Les « Prolégomènes à Homère »
de Frédéric-Auguste Wolf
LA GLOIRE DE FRÉDÉRIC-AUGUSTE WOLF
Salomon Reinach, Revue archéologique, 1911, I, p. 333.
Le xxe siècle assiste à la résurrection d’Homère et, de l’autre côté de l’Océan, les hellénistes du Nouveau-Monde regardent « le pendule homérique » revenir, depuis une vingtaine d’années, vers le point où l’avaient vu les contemporains de Voltaire[1].
Dans la Classical Philology de Chicago[2], M. A. Shewan résumait en avril 1912 la récente littérature sur Homère et constatait, dès la première ligne, que « l’histoire de la question homérique, depuis la fin du xixe siècle, pouvait être définie d’un seul mot : réaction[3]. » Le sentiment général sur l’Iliade et l’Odyssée, disait-il, est désormais pour l’unité d’auteur : les homérisants sont persuadés aujourd’hui qu’il y eut, après tout, un Homère, quels que puissent être leurs désaccords sur la date de sa pleine activité, et sur sa part dans la construction finale des deux poèmes ; parmi les philologues surtout, la grande majorité partage désormais les désirs du plus illustre de leurs confrères de Hollande : « Il faut sortir au plus tôt, écrivait un jour M. van Leeuwen, de ce marais de doutes et de soupçons où se sont enlisées trop longtemps les études homériques[4]. »
M. A. Shewan, pour mesurer l’étendue de cette réaction, passait en revue trente ou quarante ouvrages de toutes langues. Il concluait : « On revient à la foi orthodoxe de jadis : il y a eu un poète, nommé Homère, qui a composé la majeure partie de l’Iliade et de l’Odyssée ; les additions postérieures sont de dimensions minimes »... C’est, presque mot pour mot, ce que disait dès 1893 celui qui fut le premier apôtre énergique de cette « réaction », M. Andrew Lang, en son livre Homer and the Epic[5].
Homère est ressuscité, Ὅμηρος ἀνέστη. Un des grands travaux du xixe siècle avait été le renversement de cette idole et sa réduction en poussière. C’est à cette tâche que nombre de philologues en Allemagne et de leurs disciples au dehors s’étaient consacrés. Vers les années 1880-1890, ils semblaient toucher au succès final : un esprit scientifique, un helléniste renseigné ne devait plus croire à l’existence ni, surtout, à l’œuvre d’un poète, qui eût composé soit la totalité, soit la majeure partie de l’Iliade et de l’Odyssée.
Car, durant deux millénaires et demi, depuis les Grecs d’Archiloque jusqu’aux Français de Voltaire, l’humanité blanche avait été victime d’une illusion : tour à tour, Grecs, Latins, Italiens, Français, Espagnols, Hollandais et Anglais, tous ceux qui, dans le monde occidental, avaient su lire et écrire et s’étaient entendus au métier de la prose et de la poésie, avaient cru que deux grands et beaux poèmes supposaient un grand poète au moins, sinon deux. Temps d’ignorance et de superstition ! Fénelon, qui se servait de l’existence d’Homère pour démontrer l’existence de Dieu, était alors l’interprète du bon sens universel : « Qui s’imaginera que l’Iliade, ce poème si parfait, n’ait jamais été composé par un effort du génie d’un grand poète ?... Qu’on raisonne et qu’on subtilise tant qu’on voudra ! jamais on ne persuadera à un homme sensé que l’Iliade n’ait point d’autre auteur que le hasard[6] ! »
A la fin du xviiie siècle, l’érudition allemande avait changé tout cela. Elle avait en 1795 produit Frédéric-Auguste Wolf (1759-1824), le libérateur, le réformateur, l’Arminius, le Luther homériques, le prophète envoyé par le dieu des philologues pour détromper enfin l’univers. Homère, s’il avait jamais vécu, était mort, et pour toujours, en cette année de grâce 1795, au poteau des Prolégomènes où Wolf l’avait attaché et scalpé : « Nous voilà donc enfin délivrés de son nom ! » s’était écrié tout joyeux, en son prologue d’Hermann et Dorothée[7], Goethe qui, d’ordinaire, comprimait mieux en lui les instincts de la race et qui regretta presque aussitôt ce cri du Vandale.
Tout au long du xixe siècle, la philologie à la mode germanique, travaillant pour assurer cette réforme et cette délivrance, avait enseigné aux nations que le travail d’un artiste n’était pour rien ou presque rien dans les deux chefs-d’œuvre de l’art épique : c’était la poussée anonyme et la merveilleuse explosion de la « conscience nationale » qui avait dégagé, puis dégrossi les premiers matériaux de cette épopée grecque, comme de toutes les autres épopées primitives à travers le monde ; c’étaient d’anonymes arrangeurs qui avaient classé et retaillé ces matériaux, puis les avaient dressés suivant l’esthétique irrationnelle, mais infaillible du « génie populaire » ; enfin une sorte de contrôleur-général des bâtiments homériques, anonyme lui aussi, — à moins qu’il ne se nommât Lycurgue, Solon, Pisistrate, Zénodote ou même Aristarque, — était tardivement intervenu pour en raboter les joints et en unifier la façade.
Depuis le milieu du xixe siècle, voilà ce que l’on appelait communément, en France et dans le monde entier, « théories de Wolf » : Fr.-Aug. Wolf était présenté aux générations nouvelles soit comme l’Érostrate qui avait saccagé le plus vénérable des sanctuaires d’Ionie, soit comme le Prométhée qui avait apporté au monde des hellénisants la lumière et le feu, mais toujours comme un grand homme et comme l’un des génies, bons ou mauvais, de l’humanité. Répandue en Allemagne dès l’apparition des Prolégomènes (1795), la réputation de Wolf s’était établie chez nous vers 1828, grâce à un article que le savant et consciencieux Louis-Épagomène Viguier lui avait consacré dans la Biographie Michaud[8] : Wolf venait de mourir à Marseille (1824), où ses proches et disciples avaient inscrit sur sa tombe l’épitaphe, qui subsiste encore, « à la mémoire du Prince des philologues ». Puis la gloire de Wolf avait été trompettée à notre peuple par l’Histoire des Poésies homériques (1831) du fougueux Dugas-Montbel. Mais rien ne l’avait autant servie qu’une autre étude, publiée par C. Galuski dans la Revue des Deux Mondes, quelque vingt ans après l’étude de Viguier : on n’écrit jamais l’histoire des Prolégomènes sans renvoyer à cet article du Ier mars 1848[9].
C’est de là que le nom de Wolf était passé dans nos manuels scolaires, dans la conversation des gens du monde et de tout le monde. Par le consentement des savants et des ignorants, Wolf était devenu pour nous l’Hercule qui, perçant de part en part les ténèbres de la montagne homérique, avait frayé la route, ouvert le tunnel, si l’on peut dire, aux convois d’innombrables philologues qui, de notre Europe du xixe siècle, étaient partis reconquérir à la science le vaporeux pays des chanteurs ioniens. Aujourd’hui encore, nos érudits rivalisent avec l’Allemagne en leur admiration pour ce demi-dieu.
Le Manuel de Philologie de M. Salomon Reinach a été le livre de chevet, durant deux et trois générations déjà, de nos maîtres et de nos étudiants. On ne saurait accuser l’auteur d’un excès de révérence à l’égard des idées reçues. M. Salomon Reinach proclame néanmoins la gloire de Wolf et la grandeur des Prolégomènes : « C’est le manifeste de l’athéisme homérique », disait-il à la page 13 de son Manuel. Ainsi passe la gloire de Wolf, sic transit gloria Wolfii ! » s’écriait-il ailleurs, en annonçant l’un des récents travaux de la « réaction » homérique.
A l’autre aile de nos homérisants, le plus traditionnaliste de tous, le défenseur le plus convaincu de l’existence et des mérites d’Homère est M. l’abbé Victor Terret, qui mettait en épigraphe à son Homère, Étude critique et historique (1899), cette citation de Boissonade : « L’existence du dieu de la poésie est défendue contre les plus subtils arguments par la conviction des lecteurs d’Homère... »
Tout le livre était dirigé contre les athées homériques. L’auteur avait, « durant de longues années, analysé et compulsé les ouvrages les plus remarquables de l’Europe savante » dont, en 75 pages, il dressait l’inventaire..., en commençant à Wolf et aux Prolégomènes. Car auparavant, il ne connaissait rien qui valût la peine d’être nommé ; il n’avait pas donné un regard aux innombrables et admirables travaux des éruditions italienne, française, hollandaise et anglaise durant les xvie, xviie et xviiie siècles. Pour lui, Wolf était au commencement des choses, in principio erat Wolfius, et, continuant l’évangile selon saint Jean, M. l’abbé Terret eût proclamé pour un peu que Wolf, menant sans doute le chœur des mauvais anges, était auprès du dieu de la poésie quand furent créées l’Iliade et l’Odyssée, et Wolfius erat apud deum.
En Angleterre[10], l’opinion des savants et des ignorants ne diffère en rien de la nôtre : adversaires ou partisans des « théories de Wolf », tous commencent par un salut à la mémoire du grand homme ; on n’arrive à Homère qu’en passant par lui. Pour mesurer la place que le culte de Wolf tient dans les universités d’outre-Manche, il suffirait d’ouvrir deux livres seulement : le plaidoyer pour Homère de M. Andrew Lang, Homer and the Epic (1893), et le manuel de M. Henry Browne, Handbook of homeric Study (1908).
Toutes différences gardées touchant la sûreté de la méthode et l’ampleur de l’érudition, M. Andrew Lang est du même côté de la barricade que M. l’abbé Terret : en son premier chapitre, Homer’s Place in Litterature, il ressuscite Homère et lui rend sa place dans la littérature universelle. Mais les quatre chapitres suivants, Introduction to Wolf, Wolf’s Theory, Criticism of Wolf (III et IV), il les consacre à Wolf, source et début de toute critique homérique... Le manuel de M. Henry Browne, d’autre part, peut, toutes proportions gardées, être mis à côté du manuel de M. S. Reinach, autant du moins qu’une harmonieuse colline des Muses peut l’être auprès d’un écrasant Himalaya : quand, en son troisième chapitre, Historical Outlines of the homeric Controversy, M. H. Browne résume la question homérique, Wolf en est à ses yeux le premier héros et le plus audacieux ; ce « grand Allemand » est « le père de la critique homérique ».
On ne vantera jamais trop haut les services que le professeur Fr.-Aug. Wolf rendit à l’enseignement des antiquités en Allemagne, durant les quarante années qu’il professa à Halle d’abord (1783-1806), à Berlin ensuite (1808-1824). Louis-Épagomène Viguier avait été son élève : il nous a donné le portrait de ce « grand maître » qui, « à une érudition toujours vraie, sobre et forte, ennemie de la routine et du pédantisme, joignait la plus haute intelligence, le sentiment le plus vif du génie de l’antiquité classique, dont il semblait animé lui-même et dont il voulait donner la noble empreinte à la vie intellectuelle et morale des hautes écoles[11]. » Wolf fut un vigoureux et fécond pédagogue : « On trouvait sans cesse dans ses leçons et dans son commerce privé quelque chose de fier et de généreux qu’annonçaient aussi les avantages extérieurs de sa personne, en même temps qu’un abandon plein de bonté... Pendant ses vingt-trois ans d’exercice à Halle, il offrit la preuve d’une activité peut-être sans exemple parmi les professeurs si laborieux de l’Allemagne, en faisant plus de cinquante cours différents sur des auteurs ou des matières diverses, sans compter les soins qu’il donnait au séminaire philologique. »
Wolf fut un grand entrepreneur d’éditions scolaires et un lettré de goût sûr. Les Allemands le tiennent pour le Claude Bernard ou le Pasteur de la philologie contemporaine[12]. Chaque peuple a ses Claude Bernard et ses Pasteur à sa taille. Mais il n’est pas un ouvrage de Wolf qui n’ait mérité l’attention des érudits, et le XLVIIe Congrès des Philologues et Professeurs allemands, tenu à Halle en 1903, eut raison d’applaudir le panégyrique prononcé par M. Siegfried Reiter, puisque la louange un peu outrée et les formules grandiloquentes sont l’une des règles et nécessités de cet exercice oratoire[13].
Si l’on voulait présenter le vrai Wolf au public d’aujourd’hui et, du même coup, rendre service aux études grecques, il faudrait remettre au point et réimprimer telle de ses éditions savantes, le Discours de Démosthène contre Leptine, par exemple, avec ses Prolégomènes, ses Notes et son Commentaire. Car il y a, de Wolf, des Prolegomena in Leptiniam, antérieurs de six ans (1789) aux Prolegomena ad Homerum (1795). Nous aurions là, je crois, son ouvrage le plus typique. Au temps de Louis- Épagomène Viguier, on lisait encore ce chef-d’œuvre : « Depuis les plus hautes considérations sur l’éloquence grecque jusqu’aux moindres nuances de la diction et aux détails des mœurs et des localités, il répond à tous les besoins de la critique avec une telle supériorité que l’on ne saurait trouver aucun travail du même genre exécuté avec autant de perfection ; la simplicité et la pureté du style des grandes époques antiques ont été caractérisées dans les plus beaux passages de ces Prolégomènes, avec une latinité digne du sujet. » Mais qui sait aujourd’hui que Fr.-Aug. Wolf a écrit des Prolégomènes à la Leptinienne et que ceux-là sont les bons ? J’ai sur ma table le seul exemplaire qu’en possède la bibliothèque de la Sorbonne, où, d’ailleurs, il n’est entré qu’en 1873. Je n’ai pas eu à en couper les pages : il est habillé de la plus fine des anciennes reliures. Mais, j’ai dû les décoller une à une : elles étaient encore soudées par la dorure des tranches... Dans l’estime de nos érudits, soit en Allemagne, soit ailleurs, Wolf n’était plus que l’auteur des Prolégomènes à Homère : Wolf et Homère, deux noms désormais accouplés comme Napoléon et Austerlitz, Homère n’étant plus que le nom d’une grande victoire critique, remportée par Fr.-Aug. Wolf.
Quand on relit aujourd’hui ces fameux Prolegomena ad Homerum avec la seule intention de les connaître, on demeure étonné du renom mondial qu’ils ont valu à leur auteur, et l’on se demande si la plupart de ceux qui les ont tant vantés et les vantent encore les ont jamais ouverts. Le dernier éditeur français d’Homère, Alexis Pierron, qui les avait lus et relus, en donne une analyse détaillée et d’assez longues citations, comme appendice au second volume de son Iliade : beaucoup d’admirateurs français de Wolf semblent n’avoir jamais lu même cette analyse[14].
