Promenade d’un Français en Suède et en Norvège/18

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PROMENADE


EN


NORVÈGE.
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Les fiälles. — Lac et vallée de Vör. — Mal à souhaiter à force gens. — Usages de la Norrland norvégienne. — Drontheim.


LA séparation de la Suède et de la Norvège est marquée, même dans ces déserts, avec beaucoup plus d’exactitude que celle entre la France et les meilleurs pays de l’Europe. La ligne de démarcation s’étend depuis Frédérickshald jusqu’à la frontière russe, un espace de près de trois cents milles. Par-tout où l’on a trouvé des bois, on les a coupés et on a fait une allée de trente à quarante pieds de large, dont le milieu est la limite des deux états. Sur les montagnes trop élevées, pour que le bois pût y croître, on a suivi la même ligne avec des pierres.

La frontière n’est tout au plus qu’à un quart de lieue de la maison que je venais de quitter. On y parvient par des marais absolument impraticables sans guides ; la montée n’est pas considérable, elle est tout au plus de deux cents pieds, si bien que l'on se trouve toujours dans les bois. Ici, comme presque par toute la frontière, on a suivi le cours des eaux, pour ligne de démarcation.

Si le général Armfeldt eût pris pour sortir de la Norvège le chemin par lequel j’y suis entré, il est certain que là tempête la plus violente n’eût pu produire un tel ravage dans son armée. Ce chemin pendant l’hiver, est semblable à tous ceux de la Suède. La nature semble avoir ménagé dans cet endroit une communication aisée entre les deux peuples ; les montagnes s’ouvrent, pour-ainsi-dire, et laissent un grand espace entre elles. Tout le pays est couvert de bois, et les marais que l’on est obligé de traverser pendant l'été, sont solides l’hiver. Pendant cette saison, on voyage au fond de la vallée, sur la rivière et sur le lac de Vör, d’où elle sort, puis après une demi-heure d’une montée et d'une descente peu rapide, on se trouve en Suède sur le lac Ayen et après sur celui de Kall, dans un pays couvert de bois et qui a quelques habitans. Il faut espérer qu’un jour les petites jalousies nationales disparaîtront assez, pour que les gouvernemens des deux pays pensent à faire ici une route.

Déjà le gouvernement de Norvège a fait prendre des plans à cet égard ; mais le désir d'accourcir le chemin, a fait préférer de passer sur les hautes montagnes. Je crois qu’en hiver ce sera très-dangereux. La route dont je parle n’est pas cinq milles plus longue que celle des montagnes, et beaucoup plus sûre. De Drontheim à Frözon, on ne compte guères en ligne directe que 25 milles, et la poste aux lettres est obligée à-présent d’en faire plus de deux cents ; elle passe par Christiana et par Stockholm.

Ces marais sont ce qu’on peut voir de plus horrible. À pied encore on peut se tirer d’affaire, quand on connaît le terrain, mais à cheval c’est très-difficile. Plusieurs fois, celui sur lequel j'étais monté enfonça jusqu’aux sangles, et on ne parvint à le tirer qu’avec beaucoup de peine. Les montées et les descentes à pic des ravins que l'on rencontre, sont particulièrement affreuses ; et ce n’était pas sans de grands efforts que je pouvais conserver mon équilibre sur le bât de bois qui me servait de selle.

Vôr-siö, que l'on rencontre au commencement de la vallée, est un petit lac : sur ses bords on aperçoit deux ou trois maisons, mais on le perd bientôt de vue, et celle du gros gibier, qui fréquente ces bois, peut ensuite seule récréer.

Après cinq heures d’une marche aussi fatigante qu’on en fit jamais, j’arrivai à la descente réelle en Norvège. Du côté de la Suède, on arrive graduellement à cette hauteur, mais de celui de la Norvège, elle vient tout-à-coup. Les passages les plus difficiles des Alpes ne sont rien en comparaison de ceux-ci. Qu’on se figure des espèces d’escaliers de roche, dont chaque degré peut avoir deux ou trois pieds de haut, et un précipice si profond à côté, qu’à peine peut-on voir le torrent que l’on entend rouler avec fracas. Le cheval, avec une dextérité particulière, avançait ses deux pieds de devant sur le bord de la pierre et glissait en bas ; il faisait ensuite un petit saut en avant avec les jambes de devant et rapprochait sa croupe. Pendant cette opération, le pauvre promeneur éclopé, était perché sur son dos dans une situation fort peu agréable, et faisant des réflexions qui l’étaient encore moins.

