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d’avoir une lampe ou d’être dans l’obscurité. Il importe également peu d’avoir des costumes garnis de point d’Alençon et créés par le grand couturier, ou seulement une robe de soie tramée coton et brodée à la machine, venant du magasin de confection ; mais il importe beaucoup d’avoir une toilette élégante à bas prix ou de s’en passer.

L’écuelle de ferraille ou de bois graisseux, dans laquelle mangeaient les pauvres gens des siècles passés, ressemblait plutôt à l’auge de leurs bestiaux qu’à l’assiette d’argent ou même d’étain des classes supérieures. Mais aujourd’hui l’assiette de faïence à 0 fr. 15 des tables les plus modestes diffère peu d’aspect et nullement de propreté de l’assiette de porcelaine la plus chère. Des murs lambrissés de papier peint à 0 fr. 50 le rouleau et ornés de chromos encadrés sont moins opulens que des panneaux tendus de soie et décorés de tableaux de maîtres ; mais ils s’en rapprochent beaucoup plus que jadis une boiserie sculptée ou une tenture de cuir doré d’une muraille nue, crépie à la chaux.

Entre l’individu qui disposait de messagers privés ou qui, depuis l’invention des postes, payait un port de lettres aussi cher qu’une journée de travail, et l’individu à qui ses ressources interdisaient tout espoir de correspondre au loin avec un parent, il y avait un abîme. Maintenant, la conversation téléphonique du premier n’est séparée du pli affranchi à 0 fr. 10 par le second que par une simple nuance, un délai de quelques heures. De même, entre le voyage en troisième classe de l’un et le voyage en sleeping-car de l’autre, nulle dissemblance comparable quant à la durée, la facilité ou la fatigue, à celle qu’il y avait entre le voyage en litière, en « chariot branlant, » ou, plus récemment, en berline de poste, et le voyage à pied ou dans le panier suspendu entre les roues à l’essieu du coucou.

Bref, sous quelque point de vue que l’on envisage, depuis sept siècles ou tout simplement depuis cent ans, d’un côté les privilégiés de l’aisance et de la richesse, de l’autre les plus humbles salariés, qu’il s’agisse des plaisirs qu’ils peuvent prendre, des livres qu’ils peuvent lire, des remèdes qu’ils peuvent acheter et de tout l’ensemble des besoins que la civilisation permet de satisfaire, il est évident que l’écart entre eux a singulièrement diminué et diminue à chaque invention nouvelle. La bicyclette, par exemple, est beaucoup plus utile au pauvre que l’automobile au bourgeois,