Polikouchka/Chapitre 14

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Traduction par Ely Halpérine-Kaminsky.
Perrin, 1885 (pp. 153-190).
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,, wo POLIKOIICHÈA I

XIV _ Une fois dehors, surl’herbe fraiche, Doutlov marche du côté de la route, vers le petit til- ‘ leul; il ôte sa ceinture pour retirer sa bourse

_ plus aisément, et y serraisonargent. Seslèvres

— remuuient, bien qu’aucu11 son n’en so1·tit ,

 tandis qu’il refermait sa bourse et se recein··

turuit. Puis il se signa, et s’en alla en zigzag par le sentier , comme ivre , tout entier aux , ` ‘ pensées qui lui montaient au cerveau. Il aperçut devant lui _une silhouette de moujik qui venait de son `côté. Il appela. au (Yétait Eûm qui , armé d’un grand bâton ,


) PDLIKDUCHKA wa = 'montait la garde autour de la maison des _ dvorovi. V E —- Tiens, l’oncle Semen! dit Elzim joyeuse- ment en s’approchant. de lui (il se sentait mal à son aise, tout seul). Eli bien i avez—vous mené les recrues, petit oncle? ‘ —- Oui. Et toi, que fais·tu‘? _ — On m’a laisséici pour garder Iliitch,*le suicidé. . —- Où est·il? ¥ Là, dans le grenier. C’est la, dit·on, qu’il s’est pendu, répondit Elim en montrant i · du doigt, dans Pobscurité, le toitdela maison , des dvorovi. ' ` u _ Doutlov regarda dans la direction de la main, et quoiqu’il n’eût rien vu, il fronça les sour- · cils, plissa son visage et hocha la tête. — Le stanovoï estarrixyé, m’a ditle cocher; on vn tantôt lever le corps, continua Efim...


PVOLLKOUGHKA _ c’est efli·ayant,”ces choses·là, la `nuitl

 rien au monde je n’irais là haut de nuit,

. siîl‘on m’en donnait l’ordre. Qu’Egor Mikhaï-. ‘ lovîloh me tue jusqzfà la mort ', je n’irai pas. — Quel péché! Quel péché! répétait Dont- lov, visiblement par convenance , et sans penser à ce qu’il disait. Il allait poursuivre sa route, mais la voix d’Eg0r Mikhaïlovitch Parrêta. ·— Eh! garde, viens donc ici, criait Egor du pcrron. Lorsque Elim eut répondu, Egor reprit : -—- Quel est le mouiik qui est avec toi? ~—- Doutlov. — C’est loi, Semen ‘? Viens aussi. Doutlov, s’élant approché, distingue, à la 1. Location populaire, tuer sur le coup.


POLIKOUCHKII 153 lumière d’une lanterne que portait le cocher , · Egor Mikhaïlovitch avec un petit fonctionnaire en casquette à cocarde et en manteau. C’était le stanovoî. — Voilà, le vieuxuous accompagnera aussi, dit Egor en Papercevant. Le vieillard en fut ennuyé, mais qu'y faire ? —— Et toi, Eiim, toi qui es jeune,c0urs donc au grenier où il s’est pendu, arranger l‘esca— lier, pour que Sa Noblesse y puisse passer. Etim, qui « pour rien au monde ne serait allé à la maison des dvorovi », ycourut aus- sitôt, en frappant le sol avec ses lapti, comme avec des morceaux de bois. Le stanovoï battit le briquet et alluma sa pipe. Il demeurait àdeux verstes de là. Gomme il venait d’être vertement tancé par l’isprav-


wa romxouciiiia uik ' pour son ivrognerie, il traversait main- tenant une crise de zèle. Arrivé à dix heures du soir, il voulut voir le pendu tout de suite. Egor Mikhaïlovitch demanda à Doutlovcom— meut il se trouvait ici. Tout en marchant, le vieillard raconta au gérant sa trouvaille, et Pusage qu’en avait fait la barinia. Il ajouta qu’il était venu demander la permission d’Egor Mikhaïlovitch. Au grand elfroi de Doutlov, le gérant lui de- manda1’enveloppe et Pexamîna. Le stanovoïla pritàson tour entre ses mains et, d’un ton Sec et bref, réclama des explications. —— Voilà mon argent perdu Epensa Doutlov. ll allait déjà s’exeuser, lorsque le stanovoï Q luirendit la somme. · —-— Quelle chance a ce lourdaud lût-il. — Cela tombe-bien pour lui, dit Egor Mi- a commimue œmai de pouce. i


