Salaires, prix, profits/3

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Traduction par Charles Longuet.
V. Giard et E. Brière, 1912 (2e édition) (pp. 27-33).
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III
Mouvements des salaires et de l’argent

Le second jour du débat, notre ami Weston a revêtu ses vieilles assertions de formes nouvelles. Il nous a dit : « À la suite d’une hausse générale des salaires en argent » il faudra plus de monnaie pour payer le même salaire. La monnaie en circulation étant en quantité fixe, comment payer avec cette monnaie fixe des salaires en argent qui ont augmenté ? » Au commencement l’embarras venait de la quantité fixe des marchandises revenant à l’ouvrier, malgré l’augmentation de son salaire en argent ; maintenant l’embarras c’est l’augmentation du salaire en argent, malgré la quantité fixé des marchandises. Il va sans dire que si vous rejetez le dogme primitif, le second grief disparaîtra du même coup.

Quoiqu’il en soit, je vais montrer que cette question de la monnaie en circulation est absolument étrangère au sujet que nous discutons.

Dans votre pays le mécanisme des moyens de payement est bien plus perfectionné qu’en aucun autre pays d’Europe. Grâce à l’étendue et à la concentration de votre système de banques, il faut beaucoup moins de monnaie pour faire circuler la même quantité de valeurs et pour opérer une somme d’affaires égale ou supérieure. Par exemple, en ce qui concerne les salaires, l’ouvrier de fabrique anglais verse à la fin de la semaine son salaire au boutiquiers lequel l’envoie chaque semaine au banquier, lequel le transmet au fabricant, lequel s’en sert de nouveau pour payer ses ouvriers et ainsi de suite. Par ce procédé un salaire annuel, mettons de 52 livres sterling, peut être payé avec une seule pièce d’un souverain, tournant toutes les semaines dans le même cercle. Le mécanisme est encore moins parfait en Angleterre qu’en Écosse, et il ne l’est pas également partout ; ainsi nous trouvons par exemple que dans quelques districts agricoles, comparés aux districts purement manufacturiers, il y a besoin d’une bien plus grande quantité de monnaie pour faire circuler une bien moindre quantité de valeurs.

Passez la Manche et vous trouverez qu’en Allemagne, en Italie, en Suisse et en France, les salaires sont bien plus bas qu’en Angleterre, mais que leur circulation absorbe une bien plus grande quantité de monnaie. La même pièce d’or n’y sera pas si vite interceptée par le banquier ou renvoyée au capitaliste industriel, et par conséquent, au lieu d’un souverain mettant en circulation 52 livres sterling annuellement, il y aura besoin peut-être de trois souverains pour faire circuler 25 livres sterling de salaires annuels. Ainsi en comparant les pays continentaux à l’Angleterre, vous verrez tout de suite que de faibles salaires en argent peuvent exiger pour leur circulation une quantité de numéraire bien plus grande que de hauts salaires en argent, et que ce n’est là, en fait, qu’un point purement technique tout à fait étranger à notre sujet.

D’après les calculs les plus sûrs, à ma connaissance, on peut estimer le revenu annuel de la classe ouvrière de ce pays-ci à 250,000,000 l. st. La quantité de numéraire nécessaire à la circulation de cette somme énorme est d’environ trois millions de livres sterling. Supposons une hausse de cinquante pour cent dans les salaires. Alors, au lieu de trois millions de numéraire, il en faudrait quatre millions et demi. Une très grande partie des dépenses journalières de l’ouvrier se payant en pièces d’argent et de cuivre, — c’est-à-dire en simples signes représentatifs, dont la valeur par rapport à celle de l’or est arbitrairement fixée par la loi, comme celle de la monnaie de papier à cours forcé, — une hausse de cinquante pour cent dans les salaires en argent exigerait, dans le cas le plus excessif, une circulation additionnelle, mettons d’un million. Un million, actuellement dormant sous forme de lingots ou d’espèces monnayées dans les caves de la Banque d’Angleterre ou des banques particulières, serait jeté dans la circulation. Mais même la légère dépense qu’entraînerait le monnayage ou l’usure supplémentaires de ce million pourrait être évitée, et elle le serait en effet si le besoin d’un supplément de numéraire occasionnait la moindre gêne. Vous savez tous que la monnaie en circulation de ce pays se partage en deux grandes divisions. L’une, composée de billets dé banque de diverses catégories, sert aux transactions des commerçants entre eux ; et aussi aux paiements les plus importants des consommateurs aux commerçants : l’autre, les espèces métalliques, circule dans le commerce de détail. Bien que distinctes, ces deux catégories de monnaie s’entremêlent. Ainsi, la monnaie d’or sert dans une forte proportion, même à de gros paiements, pour toutes les sommes inférieures à 5 livres sterling. Si demain, la Banque émettait des billets de 4 livres sterling ou de 3 livres sterling ou de 2 livres sterling, l’or immédiatement chassé de ces canaux de circulation refluerait dans ceux-là où il serait appelé par la hausse des salaires en argent. Ainsi le million supplémentaire qu’exigerait une augmentation de cinquante pour cent dans les salaires serait disponible, sans qu’on eût frappé une seule pièce de plus. On obtiendrait le même résultat, sans émettre un seul billet de banque de plus, en augmentant la circulation des effets de commerce, comme cela se fit pendant très longtemps dans le comté de Lancaster.

