Page:Stendhal - Vie de Henri Brulard, t1, 1913, éd. Debraye.djvu/94

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encore ces belles inscriptions qui émerveillaient mon grand-père.

« Puisque tu écris si bien, me dit-il, tu es digne de commencer le latin. »

Ce mot m’inspirait une sorte de terreur, et un pédant affreux pour la forme, M. Joubert, grand, pâle, maigre, en couteau, s’appuyant sur un épine, vint me montrer, m’enseigner mura, la mûre. Nous allâmes acheter un rudiment chez M. Giroud, libraire, au fond d’une cour donnant sur la place aux Herbes. Je ne soupçonnais* guère alors quel instrument de dommage on m’achetait là.

Ici commencent mes malheurs.

Mais je diffère depuis longtemps un récit nécessaire, un des deux ou trois peut-être* qui me feront jeter ces mémoires au feu.

Ma mère, madame Henriette Gagnon, était une femme charmante et j’étais amoureux de ma mère.

Je me hâte d’ajouter que je la perdis quand j’avais sept ans.

En l’aimant à six ans peut-être (1789), j’avais absolument le même caractère que, en 1828, en aimant à la fureur Alberthe de Rubempré. Ma manière d’aller à la chasse du bonheur n’avait au fond nullement changé, il n’y a que cette seule exception : j’étais, pour ce qui constitue le physique de l’amour, comme César serait, s’il revenait au monde pour l’usage du canon et des petites armes.