1·o1.11<oi·l;x::sA t tés; kbaïlowitch, il vient de conduire son neveu au recrutement; il va maintenant le racheter. I — Ah !... tit le stanovoï, et il continua son chemin. -— Tu rachèteras Iliouchka? dit Egor Mi- khaïlovitch. _ -— Et comment_ le racheter? Y aurait·il là assez d’argent? Et est-il encore temps? —- Cfest ton aiîaire, répondit le gérant. Et tous deux suivirent le stanovoï. Ils s’approchèrent de la maison des dvorovi, dans le vestibule de laquelle les attendaient les gardes puants munis d’uue lanterne. Dont- lov entra aussi. Les gardes avaient un air cou- pable, qu’on ne pouvait guère attribuer qu’à la mauvaise odeur qu’ils dégageaient, car ils n’avaient rien fait de mal. Tous gardaient le silence. -— 0ù?... demanda le stanovoï.


im ronixoucixm —- Ici, dit à voix basse Egor Mikl1aïlovitel1... - Efim, ajoula··t·il, toi qui es jeune, marche de- vant avec la lanterne. Efim, qui venait de nettoyer Fescalier, sem- blait maintenant s’étre délivré de toute épou- vante. ll grimpa gaîment le premier, gravit deux ou trois degrés, puis se retourna et, le- vantsa lanterne, montra le chemin au stanovoï suivi d’Egor Mikhaïlovitch. L0rsqn’i1s eurent disparu, Dontlov, qui avait déjà posé un pied sur la première marche, poussa un soupir et s’arréta. Deux minutes se passèrent. Les pas se perdirent dans le gre- nier. Sans doute ils étaient_ près du corps. —· Eh Ionele Semen l on t’appelle l cria Efim À par le tron. Doutlov gravit l’escalîer. La lan- terne qui éclairait le stauovoï et le gérant ne laissait voir que le haut de leureorps; der- rière eux quelqu’un, vu de dos : c'était Po-


Po1.1KoUcHKA as? likey. Doutlov enjamba la porte, et, faisant le signe dela croix, il s’arrêta. — Tournez·le, vous autres, disait le sta- . roste. Personne ne bougea. ·— Elîm, tu es jeune, lui dit Etim Mikl1aïlo· vitch. Le cc jeune » enjamba la poutre, et tourna Iliitch; de son air le plus gai, il montrait du regard tour à tour le pendu et les autorités, comme un barnum exhibant un albinos ou bien Julia Pastrana ‘, et qui, regardant tantôt le pu- blic, tantôt le phénomène qu’il exl1ibe, est prêt à se rendre à tous les désirs des spectateurs. -— Tourne encore. ` Iliitch tourna encore, agita faiblement ses bras, et laissa traîner ses pieds sur le sable. 1. Nom cïune femme à longue barbe, populaire en Russie.


las PoLu;oUcu1<a —- Prends·le, ôte·le. ——— 0rdonnez—vous de couper la corde? dit Egor llliklmilovitch. · Donnez la hache, frères! Il fallut renouveler par deux fois, aux gardes età Doutlov, l’ordre de se mettre à l’œuvre, tandis que le « jeune » traitait Illiiteh comme une charogne de mouton. On finit par couper la corde, par ôter et rc- couvrir le corps. Le stanovoï annonça que le médecin viendrait le lendemain, et laissa par- tir tout le monde. Doutlov, en remuant ses lèvres, se dirigea vers son logis. D’abord il ne se sentait pas bien; mais àmesure qu’il approchait du village < l cette sensation désagréable se dissipait, et la joie envahissait de plus en plus son âme. On entendait, dans les rues, des refrains et des cris d’ivrognes. Doutlov, qui n’avait jamais bu,


i sa l'Ol.lKOUC·llKA ass rentra directement chez lui, suivant son ha- bîtude. _ Il était déjà tard quand il pénétra dans l’isba. Sa « vieille » dormait. Son fils aîné avec ses petits-fils étaient endormis sur le poêle, et son second fils dans le cabinet noir. Seule, la baba d’Iliouchka veillait encore. Vêtue d’une chemise sale, qui n’était pas celle des fêtes, les cheveux dénoués, elle était as- sise sur le banc et sauglotait. Elle ne se leva point pour aller ouvrir à son oncle : elle se borna à hurler et à se lamenter encore plus fort en le voyant entrer dans l’isba. —- Au dire de la vieille, elle se lamentait admirablement, quoiqu’clle fût toute jeune et n’eût pas encore beaucoup depratique. La vieille se leva et servit le souper à son mari. Doutlov éloigua de la table la baba d’Iliouchka.


