Page:Verne - Une ville flottante, 1872.djvu/134

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d’ouvriers se voyaient réduits à vivre de la charité publique. Glasgow possédait vingt-cinq mille métiers mécaniques, qui, avant la guerre des États-Unis, produisaient six cent vingt-cinq mille mètres de coton filé par jour, c’est-à-dire cinquante millions de livres par an. Par ces chiffres, que l’on juge des perturbations apportées dans le mouvement industriel de la ville, quand la matière textile vint à manquer presque absolument. Les faillites éclataient à chaque heure. Les suspensions de travaux se produisaient dans toutes les usines. Les ouvriers mouraient de faim.

C’était le spectacle de cette immense misère qui avait donné à James Playfair l’idée de son hardi projet.

« J’irai chercher du coton, dit-il, et j’en rapporterai coûte que coûte. »

Mais comme il était aussi « négociant » que l’oncle Vincent, il résolut de procéder par voie d’échange, et de proposer l’opération sous la forme d’une affaire commerciale. « Oncle Vincent, dit-il, voilà mon idée.

— Voyons voir, James.

— C’est bien simple. Nous allons faire construire un navire d’une marche supérieure et d’une grande capacité.

— C’est possible, cela.

— Nous le chargerons de munitions de guerre, de vivres et d’habillements.

— Cela se trouve.

— Je prendrai le commandement de ce steamer. Je défierai à la course tous les navires de la marine fédérale. Je forcerai le blocus de l’un des ports du Sud.

— Tu vendras cher la cargaison aux confédérés, qui en ont besoin, dit l’oncle.

— Et je reviendrai chargé de coton…

— Qu’ils te donneront pour rien.

— Comme vous dites, oncle Vincent. Cela va-t-il ?

— Cela va. Mais passeras-tu ?

— Je passerai, si j’ai un bon navire.

— On t’en fera un tout exprès. Mais l’équipage ?

— Oh ! je le trouverai. Je n’ai pas besoin de beaucoup d’hommes. De quoi manœuvrer, et voilà tout. Il ne s’agit pas de se battre avec les fédéraux, mais de les distancer.

— On les distancera, répondit l’oncle Vincent d’une façon péremptoire. Maintenant, dis-moi, James, sur quel point de la côte américaine comptes-tu te diriger ?

— Jusqu’ici, l’oncle, quelques navires ont déjà forcé les blocus de la Nouvelle-Orléans, de Willmington et de Savannah. Moi, je songe à entrer tout droit à Charleston. Aucun bâtiment anglais n’a encore pu pénétrer dans ses passes, si ce n’est la Bermuda. Je ferai comme elle, et si mon navire tire peu d’eau, j’irai là où les bâtiments fédéraux ne pourront pas me suivre.