Si une hausse générale dans le taux des salaires, de cent pour cent par exemple, comme le citoyen Weston l’a supposée dans les salaires agricoles, produisait une forte hausse dans les prix des choses de premières néces sité, et si, conformément à sa manière de voir, cela exigeait une quantité supplémentaire de monnaie impossible à trouver, une baisse générale des salaires devra produire le même effet, sur une aussi grande échelle, dans le sens opposé. Eh bien ! Vous savez tous que de 1858 à 1860, l’industrie cotonnière traversa les années les plus prospères et que particulièrement l’année 1860 est, à cet égard, sans parallèle dans les annales du commerce ; vous savez aussi que, à la même époque, toutes les autres industries étaient extrêmement florissantes. Les salaires des cotonniers et ceux de tous les autres ouvriers se rattachant à cette branche d’industrie étaient en 1860 plus élevés qu’ils ne l’avaient jamais été. Survint la crise américaine et ces salaires, pris en masse, furent tout à coup réduits à environ le quart de leur somme antérieure. Cela aurait fait dans le sens opposé une hausse de 400 pour cent. En effet si les salaires montent de cinq à vingt, nous disons qu’ils ont monté de 400 pour cent, s’ils tombent de vingt à cinq, nous disons qu’ils ont baissé de 75 pour cent ; mais la somme de la hausse dans un cas et la somme de la baisse dans l’autre seraient les mêmes ; c’est-à-dire quinze schellings. C’était donc là, dans le taux dés salaires, un changement subit sans précédent, et embrassant en même temps un nombre d’ouvriers tel que si l’on compte, non seulement ceux employés dans l’industrie cotonnière mais aussi ceux qui en dépendent — il dépassait de moitié le nombre dès travailleurs agricoles. Est-ce que le blé baissa de prix ? Non, il haussa ; de la moyenne annuelle de 47 sch. 8 pence le quarter pendant les trois années 1858-59-60, il monta à 53 sch. 10 pence le quarter pendant |les trois années 1861-62-63. Quant aux espèces métalliques, en 1861 la Monnaie en frappa pour 8,673,232 livres sterling contre 3,378,792 l. st. frappées en 1860, c’est-à-dire qu’il fut monnayé 5,294,440 livres sterling de plus en 1861 qu’en 1860. Il est vrai que la circulation des billets de banque fut en 1861 inférieure de 1,319,000 l. st. à ce qu’elle était en 1860. Faites la soustraction de cette somme. Il reste encore un excédent de monnaie en circulation pour l’année 1861, comparée avec l’année de prospérité 1860, de 3,975,440 l. st., ou en chiffres ronds de 4,000,000 l. st. ; mais la réserve métallique de la Banque d’Angleterre avait diminué simultanément, pas tout à fait d’autant, mais dans une proportion presque égale.

Maintenant comparons 1862 à 1842. En dehors de l’immense accroissement dans la valeur et la quantité des marchandises livrées à la circulation, en 1862 le capital employé aux transactions régulières sur les actions, emprunts, etc., rien que pour les chemins de fer d’Angleterre et du Pays de Galles, s’élevait à 320,000,000 l. st., somme qui aurait paru fabuleuse en 1842. Pourtant les chiffres de la monnaie, prise en masse, étaient à peu près les mêmes en 1862 qu’en 1842, et généralement on trouve une tendance à la diminution de la monnaie en face d’un énorme accroissement de valeur, non seulement dans les marchandises mais dans les transactions monétaires en général. Pour qui se place au même point de vue que notre ami Weston, il y a là une énigme indéchiffrable.

S’il eût un peu plus approfondi ce sujet, il aurait trouvé que tout à fait en dehors des salaires, et même en les supposant fixes, la valeur et la masse des marchandises à mettre en circulation et, d’une manière générale, la somme des transactions monétaires à régler varie tous les jours ; que la somme des billets de banque émis varie tous les jours ; que la somme des payements effectués sans l’intermédiaire d’aucune monnaie, au moyens d’effets, de chèques, de comptes-courants, de chambres de virements (clearing houses), varie tous les jours ; que dans la mesure où il y a besoin de monnaie métallique, la proportion entre les espèces circulantes et les espèces ou les lingots qui sont mis en réserve ou qui dorment dans les caves de banque, varie tous les jours ; que la quantité du métal absorbé par la circulation nationale et la quantité envoyée au dehors pour la circulation internationale varient tous les jours. Il aurait découvert que ce dogme d’une quantité fixe de monnaie circulante était une erreur monstrueuse, contredite par le mouvement de tous les jours. Il aurait recherché les lois qui permettent à la monnaie de s’accommoder à des circonstances d’une si incessante mobilité, au lieu de chercher dans sa fausse conception des lois de la monnaie un argument contre l’élévation des salaires.