160 ro1.iKoucuKA

 Àssezl assez! lui dit·il.

Q Àlisinia alla plus loin se coucher sur le banc, mais=sans cesser de hurler. La vieille servit et desservit en silence; le vieux ne disait pas non plus une seule parole. Après avoir fait sa prière, il éructa, se lava les mains, décroche du clou le sta/zoti ‘, et passa dans le cabinet noir. La, il murmura quelque chose à l’oreille de sa « vîeillen; celle—ci sortit, et lui se mit à faire claquer les boulettes du stchoti. Puis on entendit un bruit de malle fermée, et Doutlov descendit dans son souterrain. Quand il revint, il faisait noir dans l’isba; la torche s'était éteinte. Dans la soupente où Qelle s’était couchée, ` É la vieille qui, dans la journée, ne faisait pas le moindre bruit, remplissait maintenant toute 1. Casier à calculer, d'xm usage journalier en Russie. I


I h ronmoucuxn un l’isba·de son ronilement. La bruyante baba I avait aussi fini par s;endormir sur le banc, tout habillée, comme elle était, sans rien sous la tête, et l’0n ne Penteudait même pas respirer. _ Doutlov tit sa prière, jeta un regard sur la baba d’Iliouchka, hocha la tête, escalade le poêle et s’étendit à côté de son petit~fils. Dans Bobscurité, il laissa tomber d’eu_ haut ses I lapti, se coucha sur le dos et, les yeux ou- verts, il écouta les cafards qui bruissaieut sur le mur, les dormeurs qui soupiraieut ou ron- llaieut, les animaux qui s’ébrouaient dans la cour. — Longtemps il ne put dormir. La lune se leva, il se fit plus clair dans Pisba. J Doutlov remarqua dans le coin Aksiuia, et quelque chose qu’il ne pouvait discerner : était·ce'le caitan de son fils, un tonneau placé u


., _ ur) ' ``‘° h aaa. rohlxoncuxa _ là par les babas, ou un être humain? Doutlov dormait-il ou nou? Il se mit à examiner l’ob·

 jet.-.. Sans doute le mauvais Esprit qui avait.

poussé Ilîiteh à son horrible action et dont la mâle influence s’était, cette nuit-là, appesantie sur tous les dvorovi, sans doute touchait·il de son aile _jusqu’au village, jusqu’à l’isba de Doutlov, où se trouvait Pargent employé par lui à perdre Iliitch. Du moins Doutlov le sentait ici. En proie à je ne sais quel malaise, il ne pouvait ni dormir, ai se- lever. A la vue de cet objet dont il ne u pouvait distinguer la `nature, il se rappela Iliouchka, les deux mains liées derrière son dos ,. et les lameutations cadencées d’Aksiuîa , « il se rappelait Polikey avec ses bras ballants... Il lui. sembla tout à coup que devant la fe- nêtre,. au. dehors, quelque elxose venait de passer. 4


' o Ponxxouçùml _;

—- Qu’est-ce donc? Niest-ce pas le staroste qui vient annoncer?... Mais comment a-t-il ouvert? pensait le vieillard'eu—entendant des , pas dans le vestibule. Peut—être ma vieille n’a-t—elle pas bien fermé ? E u Le chien hurla dans la cour, et lui, il tra- versa le vestibule, puis, comme le raconta par la suite le vieillard, chercha la portegdépassa le seuil, se mit à marcher le long idu 'mur en tàtonnant, heurla un tonneau qui résonna, et ` de nouveau il se remit à tâtonner, comme s’il cherchait le loquet, .4 . _Voilà qu’il trouve le loquet. Le vieillard se " sent un frissoüudans tout le corps. Voilà qu’il saisit le loquet, et qu’il entre avec un visage humain. Doutlov savait déjà que c’était lui. Il veut faire un signe de croix, mais il ne le peut. Lui, il s’approche dela table recouverte d’un tapis,


L-È 164 rontuoecmia

 le retire, le jette par terre, et s’élance sur le l
   poêle. `
 · Alors le vieillard reconnut qu’il avait pris la-

