Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 1.djvu/161

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se tenait près d’elle. — Il faut se reposer avant le voyage.

— Et vous partez décidément demain ? demanda-t-il.

— Oui, je pense » répondit Anna, comme étonnée de la hardiesse de cette question. Pendant qu’elle lui parlait, l’éclat de son regard et de son sourire brûlaient le cœur de Wronsky.

Anna n’assista pas au souper et partit.


XXIV

« Il doit y avoir en moi quelque chose de répulsif, pensait Levine en sortant de chez les Cherbatzky pour rentrer chez son frère. Je ne plais pas aux autres hommes. On dit que c’est de l’orgueil : je n’ai pas d’orgueil. Me serais-je mis dans la situation où je suis, si j’en avais ? » Et il se figurait Wronsky heureux, aimable, tranquille, plein d’esprit, ignorant jusqu’à la possibilité de se trouver dans une position semblable à la sienne. « Elle devait le choisir, c’est naturel, et je n’ai à me plaindre de rien ni de personne ; il n’y a de coupable que moi ; quel droit avais-je de supposer qu’elle consentirait à unir sa vie à la mienne ? Qui suis-je ? que suis-je ? Un homme inutile à lui-même et aux autres. »

Et le souvenir de son frère Nicolas lui revint. « N’a-t-il pas raison de dire, lui, que tout est mauvais et détestable en ce monde ? Avons-nous jamais été