« Les Prolégomènes de Wolf, écrivait A. Pierron en 1869, sont un livre célèbre, mais non pas un livre connu ; presque tous ceux qui le citent copient des citations... ; rien n’est plus pénible que de se rendre un compte exact de l’ensemble du livre ; on est même réduit à se faire proprio marte une formule nette du système, car Wolf insinue plus qu’il n’affirme, et il n’a jamais écrit nulle part cette phrase qu’on lui prête et qui résume en effet les Prolégomènes : « Il n’y a point eu d’Homère » ; il faut avoir lu les Prolégomènes au moins trois fois d’un bout à l’autre pour y voir clair, pour se convaincre que Wolf a un plan, pour dire qu’on connaît ce plan et qu’on suit bien le fil de la pensée mère. »
J’ai relu cinq et dix fois les Prolégomènes et, la dixième, je me suis senti plus incertain que la première d’avoir trouvé cette pensée mère et son fil. En ouvrant le livre une première fois, il suffit de regarder le titre, semble-t-il, pour avoir une idée claire et complète de l’ensemble ; la seule édition, parue du vivant de Wolf (1795), porte en effet :
Prolegomena ad Homerum
Sive de Operum Homericorum
Prisca et genuina Forma,
Variisque Mutationibus
Et probabili Ratione Emendandi
Volumen I.
Halis Saxonum, e Libraria Orphanotrophei,
Clɔlɔcclxxxxv
Introduction à Homère
ou
Étude sur la Forme ancienne et originale
des Poèmes homériques,
sur leurs diverses transformations
et la Méthode probable d’en corriger le texte
Premier Volume
Halle, Librairie de l’Orphelinat, 1795
Ce titre semble annoncer un ouvrage en deux volumes, au moins, et en trois parties :
1° Origine et Forme première des Poèmes homériques ;
2° Transformations de ces Poèmes à travers les siècles ;
3° Moyens d’en corriger le Texte [ou la Disposition présente], — pour les ramener, sans doute, à leur forme originale.
Deux ou trois volumes, annonce le titre... Seul, le premier volume des Prolégomènes a paru à Halle, en 1795, et n’a jamais été réimprimé du vivant de l’auteur : c’est dans la seconde moitié du xixe siècle seulement que l’Allemagne érudite éprouva le besoin d’en faire quatre ou cinq éditions nouvelles[15]. Quant au second volume, il n’a jamais vu le jour, bien que Wolf ait encore vécu une trentaine d’années, de 1795 à 1824. Rien n’indique que, ni en 1795, ni durant les trente années qui suivirent, Wolf ait jamais écrit ni même préparé ce second volume pour en faire la suite continue du premier. Il en parlait encore en mai 1795. Mais dès 1796, ses amis considéraient qu’il avait oublié ce grand projet[16].
Dans ses papiers, on en a retrouvé quelques pages esquissées plutôt que rédigées, et les éditeurs récents des Prolégomènes donnent parfois ces pages posthumes à la suite du texte primitif. Mais, entre elles et la dernière phrase de ce texte, se creuse un trou que rien dans les études de Wolf n’a comblé, que rien ne pourrait combler aujourd’hui encore ; même après un long siècle de grands travaux historiques et philologiques, je doute que le plus averti de nos homérisants pût traiter le sujet ; il faudrait y mettre toute l’histoire d’Homère durant les temps romains, byzantins et médiévaux ; c’est encore, à l’heure où j’écris, terra fere incognita.
Mais, ce trou franchi, il semble que nous ayons la fin des Prolégomènes dans la Préface que Wolf mit, dix ans plus tard, à son édition de 1804. Car, à trois reprises et de dix ans en dix ans, Wolf a édité tout ou partie des poèmes homériques :
1° Édition scolaire et, comme il dit lui-même, « bon marché », de Halle en 1784-1785 : quatre volumes, comprenant l’Iliade et l’Odyssée ;
2° Édition savante ou Recension de Halle en 1794- 1795 : trois volumes, comprenant les Prolégomènes et la seule Iliade ;
3° Édition « de luxe » ou, comme on dit encore, Novissima Recensio de Leipzig en 1804-1807, souvent réimprimée de 1804 à 1817 : quatre volumes, comprenant l’Iliade et l’Odyssée.
C’est dans l’édition savante de 1794-1795 que parurent les Prolégomènes tronqués. C’est dans l’édition de luxe de 1804-1807 que parut la Préface qui en est la fin. Wolf traite en cette Préface de la méthode critique et des règles de correction qui permettront de rétablir le texte d’Homère : voilà bien le troisième sujet que nous annonçait le titre des Prolégomènes. Or, quand on lit bout à bout les Prolégomènes de 1795 et la Préface de 1804, on a le sentiment très net, — une fois sauté le trou, le grand trou qui les sépare, — que la seconde est du même ton, du même tissu que les premiers : divisions et transitions sont les mêmes ; mêmes phrases parfois et, surtout, même façon de beaucoup annoncer et de toujours renvoyer au lendemain la tenue des promesses. « Je reviens, dit la Préface, au tracé des bornes et lois de la critique homérique... » Et Wolf commence de donner les règles et quelques exemples d’une saine correction ; esquissant même une philosophie de la connaissance des textes et de leur recension, il traite du faux, du vrai et du vraisemblable, avec une netteté de logique et une fermeté de mots, dont ses autres chapitres ne donnent pas toujours le modèle. Il nous prévient, d’ailleurs, que depuis longtemps il observait lui-même ces règles critiques, sans les avoir énoncées, quae jam olim tacite observavi. S’il les énonce aujourd’hui, c’est en les empruntant en grande partie à l’illustre maître de la critique sacrée, Jean-Jacques Griesbach[17].
Retenons l’aveu : Wolf assurément connaissait et pratiquait depuis toujours les règles d’une saine critique ; mais, pour les esquisser dans la troisième partie de ses Prolégomènes, de Ratione probabili Emendandi, il avait recours au texte d’un autre et le résumait : « Ces théories de critique, ajoute-t-il tout aussitôt en sa Préface, sont matière trop subtile pour être traitées ailleurs que dans les notes au bas des pages ou dans un volume de commentaires » ; de même pour les variantes du texte homérique, il y a tant et tant à dire que « l’on ne saurait se borner aux étroites limites d’une préface »... Nous retrouverons dans les Prolégomènes ces promesses toujours renouvelées, jamais tenues.
Il est trop naturel, vu l’absence du second volume, que toutes les promesses du titre n’aient pas été remplies. Mais, des trois parties annoncées par Wolf, n’est-on pas en droit d’espérer que du moins la première et peut-être aussi la seconde ont trouvé place dans les li chapitres et les 280 pages du premier volume ?... Quand la seule Étude sur la Forme ancienne et originale des Poèmes homériques, de Operum homericorum prisca et genuina Forma, s’y trouverait, quel est l’acheteur qui regretterait son argent ?
Or, voici la surprise. On ouvre ce premier volume ; après les sept pages d’un préambule élégamment balancé (chapitres I et II), Wolf déclare tout à coup : « Vouloir chercher l’aède primitif en sa pureté, ne pas vouloir nous contenter, nous autres, modernes, du texte qui satisfit Plutarque, Longin ou Proclus, serait désirer le vide ou nous jeter en une débauche de divination effrénée ; abandonnons l’espoir que nous puissions jamais, autrement qu’en esprit et dans leurs contours les plus sommaires, nous figurer quelle fut primitivement la forme des poèmes homériques ; voyons seulement où peuvent nous conduire les traces de la docte antiquité vers la correction de ces reliques éternelles et uniques du génie grec[18]. »
Que deviennent alors les promesses du titre sur la forme ancienne et originale de ces poèmes ? Wolf ne parlera plus que des moyens de corriger et d’établir le texte homérique. Nous attendions, nous étions en droit d’attendre une grande étude sur l’une des questions capitales de l’histoire littéraire ; le titre nous avait promis une hypothèse scientifique sur l’origine et l’ordonnance de ce monde admirable, mais mystérieux que sont les poèmes homériques... Nous n’aurons qu’un peu d’érudition, quelques recettes philologiques, tout au plus le manuel théorique et pratique de la cuisine des textes, par celui qui se dit le meilleur des techniciens présents, passés et futurs.
Pour que le lecteur n’en puisse ignorer, Wolf insiste sur ses intentions : en 1795, toute son ambition est d’exposer les règles de la saine correction de textes, de la recensio, et d’en donner une application exemplaire aux poèmes homériques ; de l’avis commun des érudits, Homère n’a pas encore trouvé son éditeur ; non seulement depuis l’invention de l’imprimerie et depuis Démétrius Chalcondyle, mais depuis Aristarque, Zénodote et les tentatives des Alexandrins, et même, depuis la recension athénienne de Solon ou de Pisistrate, jamais Homère n’a été scientifiquement traité. Heureusement, Wolf, par dix ans, douze ans, quinze ans de travaux préliminaires, s’est préparé à cette tâche, en recherchant tous les secours que peuvent fournir grammairiens, scholiastes et autres auteurs de l’antiquité.
« Car je n’ai guère eu qu’un dessein, répète Wolf au début du chapitre vii : ce fut avant tout de corriger le texte d’Homère, suivant la règle de l’érudition antique, et de donner, mots, ponctuation et accents, un Homère restitué sur les recensions les plus estimées jadis, un Homère digne de plaire, — s’il est permis de concevoir pareille espérance, — soit à quelque Longin, soit à tel autre des critiques anciens dont l’habileté aurait su user avec mesure des ressources alexandrines[19]... ; mais pour dégager les principes qui doivent présider à une pareille recension, il faut commencer par une enquête soigneuse sur les transformations qu’à travers les âges, a subies le texte qui nous a été transmis. » C’est par l’histoire du texte homérique que Wolf pense atteindre et nous mener aux principes fondamentaux de la correction ; contrairement aux promesses du titre, son ouvrage ne comportera donc plus que deux parties : l’une, historique, exposera les transformations du texte depuis l’antiquité la plus reculée jusqu’à nous ; l’autre, technique, dégagera les lois de la recension et justifiera la manière dont Wolf se propose de les appliquer[20].
Tel est, en résumé, le chapitre vii où Wolf nous donne le plan véritable des Prolégomènes. Au chapitre viii, il entre en son sujet : jusqu’au chapitre li inclusivement, il va nous dérouler l’histoire du texte homérique à travers les âges. Cette histoire, nous dit-il, comprend six périodes :
I. Des Origines (vers 950 av. J.-C.) à Pisistrate ;
II. De Pisistrate à Zénodote (vie-iiie siècles) ;
III. De Zénodote à Apion (ier siècle ap. J.-C.) ;
IV. D’Apion à Porphyre (iiie ap. J.-C.) ;
V. De Porphyre à la première édition imprimée de Démétrius Chalcondyle (1458);
V. De Chalcondyle à nos jours.
Voilà un beau programme : il est complet ; c’est bien toute l’histoire du texte homérique, telle que les érudits du xixe siècle ont essayé de la rétablir. Mais cent vingt ans d’efforts ne nous ont pas encore conduits, en 1916, aux résultats que Wolf en 1795 promettait si allègrement de donner à ses lecteurs. Il est une partie de cette histoire homérique que nous pouvons aujourd’hui nous flatter de connaître : Homère durant les Temps modernes, de Dante à Goethe, Homer in der Neuzeit, von Dante bis Goethe, est le titre d’un livre qui semble définitif, mais qui parut en 1912 seulement, à Leipzig et Berlin, chez Teubner. L’auteur, M. Georg Finsler, nous dit, en sa Préface, à quels travaux préliminaires ses nombreux devanciers au cours du xixe siècle avaient dû se livrer, pour lui permettre, à lui, de dresser ce tableau d’ensemble. Mais Homère durant le moyen âge, ou Homère à Byzance, à Rome et à Alexandrie, ou Homère aux temps helléniques et, surtout, aux premiers siècles ioniens, qui donc oserait, même aujourd’hui, en entreprendre l’histoire, même après les travaux des Lehrs, des Ritschl, des Nauck, des Duentzer, des Dindorf, des Ludwich, des Cauer, des Roemer, pour ne nommer encore que les spécialistes de cette question parmi les centaines de philologues qui, depuis un siècle, ont consacré leur vie à l’étude d’Homère ?...
Wolf se disait en 1794-95 armé et muni pour aborder l’ensemble du problème et le traiter d’un jet, dans les six parties d’un seul in-octavo. Mais Wolf le croyait-il en vérité ? ou le disait-il seulement pour marquer sa prise du sujet et se réserver l’avenir ? ou Wolf n’a-t-il jamais eu l’intention de remplir ce programme ?... Contentons-nous de ce qu’il nous offre.
Du chapitre viii au chapitre xxxvi et de la page 24 à la page 160, en cent trente-six pages sur les 280 qui composent le volume, il traite de la première période, des temps antérieurs à Pisistrate. Il en traite en détail, avec ampleur, grâce aux nombreux secours que pouvaient ici lui fournir ses devanciers. Nous allons voir comment à leur égard il entendait et le droit d’emprunt et le devoir de reconnaissance.
Du chapitre xxxvi au chapitre lvi et de la page 160 à la page 185, la seconde période, qui va de Pisistrate à Zénodote, est étudiée rapidement, sommairement : nous aurons à nous demander pourquoi.
Du chapitre xli à la fin du chapitre li, en quatre-vingt-quinze pages, le seul début de la troisième période est longuement exposé... Puis, soudain, l’auteur met le point final, sans aller jusqu’à cet Apion, dont il faisait l’un des ordonnateurs du cortège homérique à travers les siècles.... Et c’est tout : finis voluminis primi !
Dressons l’inventaire de l’ouvrage. Le titre nous promettait trois études : Origine, Transformations et Critique des Poèmes homériques. Dès les premiers chapitres, l’auteur supprime la première et c’est dans la Préface de 1804 qu’il faut aller chercher la troisième. Abordant ici la seconde, Wolf en traite le premier tiers, entame le second et, brusquement, abandonne la charrue sans même aller jusqu’au bout d’un sillon... Quelle étrange publication que ces Prolégomènes ! et quel étrange phénomène que la gloire dont elle fut, durant un siècle, payée ! Car enfin la gloire de Wolf, c’est d’avoir, nous dit-on, retrouvé la forme originale et première des poèmes homériques, en renversant les légendes de l’antiquité, en nous montrant dans l’Odyssée et l’Iliade, non plus deux poèmes « réguliers », unitaires, à la façon de l’Énéide ou de la Henriade, mais deux séries de chants héroïques, deux collections d’épopées indépendantes ! Or, cette question des origines, c’est précisément ce que l’auteur des Prolégomènes se refuse à traiter, par crainte du « vide » ou de la « débauche divinatoire ». Jamais les « théories de Wolf » n’ont trouvé place ni dans les Prolégomènes de Wolf ni dans aucun autre de ses ouvrages, ailleurs que sur un titre[21].
Alexis Pierron, qui combattait les « théories de Wolf », mais ne se croyait que tenu davantage à lui rendre justice, expliquait ainsi l’étrange composition des Prolégomènes : « Les Allemands regardent les Prolégomènes comme un chef-d’œuvre littéraire et c’en est un, en effet, si on les compare aux livres de la plupart des philologues d’Outre-Rhin. Mais rien n’est plus faux que le terme par lequel s’est exprimée quelquefois cette admiration enthousiaste : on disait le Torse par comparaison à un des plus parfaits monuments de l’art antique. Mais la figure dont le Torse est le reste a été jadis entière, et c’est par la beauté de l’ensemble plus que par le fini des détails que le Torse est un chef-d’œuvre... Les chiffres romains que porte la pagination de 1795 prouvent manifestement que Wolf n’avait aucune intention d’écrire trois ou quatre volumes de Prolegomena ad Homerum. Ils prouvent plus manifestement encore que Wolf imprimait les Prolégomènes à mesure qu’il les composait. S’il eût donné d’un seul coup la copie, on n’eût point paginé [ce long] ouvrage comme une préface. C’est cette composition au jour le jour qui explique les défectuosités de l’ensemble[22]. »
Cette hypothèse d’A. Pierron nous expliquerait certaines particularités et du titre et du texte.