`l · figure d’Iliitch. Ilmontrait sesdents; ses mains

 se balançaient; il escalada le poêle , fondit
 sur le vieillard et tenta de Pétrangler.
L «-— C’est mon argent! dit Iliitch.
 —; Laisse·moi, je ne le ferai plusi voulut
 et ne put dire Semen. -
 Iliitch lui écrasaitla poitrine de tout le poids

H . d’uue montagne entière. Doutlov savait qu’une

 prière le ferait lâcher prise, il savait quelle

= _ _ prière il fallait dire; mais cette prière, il ne ' pouvait Particuler. '

_ " Son petit~fils qui dormait à côté de lui poussat °
 un cri aigu et se mit à pleurer. Le grand·père
 le serrait contre le mur. Le cri de l’enI’ant dé-

E _ lia la langue du vieillard. ·

 - Que Dieu ressuscite! dit-il. '


Pomnopcnxa ·-wa

Lui làcha prise un peu. Doutlov continua sa prière, lui descendit du poêle, et le veillard ,' entendit le bruit de ses deux pieds frappant le plancher. Doutlov disait toutes les prières qu’il savait, l’une après l’autre. . _ Il se dirigea vers la porte, dépasse la table et fît battre si fort la porte derrière lui que

 toute l'isba en fut secouée. Tous continuèrent

_` pourtant à dormir, sauf le grand-père et le __ petit—iîIs. Doutlov priait toujours ettremblait de tous ` _ ses membres. L’enfant finit par se rendormir en N pleurantet en sepressant contres0ngrand—père. Tout se tut de nouveau. Doutlov restait ‘ étendu sans mouvement. Les coqs chantaient . de l’autre côté du mur, au—dessous de son oreille. Il entendit les poules se remuer; les· jeunes coqs s’essayaient à chanter comme les vieux, mais sans y arriver.


aaa rouuioueuna ï si Quelque chose; bougea dans les pieds du vieillard :'c’était un chatf Ill bondit du poêle parterre, sur ses pattes moelleuses, et s’en alla miauler auprès de la porte. Doutlov se leva, et ` ouvrit la fenêtre. Il faisait sombre et sale au dehors. ' Il sortit en faisant le signe de la croix et ga- gna la cour où étaient les chevaux. On voyait que lepalr0n‘ avait aussi passé par là. La jument, au·dessous de l’avant·—toit, s’élait embarrassée dans son licou; elle avait renversé le son, et, la jambe en Pair, la tête tournée, elle implorait son maître. Le poulain était tombé sur le fumier. Doutlov le remit sur ses pieds, délivru la jument, lui donna à manger ` et rentra dans l’isba. La vieille se levait. Elle alluma la torche. I. (Fest ainsi que les moujiks appellent le mauvais esprit.


ronikoucuaa ww

‘ ·—— Réveille les enfants. Je vais à la ville. Ayant pris un cierge devant les icônes, il Péclaira et descendit dans le souterrain. Quand il en revint, ce n’était plus seulement chez lui, mais chez tous les voisins que les lumières brillaîent. Les jeunes gens étaient déjà levés ' et prêts à partir. Les babas sortaient et ren- traient avec des seaux et des jattes de lait. Ignat attelait une charrette, le cadet graissait l’untre. La jeune femme ne hnrlait plus; après s’être habillée et coilïée d’un fichu, elle s’était assise sur un banc, en attendant le moment d’aller ala ville faire ses derniers adieux à son mari. Le vieux semblait plus renfrogné que d’ha— —bitude. Sans rien dire à personne, il passa son caftan neuf, se ceintura, et, prenant tout l’ar- ,gent d’Iliitch, il se rendit chez Egor Mikhaïlo- ·vitch.


les romxoucuxa r —— Dépéel1e—toi donc!`c1·ia¢t—il à Ignat qui - faisait pivoter la roue sur le moyeu soulevé et ' t · graissé. Je vais revenir tout de suite, que tout soit prêt à mon retour. ‘ Le gérant venait de se lever. Il prenait du thé et faisait lui—même ses préparatifs de dé- ` part pour la ville, où il devait livrer les re- crues. — Que veux-tu? demanda·t-il. x -·Moi, Egor Mikhaïlovitch, je voudrais ra- cheter mon petit. Faites—moi donc une grâce. Vous m’avez parlé ces jours—ci d’un rempla- çant que vous connaissiez à la ville. Apprenez- moi comment je dois m’y prendre; pour moi, je n’y connais pas grand’chose. , ` — Eh bien! tu as réfléchi, alors. i -· Oui, j’ai réfléchi, Egor Mikhaïlovitch. Ge serait pitié, c’est le fils de monfrère. Qu’il soit ceci ou cela, ce serait pitié tout de même".