Au pied de la montagne, je me trouvai sur le bord du torrent fougueux que j’avais entendu rugir de son sommet. Le courant en était plus calme ; il y avait un radeau placé sur le bord pour faire passer à l’autre rive les bestiaux qui viennent de la montagne ; nous montames dessus et nous eumes bientôt traversé la rivière. Dès-lors le pays paraît assez habité et est meilleur que du côté de la Suède, ce qui provient de l’élévation considérable de la dernière province de ce pays, que j’ai traversé. On coupait le blé cependant, quoique pas tout-à-fait mûr, et on le plaçait sur des piquets comme dans le Jämeteland.

Le sentier que je suivis après le passage de la rivière, était assez large, mais était aussi un abominable casse-cou de pierres, pareilles à celles dont j’ai parlé ; la descente était toujours également rapide. A un endroit appelé fals-elven (la chûte de la rivière), le torrent tombe de quarante à cinquante pieds perpendiculaires et fait une fort belle cascade. On a bâti un pont précisément dessus la chûte, mais on la voit mieux en dessous.

Je m’arrêtai à Biertra avec mes guides, chez un riche paysan dont je fus fort bien traité. On me plaça au bout de la table où mangeait la famille, et grâces à mes provisions, je fis un fort bon souper. On me fit coucher dans une grande chambre avec toute la famille. Celui des guides à qui les chevaux appartenaient, coucha avec sa sœur, suivant l’usage patriarchale de ces pays. La bonne femme avait suivi son frère à travers ces déserts, absolument pour voir ses amis, et n’avait cessé de tricoter tout le long de la route.

L’esprit des paysans de ce côté n’est plus à beaucoup près si désintéressé que de l’autre, il faut que le voyageur paye tout ce qu’il demande, et on n’attend pas autrement qu’il l’offre ; après tout, c’est sans doute plus commode et cela met beaucoup plus à l’aise.

La route continue, encore quelque temps d’être assez penible, elle passe a travers les bois et les montagnes, que l’on doit gravir pour éviter les cascades de la rivière. La vallée s’élargit tout à coup, et présente un beau et fertile pays. J’entrai, pour me reposer, chez un paysan riche, qui mit tout de suite la nappe et me voulut régaler d’un verre d’eau de vie. La maison de cet homme était fort belle, il sut fort bien me faire remarquer, qu’une autre grande maison voisine, lui appartenait aussi.

Il n’en est pas moins vrai, qu’après que mes guides se furent reposés, ils furent porter quelques shillings à la femme qui les reçut fort bien, et ce qui n’obligea à en faire autant. J’en aurais bien donné trois Ou quatre fois la valeur, pour qu’elle ne les eût pas acceptés. Lorsque nous fumes en route, mon guide me dit ces norska baggar, connaissent le prix de l’argent et ne donnent rien pour rien. Ce sont pourtant de très bonnes gens, mais c’est l’usage de leur pays.

Le terme de baggar est un terme de reproche que les Suédois emploient quelquefois, et qui a même occasioné des guerres entre les deux pays. Je ne sais pas positivement ce qu’1l signifie, et les historiens ne sont pas d’accord là-dessus ; il y a cependant eu plusieurs édits des rois de Norvège, pour empêcher leurs sujets de s’en servir sous des peines sévères.[1]

La route, un mille en deçà de Biertra, est fort belle et les voitures commencent à paraître, plus on avance, et plus le pays s’embellit ; les fiälles s’éloignent, on les voit encore sur les côtés de cette belle vallée. La récolte était fort bonne, et les paysans ne s’empressaient pas à la couper. L’été avait été constamment beau, de ce côté des montagnes, et la pluie avait tombé tous les jours de l’autre, le premier endroit où la marée cesse de se faire sentir de ce côté, n’est qu’à cinq milles du sommet des monts. Du côté de la Suède il y a plus de trente milles jusqu’au golphe de Bothnie.

Je fus enfin me reposer chez le capitaine Klüvert ; le froment croit dans cette partie aussi bien que dans les meilleurs pays. Il y a malheureusement un inconvénient à craindre, quand il arrive une mauvaise année, il est peu de pays dont on puisse tirer du grain pour ensemencer, parce qu'on ne peut guères l’avoir que de pays plus méridionaux et qu’il ne peut se faire au climat ; ainsi une année de disette est généralement suivie de trois mauvaises. Il m’a semblé que dans ce cas on devrait faire quelques frais de plus et plutôt payer le grain double afin d’avoir la semence de l'Oagermanland, du nord de la Finlande, d’Archangel, ou même du Canada, dont le climat est assez semblable.

