Page:Sue - Les misères des enfants trouvés II (1850).djvu/69

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« Nous avons regardé.

« Papa, qui avait commencé à percer du bois avec une grande vrille à manche, s’était mis à genoux ; mais trop fatigué pour sûr, il s’était endormi, tenant toujours les deux côtés du manche sur lequel il appuyait son front. Il restait comme ça… sans bouger. Maman pleurait toujours… elle nous a dit bien bas, pour ne pas réveiller papa :

« — C’est pourtant pour nous donner du pain que votre bon père se fatigue autant… Il faut prier la sainte Vierge d’avoir pitié de nous et de lui… et de le récompenser, car il n’y a pas au monde un meilleur père… Allons, mes enfants… à genoux… et dites comme moi… mais tout bas pour ne pas réveiller votre père.

« Nous nous sommes mis tous à genoux, et maman a dit et nous avons répété à mesure et après elle :

« — Bonne sainte Vierge… n’abandonnez pas dans sa grande peine, s’il vous plaît, ce pauvre père qui travaille tant pour nous ; sainte Mère de Dieu, qui protégez les mères et les petits enfants, écoutez une mère et ses petits enfants, et récompensez notre père de son courage, s’il vous plaît ! »

« Comme nous finissions de dire cela, bien bas pourtant… papa s’est éveillé, il nous a vus tous à genoux… les mains jointes ; il a demandé à maman pourquoi. Maman le lui a dit ;… alors il nous a pris dans ses bras… il pleurait aussi bien fort, lui… car nous avions les joues toutes mouillées pendant qu’il nous embrassait. »

 
 

Bien des années se sont passées depuis le jour où Basquine me faisait ce simple et touchant récit… Bien des événements, bien des malheurs, bien des ignominies, dont j’ai été acteur ou témoin, devraient avoir flétri, endurci mon cœur, et pourtant, au seul souvenir de la voix, de l’accent, de la physionomie de cette pauvre enfant, lorsqu’elle me racontait cet épisode de la misérable et laborieuse vie de son père, mes yeux deviennent humides, comme ils le devinrent ce jour-là en écoutant Basquine.