Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/51

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page a été validée par deux contributeurs.


aux siens. Eh bien, le malheureux n’a voulu suivre aucun traitement ! Aussi, de l’aveu de ses meilleurs amis, n’est-ce, en réalité, qu’un fol qui ne saurait arriver à rien. Ils le déclarent, avec des larmes dans la voix, un ivrogne, un bohème, un proxénète, un filou et un raté, en ajoutant, les yeux au ciel : « Quel dommage ! » — Mon Dieu, je sais bien qu’à Paris, — où il est convenu que tout le monde est déshonoré le matin et réhabilité le soir, — cela ne tire pas à conséquence ; — au fond, c’est même une réclame ; — mais sa maladroite insouciance n’en sachant pas extraire une fortune, avouez qu’il est légitime qu’on lui en veuille. C’est donc par pure humanité que je daigne le soustraire, momentanément, à l’hospice. Revenons à vous. — Inconnu et sans l’ombre de talent, disons-nous ? — Non, je ne puis y croire. Votre fortune serait faite et la mienne aussi. C’est six francs la ligne que je vous offrirais ! — Voyons, entre nous, qui me garantit la nullité de cet article ?

— Lisez, monsieur ! articule, avec fierté, le jeune tentateur.

— On voit que vous échappez de l’Adolescence d’hier à peine, monsieur ! — répond, en riant, le directeur : nous ne lisons que ce que nous sommes décidés à ne jamais publier. On n’imprime que la copie dûment illisible. Et, tenez, la vôtre semble, à vue de pince-nez, entachée d’une certaine calligraphie, — ce qui est déjà d’assez mauvais augure. Cela pourrait vous faire soupçonner de soigner ce que vous faites. Or, tout journaliste, vraiment digne de ce grand