Levanger est la ville la plus au nord de la Norvège, elle est au 64° degré de latitude, elle est fort peu de chose en été ; mais en hiver il y vient aux foires qui s’y tiennent, un grand nombre de Suédois qui traversent les montagnes de tous côtés, mais sur-tout par le chemin que j’ai pris. Ils rapportent dans leur pays, toutes les productions de l’Angleterre, et de la France, qu’à mon grand étonnement j’ai trouvées abondamment dans ces montagnes, et pas plus cher que dans les pays d’où elles viennent. On peut dire avec vérité que la plupart des paysans du Jämeteland s’occupent plus de commerce, que de la culture de leurs terres ; les montagnes ont tant de débouchés qu’il est difficile aux commis de la douane de les attraper en fraude.

Je traversai la petite ville de Levanger, et je fus me présenter à Alstahoug chez le professeur Dahl qui en est le pasteur. J’en reçus un accueil parfait. La fatigue des jours précédens, me donna la fièvre le lendemain et une maladie vulgairement appelée lock jaw en Anglais. Mes dents se serrèrent et c’était avec peine que je pouvais parler et encore plus, avaler la moindre nourriture. Je fus obligé de m’arrêter chez le professeur Dahl pendant huit jours, et je reçus dans sa maison tous les secours que je pouvais espérer. — Ah ! me disais-je quelquefois, combien la France et toute l’Europe seraient plus heureuses, si au commencement de notre admirable et philosophique révolution, Mirabeau et tous les beaux parleurs qui nous ont fait tant de mal, avaient pu être saisis de cette bien-heureuse maladie. Que de milliers d’hommes n’eussent pas perdu la vie ! Combien de pays ravagés, qui seraient encore florissans ; moi-même, au lieu d’errer sur la terre sans asile, je serais tranquille dans le sein de ma famille, entouré des bons paysans, dont les pères servaient, aimaient, et respectaient les miens. Que de maux épargnés !

Le professeur Dahl avait été ministre pendant une vingtaine d’années, près du cap Nord qui est encore sept degrés plus près du Pôle. Les habitans rëpandus dans les îles qui bordent les côtes de la Norvège sont aisés ; ils s’occupent de la pêche et du soin de leurs bestiaux. Le blé peut cependant venir dans quelques endroits et dans la partie la plus au nord, il y a un canton, à qui son heureuse exposition permet de recueillir du froment. Les Norvégiens, au surplus, n'habitent que les îles et les caps du continent qui s’avancent loin dans la mer. Les côtes des bras de mer profonds qui se prolongent dans les terres et dans l’intérieur du pays, ne sont habités que par les Lapons, à qui en Norvège on a conservé le nom de finns.

Comme on a pu voir dans le volume sur l’Irlande P. 220, le mot fin, veut dire sorcier, dans la langue irlandaise ; quoiqu’en Norvège on l'applique à un peuple, il a cependant la même signification. Tous les noms dont les peuples voisins, appellent les habitans errans du Nord, ne sont que des termes injurieux, qui par la suite se sont établis. Le terme de lapp, dont on les désigne en Suède signifie guenille, hàillons. On le fait venir aussi d’un ancien mot Gothique lopp qui veut dire sorcier, ou lap chassé. Encore à présent en Suède, quand on veut dire que quelque chose ne vaut rien, on dit desta är lappery, (ce n’est rien qui vaille, c’est de la guenille).

On les désignait aussi autrefois en Norvège par le mot Kœltring, dont la véritable source, n’est pas autre que race de Celtes. Kœlt est le mot propre pour Celtes, et ing se touve encore en anglais dans l’acception que je lui donne ici, comme foundling enfant trouvé, darling enfant chéri etc. Tous les participes des verbes anglais se terminent aussi en ing comme dérivés du verbe. À présent dans la langue danoise ce terme de Kœltring est une insulte grossière, qui veut à-peu-près dire lâche coquin. Cette étymologie pourrait peut-être donner à penser, sur l’origine des peuples qui furent conquis par les Goths dans ces pays, et dont les Finois et les Lapons sont indubitablement les restes.

