Page:Victor Brochard - Les Sceptiques grecs.djvu/177

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fait égales, fût dans l’impossibilité de se prononcer. On ne peut supposer que dans ce discours certainement très préparé, l’orateur, toujours si maître de sa parole, ait commis la faute de trahir une secrète préférence, s’il l’avait, ou qu il ait eu la naïveté de la laisser voir. Il n’était pas naif !

A vrai dire, le seul reproche qu’on puisse lui faire, c’est de n’avoir pas conclu. Mais ici la personne même de Carnéade est hors de cause : c’est sa doctrine , une doctrine qui lui est commune avec beaucoup d’autres, qui est en jeu. Avant de s’emporter en invectives contre lui , il faudrait s’entendre sur ce point : le doute, fût-ce en morale, est-il un crime? Est-ce un déshon- neur d’être sceptique? C’est un point dont tout le monde ne conviendrait pas. Ne voit-on pas de fort honnêtes gens ébranlés dans leurs convictions par les difficultés de toute sorte que soulève la critique, plus encore par les démentis que l’expérience donne tous les jours à leurs idées les plus chères? Et Dieu sait si de tels démentis étaient fréquents au temps de Carnéade ! Quand Brutus désespère de la vertu, il est sceptique à sa manière : songe-t-on à lui en faire un crime ? Pascal en a dit bien d’autres que Carnéade. Il ne s’est pas borné à douter de la justice, il a déclaré catégoriquement qu’elle n’est qu’un leurre. Nous n’avons pas la folle idée d’instituer un parallèle entre Carnéade et Pascal; on nous accordera bien cependant qu’ils ont ici un point commun. Locke en exposant si longuement l’argument tiré de la contradiction des croyances en morale^ tant d’autres après lui en revenant sur ce lieu commun , n’ont encouru aucun reproche d’immoralité : pourquoi réserve-t-on toute la sévérité à Carnéade?

On dira peut-être qu’en pareille matière, quand on ne peut pas conclure, on doit se taire, qu’au lieu d’étaler les vices des hommes, il vaudrait mieux ne pas voir ou, si l’on a vu, garder pour soi son pessimisme. Mais qui ne voit qu’il y a ici un cercle vicieux? On ne peut demander à un homme de régler sa conduite sur une croyance que, par hypothèse, il n’a pas, et qui est précisément l’objet du débat. Et si, ayant des doutes, Carnéade