Pour le titre d’abord, est-il bien sûr que, dans l’esprit de Wolf, la première version de cet ouvrage ait dû s’appeler Prolégomènes ?... Ce ne devait être, je crois, qu’une Préface familière, non pas une introduction savante : c’est le mot de Préface, Praefatio, qu’à deux reprises, au chapitre vii, Wolf emploie pour désigner son écrit ; c’est de « cette Préface » qu’il nous donne le plan général et la division en deux parties, haec prior pars hujus Praefationis. Il nous apparaîtra dans la suite que Wolf ne s’était mis en route que pour une causerie avec le lecteur, auquel, d’ordinaire, en tête de ses ouvrages, il donnait un salut amical, Lectori salutem dicit Fred. Augustus Wolf[23].
Wolf nous dit lui-même qu’ayant longtemps médité, il avait hésité un mois, deux mois, avant d’écrire, puis s’était lancé à fond de train, « comme dit le héros d’Apulée après sa métamorphose, en invoquant le dieu du joyeux succès[24]. » Le ton de l’ouvrage, sa structure et son allure montrent qu’en effet, la plume de Wolf galopait comme l’âne d’Apulée : « Le latin des Prolégomènes, dit Alexis Pierron, est vif et spirituel ; les phrases sont presque courtes et ne manquent pas d’élégance. » Elegantia est un mot qui revient souvent sous la plume de Wolf et l’on peut dire qu’en ses écrits, la chose surabonde : tels de ses chapitres ressemblent moins à une dissertation qu’à une harangue académique, avec ses développements un peu prolixes et ses balancements un peu trop prévus. « Les Prolégomènes, ajoute A. Pierron, pourraient se définir : cinquante et une lettres critiques à propos du texte d’Homère. Les paragraphes ne sont pas très bien enchaînés les uns aux autres. Chacun d’eux forme un petit tout, presque indépendant et de ce qui précède et de ce qui suit. La pensée va, revient, s’écarte, se répète, se commente, quelquefois même se contredit. Rien n’est plus agréable, en fait de lectures philologiques, que de déguster par-ci par-là, comme font les amateurs, un paragraphe ou deux des Prolégomènes. Rien n’est plus pénible que de se rendre un compte exact de l’ensemble du livre... »
Faute, sans doute, d’être un assez bon amateur de lectures philologiques, j’avoue n’avoir jamais donné dans l’agrément de déguster par-ci par-là un paragraphe ou deux des Prolégomènes. Mais en les lisant et les relisant, j’ai mieux senti chaque fois le ton d’improvisation épistolaire, et l’élégance toute verbale, la clarté tout apparente, la solidité toute superficielle de ce style de conversation. Il est maint passage dont le plus expert de nos latinistes nous donnerait difficilement une traduction certaine et unique : ici, « la vanité du désir » pourrait aussi bien être un « désir de vanité » ; là, c’est le sautillant défilé des énigmatiques qui pote qui, utpote quam ; à parcourir seulement les deux premiers chapitres, on est édifié. Les Allemands ont pu être éblouis par cette élégance et cette prestesse rhétoriciennes[25], dont ni leurs philologues ni même leurs littérateurs ne les avaient encore régalés. Un Français est plus difficile. Il retrouve — et il s’étonne un peu de retrouver — en un si docte ouvrage les habitudes de nos improvisateurs, orateurs ou épistoliers, leurs grâces un peu faciles et leurs méchancetés sournoises. Il en arrive à se persuader que, dans la pensée primitive de l’auteur, il ne pouvait pas être question d’un exposé de doctrine et de méthode : simple Préface courtoise où Wolf, d’abord, ne tenait qu’à déployer ses galanteries, mais n’avait jamais songé à étaler tout le savoir homérique de son temps, les Prolégomènes grandirent et, comme le héros d’Apulée, se métamorphosèrent en un monstre d’érudition aux appendices énormes. Entraîné par son désir de briller ou contraint par les réclamations de son éditeur, Wolf dut y faire entrer tout ce qu’il put rassembler de ses propres idées et de celles d’autrui ; hâtivement il y versa toutes ses notes, — s’il en avait, — et des pages d’autres livres qui n’étaient pas siennes... Et cette conviction est encore assurée par les renseignements que nous ont laissés les contemporains ou que Wolf lui-même nous donne sur la composition et l’histoire des Prolégomènes.
On ne peut avoir des Prolégomènes qu’une idée fausse, si on les lit comme un ouvrage séparé, mais incomplet, dont il manquerait seulement le second volume. Même en deux, même en trois volumes, les Prolégomènes achevés ne seraient encore que l’une des trois ailes d’un grand palais homérique, dont Wolf[26] faisait l’annonce au public de 1794-95, après en avoir fait la promesse à différents éditeurs, plusieurs années durant. Ce grand palais était une édition savante et critique, une recension complète de tous les poèmes dits homériques, c’est-à-dire, suivant le titre même de Wolf, de toutes les « Œuvres et Reliques d’Homère et des Homérides ». Cette recension eût comporté six volumes pour le moins, répartis en trois groupes :
I. Prolégomènes, 2 volumes ;
II. Iliade, 2 volumes ;
III. Odyssée, Hymnes, Batrachomyomachie, etc., 2 volumes.
Ce n’est pas tout : à ce grand palais homérique, Wolf rêvait et promettait d’ajouter de vastes communs, — plusieurs volumes de notes, observations et variantes, tout un commentaire semblable à celui qu’il avait ajouté à son texte de la Leptinienne. Car ce qu’il avait fait en petit et en un seul volume, pour ce seul discours de Démosthène, il annonçait l’intention de le faire en grand pour toutes les poésies dites homériques. Son volume sur la Leptinienne a trois parties :
1° Épître à Reiz et Prolégomènes, pages i-clii ;
2° Textes de Démosthène et d’Aristide, pages 1-201 et des Homérides ;
3° Commentaire et Index, pages 203-404.
Sur ce modèle, c’est dix ou douze volumes pour le moins qu’eût demandés la recension d’Homère et des Homérides, si Wolf l’eût jamais achevée. Mais en 1794-95, il ne donnait au public que trois volumes, reliés en trois tomes indépendants, parfois en deux.
Grâce à l’obligeance de mon maître et collègue, M. Émile Chatelain, j’ai sous les yeux le seul exemplaire que j’en aie pu trouver à Paris, en dehors de la Bibliothèque nationale, qui, elle-même, n’en a qu’un exemplaire bellement relié. Aucune de nos autres grandes bibliothèques ne possède cette édition wolfienne de 1794-95 : la France, à cette date, était occupée de son épopée révolutionnaire ; elle négligeait un peu l’Iliade de Wolf. Depuis un siècle qu’il y a en France tant de disciples et d’admirateurs de Wolf, je ne doute pas que d’autres parmi nos hellénistes aient possédé cette Iliade de 1794-95 qui est la recension wolfienne par excellence. Mais aujourd’hui, je n’ai pu trouver à Paris que l’exemplaire de François Thurot, annoté par lui et légué par Ch. Thurot à M. Émile Chatelain : il a été relié en deux tomes.
En première page, un titre : Homeri Opera omnia. En troisième page, un titre : Homeri et Homeridarum Opera et Reliquiae... Pars I : Ilias, Halis Saxonum 1794. En cinquième page, un second titre : Prolegomena ad Homerum... Volumen I, Halis Saxonum 1795. En septième page, dédicace à David Ruhnken. En neuvième page, une [Salutation au Lecteur] non titrée, qui se poursuit durant 24 pages non titrées, mais numérotées en romains, de v à xxviii, avec la date finale, Scribebam Halis, mense Martio, 1795... De nouveau, un faux titre : Prolegomena ad Homerum, puis lesdits Prolégomènes paginés de iii à cclxxx... De nouveau, un faux titre, en grec celui-là : Ὁμήρου Ἰλιάς, puis un titre en latin : Homeri Ilias,... Volumen I, Rhapsodiae I-XI, Halis, 1794. Les XI premiers chants de l’Iliade achèvent ce premier tome ; les XIII autres emplissent le second.
Donc, un seul volume de Prolégomènes et deux volunes de l’Iliade : voilà tout ce que Wolf nous donne en cette recension complète d’Homère et des Homérides ; l’Odyssée, sans parler des Hymnes et autres poésies homériques en est exclue ; d’où vient cette différence de traitement entre les deux poèmes ?
Dans son édition scolaire de 1784-85, Wolf avait donné l’Odyssée et l’Iliade : c’est même par l’Odyssée qu’il avait commencé. Mais les préoccupations savantes n’avaient tenu que peu de place en cette simple entreprise de librairie, dont Wolf n’avait pas eu l’idée, nous dit-il en l’un de ses Saluts au Lecteur : il n’en avait accepté la charge que pour des raisons toutes philanthropiques et nationales. Donner aux étudiants et aux élèves, à toute la jeunesse de la pauvre Allemagne un livre scolaire de format commode, de lecture aisée et, surtout, de prix abordable à toutes les bourses, pretio quam fieri posset minimo vendibilis, répondre ainsi aux besoins de la pauvreté germanique, quales paupertas germanica adhibere possit : telle avait été en 1784-85 la pensée directrice de Wolf[27].
Aussi économe de sa propre peine que des deniers du public, il avait emprunté le texte de l’Odyssée, comme celui de l’Iliade, à cette « magnifique édition » de Glasgow[28], dont la richesse britannique venait de faire (1756-1758) un chef-d’œuvre de correction philologique et typographique[29]. Wolf en 1784 ne tarissait pas d’éloges sur cette édition transmarine, qu’il était en train de copier[30] : c’est une mode que les Allemands de nos jours conservaient à l’égard de l’Angleterre ; Guillaume II, de 1890 à 1895, allait chaque année vanter aux sujets de la bonne reine Victoria l’admirable flotte anglaise.
Sur son germanique papier à chandelle, Wolf avait en 1784-85 réimprimé le texte écossais, sans faire les frais de la moindre note ni du plus petit commentaire, le « texte nu ». Pourtant, il était convenu avec son éditeur d’une dépense qu’ils avaient jugée inévitable : même scolaire, cette édition de 1784-1785 ne pouvait pas, croyaient-ils, se passer de Prolégomènes. L’éditeur donc avait « fait le sacrifice » et fixé le nombre de pages qui leur seraient attribuées. Wolf avait décidé du sujet à traiter : c’était (notons bien que ce plan se trouve dans le Salut au Lecteur de 1785 et précède de dix années nos Prolégomènes actuels), c’était l’histoire du texte homérique, ses variations durant l’antiquité et ses diverses recensions par les anciens critiques, de textu homerico, ejusque varia apud antiquos forma et criticorum diversis recensionibus. Ne croirait-on pas lire le titre même de nos Prolégomènes de 1795 ?
Dès 1785, Wolf pensait qu’il avait bien à dire des choses que ses prédécesseurs avaient ignorées. Mais..., juste à temps, il prévit que jamais le sujet ne pourrait tenir en quelques pages[31]. Il renonça donc à ce premier projet, pour un autre qui ne pouvait être que plus avantageux à la bourse et à l’instruction de son public. Il connaissait une excellente dissertation du xviie siècle, l’Historia critica Homeri, publiée à Francfort-sur-l’Oder, en 1696, par Ludolphe Küster. Il avait souvent formé le vœu que ce livre fût entre les mains de tous les débutants[32] : étant devenue des plus rares, cette publication était devenue des plus chères ; pourquoi ne pas lui consacrer les pages que l’éditeur de 1785 avait « sacrifiées » à des Prolégomènes ? Cette idée vint à Wolf quelques jours à peine avant la mise en vente, mercatu jam urgente. Elle était facile à réaliser. L’ouvrage de L. Küster n’était pas sans de graves défauts ni sans des parties surannées. Néanmoins, se contentant de rectifier les citations d’auteurs anciens, Wolf ne voulut rien changer au reste : c’est qu’il avait dès cette époque la ferme intention, nous dit-il, de reprendre et de traiter plus amplement le sujet et beaucoup d’autres sujets qui aplanissent l’entrée d’Homère ; mais il les réservait pour une autre fois ; en 1785, deux mots dictaient toute sa conduite : pauvreté et économie, nunc paupertatis et parsimoniae in omnibus ratio erat habenda.
Et voilà comment à la date du premier octobre 1785, Wolf donnait la recette pour faire rapidement et à bon marché des Prolégomènes, qui pouvaient contenter tout le monde : il suffisait de reproduire l’ouvrage d’un prédécesseur. En lisant désormais les œuvres de Wolf, nous saurons comment il procède : nous l’avons vu tout à l’heure « résumer » en une autre préface les règles de Griesbach ; ici, il faut noter la concordance intime du plan général entre les Prolégomènes de 1795 et cette Historia critica de L. Küster qui servait de Prolégomènes à l’édition de 1795 ; le seul énoncé des chapitres de l’Historia critica serait presque une analyse du futur livre de Wolf :
| Ire PARTIE. | IIe PARTIE. | ||
| I. | Patrie et Age d’Homère. | I-II. | Écrits d’Homère. |
| II-IV. | Gloire et Renommée d’Homère. | III-IV. | Sort de ces Écrits. |
| V. | Apothéose d’Homère. | IV-V. | Rhapsodes et Critiques. |
| VI. | Défauts d’Homère. | VI-VII. | Traducteurs et Éditeurs. |
L. Küster traitait chacun de ces sujets avec toutes les ressources de l’érudition présente et passée. Il vivait en un temps (1670-1717) où la France et la Hollande érudites étaient les maîtresses de la pauvre Allemagne : lui-même devait, par la suite, venir en Fiance pour y travailler d’abord, puis pour s’y installer ; il y devait mourir, converti au catholicisme et « associé surnuméraire » de notre Académie des Inscriptions, de par la volonté expresse de Louis XIV (1713). Dès 1696, — date de son Historia critica, — L. Küster citait les travaux des Français sur Homère ; Wolf put connaître par lui, — dès 1784, au plus tard, – notre Querelle des Anciens et des Modernes, et les discussions qu’avaient échangées Boileau et Perrault, Perraltus et Bolaeus, sur le dos du pauvre abbé d’Aubignac : fallitur Perraltus in suis Parallelis..., disait L. Küster à la page 82 de la réimpression de Wolf ; confutavit Bolaeus in suis Reflexionibus in Longinum...
Les Prolégomènes de 1795 sont précédés d’une [Salutation au Lecteur] dans laquelle Wolf nous donne une histoire de son nouvel ouvrage, fort abrégée malheureusement et sans dates précises. Cette histoire, la voici.