Vers le 68e degré de latitude, est le Vortex : appelé Malström. Il est situé entre quelques îles, qui arrêtent le cours de la marée, et la font s’ y précipiter d’une manière terrible. Le tourbillon est si violent, qu’il entraîne les bateaux et même les vaisseaux de près d’une lieue et les engloutit avec violence. Au retour de la marée, le gouffre les vomit avec la même fureur, mais ils ne reparaissent qu’en très-petites pièces, ayant été brisés contre les rochers qui bordent cet abyme. Le tourbillon est calme pendant à-peu-près une demi-heure, ou trois quarts d'heure, à chaque fin de marée, haute ou basse. Les bateaux peuvent alors le traverser sans risque et même pêcher dessus, mais il faut bien prévoir le retour de la marée et se retirer avant qu’elle ne revienne ; la force du courant est si considérable, que la vitesse des rames ne saurait faire échapper un bateau a une destruction certaine.

Ce tourbillon est a un demi-mille en mer de l’île appelée Moskoe, qui est l’avant-dernière de l’Archipel, appelé Vesteral ou de l’ouest. Il arrive parfois, que quelque grosse baleine se trouve entraînée par le courant : quand elle aperçoit que ses efforts sont inutiles et qu’elle ne peut échapper elle hurle et crie si haut (dit Shönning) que la terre en retentit au loin[2] elle est enfin engloutie et mutilée contre les roches. Quelques ours aussi, sont par fois attirés par la vue des moutons qui paissent sur l’île de Moskoe. Ils se mettent à la nage pour les aller joindre, et lorsqu’ils sont surpris par le tourbillon, ils poussent des hurlemens effroyables, qui réjouissent les habitans parce qu’ils leur apprennent la mort de leur ennemi.

Outre la pêche, qui est assez abondante pour fournir l’Europe, de ces poissons secs et salés que l’on voit partout, les habitans ont encore la chasse aux oiseaux, qui couvrent ces côtes en nombre immense, attirés probablement par la quantité de poissons. Cette chasse est très-dangereuse, il faut gravir des rochers escarpés à des hauteurs prodigieuses ; d’autres fois on suspend un homme assis sur un bâton attaché à une corde, sur des précipices perpendiculaires de cinq à six cents pieds. L’homme, fait à ce manège, sait s’élancer dessus sa corde avec beaucoup d’adresse pour aller chercher les nids de ces oiseaux. Il tord le cou de ceux qu’il peut prendre et les jette en bas dans la mer, ou d’autres chasseurs sont avec des bateaux qui les ramassent. Il remplit sa chemise de leurs œufs, et lorsqu’il est suffisamment chargé, on le remonte ou on le descend dans le bateau, suivant qu’il convient.

Ces chasseurs hardis sont souvent précipités, et périssent misérablement ; dans quelques endroits il y a une loi, pour prévenir leur trop grande témérité ; tout homme qui a eu le malheur d’être précipité de cette manière, ne peut être enterré, et ses héritiers ne peuvent pas jouir de ses biens avant qu’un parent ou un ami n’ait passé par le même sentier. Si quelqu’un y consent et qu’il s’en tire heureusement, la mort du défunt est regardée comme accidentelle ; mais si personne ne veut entreprendre de gravir les mêmes rochers, elle est alors regardée, comme la suite d’une témérité criminelle. Le corps n’est pas enterré dans le cimetière ; la famille paye une grosse amende, les biens même du défunt, (dit Shönning) sont confisqués au profil du roi. C’est surtout dans les îles Feroe que cette loi existe.

La pression de l’air est si forte, que le ventre des hommes ou des bêtes, tombans de ces hauteurs prodigieuses crève avant d’arriver à terre, et que les intestins s’échappent. Lorsqu’il arrive que les bestiaux se précipitent dans l’intérieur des montagnes, et qu’il n’y a point de possibilité d’avoir le corps autrement, les paysans se font descendre par des cordes pour l’aller chercher afin de n’en pas laisser perdre la chair et la peau.

