de la bouteille et s’enquérait combien il buvait : « Mais pas trop, mes quatre litres par jour comme vous, parbleu ! » Ce prolétaire eût fort mal vécu à la Cour du roi Philippe le Long où mangeaient, en 1316, 408 personnes et où l’on consommait par jour 280 litres de vin seulement : soit seulement 70 centilitres par tête. Ce qui laisse supposer qu’une partie du personnel se contentait d’eau claire.

Mme de Maintenon regarde comme exorbitant qu’il faille à sa belle-sœur d’Aubigné « des confitures à la collation et du beurre à déjeuner. » Elle nous paraît bien sévère, pour un ménage qui a dix domestiques et dont la dépense journalière monte à 42 fr. 35, soit 3 fr. 50 par personne ; chiffre fort raisonnable aujourd’hui, même à Paris. Les menus sont courts pourtant et ne prévoient, pour le dessert, qu’un plat de pommes et de poires, « qui passera la semaine en renouvelant les vieilles feuilles qui sont dessous. » Depuis cinq cents et même depuis deux cents ans, les riches et le peuple ont changé de nourriture ; mais le changement a été beaucoup plus sensible chez le peuple, et l’on montrera comment il s’est opéré en examinant dans un prochain article chaque sorte d’alimens.

Tandis que la création ou la circulation d’une masse de subsistances nouvelles n’a eu d’autre effet que de procurer au riche une économie, elle a procuré au peuple une jouissance. Le peuple possède maintenant des choses que le riche seul possédait ; le riche les paie seulement moins cher. La table du riche a changé de prix ; celle du peuple a changé de nature. L’avantage positif dans cette évolution est tout entier du côté du peuple : avantage matériel, puisqu’il accède à des biens jusqu’ici hors de son atteinte ; avantage moral aussi, puisque sa condition ne diffère plus autant de celle des classes supérieures.