Q _ PDLIKOUCHKA we Que de péchés il engendre, l’argentl... Faites- moi donc la gràce de me renseigner, dit-il en saluant jusqn’à terre. Comme toujours en pareille occasion, Egor Mikhaïlovitch prit une mine absorbée, pinça ses lèvres, et, sans proférer une parole, il ré- ' tléehit à la chose. Puis il écrivit deux petits billets et expliqua ce qu’il aurait à faire à la ville. Quand Doutlov revint à son logis, la jeune femme en était déjà partie avec Ignat, et la ju- ment maigre, tout attelée, le ventre plein, attendaitdevant la portecochère. Il arracha un bâton de la haie, se serra dansson caftan, monta dans la charrette et fouette le cheval. Doutlov le fit courir si vite que son ventre eût bientôt diminué. Il ne le regardait plus de · peur de le plaindre. La crainte d’arriver trop . ` tard, après Pimrnatriculation, le torturait... '


s POLIKOUGHKA Bîouchka serait pris comme soldat, et Pargent itu diable resterait entre ses mains. J Je ne m’étendrai pas sur tout ce qui arriva à 4ÃDoutlov ce matin—la. Je dirai seulement que tout lui réussit à merveille. Chez le patron iauque1l’adressaitEgor Mikhallovitch, il trouva un remplaçant tout près, qui avaitdéjà dépensé vîngt—trois roubles et que le conseil de révi- sion avait déclaré bon pour le service. Le patron demandait quatre cents roubles du remplaçant; Pacheteur, un mechtchanine‘ ` qui marchandait depuis trois semaines, n’en voulait donner que trois cents. — Doutlov conclut Paiîaire en deux mots. —- Veux-tu vingt—cinq roubles en sus des . trois cents qu’0n t’oiîre? dit-il en luitendant ‘ lia main, Qmais visiblement disposé à donner «encore davantage. ~ I. Petit bourgeois.


— PoL1K0tcuKA au ‘Le patron retira sa main ct maintint son prix de quatre cents roubles. ·- Tu ne veux pas pour vingt-cinq ? répéta Doutlov, qui saisit de sa main gauche la main droite du patron et menaça de toper avec sa main droitc... Tu ne ~veux pas? Eh bien! que Dieu t’assiste! dit-il brusquement en frappant sur la main du, patron et en se détour-· ` nant d’un seul mouvememcnt de tout son corps... Eh bien ! soit. Je le prends à trois cent cinquante; fais le reçu et amène le jeune. homme. Et" maintenant, voilà Pacomptc. Est—ce assez de deux rouges ‘. ' Doutlov se déceintura et sortit Pargent. Quoiqu’il ne retirât pas sa main, le patron semblait toujours fort peu décidé, et, sans prendre Pacompte, il réclamait encore des I. Un billet rouge vaut 10 roubles. ·


112 ro1.1KoucuKA pourboires et: des rafraîchissemeuts pour le — remplaçant. — Ne pèche pas, répétait Doutlov en lui donnnant, la so:nme... Nous mourrons tous _ un jour, reprit·il d’une voix si douce, si évan- gélique, si assurée, que le patron dit : —— Eh bien! soit l Et ils topèrent encore une fois. On réveilla le remplaçant, qui cuvait toujours son vin depuis la veille, on l’examina, et tous ensemble se rendirent au recrutement. Le rem- plaçant était fort gai; il demanda du rhum, les Doutlov lui donnèrent de Pargeut pour en acheter, et il ne s’intimida un peu qu’en péné- trant dans le vestibule du bureau militaire. ` Là, le vieux patron en eaftan bleu, et le remplaçant en touloupe court, ses arcades sourcilières relevées, ses yeux écarquillés, at- ` tendirent longtemps. Longtemps ils causèrentà


