Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/57

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page a été validée par deux contributeurs.


bouffissures de son apathique suffisance. Votre épouvantable coup de chapeau lui écrase le nez en paraissant lui demander l’aumône : cela ne se pardonne pas, cela, de lecteur à auteur. Les hommes de génie peuvent seuls se permettre, dans leurs livres, de ces familiarités alors tolérables, car s’ils prennent quelquefois leur lecteur aux cheveux et lui secouent la boîte osseuse d’un poing calme et souverain, ce n’est que pour le contraindre à relever la tête ! — Mais, dans un journal, monsieur, ces façons-là sont, au moins, déplacées : elles compromettent l’avenir de la feuille aux yeux du Conseil d’administration. En effet, voici l’inconvénient de pareils articles.

» Le bourgeois, en les parcourant d’un cerveau brouillé par les affaires, écarquille les yeux, vous traite, tout bas, de « poète », sourit in petto et se désabonne, — en déclarant, tout haut, que vous avez beaucoup de talent ! — Il montre ainsi, d’une part, que vos écrits ne l’ont pas atteint ; de l’autre, il vous assassine aux yeux de ses confrères qui le devinent, prennent ce diapason, vous embaument dans les louanges et, de confiance ou d’instinct, ne vous lisent jamais, car ils ont flairé, en vous, une âme, c’est-à-dire la chose qu’ils haïssent le plus au monde. — Et c’est moi qui paye !

(Ici le directeur se croise les bras en regardant son interlocuteur avec des yeux ternes) :

— Ah çà ! est-ce que vous prenez le Public pour un imbécile, par hasard ? Vous êtes étonnant, ma