L’édition scolaire de l’Iliade, donnée par Wolf en 1785, était épuisée : pour la remplacer, l’éditeur exigeait la recension savante que Wolf lui avait promise depuis longtemps. Mais occupé à revoir et vérifier des notes anciennes, Wolf n’eut pas d’abord l’esprit à bien embrasser l’ensemble de l’œuvre. Il établit son texte grec, son « texte nu », qui fut composé par l’imprimeur, et il n’eut, pendant tout un an, de pensée et de soins que pour la correction matérielle des épreuves. L’Iliade s’acheva. Il fallait donner les Prolégomènes que, cette fois encore, Wolf avait promis à son éditeur ; mais cette fois, Wolf lui-même les jugeait indispensables, s’il ne voulait pas devenir la risée des connaisseurs en publiant à nouveau un Homère « tout nu ».
Un mois, deux mois..., Wolf hésite ou paresse ; peut-être, malgré sa promesse et malgré la risée des connaisseurs, eût-il volontiers recommencé ce qu’il avait fait en 1785 et, pour s’en tirer aux moindres frais, substitué à ces Prolégomènes qu’il lui fallait écrire, soit quelque ouvrage d’autrui, soit une courte et leste préface. Mais il semble que l’éditeur, cette fois, ait tenu bon. L’excuse de 1785 ne pouvait plus être invoquée : rien ne limitait Wolf ni dans le choix des sujets à traiter, ni dans le nombre des pages à remplir ; l’éditeur accordait tout.
L’Iliade était là, toute prête, n’attendant pour paraître à la prochaine foire de Leipzig que la compagnie ou la direction de ces Prolégomènes qui n’étaient toujours pas faits... Enfin, au bout du compte, tandem denique, – et, comme en 1785, à la veille de la foire, mercatu urgente, – Wolf part au galop, « en invoquant le dieu du joyeux succès ; tel le héros d’Apulée », le voilà lancé à fond de train, ne regardant que le terme de la course, ne voyant même pas le papier lui filer sous les doigts. Il écrit, il écrit, tant et tant que cette « préface » devient un livre qui, par le nombre des pages, va égaler l’Iliade. Des raisons de librairie, que Wolf ne nous dit pas, interviennent alors pour l’arrêter brusquement, en pleine argumentation.
La bâtisse, continue Wolf[33], est donc interrompue, mais solidement fondée : on pourra monter un nouvel étage le jour où des juges intelligents réclameront cette édition modèle que l’auteur méditait. Ce jour-là, Wolf reprendra tout le sujet, et depuis les plus lointaines origines : il rendra leur forme originelle, nativam formam, à ces monuments de la poésie grecque ; il racontera leurs changements à travers les âges et les fortunes diverses de leur rédaction, de leur correction et de leur interprétation ; de siècle en siècle, il poursuivra cette histoire d’Homère jusqu’à nous, horum monumentorum nativam formam et ascitam modificationem variamque fortunam scripturae, emendationis et interpretationis eorum ad nostra usque tempora deducam.
Nous voilà revenus aux promesses du titre : si Wolf ne les tient pas aujourd’hui, c’est qu’il les tiendra demain... Mais que deviennent ces « désirs du vide » et cette « débauche de divination », dont il menaçait tout à l’heure les imprudents qui pensent à retrouver « la forme ancienne et originale des poèmes homériques » ?...
Telle est, d’après Wolf, l’histoire un peu romanesque des Prolégomènes. Nous pourrions la contrôler si nous connaissions mieux la vie et les occupations de Wolf durant les années 1793, 1794 et 1795. Il existe à Berlin et à Leipzig une correspondance entre Wolf et Böttiger : 34 lettres de Wolf, 42 de Böttiger, dont M. W. Peters, dans son Programme, Zur Geschichte der Wolfschen Prolegomena, a publié en 1890 une analyse et quelques citations. En temps ordinaire, j’aurais fait le voyage de Berlin. Pour l’heure, acceptons le récit de Wolf ; essayons seulement d’en préciser certaines dates.
Nous ne pouvons pas savoir à quelle date précise de l’année 1794 ou 1795, Wolf se mit à écrire ces Prolégomènes dont il parlait depuis dix ou onze ans. Nous voyons seulement que les Prolégomènes étaient terminés quand fut écrite la [Salutation au Lecteur] du 1er mars 1795 ; mais ils n’étaient pas commencés peut-être en février 1794 : dans l’Allgemeine Litteratur-Zeitung du 22 de ce mois, Wolf annonçait la prochaine apparition de son Iliade, sans parler de Prolégomènes. Au chapitre xii (note 8) de ceux-ci, il nous dit que tel ouvrage, publié en 1793, a paru « l’an passé, praeterito anno ». Ce serait donc au cours et, probablement, dans les six derniers mois de 1794, peut-être même au début de 1795, que Wolf aurait pris le galop et abattu d’une traite ses 280 pages.
En son chapitre xxvii (note 84), il nous assure que depuis treize, quatorze ou quinze ans, depuis 1781 ou 1780 (il dira même dans une lettre à Heyne : depuis 1779), il s’armait pour traiter ce sujet redoutable... Après quinze ans d’études, quelle étrange manière de le traiter ! jeter sur le papier, au petit bonheur de l’improvisation, des raisonnements rigoureux auxquels on attache tant de prix ! bâcler un ouvrage d’érudition, un traité de critique, qui doit servir de garant à cette recension d’Homère dont l’humanité n’a jamais eu l’équivalent, qu’elle demanda vainement à Pisistrate, à Aristote, à Zénodote, à Aristarque, et dont le seul Wolf pouvait être le providentiel artisan !... C’est, pour reprendre un mot de Wolf lui-même, une méthode de travail qui n’est pas courante chez les érudits, id nondum contigisse inter eruditos constat.
Les biographes allemands de Wolf nous disent que c’était là sa manière habituelle, sa méthode de travail : « Je ne suis pas un écrivain, disait-il à Humboldt en 1816 : je suis un professeur » Il disait déjà dans sa dédicace à Ruhnken (1794) : « J’ai bien plus de joie à enseigner qu’à écrire[34]. »
En 1779, Frédéric II et son ministre von Zedlitz avaient recommandé aux professeurs du royaume de Prusse de donner le plus tôt possible et en aussi grand nombre que possible des éditions et des traductions correctes de tous les auteurs de l’antiquité, afin d’affranchir les universités et les écoles prussiennes du tribut qu’elles payaient annuellement aux auteurs et aux libraires de France, d’Angleterre et de Hollande. Wolf s’était mis à l’œuvre avec un zèle d’autant plus hâtif qu’il voulait obtenir du ministre une chaire d’université, d’abord, et un traitement, ensuite : quand en janvier 1783, von Zedlitz lui offrait la chaire de Halle, il lui garantissait « la pleine liberté de penser », mais un salaire de 300 thalers seulement ; Wolf allait donner tous ses soins à obtenir le supplément que le ministre lui faisait espérer[35].
Dès 1782, il avait publié le Banquet de Platon. « Durant les dix années dernières, disait-il en sa Préface[36], l’étude des littératures anciennes a fait chez nous tant de progrès que nous possédons aujourd’hui des éditions qui peuvent être ou comparées ou même préférées aux meilleures productions de l’étranger ; mais ce sont les poètes de l’antiquité qui, surtout, ont eu ce bonheur ; que de souhaits il reste encore à faire pour les philosophes de la Grèce ! »
Néanmoins, dans un temps « où un philosophe occupait le trône de Prusse et où son ministre éclairé montrait le chemin vers la sagesse platonicienne », nombre de professeurs répondaient à leur appel : le Phédon, le Ménon, le Ménéxène, d’autres dialogues encore de Platon avaient trouvé leur éditeur ; Fischer avait publié le Banquet et le Philèbe en 1776. C’est de cette recension savante que Wolf se hâtait de tirer une édition scolaire, en utilisant les derniers ouvrages français, tant la traduction de Racine (publiée dans les Œuvres de Jean Racine avec des Commentaires, par M. Luneau de Boisgermain, Paris, 1768), que la continuation de la Bibliothèque des anciens Philosophes (Paris, 1771), en utilisant aussi les dernières productions anglaises, surtout la traduction de F. Sydenham (London, 1773), que lui avait prêtée « son maître, protecteur et bienfaiteur, le conseiller aulique Heyne »...
En 1783, c’est la Théogonie d’Hésiode que Wolf éditait, « sans avoir jamais préparé ce travail que les circonstances l’amenaient à faire » ; car il n’avait rien en ses notes (je ne fais que traduire ici le latin de sa Préface) qui pût servir soit à l’établissement et à l’explication du texte soit à l’histoire et au commentaire de l’ouvrage[37] ; mais Hésiode avait trouvé son éditeur dans l’Anglais Robinson (Oxford, 1737), qu’avaient copié les Allemands I. T. Krebs (Leipzig, 1746 et 1778) et C. F. Loesner (Leipzig, 1778) ; et Hésiode avait trouvé des commentateurs dans Ruhnken et Heyne. « N’ayant ni le moyen ni le temps, ni le désir de donner une édition originale », Wolf avait emprunté le texte et les notes à ces prédécesseurs. Il avait même simplement copié par endroits les phrases de Heyne ou de Ruhnken, jugeant inutile de refaire un travail si bien fait : les lecteurs lui seraient reconnaissants, croyait-il, de donner les remarques de deux savants illustres dont ils n’auraient plus à acheter les livres coûteux[38]. Même façon de procéder en 1784-85 pour l’édition scolaire de l’Odyssée et de l’Iliade : c’est l’édition de Glasgow — nous l’avons vu — que Wolf reproduisait, afin de satisfaire aux besoins de la pauvreté germanique, et c’est l’Historia critica de L. Küster qu’il y mettait en guise de Prolégomènes, pour satisfaire à son propre désir d’économiser temps et peines.En 1787, pour composer sa Tetralogia Dramatum graecorum, Wolf[39] prenait à l’édition de Schütz l’Agamemnon d’Eschyle[40], à celles de Brunck l’OEdipe-Roi de Sophocle, les Phéniciennes d’Euripide[41] et l’Assemblée des Femmes d’Aristophane[42].
En 1789, son grand ouvrage sur la Leptinienne lui-même n’était, avec tous ses mérites, qu’une improvisation faite d’emprunts, pour une part. La cause première en avait été une imitation allemande d’une œuvre française. La France venait alors de produire et de mettre à la mode les caractères Didot. Un imprimeur allemand, qui les avait « habilement » imités[43], avait demandé à Wolf d’entreprendre une collection de ceux des auteurs grecs dont il n’existait pas encore d’édition scolaire en Prusse. Wolf avait promis de se mettre à l’ouvrage ; il annonçait, dans son Épître à Reiz, la prochaine apparition d’un Diodore, d’un Hésiode, d’un Isocrate, d’un Arrien, d’un Lucien, d’un Apollonius Dyscole et de quelques livres de Galien[44] : « Les titres annonceront toujours ma collaboration ; mais je ne donnerai pas à tous ces ouvrages le même soin, et deux de mes amis m’ont promis leur aide ; plût au ciel que tu voulusses bien être le troisième ! »
Pour commencer, l’imprimeur demandait un livre où il pût faire l’essai de tous ses caractères nouveaux, caractères grecs et caractères latins de différents types ; justement Wolf avait en main Démosthène ; il résolut d’en prendre un discours, que l’on imprimerait en grands caractères grecs, d’y joindre les scholies, que l’on imprimerait en petits caractères grecs, d’y ajouter une lettre-préface, des Prolégomènes et des Notes, qui fourniraient un ample terrain d’essai pour les caractères latins de toutes grandeurs[45]. Parmi les discours de Démosthène, si Wolf choisissait la Leptinienne, ce n’est pas qu’un nouvel éditeur y trouvât plus à faire que dans les autres ; tout au contraire, c’est que les prédécesseurs de Wolf et en particulier Taylor[46] en avaient donné la plus soigneuse des éditions ; Taylor avait même édité la Leptinienne en tête des autres harangues, afin de donner, lui aussi, un échantillon de son travail[47]. L’ouvrage de Taylor avait été revu, corrigé et complété par l’édition de Reiske (Leipzig, 1770), où Wolf trouvait réunis tous les commentaires de ses prédécesseurs[48]...
A la Leptinienne de Démosthène, Wolf joignait cette déclamation du rhéteur Aelius Aristides sur le même sujet, que Jacob Morelli venait de retrouver et d’éditer à Venise en 1785[49]. C’était « une œuvre rare, mais inutile et vile », pour laquelle Wolf ne pouvait avoir que du mépris ; il avait pensé néanmoins faire plaisir à quelques lecteurs en leur fournissant ce texte à corriger et à comparer avec les autres ouvrages du même sophiste. Mais il s’était bien gardé de perdre son temps à pareille besogne : il avait copié le texte de Morelli[50], sans y rien changer, sans y ajouter un mot de notes ou de commentaire : il espérait que « son bon génie » lui épargnerait toujours l’envie de corriger ou de considérer seulement le troupeau des imitateurs, tant qu’il resterait à éditer et à commenter tant de chefs-d’œuvre des grands siècles.
En 1791, Wolf donnait au public des étudiants quelques Dialogues de Lucien. Il n’avait eu, disait-il, ni le temps, ni le dessein, ni les moyens de faire œuvre nouvelle, nam ut novum ipsi exemplum conderemus nec instituti ratio ferebat nec dati temporis spatium neque ei rei adjumenta satis erant. Il avait donc suivi le texte de la grande édition d’Amsterdam, où il trouvait réunis les commentaires des éditeurs précédents, en particulier ceux de Moïse du Soul et de Gesner[51] ; il avait corrigé seulement les trop grosses fautes qu’avaient laissées ou introduites dans le texte les successeurs trop négligents du premier auteur de cette édition, T. Hemsterhuis. Il aurait pu ajouter les variantes que J.-N. Belin de Ballu venait de tirer des manuscrits de Paris, et de joindre à son élégante traduction (6 vol., 1786-1789) ; mais, un érudit lui ayant promis une collation des manuscrits de Vienne, il avait préféré attendre et ne publier... que plus tard toutes ces variantes réunies, en même temps que ses notes personnelles et un Index de l’ouvrage[52]... « Plus tard, » ici encore, ce fut « jamais ».
En 1791 aussi, Wolf commençait la publication des Variae Lectiones de M. A. Muret ; mais il n’en donnait que le premier volume ; le second ne devait être publié qu’après sa mort, en 1828, et par le travail d’un autre, J.-H. Faesi : « Je ne sais pourquoi, disait Faesi en sa Préface, Fr.-Aug. Wolf, ayant commencé cette publication en 1791 et en ayant promis la suite pour la foire de 1792, ne l’a jamais achevée : il a même résisté à toutes les instances du libraire qui lui demandait de tenir sa promesse ; en 1808 pourtant, il avait fini par donner à la composition le début de ce second volume ; mais à la sixième feuille, il s’arrêta et ne se remit plus jamais à ce travail. »
En sa propre préface de ce premier volume, Wolf nous raconte l’histoire que voici[53]. Sur les instances de son libraire, il était depuis longtemps décidé à donner aux étudiants, non pas une édition complète de Muret, mais un recueil de morceaux choisis, qui serait le début d’une collection où pourraient prendre place soit des traités soit des extraits de tous les grands philologues modernes : il pensait que Vinc. Contarini avait montré le bon chemin, en réimprimant les Variae Lectiones de B. Martin et les Observationes de G. Cuper. Wolf s’était donc mis à l’œuvre, sans savoir que l’illustre Ruhnken préparait une édition complète des œuvres de Muret. L’édition de Ruhnken (4 vol., Leyde, 1789) parut deux années avant celle de Wolf qui continua néanmoins de préparer la sienne ; s’il se décidait deux ans plus tard à en donner le premier volume, c’est que les quatre tomes de Ruhnken étant d’un prix trop élevé ne pouvaient pas convenir à la pauvreté de la jeunesse studieuse... Nous allons retrouver dans la carrière de Wolf plus d’une histoire de cette sorte : souvent, par une mauvaise chance qui toujours le poursuit, il décide ou il entreprend des publications que d’autres étaient justement en train d’achever ; le travail d’autrui paru, comment ne pas publier le sien quand même ?