romxoucnxn ua voix basse ; ils demandaient quelque chose ou quelqu’un, ôtaient, je ne sais pourquoi, leurs bonnets devant chaque scribe, saluaient, et écoutaient d’un air absorbé la réponse que * leur apportait le scribe connu du patron. Déjà tout espoir était perdu de terminer —aujourd1huil’aiiaire, et le remplaçant recon- vrait sa galté et son assurance, lorsque Doutlov i aperçut soudain Egor Mikhaïlovilch. Il se cramponna aussitôt à lui, le salua et imploru son aide. É ·Eg0r Mikhaïlovitch fit si bien que, vers les trois heures, le remplaçant étonné était, àson grand déplaisir, amené dans la salle du recm— tement et soumis à la visite. Là, au milieu de Philarité qui, je ne sais pourquoi, gagnait tout le monde, du garde jusqu’au président, il fut déshabillé, rasé, rhabillé, et renvoyé. Cinq minutes après, Doutlov comptait Pargent,


m · PoL1K0UcuKA recevait la quittance, et, après avoir dit adieu _ au patronet au remplaçant, il se dirigeait vers la maison du marchand où étaient descendues les recrues de Pokrovsky. l Ilia était assis avec sa jeune femme dans un coin de la cuisine du marchand. En voyant entrer le vieillard, ils cessèrent de parler, et fixèrent sur lui leurs regards àla fois soumis et hostiles. Gomme toujours, le vieux lit sa prière; puis il se ceintura, prit un papier, et appela lgnat, son lils aîné, ainsi que la la mère d’lliouchka, laquelle se trouvait dans la cour. -- Ne pêche pas, toi, Iliouchka, Iliouchka, dit·1l en allant àson neveu. Hier soir, tu m’as ` dit un mot... Est·ce queje n’ai point de pitié pour toi? Je n’ai pas oublié comment mon lrère t’a confié à moi. T’aurais-je livré, si j‘avais pu te racheter *2... Dieu m’a donné,


Pomkoucnxn ms p

le bonheur, et je n’ai plus hésité. Le voilà, i le papier! fit-il en déposant sur la table I la quittance dont ses doigts raidis essayaient g d’eiîacer les plis. Tous les moujiks de Pokrosvky, les employés du marchand, et jusqu’à des étrangers, péné- trèrent de la cour dansl’isba. Tous devinèrent de quoi il s’agissait, mais aucun n’interrompit les solennelles paroles du vieillard. — Le voilà, le papierl J’ai donné pour celafquatre cents roubles l Ne fais donc pas de reproches à ton oncle! _ Ilia se leva; mais il garda le silence, ne sachant que dire. Ses lèvres tremhlaientd’émo- tion. sa vieille mère allait s’appr0cher de Doutlov et lui sauter au cou en sanglotant; mais le vieillard, d’un geste lent et impérieux, Pécarta, et continua son discours. — Tu m’as dit hier un mot . répéta·t-il


wa ronxxoupnxn ' E encore; avec ce mot, tu m’as percé le cœur comme avec un couteau. C’est à moi que ton p ère te contia,je t’aî regardé comme mon fils; _ si je t’ai oiïensé en quelque chose, c’est que chacun est exposéà pécher.. . Dis-je vrai, frères orthodoxes? tit-il aux moujiks qui l’entou— raient... J’en prends encore àtémoin ta propre mère qui est ici, et ta jeunefemme...Voilà pour vous la quittance. Que Dieu nous délivre de cet argent! Et moi, pardonnezlmoi, au nom du Christi ` _ Et Doutlov, ramenant sur sa poitrine un pan de son caftan, se laissa glisser len- tement sur ses genoux, et salua jusqu’à terre _ llia et sa jeune femme. En vain; les jeunes gens voulurent·ils le retenir ; ce ne fut qu’après avoir touché du front le sol, qu’îl se releva, s’épousseta et s’assit sur le banc. ' La mère et la jeune femme d’Ii0uchka pous-


romxoucmcn m i saient des hurlements de joie. La foule appr0u— vait. « (Pest justice l disait une voix. —- G’est 1 une chose de Dieu, c'est bienldisait un autre. ——Qu’est-ce donc que l’argent. ‘I faisait un D troisième; avec de l’argent, on ne peut pas acheter un homme, un travailleur! —- Quelle joie pour eux! disait—on encore. Il n’y avait qu’un seul cri : « c’est un homme juste! » i Seuls, les monjiks désignés comme recrues gardaient le silence; ils sortirent sans bruit de . mena. Q Deux heures après, les deux charrettes de Doutlov quittaient le faubourg de la ville. Dans lapremxère, attelée d’une jument mai- gre, au ventre rentré, au cou en sueur, se trouvait le vieux avec Ignat. A l’arrière bal- lotaîent des paquets, une petite casserole, des pains et des kalatc/zi. ‘ " 4. Espèce de pains beurrés. 12


