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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 7.djvu/226

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et composées d’une main ferme. Leurs sentimens, leurs aspects, même extérieurs, se traduisent par d’énergiques raccourcis. Pour Hercule, c’est tantôt une brève sonnerie de trompettes, tantôt le thème, rappelé ou développé modérément, de sa jeunesse. Le rôle aussi de Déjanire se contient et se concentre beaucoup plus qu’il ne se déploie. Oui, les formes de cette musique, encore une fois, sont brèves ; mais du moins elles sont. Elles sont dès le commencement, dès les premières notes. A peine ont-elles paru, quelles portent en nous la notion de leur être et l’assurance de leur réalité.

Et puis, une ou deux fois au moins, quand le drame ou le lyrisme l’exige, il arrive que la musique prend son temps et se donne carrière. Elle remplit alors de plus vastes épisodes : les imprécations de Déjanire à la fin du premier acte ; à la fin du second, les fureurs d’Hercule et l’admirable chœur propitiatoire qui les suit. Là sont les pages maîtresses de l’œuvre et, comme elles gardent, malgré leur ampleur, un juste rapport avec le reste, elles couronnent l’ensemble et ne l’écrasent pas.

Il est impossible, quand on étudie un ouvrage de M. Saint-Saëns et, dans cet ouvrage, la nature et l’art du musicien, de ne pas en revenir toujours à la seule idée, au seul idéal où cet art se rapporte, au seul mot qui le puisse définir : celui de classique. Sainte-Beuve entendait par là d’abord, au sens latin, l’excellence et le premier rang. Le terme implique de plus, autant que la grandeur, et dans cette grandeur même, l’ordre et la discipline, la proportion et l’équilibre ; jusque dans le lyrisme et l’effusion, la retenue et la maîtrise, une forme enfin, un style, dont la force du sentiment, voire la violence de la passion, n’altère pas la pureté.

Regardez seulement, sans même l’entendre, la partition de Déjanire. Rien qu’à la vue, ou pour la vue, elle est claire, avec des blancs, beaucoup de blancs. Les notes semblent y avoir été semées d’une main discrète et non pas à poignées. Elle épargne nos yeux, comme elle ménagera nos oreilles. Et puis elle porte à tout moment des indications de ce genre : en mesure, bien rythmé, ne pas ralentir, sans presser. Et cela fait grand bien. On aime de retrouver ici les élémens d’un solfège supérieur, les articles du catéchisme musical, un rappel aux principes, aux vérités fondamentales que la plupart des musiciens, compositeurs, interprètes, et le public par-dessus le marché, ne connaissent plus. En reprendront-ils connaissance ? M. Saint-Saëns lui-même nous contait qu’une partition de Rameau porte également, écrit de la main du maître : Bien en mesure. On me l’avait promis.