Page:Verne - Une ville flottante, 1872.djvu/147

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— Oh ! c’est bien simple. Je veux tout bonnement vous dire que vous êtes un brave homme au fond.

— Pourquoi au fond ?

— Au fond et à la surface aussi.

— Je n’ai pas besoin de tes compliments.

— Ce ne sont pas des compliments. J’attendrai, pour vous en faire, que vous soyez allé jusqu’au bout.

— Jusqu’à quel bout ?

— Au bout de votre tâche.

— Ah ! j’ai une tâche à remplir ?

— Évidemment. Vous nous avez reçus à votre bord, la jeune fille et moi. Bien. Vous avez donné votre cabine à miss Halliburtt. Bon. Vous m’avez fait grâce du martinet. On ne peut mieux. Vous allez nous conduire tout droit à Charleston. C’est à ravir. Mais ce n’est pas tout.

— Comment ! ce n’est pas tout ! s’écria James Playfair, stupéfait des prétentions de Crockston.

— Non certes, répondit ce dernier en prenant un air narquois. Le père est prisonnier là-bas !

— Eh bien ?

— Eh bien, il faudra délivrer le père.

— Délivrer le père de miss Halliburtt ?

— Sans doute. Un digne homme, un courageux citoyen ! Il vaut la peine que l’on risque quelque chose pour lui.

— Maître Crockston, dit James Playfair en fronçant les sourcils, tu m’as l’air d’un plaisant de première force. Mais retiens bien ceci : je ne suis pas d’humeur à plaisanter.

— Vous vous méprenez, capitaine, répliqua l’Américain. Je ne plaisante en aucune façon. Je vous parle très sérieusement. Ce que je vous propose vous paraît absurde tout d’abord, mais quand vous aurez réfléchi, vous verrez que vous ne pouvez faire autrement.

— Comment ! il faudra que je délivre Mr. Halliburtt ?

— Sans doute. Vous demanderez sa mise en liberté au général Beauregard, qui ne vous la refusera pas.

— Et s’il me la refuse ?

— Alors, répondit Crockston sans plus s’émouvoir, nous emploierons les grands moyens, et nous enlèverons le prisonnier à la barbe des Confédérés.

— Ainsi, s’écria James Playfair, que la colère commençait à gagner, ainsi, non content de passer au travers des flottes fédérales et de forcer le blocus de Charleston, il faudra que je reprenne la mer sous le canon des forts, et cela pour délivrer un monsieur que je ne connais pas, un de ces abolitionnistes que je déteste, un de ces gâcheurs de papier qui versent leur encre au lieu de verser leur sang !