ua 1·o1.lKoucnKA Dans la seconde charrette, que personne ne · conduisait, avaient prisplace, heureuses, por- É tanthaut la tête, un fichu noué dans les che- g veux, la femme et la mère d’Ilia. La jeune baba dissimulait sous ses vêtements une bouteille ï de vodka. Iliouchka, le visage rouge, tournant . le dos au cheval, s’était assis sur ledevant, et 2 mangeait du kalatch sans cesser de parler. I I il Et le bruit des voix, le roulementdes char- î · rettes surle pavé, le souffle des chevaux, tout N se fondaît en une unique et joyeuse rumeur, l les chevaux fouettaient l’air do leurs queues T et, sentant qu’on prenait le chemin du logis, accéléraîent leur course. Les passants à pied, L à cheval eten voiture, se retournaient invo· ‘ lontairement pour regarder cette heureuse famille. E Juste au sortir dela ville, les ` Doutlov ren- contrèrent le convoi des recrues, qui s’étaient‘


ronlxounuxa ne î — groupées en rond devant un cabaret. La casquette rejetée sur la nuque, un conscrit, È avec cette expression artificielle que donne à. Phomme une tête rasée, frappait gaîment un balalaïka ; un autre, sans bonnet, levant dans _ sa main une grande bouteillede vodka, dansait Z au millieu du cercle. Ignat arrêta le cheval ct descendit pour rajuster le trait. Tous les Doutlov, battant des i mains et manifestant leur joie, regardèrent curîeusementïhomme qui dansajt. Le cons- r crit semblait ne voir personne, mais, devant ce public qui sepressaît de plus enplus nom- Z breux autour de lui, il se sentait redoubler É d’entrain et d’habileté. Il dansaît à merveille. Ses sourcils étaient froncés, son visage coloré demeurait impas-· _ sible, sa bouche se tigeait en un sourire qui, l depuis longtemps, avait perdu toute expression.


iso EÀOLIKDUCHKA · Il semblait que toutesles puissances de son âme tendissent uniquementà poser, le plus rapidement possible, un pied après; l’autre, tantôt sur le talon, tantôt sur la pointe.- Parfois il s’arrêtait brusquement, et clignait . de 1’œil au joueur de balalaïka, qui, à ce signal, pinçaitplusvivement toutes les cordes à la fois, frappant même le bois durevers de sa main. Le conscrit demeurait un moment immobile, ` tout en ayant l’air de danser encore : puis il E recommençait à se .mouvoir lentement, en M ` halunçant ses épaules, et soudain il s’enlevait du sol, retombait sur ses jarrets pliés et, sans changer de posture, dansaît avec une clameur sauvage ‘. _ ` Les gamins poussaient des cris de joie, les femmes hochaient la tête , les hommes sou- U L (Test la danse populaire, la Cosaque.


PoL1K0ucHKA ist- i riaient et approuvaient. Un vieux sous·0f!icier, È oui se tenait tranquillement auprès du danseur, semblait dire: —— Cela vous étonne! moi, je connais cela depuis longtemps! i Le joueur de balalaïka paraissait fatigué; il regarda nonchalamment autour de lui, tira É de son instrument un faux accord, frappahrus· quement le bois avec le revers de sa main, et la danse finit. ——El1! Aliokha ‘! dit le joueur de balalaïka au danseur en lui montrant Doutlov, voici ton i _ parrain! - Oui, mon cher ami, s’écria Aliokha, ce î même conscrit acheté par Doutlov. Et titubant à chaque pas sur ses pieds fati- gués, élevant an·dessus de sa tête la bouteille _ de vodka, il marcha vers la charrette. 1. Dîminutîf d’AIexey. ‘


I hm Ponxxioucnxa j ·-—Michka! unverre! cridÃt·il. Patron, mon ` . cher ami, ah! quelle joie, ma foi! ajouta-t·il= en donnant de sa tête ivre dans la charrette. Il invita moujiks et babas à boire de la vodka avec lui. Les moujiks burent; les babas refusèrent. ·— Mes amis,. de quoi pourrais-je vous faire- cadeau? sécriait,Aliokha en étreignant le vieux,. i Une marchande se trouvait là, dans la foule, avec son éventaire. Aliokha Paperçut , luî· arracha toute sa marchandise , et jeta le tout. dans la charrette. —— N’aîe pas peur!... Je.., paîe... rrr... ai,. diable-I tit-il d’une voix pleurarde. Et sortant de sa poche une bourse pleine--` Y · d’argent, il la jeta à Michka. Il s’était accoudé à la charrette et, les yeux mouillés, dévîsageait les Doutlov. -—Laquelle est la mère?demanda-t-il.N’est·— ·