Pour les Lectiones de Muret, la publication de Ruhnken lui facilita grandement la besogne. Mais il mit tous ses soins à corriger le latin de Muret, qui ne lui semblait pas d’une sûreté ni d’une régularité parfaites, et, surtout, à donner l’exacte référence de toutes les citations et renvois. C’est à cette deuxième tâche qu’il s’était appliqué : quam rem necessariam et eruditis commodam fore videbam, eam feci accuratius... Son continuateur Paesi s’astreignit aux mêmes soins ; mais il dut reprendre la chose du début, car la lecture du premier volume, — disait-il en sa Préface, — lui avait bien vite prouvé que Wolf n’avait pas toujours été très méticuleux, quum in priori volumine perlustrando animadverteremus non ubique locorum sedes accuratissime indicatas esse...
En cette même année 1791, Wolf republiait le traité de F. V. Reiz, de Prosodiae graecae Accentus Inclinatione. F. V. Reiz (1733-1790), professeur à Leipzig, éditeur d’Aristote, d’Hérodote, de Plaute et de Perse, était mort le 2 février 1790. Villoison écrivait à Wolf le 22 juillet 1790 : « Je suis très fâché de la mort de M. Reitzius : c’était un savant d’un grand mérite et fort honnête que je regretterai toute ma vie. Je désirerais fort que le second volume de son Hérodote parût... Vous rendriez un grand service aux lettres en faisant réimprimer conjointement tout ce qu’il a fait sur les accents[54]. » Wolf dédia cette publication à l’illustre et très célèbre B. C. D’Ansse de Villoison.
En 1792, Wolf se décidait à donner les Histoires d’Hérodien qu’il avait promises au public onze ans auparavant, dans les annonces de la foire de Leipzig[55]. Cette promesse de 1781 était venue deux ans après la collation du manuscrit de Vienne, que Stroth avait publiée dans la Bibliotheca Philolog. de Leipzig (1779, p. 160-197). Si, onze ans après, cette promesse était tenue, c’est, disait Wolf en sa Préface, que le libraire n’avait plus en magasin un seul exemplaire d’une autre édition parue trente ans auparavant. Wolf aurait voulu publier une recension savante avec notes, commentaires, appareil critique, etc. Mais le libraire ne lui en avait donné ni le temps ni les feuilles ; rédaction, impression, correction, il avait fallu abattre toute la besogne en trois mois et publier un « texte nu », sur le modèle de l’édition précédente. Quelque jour..., plus tard..., s’il plaisait au libraire, Wolf ferait paraître les corrections, explications et discussions critiques dont il avait le manuscrit[56]. — Ici encore, « plus tard », ce fut « jamais ». Pour le moment, Wolf n’avait fait entrer en « ce texte nu », que les lectures et variantes de l’homme qui avait si bien mérité d’Hérodien, de F. A. Stroth, ainsi que les divisions en chapitres de J. Boecler. Mais il disait n’avoir pas ou presque pas usé de l’édition d’Irmisch, commencée deux années auparavant et encore inachevée. Je crois que Wolf ne s’était mis à éditer Hérodien qu’à l’imitation d’Irmisch[57] : c’est dans Irmisch qu’il a trouvé réunies nombre des notes et corrections de Bergler, Kuhn, etc. qu’il se félicite d’avoir introduites dans le texte.
En 1792, Wolf publiait à Leipzig une édition des Tusculanes, auxquelles il donnait pour Prolégomènes « cette agréable et célèbre lettre d’Erasme que l’éditeur et traducteur français de Cicéron, l’abbé d’Olivet avait déjà cru digne d’être remise sous les yeux du lecteur[58] ». Wolf reproduisait aussi et les variantes et la disposition même de ces variantes qu’Ernesti avait introduites dans son édition classique, souvent réimprimée et dont un dernier tirage avait paru tout justement l’année précédente (1791)... Ce n’était, cette fois encore, qu’un premier échantillon de ce que Wolf comptait faire pour les œuvres philosophiques et les autres traités de Cicéron ; il en promettait une recension et un commentaire soigneux ; il avait commencé d’en acquérir et d’en comparer les vieilles éditions ; s’il ne disait pas aujourd’hui de quels secours il s’était aidé pour les Tusculanes, c’est qu’il destinait cet exposé à sa grande édition ; il ne donnait — une fois encore — que le « texte nu » ; mais il l’avait établi, comme s’il se fût agi d’un auteur édité pour la première fois ; il reconnaissait ses emprunts aux Victorius, aux Manuce, aux Lambin, aux Gebhard, aux Daves, aux Boher et aux Lallemant[59] ; il négligeait de dire que les œuvres complètes de Cicéron venaient de paraître, en trois éditions savantes et soignées, à Deux-Ponts (1781), à Oxford (1783) et enfin à Mannheim (1783-1787), durant ces dernières années où lui-même avait résolu, disait-il, d’établir le texte des Tusculanes, des Académiques et autres traités de Cicéron.
On voit suffisamment, je pense, avec quelles habitudes de travail Wolf avait abordé en 1794 sa recension d’Homère. Ce zélé professeur pensait que le service des études et le souci de la pauvreté germanique lui faisaient un droit et un devoir de prendre son bien partout où il le trouvait et de reproduire ou d’imiter tous les ouvrages d’autrui dont ses étudiants pouvaient tirer quelque secours. Et ce zélé fonctionnaire cherchait toutes les occasions de témoigner son obéissance aux ordres et conseils de l’autorité supérieure, en entreprenant ou du moins en promettant toutes les tâches de librairie, toutes les collections latines et grecques, toutes les éditions complètes ou fragmentaires, savantes ou scolaires, annotées ou « nues » : œuvres philosophiques de Cicéron, œuvres complètes de Platon, de Diodore, d’Hésiode, de Lucien, d’Isocrate, de Galien, d’Arrien, etc., etc. ; trois vies d’homme n’auraient pas suffi à la moitié seulement de la besogne, si ces trois vies tout entières y eussent encore été consacrées. Or son cours public et son séminaire prenaient à Wolf les trois quarts de son année. Aussi ne put-il jamais tenir le centième des promesses qu’il dispersait à tous les vents ; les engagements les plus formels n’étaient respectés par lui que le marché sur la gorge, si l’on peut dire, à la dernière minute, quand la foire prochaine ne lui laissait plus que quelques mois, quelques semaines ; en chacune de ses Préfaces, on retrouve ces « raisons de date et de hâte », ces « manques de temps et de loisir », cette menace de la foire qui vient et qui force l’auteur à donner, vaille que vaille, l’ouvrage terminé ou incomplet ; la foire de Pâques ! la foire de Leipzig ! il fallait arriver à jour fixe !... Pour ne pas manquer la foire, Wolf prenait tous les moyens de parvenir ; il empruntait de droite et de gauche, et il oubliait trop souvent de spécifier ses emprunts, et il se hasardait parfois à les nier ou, du moins, à les pallier de son mieux.
L’Allemagne est un pays de professeurs[60] ; la France est un pays d’écrivains. Tenu à ne jamais enseigner que le dernier mot de la science, le professeur d’université n’a pas à faire dans son enseignement le rigoureux partage de ses propres idées et de celles des autres ; pour lui, il n’y a pas de propriété littéraire ou scientifique ; en chaire, il est libre de reproduire tout ce qu’il juge utile à ses élèves. Mais du jour qu’il écrit et, plus encore, du jour qu’il imprime, il devrait ne pas oublier peut-être qu’il est tenu par la règle commune à tous les écrivains ; or, quand un écrivain, quel qu’il soit, donne pour siennes les idées ou les phrases d’autrui, cela s’appelle, en français du moins, un larcin. Et l’on s’expose à de pareils larcins quand on ne met ni plus de temps ni plus de précautions à écrire noir sur blanc qu’à enseigner de vive voix.
Dira-t-on que l’on ne saurait garder rigueur à Wolf de ses habitudes de métier ? être l’homme de son métier est aujourd’hui chose si rare ! Qu’importent donc le style, le ton, l’allure et même la structure des Prolégomènes, et les promesses du titre non tenues, et les changements de plan ou de sujets, et l’entreprise inachevée, si l’ouvrage, quel qu’il soit, contient des vérités certaines ou des hypothèses fécondes que personne, avant Wolf, n’avait formulées et dont la philologie universelle a fait, après Wolf, son profit et son bien ?...
C. Galuski écrivait le 1er mars 1848: « Wolf a rompu avec toutes les opinions prises à crédit, comme dit Montaigne : il est parti du doute pour faire appel à cette critique indépendante qui est la raison appliquée aux faits du passé. » — « Wolf, renchérissait Dugas-Montbel, est le fondateur et le véritable chef de l’école historique. » — « C’est cet ouvrage qui a posé pour le monde savant les questions homériques », répétait encore en 1910 M. Maurice Croiset, dans la troisième édition de cette Histoire de la Littérature grecque, qui restera comme l’un des monuments de l’érudition à la française...
« En vérité, les Prolégomènes n’apportaient pas une seule idée originale, in Wahrheit enthalten die Prolegomena nicht einen einzigen originalen Gedanken ; le père de la critique homérique chez les Modernes, der Vater der modernen Homerkritik, ce n’est pas Wolf, [ce n’est pas un Allemand du xviiie siècle finissant ; c’est un Français du plein xviie siècle], c’est François Hédelin, abbé d’Aubignac. » Ainsi parle en allemand, dans des livres publiés en Allemagne et signalés par toute la presse germanique comme les chefs-d’œuvre de la science homérique d’aujourd’hui, un savant de langue allemande, mais de nationalité et d’honnêteté suisses, M. Georg Finsler.
WOLF ET LA CRITIQUE HOMÉRIQUE
Georg Finsler, Homer, I. p. 356.
M. Georg Finsler était l’homme d’Europe et du monde qui, en 1914, connaissait le mieux l’histoire d’Homère durant les temps modernes : Homer in der Neuzeit, von Dante bis Goethe, est le titre d’un ouvrage magistral qu’il avait publié en 1912 à Leipzig et Berlin. De Dante jusqu’à Goethe, en attendant qu’il vînt jusqu’à nous, M. Georg Finsler avait lu, analysé et mis en comparaison tous les auteurs et tous les livres modernes qui, par centaines, avaient traité d’Homère : après un court chapitre sur le moyen-âge, son livre passait en une longue revue de détail l’humanisme italien de la Renaissance et les homéristes de Florence, de Rome, de Venise et de Mantoue, puis les grécisants et ronsardisants de France, et la glorieuse philologie française des xvie et xviie siècles, — la suite de nos grands érudits venus derrière cet Adrien Tournebœuf, que nous appelons Turnèbe (1512-1567), « ce fondateur de la critique des textes, der Begründer der Textkritik », — puis la philologie hollandaise et anglaise, les littérateurs du classicisme et les philosophes baconiens ou cartésiens des xviie et xviiie siècles, enfin les travaux de l’érudition germanique depuis Érasme jusqu’à Schlegel. On ferme le volume avec la conviction que rien n’a été omis dans les recherches préparatoires et que rien n’a été dit sans le respect scrupuleux de l’exactitude.
M. Georg Finsler était aussi l’auteur du dernier manuel homérique qu’eussent produit les universités de langue allemande : les deux volumes de cet Homer, publié en 1908 à Leipzig et Berlin, avaient reçu un tel accueil des maîtres, étudiants et élèves d’outre-Rhin qu’il avait fallu dès 1913, au grand étonnement de l’auteur, en donner une nouvelle édition ; les pays de langues latines, ni même ceux de langue anglaise, n’ont pas encore un aussi parfait instrument de travail.
C’est dans le premier volume de cet Homer, à la page 356 de la seconde édition, qu’on peut lire la phrase ci-dessus. Mais c’est dans son Homer in der Neuzeit, à la page 210, que M. Georg Finsler avait exposé toute sa pensée sur l’origine des « théories de Wolf » et sur le rôle désormais historique de François Hédelin, abbé d’Aubignac (1604-1676), auteur des Conjectures académiques ou Dissertation sur l’Iliade (1664).
L’histoire d’Homère et de la question homérique se divise, pour M. Georg Finsler[61], en deux grandes époques : l’antiquité et les temps modernes. Mais l’antiquité ne doit pas s’entendre seulement des siècles grecs et romains : par Byzance, le moyen-âge, l’humanisme italien et le classicisme anglo-français, l’antiquité vient jusqu’à nos philosophes du xviiie siècle, tout au moins jusqu’aux disciples de Descartes qui appliquèrent aux études homériques les principes du maître.
Durant toute cette époque ancienne, la critique d’Homère eut un caractère constant : elle crut à l’existence du poète ; elle tint l’Iliade et l’Odyssée, tout comme l’Énéide, pour des poèmes « réguliers », pour les œuvres d’un écrivain et d’un artiste. Elle discutait sur le texte, d’une part, — c’est-à-dire sur l’orthographe des mots, la ponctuation, les accents, les variantes, l’authenticité de tels ou tels passages, — et d’autre part, sur les pensées, les intentions et les théories qu’elle attribuait ou qu’elle refusait au grand Vieillard. Il y avait des critiques « plus homériques »; il y en avait de « moins homériques » ; il y avait même « les plus homériques » ; mais tous étaient « homériques » ; seuls, les fous pouvaient mettre en doute le rôle et le génie d’un Homère, éternel modèle des poètes épiques, au même titre qu’Eschyle ou Sophocle le devait être des poètes tragiques, ou Démosthène des orateurs.
Les plus audacieux contestaient seulement à cet Homère la paternité jumelle de l’Iliade et de l’Odyssée : c’étaient les « séparatistes », les chorizontes ; à les entendre, les deux poèmes supposaient deux auteurs, tant le style, la langue et le sujet leur semblaient différents. Les plus irrévérencieux se permettaient de ne pas tout admirer dans les vers du Vieillard « endormi » ; ils y soulignaient des contradictions et des longueurs, des maladresses et des incongruités : c’étaient les Zoiles, si l’on peut dire, bien que Zoile n’eût pas mérité la réputation qu’il traînait à travers les siècles. Les mieux renseignés et les pamphlétaires prétendaient que, l’écriture n’existant pas au temps d’Homère, les poèmes n’avaient été recueillis, transcrits et codifiés que plusieurs siècles plus tard ; il était donc aussi puéril de discuter minutieusement que d’admirer jusqu’en ses verrues ce texte homérique ; plusieurs générations de chanteurs en avaient façonné la teneur au gré de la transmission orale et de la fantaisie individuelle.
