Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/379

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LES

RÊVERIES

DU

PROMENEUR SOLITAIRE.



PREMIERE PROMENADE.


Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frere, de prochain, d’ami, de société que moi-même. Le plus sociable & le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. Ils ont cherché dans les rafinemens de leur haine quel tourment pouvoit être le plus cruel à mon ame sensible, & ils ont brisé violemment tous les liens qui m’attachoient à eux. J’aurois aimé les hommes en dépit d’eux-mêmes. Ils n’ont pu qu’en cessant de l’être se dérober à mon affection. Les voilà donc étrangers, inconnus, nuls enfin pour moi puisqu’ils l’ont voulu. Mais moi, détaché d’eux & de tout, que suis-je moi-même ? Voilà ce qui me reste à chercher. Malheureusement cette recherche doit être précédée d’un coup-d’œil sur ma position. C’est une idée par laquelle il faut nécessairement que je passe, pour arriver d’eux à moi.

Depuis quinze ans & plus que je suis dans cette étrange position, elle me paroît encore un rêve. Je m’imagine toujours qu’une indigestion me tourmente, que je dors d’un mauvais

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