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nation en incarnation, est-il influencé par le non-moi ? » Bouddha eût été sans doute très embarrassé de répondre victorieusement à cet argument digne de Socrate ou de Platon. Il se contenta de dire : « Ô moine, en ce moment tu es sous l’empire de la concupiscence. »

Si Bouddha se défie des dieux et de l’âme, il se défie encore plus des femmes. En cela, comme en tout le reste, il est l’antipode de Krichna, l’apôtre de l’Éternel-Féminin. Il sait que l’amour est le plus puissant appât de la vie et qu’en la femme est renfermée, comme en un coffret de philtres et de parfums, la quintessence de toutes les séductions. Il sait que Brahma ne se décida à créer les dieux et le monde qu’après avoir tiré de lui-même l’Éternel-Féminin, le voile coloré de Maïa où chatoyait l’image de tous les êtres. Il ne redoute pas seulement chez la femme le délire des sens qu’elle sait provoquer d’un sourire ou d’un regard, il redoute son arsenal de ruses et de mensonges, qui sont la trame et le fil dont se sert la nature pour tisser la vie. « L’essence de la femme, dit-il, est insondablement cachée comme les détours du poisson dans l’eau. » « — Comment nous conduire avec une femme ? demande Ananda à son maître. — Éviter leur aspect. — Et si nous la voyons quand même ? — Ne pas lui parler. — Et si nous lui parlons quand même, Seigneur, que faire ? — Alors, veillez sur vous ! » Bouddha permit cependant, après de longues hésitations, à la communauté bouddhiste de fonder des couvens de femmes, mais il ne les admit point dans son intimité et les bannit de sa présence. On ne trouve, dans son histoire, ni Madeleine, ni Marie de Béthanie. Il est juste d’ajouter à la défense et à l’honneur des femmes indoues que les institutions de bienfaisance de l’ordre bouddhiste furent en grande partie l’œuvre des femmes.

Comment expliquer qu’une doctrine aussi dépouillée des joies de la terre et du ciel, doctrine de morale implacable, aussi excessive par son nihilisme mystique que par son positivisme négatif, doctrine qui supprimait d’autre part les castes avec la foi traditionnelle de l’Inde en l’autorité des Védas et abolissait Le culte brahmanique avec ses rites somptueux pour y substituer des centaines de couvens et une armée de moines mondians parcourant l’Inde la sébile à la main, — comment expliquer le succès prodigieux d’une telle religion ? Il s’explique par la dégénérescence précoce de l’Inde, par l’abâtardissement