Mais, dénigrants ou thuriféraires, tous les critiques à la mode ancienne croyaient en Homère, en son génie, en sa présence réelle dans tout ou partie des poèmes qui portent son nom. Grâce à quelques Allemands, mais surtout à des Français et des Anglais du xixe siècle, cette école a subsisté jusqu’à nous : les Boissonnade et les Georg Lange, les Edgar Quinet et les Otfried Müller, les Wilhelm Nitzsch et les Frédéric Ozanam, plus près de nous les Gladstone et les Henri Weil, les Georges Perrot et les Munro sont restés, en pleine tourmente philologique, les continuateurs de la tradition grecque et romaine ; le vingtième siècle commence de leur rendre une justice qu’ils n’ont pas toujours connue de leur vivant ; la « réaction » d’esthétisme littéraire, qui souffle en ce moment dans les études homériques, et le mouvement « néo-unitaire », qui va lui succéder, ne sont que des renouveaux du classicisme d’autrefois.
La critique moderne a commencé pour Homère le jour où l’on nia, avec des arguments à l’appui, qu’Homère eût jamais existé et que les poèmes homériques en leur ensemble eussent été composés par un artiste conscient de son entreprise et maître de son métier. Tel fut, durant les trois ou quatre générations dernières, l’idée autour de laquelle se ralliaient les critiques modernes. Au service de cette idée, ils mettaient les derniers résultats de leurs études historiques et de telle ou telle science dont la mode régnait. A certains moments, ce fut à la philologie classique, entendue au sens le plus large, — c’est-à-dire: à l’ensemble des études qui traitent de la langue, des textes et des littératures de l’antiquité, — que l’on demanda les arguments principaux. A d’autres moments, ce fut à l’histoire comparée des littératures, en particulier à la comparaison des poèmes épiques à travers le monde et les générations. Plus près de nous, les fouilles des Schliemann, des Dörpfeld et des Evans donnèrent à l’archéologie la décision suprême : on soumit tout débat homérique à l’arbitrage des monuments et des « réalités » ; les historiens et les philologues continuaient leurs travaux ; mais l’archéologue parlait en maître et quand il jetait sur le texte homérique une « réalité » mycénienne ou crétoise, on ne lui demandait même pas la date exacte de son monument ; en appliquant cette méthode aux littératures récentes, c’est avec une armure de saint Louis et un château de la Renaissance que l’on eût expliqué une tragédie de notre xviie siècle.
Littéraire d’abord, puis philologique, historique ensuite et archéologique enfin : la critique d’Homère, chez les Modernes, a eu quatre grandes périodes, avant la « réaction » présente. Si Georg Finsler n’en comptait que trois, c’est qu’il vivait surtout dans les textes : l’archéologie n’était à ses yeux qu’une branche ou une illustration de l’histoire. Historique avant tout, la dernière de ces trois périodes, — celle qui est venue jusqu’à nous, — lui semblait avoir débuté vers 1840, ayant eu pour initiateur principal Karl Lachmann (1793-1851) et ses communications à l’Académie de Berlin (décembre 1837 ; mars 1841).
De 1840 à 1890, en effet, la critique homérique a vécu pour propager ou combattre cette « théorie des chants séparés », Liedertheorie, qui ne voyait dans les deux poèmes que deux assemblages artificiels de grandes et de petites pièces, de chants indépendants. Lachmann ne l’avait pas inventée ; par l’intermédiaire des Grimms et de Herder, il l’avait reçue de nos Français du xviie siècle ; mais, le premier, Lachmann l’avait systématiquement appliquée aux poèmes homériques.
Avant 1840, avant Lachmann, la discussion était plus spécialement philologique : elle portait avant tout sur le texte et la langue. Georg Finsler rapporte à Christian-Gottlob Heyne (1729-1812) et à sa grande édition de l’Iliade (1802) l’influence directrice sur la période de quarante années (1802-1840), qui va de Heyne à Lachmann, von Heyne bis Lachmann. Mais Heyne lui-même proclamait qu’il n’aurait pu rien faire sans les découvertes du français Gaspard d’Ansse de Villoison et sans son édition fameuse de l’Iliade (1788).
Avant 1802, avant Heyne, le xviiie siècle tout entier forme la période littéraire, la première période de la critique homérique chez les modernes. En ces matières comme en la plupart des autres, c’est au xviiie siècle anglais et français qu’il faut demander les origines de nos pensées : Bacon et Descartes avaient ouvert les temps modernes ; la seconde génération de leurs disciples les inaugura dans toute la vie intellectuelle de l’Occident.
La critique homérique des Modernes est l’une des filles de Descartes. Sa première période, dit G. Finsler, va de 1715 à 1802 ; Frédéric-Auguste Wolf (1759-1824) n’en fut pas l’initiateur ; tout au contraire, il vint en queue ; l’Érostrate ou le Prométhée homérique n’est autre que François Hédelin, abbé d’Aubignac. Remettant donc chacun en sa place, Georg Finsler intitule la première période de notre critique homérique « de d’Aubignac à Wolf, von d’Aubignac bis Wolf » ; il en date l’origine de l’année 1715, de la publication posthume des Conjectures académiques et il la fait durer jusqu’à l’année 1802, jusqu’à l’édition de Heyne ; les Prolégomènes de Wolf sont de 1795. La véritable « Introduction » à l’étude d’Homère chez les modernes, ce sont donc les Conjectures de d’Aubignac : « Niant l’unité d’auteur dans l’Iliade et l’Odyssée, [niant l’unité des poèmes], niant même l’existence d’Homère, d’Aubignac est le fondateur de la critique homérique chez les Modernes, der Begründer der modernen Homerkritik. »
Dans un manuel destiné aux écoles et universités de langue allemande et dans un grand ouvrage d’érudition écrit en allemand et publié en Allemagne, de pareilles déclarations prennent toute leur valeur. On ne saurait accuser l’auteur d’avoir voulu flatter les préjugés de son public, quand il faisait l’éloge d’un Français aux dépens du plus illustre des philologues d’outre-Rhin. On ne saurait davantage accuser Georg Finsler d’avoir cédé à l’amour du paradoxe ou aux jeux outranciers de l’improvisation. Son Homer est de 1908 ; son Homer in der Neuzeit est de 1912, mais dès 1905, il exposait ses idées sur d’Aubignac dans l’une des grandes revues philologiques d’Allemagne, la plus grande peut-être, et celle-là même qui, l’année précédente, avait célébré l’apothéose de Wolf, les Neue Jahrbücher für die klassische Alterthumswissenschaft. Georg Finsler y développait les raisons que la lecture de toutes les dissertations modernes sur Homère lui avait données d’admirer d’Aubignac, l’originalité de son esprit, la vigueur de sa dialectique, la sûreté de son goût et de ses connaissances littéraires.
Considérant les Conjectures académiques comme l’ouvrage le plus important sur Homère qui eût paru dans le monde depuis les traités des Alexandrins jusqu’aux travaux de Villoison et de Heyne, Georg Finsler concluait cet exposé par une citation en français d’un critique français qui reste, après soixante ans, un oracle en certains chapitres de l’histoire littéraire, Hippolyte Rigault.
A la page 417 de son Histoire de la Querelle des Anciens et des Modernes, Hippolyte Rigault écrivait en 1856: « Évidemment [d’Aubignac] est plus original qu’érudit : on ne reconnaît pas moins dans son hypothèse le germe de celle de Wolf ; ses Conjectures sont l’ébauche des Prolégomènes allemands et, cette fois encore, c’est une idée française, dédaignée par la France, que l’Allemagne nous a renvoyée avec sa signature et que nous avons admirée courtoisement dès qu’elle est venue d’outre-Rhin comme une étrangère qui nous demandait l’hospitalité. »
Depuis onze ans que cette citation de Rigault a paru dans les Neue Jahrbücher, comme dernière conclusion de Georg Finsler, aucun des innombrables lecteurs de cette revue mondialement réputée n’a contredit l’érudit de Berne ni le littérateur de Paris. En 1912, Georg Finsler a donc pu fonder sur ces solides prémisses son jugement définitif : « L’abbé d’Aubignac est le père de la critique homérique chez les Modernes. Il est vrai que son livre des Conjectures académiques ne fut pas honoré d’un regard à son apparition ; mais, par la suite, il a eu sur la philologie allemande une influence à longue portée. Son hypothèse, qui admet des poèmes homériques isolés, a été connue de Herder et coïncide avec la théorie de ce dernier sur l’improvisation des chants homériques. Heyne, en son histoire de la formation de l’Iliade, ne se sépare de d’Aubignac que sur un point : l’importance plus grande qu’il attribue à l’activité poétique du compilateur. Wolf, qui juge d’Aubignac d’une façon sciemment injuste, trahit par là même qu’il lui devait plus que sa vanité ne lui permettait de l’avouer : il devra s’entendre dire par Cesarotti qu’il a fait sienne l’hérésie de d’Aubignac, en n’y ajoutant qu’un appareil plus rigoureux de preuves. Zoega, enfin, s’inspire directement de d’Aubignac, et Zoega, à son tour, a influé directement sur Welcker[62]. » Herder (1744-1803), Heyne (1729-1812), Wolf (1759-1824), Zoega (1755-1809), Welcker (1784-1868) : c’est presque tout l’Olympe des grands dieux, créateurs de la philologie, de l’archéologie et de l’historiographie dans l’Allemagne du xixe siècle. Par ces disciples directs de d’Aubignac, on peut deviner l’influence indirecte et, par suite, incalculable que, dans les universités d’outre-Rhin, ses théories ont eue sur dix ou quinze générations d’étudiants. Une fois entrées dans le circulus universitaire, elles ont, sous d’autres noms que le sien, continué leur chemin dans le monde des érudits : Lachmann n’a fait que les traduire à nouveau, car il n’est rien dans Lachmann qui ne soit déjà dans d’Aubignac, et il est dans d’Aubignac beaucoup d’autres idées et beaucoup d’autres formules que les successeurs de Lachmann ont cru inventer à leur tour, quand ils ne les prenaient pas directement au bon abbé.Aujourd’hui encore, depuis que les modes du xixe siècle ont vieilli et qu’après cent ans d’histoire et de philologie, la critique homérique revient aux discussions littéraires, aux considérations d’esthétique, aux raisons de sentiment et de goût, comme aussi à l’autorité des Anciens, la « réaction » de ces années dernières entreprend de combattre les impiétés de d’Aubignac ; mais elle ne fait que retourner contre lui ses arguments et sa méthode, — le plus souvent sans les connaître, car je doute qu’aucun des esthètes allemands de 1903 à 1914 ait daigné jeter un regard sur ce pauvre Français — et nous verrons l’un des plus novateurs parmi les « néo-unitaires » anglais, M. A. Smyth (1914), consacrer son livre The Composition of Iliad à reprendre et à développer, sans la connaître, l’une des vues les plus personnelles de d’Aubignac.
Si, après le déluge de métaphysique homérique, dont les esthètes germaniques de 1914 étaient en train de nous inonder, les « néo-unitaires » de France et d’Angleterre veulent donner de l’Iliade et de l’Odyssée une explication tout à la fois historique et intuitive, philosophique et pourtant traditionnelle ; s’ils veulent utiliser les dernières découvertes et de la papyrologie et de l’archéologie, c’est encore d’Aubignac qu’en certains points ils devront continuer.
Le livre a paru en 1715, sans nom d’auteur, à Paris, chez François Fournier, rue Saint-Jacques, aux Armes de la Ville, sous le titre :
Conjectures académiques
ou
Dissertation sur l’Iliade
Ouvrage posthume trouvé dans les
Recherches d’un Savant.
C’est un in-12 de 359 pages, sans compter les quatre pages de l’Avis au Lecteur. Il est devenu fort rare : Georg Finsler n’avait connu que l’exemplaire de la bibliothèque nationale ; à Paris, il en existe deux autres à la bibliothèque de l’Arsenal.
L’Avis au Lecteur nous dit : « L’auteur, que l’on ne trouve pas à propos de nommer, étoit un homme savant, de grande littérature et d’une profonde pénétration. Il est vrai que son style paroîtra peu châtié ; mais il est excusable sur ce qu’il n’avoit point revu son ouvrage avant sa mort, arrivée il y a déjà quelques années... ; le manuscrit, trouvé par hazard parmi plusieurs vieux papiers, étoit si défectueux et si délabré qu’il n’a pas été aisé d’en tirer tout ce que l’on auroit bien souhaité... »
Cette histoire de manuscrit retrouvé et d’auteur défunt a l’air d’un conte. L’histoire vraie est plus invraisemblable encore. A peine les Conjectures avaient-elles paru que l’abbé Boscheron, dans les Nouvelles littéraires du 2 novembre 1715, accusait de larcin l’éditeur, l’abbé Brice, et s’offrait d’apprendre au public comment les Conjectures étaient venues en sa possession :
« M. Charpentier étant mort en 1702, un de ses neveux s’empara d’une bonne partie de ses manuscrits... Je le priai plusieurs fois de m’en accommoder pour une somme d’argent que je lui avois prêtée : il me refusa. [Mais] un jour que je fus chez lui, je le trouvai auprès d’un grand feu, avec un de ses amis, tous deux assis, ayant chacun à leur côté un grand sac rempli de manuscrits et de lettres des savans les plus illustres, écrites à M. Charpentier... Ces deux hommes, que le vin avoit mis dans un état à ne pouvoir pas se lever de leur siège, n’avoient que la force de lever le bras pour fouiller chacun dans leur sac et, à tour de rôle, prendre des poignées de papier qu’ils jetoient au feu. J’arrivai justement dans le temps que nos braves s’excitoient tous les deux à qui iroit le plus vite dans cette belle expédition ; ils disoient en bégayant: « Allons ! encore une petite pincée de ces beaux esprits ! »
« La petite pincée était une poignée de lettres... Je m’emparai des sacs et, les ayant enfermés dans un grand coffre, je cachai la clef... J’apaisai mes gens en leur promettant de leur rendre leurs sacs lorsqu’ils auroient vidé une bouteille de vin qu’ils avoient encore à boire. Cette bouteille acheva de les endormir. Je donnai ordre à la servante du logis d’avoir soin d’eux et je les quittai. Bien résolu, le lendemain, à avoir les papiers à n’importe quel prix, j’y retournai et, après avoir dit au neveu de M. Charpentier que je lui remettois la somme qu’il me devoit, il consentit à me livrer ce que j’avois sauvé de l’incendie. »
Dans ces sacs précieux, l’abbé Boscheron trouva la matière de plusieurs volumes, sans parler des Voyages de Galand et des Conjectures académiques, « manuscrit resté parmi ceux de M. Charpentier, parce qu’il lui avoit été remis pour l’examiner et donner son approbation pour être ensuite imprimé ; mais M. Charpentier, grand partisan de l’antiquité, représenta à l’abbé d’Aubignac que cet ouvrage, quoique savant, ne lui feroit point d’honneur, puisqu’il démentoit le zèle qu’il avoit témoigné jusque-là pour les Anciens ; mais l’abbé d’Aubignac persista dans sa résolution et voulut absolument le rendre public ; M. Charpentier, qui n’avoit pas dessein de lui donner son approbation, ayant traîné l’affaire en longueur, l’abbé d’Aubignac vint à mourir. »
On lit, d’autre part, dans le dictionnaire de Chauffepié à l’article Hédelin (François), abbé d’Aubignac :
« Le manuscrit demeura dans le cabinet de M. Charpentier. M. Boscheron, qui l’eut de là, le revit avec soin, y fit quelques additions et corrections, et l’envoya en Hollande, dans le dessein de l’y faire imprimer. Mais l’abbé Brice, qui en avait eu une copie, le prévint, et c’est lui qui a fait imprimer cet ouvrage à Paris, en 1715, in-12, mais, dit l’abbé Goujet, avec tant de négligence, qu’il est rempli de fautes grossières contre le bon sens, et que la plupart des noms des anciens auteurs y sont tronqués et défigurés. On peut voir un extrait de cet ouvrage dans le Journal littéraire. M. Boscheron prétend que... l’Abbé d’Aubignac ne « considérait sa Dissertation que comme un Jeu d’esprit, persuadé qu’il pouvait soutenir qu’Homère n’était pas un bon Poëte, et même qu’il n’avoit point existé, sans se rendre suspect d’être mal affectionné à la Couronne ou de mal penser de la religion. » Je ne sai si cette idée de M. Boscheron est bien fondée. L’ouvrage de M. d’Aubignac n’a point du tout l’air d’un Jeu d’esprit, surtout la manière dont il le finit. »
Il est probable que Wolf a connu cet article de Chauffepié, dont le Dictionnaire historique, continuation du dictionnaire de Bayle, était un des instruments de travail les plus répandus dans toutes les bibliothèques de l’Europe, à la fin du xviiie siècle. Un éditeur récent des Prolégomènes (Calvary, Berlin, 1876) a joint au texte de Wolf les notes qu’E. Bekker (1785-1871) avait mises aux marges de son exemplaire ; en regard du passage où Wolf nomme d’Aubignac, E. Bekker a écrit : Vide Chauffepié. Wolf lui même, dans son étude sur Hérodien, parue à Halle en 1792, renvoyait à un article de « Chaufepié[63] ».