Le bras de mer sur lequel Levanger est situé, est le même que celui de Drontheim ; depuis son embouchure jusqu’à l’endroit où il se termine, on compte vingt-six milles ; sa largeur varie, mais elle est souvent de deux milles. Depuis Stavanger, seize milles au sud de Bergen, jusqu’au-delà du cap du Nord, la mer pénètre ainsi, partout dans intérieur des montagnes qui couvrent la Norvège. J’ai depuis navigué sur quelques-uns de ces fiords, et j’aurai souvent occasion d’en parler. Je traversai deux branches de celui-ci, pour me rendre à Sturdal chez le pasteur Witrupp. Je vis dans le chemin le pays toujours bien cultivé, mais cependant pas si bon que dans la vallée par où j'étais entré en Norvège. Le plateau sur lequel le presbytère de Stordal est situé, est fort beau et parfaitement cultivé ; la rivière le cerne, et de trois côtés les montagnes viennent se terminer auprès.

Le duc d’Orléans deux ans après sa sortie de France avec le général Dumourier, fit un voyage très-long dans ces pays. Il débarqua à Christiania. puis vint à Drontheim, et dans la Norrland. Il traversa la Laponie, vint à Turneô, de là suivit la côte de Finlande jusqu'à Abo, passa le golphe de Bothnie et arriva à Stockholm. Il se nommait Müller et avait un compagnon appelé Frohberg, que l’on a traduit par Mont-joye. Il s’arrêra une nuit chez le prêtre Witrup, et celui-ci me fit l’amitié de me faire coucher dans son lit ; je ne prétends pas dire que j’en aye mieux dormi. Il parait avoir gagné l’estime de toutes les personnes qu’il a vues. On m'en a souvent parlé avec intérêt à Drontheim et dans les différens endroits, où il a passé.

Le véritable chemin de Suède passe par la vallée de Stordal ; On a des montagnes très-hautes à passer et des marais ; il n’y a point de route tracée, pendant 15 milles. Ce passage est, il est vrai, plus court de quatre milles que celui que j’ai pris. Mais dans ce dernier il n’y a guères que six milles où la route ne soit pas tracée, car les lacs de Kall et d’Ayen, ne sont pas difficiles à passer quand il fait beau temps. Après avoir gravi une montagne très-escarpée près du pastorat de Stordal, je trouvai un très-beau chemin jusqu’à Drontheim. Les environs de cette ville de ce côté sont fort beaux ; d’une hauteur on découvre la rade, au milieu est le rocher de Munckholm, sur lequel est située une petite forteresse, qui sert de prison d'état.

On ne s'attend guères en voyageant dans ces pays à trouver une ville aussi régulièrement bâtie et aussi jolie que celle de Drontheim. Toutes les rues sont tirées au cordeau, à chaque carrefour il y a une fontaine, et les maisons ont d’ailleurs très-bonne apparence. Le climat aussi, n’est pas si défavorable qu’on pourrait le présumer au 65° degré 30 m. Il y croît quelques bons fruits : les cerises particulièrement y sont excellentes ; l’été de 1799 y avait été superbe, et on y avait constamment joui du beau temps. Les pays voisins au contraire au sud et à l’est, de l’autre côté des montagnes avaient eu des pluies continuelles.

Je fus reçu dans cette ville avec la plus grande attention par le général Von Kraagh, dont la loyauté et la politesse, sont bien appréciées des étrangers qui ont visité ces climats lointains et des habitans. Sa maison de campagne est située près d’une des plus grandes cascades de ces pays, la cascade de leerfoss ; elle a près de quatre-vingt pieds perpendiculaires, et une masse d’eau très-considérable. On a profité du courant pour y établir des moulins à scie. Le saumon s’arrête à une autre cascade en dessous, où l’eau tombe de cinquante pieds, et où on en prend beaucoup. La planche de ces deux cascades a été gravée aux frais du général et les estampes en sont assez nombreuses. La vue d’une d’elles, en dira plus que la plus brillante description. D’un côté de la maison, on a la vue de la ville, de la rade et des pays cultivés qui l'entourent : de l’autre côté les hautes montagnes de l’intérieur de la Norvège bornent l’horizon. — La description des points de vue n’est pas autrement mon objet ; il est temps de revenir aux hommes qui habitent ce pays.

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  1. Beggar en anglais signifie un mendiant.
  2. Voici l’expression de Shönning : lorsque la baleine voit que ses efforts sont inutiles et qu’elle doit aller au fond, Bröler og skrnaler han. sna höyt, at jorden synes at ryste og skoelve derved. Elle rugit et hurle si haut que la terre semble vouloir se briser et s’écrouler. On dit ordinairement muet comme un poisson : je soupçonne ici quelque méprise de Shönning.