Page:Stendhal - Vie de Henri Brulard, t1, 1913, éd. Debraye.djvu/63

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même idée d’écrire my life m’est venue dernièrement pendant mon voyage de Ravenne ; à vrai dire, je l’ai eue bien des fois depuis 1832, mais toujours j’ai été découragé par cette effroyable difficulté des Je et des Moi, qui fera prendre l’auteur en grippe ; je ne me sens pas le talent pour la tourner. A vrai dire, je ne suis rien moins que sûr d’avoir quelque talent pour me faire lire. Je trouve quelquefois beaucoup de plaisir à écrire, voilà tout*.

S’il y a un autre monde, je ne manquerai pas d’aller voir Montesquieu ; s’il me dit : « Mon pauvre ami, vous n’avez pas eu de talent du tout », j’en serais fâché, mais nullement surpris. Je sens cela souvent, quel œil peut se voir soi-même ? Il n’y a pas trois ans que j’ai trouve ce pourquoi.

Je vois clairement que beaucoup d’écrivains qui jouissent d’une grande renommée sont détestables. Ce qui serait un blasphème à dire aujourd’hui de M. de Ch[ateau]briand (sorte de Balzac) sera un truism en 1880. Je n’ai jamais varié sur ce Balzac : en paraissant, vers 1803, le Génie du Ch[ateaubriand] m’a semblé ridicule*. Mais sentir les défauts d’un autre, est-ce avoir du talent ? Je vois les plus mauvais peintres voir très bien les défauts les uns des autres : M. Ingres a toute raison contre M. Gros, et M. Gros contre M. Ingres. (Je choisis ceux dont on parlera peut-être encore en 1935.)

Voici le raisonnement qui m’a rassuré à l’égard de ces Mémoires. Supposons que je continue ce