N Pomuoucuxn lee ï 1 ce pas toi? Je veux aussi te donner quelque chose. Il resta songeur un instant, fouilla dans ses- poches, trouva un fichu neuf plié, prit. une serviette dont il était eeint par·dessous son î manteau, ôta vivement de son cou un foulard î rouge, tit. du tout un paquet- et le fourre sur les genoux dela vieille. i — Prends , je t’en fais cadeau , dit·il d’une voix qui devenait de moins en moins dis- i É tinctef " — Mais pourquoi donc? je te remercie, mon fils. Quel simple garçon! disait la vieille, g en s’adressant au vieux Doutlov qui s`appr0- î chait dela charrette. Aliokha se tut; étourdi, comme s°endor- ·. mant, il laissait de plus en plus tomber sa tête sur sa poitrine. ' ·—— C’est pour vous que je pars, c’est pour


ris; il romnoucnicn e _ ’ vous que jeme perds... et e’est pourquoi je i · vous donne des cadeaux! L ·- Il a peut—être une mère, lui aussi! tit . quelqu’un dansla f0ule... Quel simple garçon! É i' mmm-ms ` ·Aliokha releva la tête : ·- Oui, j’ai une mère, dit·iI, et un père ` aussi... Qlls ne veulent plus me connaître". l Ecoute-moi, vieille! ajouta-t·il en saisissant par la main la mère d’Iliouchka. Je t’ai fait un préscnt, écoute·m0i, par N.-S. J.·C.! Va- t·en_ dans le village de Vodnoïé , demande la femme de Nikon; c’est elle qui est ma mère. ` Entends-tu? Et dis à cette vieille, à la vieille q de Nikon, la troisième isba du coin , près du a nouveau puits... Dis·lui qu’A!iokha, son iiIs... par conséquent". Musicien, recommence.;.! vociféra-t·il. M ` Et il se remit à danser, en murmuraut '


. _ ‘ j_],g_ es- ' je ronucoucnka _ ass quelque uchose , et en jetant par terre la hou- ·` · teille avec le reste de vodka. _ Ignat remonta dans la charrette. Il allait .4 r toucher les chevaux. —- Adieu! que Dieu te garde !... lit la vieille en fermant sa chouba. Aliokha s’arrêta tout à coup. — Allez tous au diahle!hurla—t·ilen les me- naçant de son poing! Que ce soit ta mère‘!... · — Ohl mon Dieul murmura la mère d’Iliou- chka en se signant. Ignat fouetta la jument, el: les eharrettes se uremirent à rouler. Alexey —— le conscrit. 5 tenait le milieu de la route et, les poings ser- rés, avec une expression de colère sur son visage, il injuriait les moujiks de toute la force de ses poumons. 1. Jumnmenevé et smèaauasibie. ueenm eocat mam tua.) A · ~


_; tea Ponucoucnxa ~ 3 ~-· Pourquoi vous arrêtez-vous? lvlarehez É ` douc, mangeurs d’hommesl criait-il. Tu ne — m’échapperas pas, mille diables!... é ` La voix lui manqua, et il tomba de tout È son haut sur le sol, comme fauché. Bientôt les Doutlov furent dans les champs. . olls se retournèrent : les recrues avaient dis- . paru. Après avoir fait cinq verstes au pas, — Ignat descendit de la charrette de son père, où le vieillard venait de s’endormir, et mar- É cha à côté de celle d’Ilîouchka. Ils vidèrent g ensemble un flacon de vorlka acheté àla ville. _ Un peu plus loin, Ilia se mità chanter , et les g babas Vaccompagnèrent. Ignat, de la voix, t battait allègrement la mesure de la 'chan- son. _ l Vivement, à. leur rencontre, courait une _ jolie troïka; le cocher, d’un air dégagé, leur cria de se garer; quand il fut à côté des deux


· Pontxoucnm 197

joyeuses charrettes, le postîllon se retourna , cligna de l’œil el d’un geste montra les rouges. figures des moujîks et des babas qui, parmi les cahots, continuaient leur chanson.



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