Chauffepié, à son tour, renvoie le lecteur au Journal littéraire de 1717, où l’on trouve, en effet, à la page 121-142, un compte rendu des Conjectures académiques : « Il n’était pas fort nécessaire que l’Éditeur de cet Ouvrage s’arrêtât à en annoncer l’auteur comme un homme savant, de grande Littérature et d’une profonde pénétration, puisque le Lecteur le moins attentif y aurait facilement découvert ces qualitez ; mais ce que nous lui aurions sçû gré de nous apprendre, c’est justement ce qu’il ne trouve pas à propos de révéler, je veux dire le nom de l’Auteur. Heureusement M. Boscheron y a supléé... Non content d’avertir que c’est à M. l’abbé d’Aubignac, célèbre par sa Pratique du Théâtre, à qui on en est redevable, il a bien voulu encore faire part des raisons qu’il a pour les lui attribuer ; raisons qui sans doute paraîtront concluantes. Quoi qu’il en soit et malgré les clameurs de Mad. Dacier, cet ouvrage ne sauroit faire tort à la réputation de ce savant Abbé que dans l’esprit des outrez Adorateurs d’Homère, auxquels il a voulu enlever l’objet de leur passion et de leur culte, n’y ayant nulle apparence que l’autorité de M. Despréaux persuade aucune autre personne, qu’un Ouvrage si suivi et plein d’une Littérature aussi recherchée puisse être le fruit d’une vieillesse tombée en enfance, ainsi que, pour dernière ressource, [M. Despréaux] le veut faire soupçonner dans sa troisième Réflexion sur Longin[64]. »
Même avant l’apparition du livre, les idées de d’Aubignac étaient connues. On les discutait depuis vingt ans. Dès 1692, Ch. Perrault écrivait dans le troisième Dialogue de son Parallèle des Anciens et des Modernes : « Il est bon de remarquer que beaucoup d’excellens critiques soutiennent qu’il n’y a jamais eu au monde un homme nommé Homère, qui ait composé les vingt-quatre livres de l’Iliade et les vingt-quatre de l’Odyssée... Ils disent que l’Iliade et l’Odyssée ne sont autre chose qu’un amas, une collection de plusieurs petits poèmes de divers auteurs, qu’on a joints ensemble [dans] l’ordre et l’arrangement où nous les voyons... L’abbé Daubignac avoit des mémoires tout prêts où il prétendoit prouver la chose invinciblement. On nous assure d’ailleurs qu’on travaille là-dessus en Allemagne où ces mémoires ont peut-être passé[65]. » Déjà, en ses Jugemens des Savants, à l’article Homère, A. Baillet écrivait en 1685 : « J’ai ouï dire à un homme des pays étrangers qu’on travaille en Allemagne à faire voir qu’il n’y a jamais eu d’Homère et que les poèmes qui portent son nom ne sont que des rhapsodies ou des compilations que les critiques ont composées de diverses pièces de vers ou de chansons détachées, auxquelles on a donné la liaison et la suite que nous voyons aujourd’hui[66]. »
Les « mémoires » de d’Aubignac n’étaient point passés en pays étrangers : Charpentier les avait mis en sac. Une copie néanmoins n’avait-elle pas franchi la frontière ?.. Nous avons pu voir que, dans le fond de l’Allemagne, à Francfort-sur-l’Oder, L. Küster, en 1696, citait Perraltium et Bolaeum en son Historia critica Homeri : il devait connaître les idées de d’Aubignac. Grâce à Boileau, il n’en avait sans doute qu’une idée peu avantageuse. Car, en sa troisième Réflexion sur Longin, Boileau, sans rien savoir des Conjectures académiques, en avait nié l’existence et, pour en finir avec elles, il avait ajouté que, d’ailleurs, d’Aubignac était fou et ignorait le grec : « J’ai connu M. l’abbé d’Aubignac ; il étoit homme de beaucoup de mérite et fort habile en matière de poétique, bien qu’il sût médiocrement le grec. Je suis sûr qu’il n’a jamais conçu un si étrange dessein, à moins qu’il ne l’ait conçu dans les dernières années de sa vie, où l’on sait qu’il étoit tombé en une espèce d’enfance. »
Ce sont là façons de discuter à la française, dont nous ne sommes pas souvent les dupes en France, mais dont nous sommes toujours les victimes à l’étranger. Au xviie siècle, où l’on déduisait toutes choses des principes et des règles[67], où la raison et le raisonnement faisaient la valeur des écrivains et de leurs ouvrages, on disait d’un adversaire, que l’on ne pouvait pas réfuter : « Ce n’est pas raisonnable : c’est fou. » Aujourd’hui, nos colporteurs d’érudition allemande affectent de n’estimer que la méthode et l’information « scientifiques » et crient à tout propos : « Ce n’est pas de la science : c’est nul. » Hier encore, pour donner plus de poids à cette excommunication, certains de nos oracles la proféraient en allemand : unwissenschaftlich était l’épithète usuelle pour écraser un écrivain, dont on repoussait ou même dont on ignorait l’opinion. Si nos excommuniés, chez nous, ne s’en portaient pas plus mal, au dehors il n’en était pas de même : rien n’a contribué à déconsidérer la science et les savants français dans le monde autant que cette façon de se traiter les uns les autres.
D’Aubignac a porté jusqu’à nous l’imputation de Boileau. Quand La Monnoie fit en 1722 sa réédition des Jugemens d’Adrien Baillet, il ajouta en note à la page 364 du troisième volume : « Despréaux, dans sa troisième Réflexion sur Longin, avait peine à croire que les mémoires sur Homère de l’abbé d’Aubignac existassent. Ils existent cependant ; du moins ils existaient en 1713, tems auquel ils me furent communiqués ; ils étoient véritablement de l’abbé d’Aubignac ; mais ils se sentoient fort de cette imbécillité dans laquelle on a dit qu’était tombé leur auteur ; c’étoit un manuscrit in-4°, dont on auroit pu faire un juste in-12 de 300 pages. »
C’est dans l’édition de La Monnoie que Wolf a lu les Jugemens d’A. Baillet : pour déconsidérer les Conjectures, il n’a eu qu’à mettre en son latin de Germanie ce que Bolaeus avait dit en son français courtois, ce que La Monnoie avait répété de façon plus injurieuse, et les « songeries, folies, inepties, deliramenta, somnia, ineptiae » de d’Aubignac furent acquises à l’histoire. Louis-Épagomène Viguier les reprit de Wolf pour les introduire dans la Biographie Michaud ; de là, passèrent dans les conversations de tout le monde « les impertinentes propositions avancées par l’abbé d’Aubignac ». Parmi les lecteurs français des Conjectures, un seul, Hippolyte Rigault, leur a rendu pleine justice ; les autres, et ceux-là même qui mesuraient la valeur des idées de d’Aubignac et la criante injustice de Boileau, ont continué d’accréditer la légende : « Si l’on eût écouté les idées qui germèrent dans le cerveau demi-malade de l’abbé d’Aubignac, — écrivait E. Egger dans son Histoire de l’Hellénisme en France[68], — si l’on n’eût pas traité de folies ses Conjectures académiques, quelle révolution dans les idées historiques et le goût ! » Aujourd’hui encore, cette Histoire de l’Hellénisme jouit d’une telle autorité que MM. A. et M. Croiset dans la troisième édition de leur Histoire de la Littérature grecque (1910, p. 186) empruntent à E. Egger un jugement qu’ils croient pleinement équitable : « Dès le xvie siècle, Scaliger doutait de l’unité des compositions homériques. A la fin du xviie, d’Aubignac et Perrault attaquent sur ce point l’opinion vulgaire avec plus d’audace que de bon sens... »
Cerveau demi-malade... ; plus d’audace que de bon sens... : il a fallu venir jusqu’en 1887 pour que d’Aubignac commençât de retrouver en France l’admiration qu’il mérite. Ses contemporains l’avaient tenu en haute estime. Depuis l’Étude de M. Ch. Arnaud[69] sur sa Vie et ses Œuvres (1887), quelques-uns de nos contemporains veulent bien reconnaître en lui un des plus vigoureux et des plus libres esprits de notre xviie siècle[70] ; on en reviendra quelque jour au jugement d’Hippolyte Rigault : « S’élevant au-dessus des chicanes de détail, d’Aubignac ose aborder la question de la formation de l’épopée primitive ; cet admirateur d’Aristote déserte l’ornière où, au nom d’Aristote, avait traîné le dix-septième siècle ; il va droit à Homère et le somme de prouver son identité. Ce n’est pas que j’épouse le scepticisme de d’Aubignac : je crois à l’existence d’Homère, comme je crois à son génie... Mais je ne veux pas méconnaître la hardiesse et la sagacité de l’abbé d’Aubignac ; sur la question homérique, il a vu de plus loin et de plus haut que son temps ; il a devancé de plus d’un siècle le scepticisme imitateur de l’Allemagne[71]... »
D’Aubignac a été valétudinaire et morose à la fin de sa vie. Mais les Conjectures ne sont ni d’un cerveau malade ni d’un vieillard tombé en enfance. D’Aubignac les écrivit vers la soixantaine, en 1664, douze ans avant sa mort : il parle à la page 321 d’un fragment de Pétrone récemment découvert et publié « peu de jours » auparavant ; ce fragment, dit Boscheron, fut imprimé à Paris en 1664, chez Edme Martin.
En cette année 1664, d’Aubignac adressait au Roi un Discours pour demander l’établissement dans Paris d’une nouvelle Académie, ou plutôt la reconnaissance officielle d’une Académie des Belles-Lettres, qu’il avait lui-même fondée dix ans auparavant et qui devait subsister jusqu’à sa mort. La principale utilité de cette Académie, disait d’Aubignac, serait de tenir l’enseignement public hors des routines où, trop facilement, il s’abandonne :
« Ceux qui se trouvent engagés à cette nécessité d’instruire le public, ces doctes maîtres en tant de différentes facultés se sont relâchés en deux choses qui nuisent au progrès des sciences et qui les ont presque toutes défigurées... La première est qu’ils s’attachent opiniatrément aux maximes que les Anciens ont laissées dans leurs écrits et se persuadent qu’ils ont la certitude de toutes les vérités : ils ne veulent rien chercher au-delà... et de quelques démonstrations dont les nouveautés puissent être appuyées, de quelques expériences dont les vieilles erreurs soient confondues, il suffit qu’une proposition leur soit nouvelle pour être rejetée. » Les Conjectures, dans l’esprit de leur auteur, n’étaient qu’un exemple des études et des discussions auxquelles devrait se livrer cette nouvelle Académie des belles-Lettres. On y lisait : « Je prétends écrire seulement pour me décharger l’esprit des difficultés qui me font de la peine, proposer mes doutes, expliquer mes incertitudes ; je cherche la vérité pour la révérer, et non pas pour la détruire ; je demande l’instruction de ce que j’ignore et non pas une vaine approbation ; je voudrais bien rectifier mes lumières et non pas autoriser mes erreurs ; aussi n’ai-je point voulu donner à ce discours d’autre titre que celui de Conjectures et, si j’ajoute le terme d’Académiques, c’est pour faire entendre que je l’estime plus propre à une Académie des Belles-Lettres, où les recherches curieuses sont toujours bien reçues qu’aux bancs de nos écoles où l’opiniâtreté d’une rigide contestation ne s’oppose pas moins à la liberté d’avancer des nouveautés, encore qu’elles puissent être véritables, qu’à la manière de les traiter agréablement » (pages 53-54).
Dans l’édition très défectueuse de 1715, les Conjectures se présentent comme une dissertation continue, sans division en parties ni chapitres. Mais autant le plan et la pensée des Prolégomènes de Wolf sont difficiles à saisir, même après des lectures répétées, autant, dès la première rencontre, sautent aux yeux l’ordonnance et la thèse des Conjectures. C’est bien une thèse à la française, logique en sa disposition, claire et nette en ses affirmations, complète en son unité, un peu oratoire en sa forme — un plaidoyer contre l’existence d’Homère, contre l’unité de l’Iliade et de l’Odyssée, et pour la décomposition des deux poèmes en une série de chants primitifs, indépendants les uns des autres, que d’Aubignac appelle hymnes, cantiques ou vieilles tragédies. Dans une nouvelle édition, il faudrait rétablir les divisions suivantes :
Exorde (pages 1-12) : Des droits de la critique à la pleine liberté.
Première partie : Arguments historiques contre l’opinion que l’on se fait d’Homère ;
Chapitre i (p. 12-66) : La question homérique avant d’Aubignac ;
Chapitre ii (p. 66-120) : Homère n’a jamais existé ; Lycurgue et Pisistrate ont recueilli sous le nom d’Iliade et d’Odyssée deux séries de chants héroïques.
Deuxième partie : Arguments littéraires, tirés d’une analyse de l’Iliade :
Chapitre i (p. 120-155) : Dessein général du poème ;
Chapitre ii (p. 155-185) : Sa conduite ;
Chapitre iii (p. 185-222) : Le merveilleux ;
Chapitre iv (p. 222-262) : Les caractères ;
Chapitre v (p. 262-296) : Les mœurs ;
Chapitre vi (p. 296-344) : Descriptions, comparaisons, épisodes et épithètes.
Conclusion (p. 344-359) : Résumé de la thèse.
Les arguments historiques sont empruntés aux auteurs de l’antiquité, en particulier à Josèphe, Élien et Suidas, et aux critiques modernes, surtout Érasme et Scaliger ; il suffirait d’en mettre les citations exactes et complètes au bas des pages pour avoir dans les Conjectures tout ce que les successeurs de d’Aubignac, et L. Küster d’abord, en son Historia critica, et Wolf, en ses Prolégomènes, ont allégué à ce sujet. A comparer même les Conjectures et l’Historia critica, à retrouver, de part et d’autre, la même division en deux parties inégales, les mêmes sujets traités avec des vues différentes, mais avec les mêmes arguments, je me suis souvent demandé si Baillet et Perrault s’étaient entièrement trompés, quand ils disaient en 1685 et 1692 que l’Allemagne avait eu connaissance peut-être du mémoire encore inédit et « travaillait là-dessus » : l’Historia critica est de 1696.
Les arguments littéraires qu’allègue d’Aubignac sont tirés de la seule Iliade : « Pour soutenir cette conjecture et en fortifier la conséquence, dit l’auteur à la page 120, il ne faut qu’examiner l’Iliade par le dessein, par la conduite et par toutes les parties qui la composent. »
D’Aubignac laisse de côté l’Odyssée, pensant que l’Iliade suffit ; il contredit seulement Longin, dont l’opinion pourrait faire croire que les arguments tirés de l’Iliade ne sont pas valables pour l’Odyssée. Il a donc « résolu de ne point entrer dans la discussion particulière de l’Odyssée » (p. 344) ; mais il ne doit pas l’abandonner entièrement « parce qu’elle sert à l’éclaircissement de ses conjectures » ; il lui accorde six pages, après en avoir consacré 220 à l’Iliade.
Cette étude de l’Iliade est faite à la mode du xviie siècle : purement littéraire, comme nous disons aujourd’hui, sans rien de philologique, elle ne considère que l’ouvrage en tant que composition ; elle ne traite pas du texte en tant que langue et grammaire. Ce qui intéresse avant tout d’Aubignac, c’est « la fabrique de ce grand ouvrage », comparée à « l’art du poème épique » et aux règles qu’on en a données depuis Aristote. D’Aubignac veut montrer que cette « fabrique » n’a rien de commun avec ces règles : l’Iliade n’a jamais été un « poème régulier » comme l’Énéide ; en elle, tout est fautes et défauts, si on veut la mettre sous la toise d’Aristote ; en elle, tout s’explique, se justifie et devient acceptable et même nécessaire, si l’on en prend une idée vraiment historique, si on se la représente comme un assemblage de chants séparés (p. 352).
D’Aubignac, passant en revue toutes les faiblesses de l’Iliade, signale les manquements aux règles, à la logique et au bon goût qui y abondent. Cette revue avait été faite avant lui ; elle l’a été surtout après lui ; dans les dialogues de Perrault, dans les ouvrages de l’abbé Terrasson, de La Motte et d’autres critiques de notre xviiie siècle, on pourrait la retrouver, et parfois plus complète, mais jamais aussi alerte, aussi familièrement spirituelle et comique ; et quelle différence de sanctions au bout !
Les autres concluent ou pour ou contre Homère : toutes ces fautes, disent les uns, n’empêchent pas Homère d’être un poète divin, le poète unique et éternel ; elles montrent seulement, disent les autres, qu’Homère était homme, sujet à l’erreur ou aux défaillances. D’Aubignac, lui, conclut sans Homère : ces fautes n’existent que par nous, qui voyons dans l’Iliade un poème régulier ; elles disparaissent si, à nos conceptions vicieuses, nous substituons la vérité historique et si nous étudions séparément chacun des vieux chants héroïques, qui furent composés en des lieux différents, sur des sujets différents, et qui ne furent assemblés qu’à une époque tardive. Voilà ce que personne n’avait jamais dit avant d’Aubignac, ce que personne ne dira après lui, — aussi clairement du moins, — avant Lachmann et ses disciples de la seconde moitié du xixe siècle. Je crois même que nulle part, ni dans Lachmann ni dans ses disciples, on ne trouverait une démonstration aussi complète, des formules aussi nettes, une sentence aussi bien fondée.
Pour commencer par où d’Aubignac finit, voici la sentence de ce jugement (p. 354-355) :
« Nous trouvons dans les restes de cette vieille histoire :
I. — Que celui que l’on croit l’auteur de ces poésies et qu’on appelle Homère n’est qu’un nom d’origine incertaine, qui n’eut jamais de parens ni de patrie, dont on ne sait pas le tems qu’il a vécu, ni la manière dont il est mort, et de qui la fortune et les avantures n’ont été racontées que par des auteurs nouveaux, dans des histoires supposées ;
II. — Que cet Homère prétendu n’a rien laissé par écrit ;
III. — Que nous n’avons rien eu de ses œuvres que par l’entremise des chanteurs, qui nous les ont conservées jusqu’aux âges derniers ;
IV. — Que ces gens-là ne les chantoient que par pièces détachées ;
V. — Que ces deux ouvrages, qui portent ce nom, n’ont été formés que par une compilation et assemblage de plusieurs pièces, faites séparément ;
VI. — Que la première compilation en a été faite par Lycurgue et qu’en ce tems, ces poésies étoient peu connues et estimées ;
VII. — Que, ces pièces étant retombées dans leur première dissipation, elles furent de nouveau rassemblées par Pisistrate et par son fils Hipparque ou, pour mieux dire, par leurs soins et par le travail des plus excellens grammairiens de leurs tems ;
VIII. — Que, dès leur origine, elles ont été nommées les Rapsodies d’Homère, c’est à dire le recueil des Chansons de l’Aveugle ;
IX. — Que l’on y a remarqué plusieurs vers bien différens les uns des autres et ajoutés en plusieurs endroits par des auteurs d’un génie peu semblable au reste ;
X. — Enfin que, dans l’Iliade que nous avons particulièrement examinée, il se trouve une infinité de choses qui ne peuvent raisonnablement être composées par un même poète ou qui seroient des fautes signalées, indignes de la réputation que ce faux nom d’Homère s’est acquise par le peu de soin d’examiner ces vérités ».
Dans toute la critique moderne d’Homère, je ne vois pas où l’on trouverait la « théorie des chants », la fameuse Liedertheorie germanique, exposée en deux pages aussi claires et, tout à la fois, aussi denses. Et voici l’application de ce jugement à l’Iliade (p. 124) : « Cet ouvrage n’a point été entrepris par un poète qui ait envisagé un sujet pour le traiter... ; mais c’est un recueil de plusieurs poésies dont les auteurs avoient, chacun, leur intention particulière... et travailloient à la gloire des Grands auxquels ils étoient attachés par intérêt ou par affection, étant ordinaire aux poètes de flatter ceux dont ils espèrent davantage... Quand donc nous trouvons assemblés tous ces petits poèmes qui ont été faits séparément et les regardons comme parties d’un plus grand qu’ils composent, nous y cherchons un rapport et nous en condamnons la conduite ; mais il faut les détacher les uns des autres et les regarder comme des éloges qui n’avoient point de liaison et faits pour divers princes qui n’avoient point en cela d’intérêt commun ; par ce moyen, nous y souffrirons tout et n’y verrons rien à censurer ou fort peu de choses. » D’Aubignac pensait donc que nous avons dans l’Iliade — et les titres mêmes des chants nous l’indiquent — des Exploits de Diomède, célébrés par un poète de la cour argienne, et des Exploits d’Agamemnon, faits par un autre poète à la cour de Mycènes, et des Exploits de Ménélas, composés par un troisième auteur pour glorifier la branche atride de Sparte ; la Dolonie est un chant argien ou ithacien qui contait l’une des « gestes » d’Ulysse et de Diomède[72].
Il est donc naturel que telles parties de l’Iliade nous semblent fort mal « accommodées » au reste : tels sont, en particulier, le début et la fin du poème (p. 137 et suivantes). L’invocation à la Muse semble faire d’Achille le personnage principal, et, de sa colère, le pivot de tout l’ouvrage. Or « la valeur d’Ajax, celle de Diomède et des autres ont tué plus d’ennemis qu’Achille : ils combattent durant toute la guerre et, tous les jours, ils sont aux mains avec les ennemis, au lieu qu’Achille ne prend les armes que fort tard et ne fait mourir que les restes des autres... Je crois donc que le compilateur de ces poésies, n’ayant point eu de commencement convenable à toutes celles qu’il avoit en main, choisit celui qui pouvoit en quelque sorte y convenir et qu’ayant ce premier discours qui parloit de la colère d’Achille et celui de la députation inutile d’Ulysse pour le réconcilier avec Agamemnon, qui est au neuvième livre, celui de la réconciliation qui est au dix-neuvième et celui de la défaite d’Hector, qu’il y vouloit employer, il jugea que cette invocation, qui avoit été faite en l’honneur d’Achille, pour mettre vraisemblablement à la tête de ce premier cantique ou épisode, avoit assez de rapport à tous ceux qu’il vouloit assembler ; mais en vérité la colère d’Achille qui fait mourir tant de braves ne convient qu’indirectement et par violence à la valeur et aux faits d’armes des autres princes grecs ».
Je renonce à énumérer les critiques « wolfiens » ou « sous-wolfiens » qui, depuis un siècle, ont repris cette idée sur la Colère d’Achille, poème indépendant, auquel le reste fut incorporé. Mais le lecteur peut se reporter à l’Histoire de la Littérature grecque de M. M. A. et M. Croiset (I, p. 96-168) : il y verra comment, à deux cents ans d’intervalle, le goût français s’exprime de la même façon et comment une « analyse critique de l’Iliade » ramène deux membres de notre Académie des Inscriptions et Belles-Lettres du xxe siècle aux mêmes conclusions, parfois aux mêmes paroles que l’abbé du xviiie.
De même pour les historiens d’aujourd’hui, la fin de notre Iliade n’en est pas une. Écoutons d’Aubignac (pages 139-140) : « Ajoutons à cela la fin de l’Iliade ou, pour mieux dire, considérons qu’elle n’en a point. Car le bon roi Priam, ayant racheté le corps de son fils, obtient une suspension d’armes durant l’espace d’onze jours, pendant lesquels les Troyens ont la liberté de faire les funérailles d’Hector, et les deux parties, de se disposer à faire la guerre aussitôt que la cérémonie en sera faite. Ainsi chacun voit qu’il n’y a point de fin, qu’il reste encore beaucoup à faire... L’esprit demeure dans l’incertitude et la curiosité et rien ne satisfait son attente ».
Mais peut-on retrouver dans l’Iliade actuelle les différents « cantiques » primitifs, dont elle a été faite ? Grande question que Wolf a laissée pour d’autres, dit-il. Les « wolfiens » l’ont débattue depuis un siècle ; après cent ans de critique, d’hypercritique et de métacritique, elle n’est pas encore résolue. D’Aubignac l’a posée, du moins, avec sa netteté coutumière, et même il a donné une réponse, mieux que personne ne l’a fait encore, même parmi nos contemporains. Pour décomposer l’Iliade en ses «cantiques » primitifs, il faut commencer, dit-il, par supprimer la division récente en livres ou chants. Ce sont en effet les grammairiens récents, qui ont divisé l’Iliade et l’Odyssée en vingt-quatre livres chacune, parce qu’il y avait vingt-quatre lettres dans leur alphabet, et ce sont eux qui ont donné à ces livres le nom tout à fait impropre de Rhapsodies : « Les savans demeurent d’accord que les Anciens ne distinguoient jamais leurs écrits par livre, par chapitre ni par aucune section. L’Iliade fut longtemps comme une seule pièce de poésie sans aucune distinction de livres, et les caractères de l’alphabet grec qui les marquent sont de quelque moderne qui les a mis à sa fantaisie... C’étoit donc une liaison continue de plusieurs poèmes tragiques, c’est à dire héroïques, comme nous l’avons expliqué... » (p. 150).
D’autres critiques d’Homère ont fondé leurs études sur cette vérité primordiale. Mais combien l’ont ensuite méconnue ou négligée ! et combien, en la proclamant, ont continué de faire, livre par livre, leurs analyses de l’Iliade et de conclure gravement que tel livre est original, que tel autre est rapporté, que cette « rhapsodie » est d’époque très ancienne, et celle-là de date très récente ! Il faudra venir jusqu’à Payne-Knight et E. Bekker (1820 et 1843) pour trouver des éditeurs d’Homère qui aient le courage de supprimer la division alexandrine et de donner un texte continu, tel que le demandait d’Aubignac. Mais après eux, leurs successeurs retomberont à l’ornière, et ce n’est pas avant M. M. von Leeuwen et da Costa (Odyssée, 1907) que l’on reprendra cette façon vraiment scientifique et qu’on la poussera encore dans le sens que voulait d’Aubignac.
Une fois la division en livres supprimée, d’Aubignac, en effet, croyait apercevoir des sutures « dans cette liaison continue de poèmes tragiques, c’est-à-dire héroïques ». Il croyait avoir observé que « quarante petites tragédies anciennes ou chansons cousues l’une avec l’autre » composaient le poème et que chacune de ces chansons avait quatre cents vers ou environ. « Car des quarante [cantiques] qui composent l’Iliade, il y en a vingt-quatre qui sont de cette mesure, un peu plus ou un peu moins ; il y en a dix qui sont de cinq cens vers ou environ, et six qui ne vont que jusqu’à trois cents ; d’où j’ai jugé qu’ordinairement les cantiques ou vieilles tragédies étoient de quatre cens vers ou environ.» (p. 152).
Il est bien regrettable que d’Aubignac ne nous ait pas donné d’indications plus précises et que l’âge, la maladie et M. Charpentier l’aient empêché d’éditer peut-être une Iliade selon ses vues. Car s’il n’était pas fou quand il écrivit ses Conjectures, il était déjà malade : « Voilà, disait-il en terminant, ce que ma mémoire et la peine que j’ai maintenant à manier les livres m’ont permis de penser et d’écrire, et dans mon oisiveté, que je m’efforce d’occuper agréablement, ce sujet est chargé de tant d’obscurités qu’il ne sera pas étrange si je n’ai pas tout dit. »
Du moins, il nous a dit comment cette liaison de quarante chants héroïques en un poème continu, puis la division de ce poème en XXIV livres par les Alexandrins lui semblaient avoir été faites : on avait mis ordinairement deux chants héroïques ou, comme il dit, deux « tragédies » par livre, — « nous trouvons douze livres de cette sorte » ; — quand les « tragédies primitives » étaient trop longues, chaque livre n’en prit qu’une, — « il y a dix livres de cette sorte, le 1er, le 2e, le 4e, le 5e, le 15e, le 17e, le 18e, le 20e, le 21e, le 23e et le 24e » ; — quand les tragédies étaient plus courtes, les Alexandrins en mirent trois dans un livre, comme dans le 3e et le 16e.
M. A. Smyth, publiant en 1914 son essai sur The Composition of Iliad, s’exprimait ainsi dès la première ligne : « L’objet de cet essai est de démontrer qu’il y eut une époque où l’Iliade d’Homère consistait en 13 500 vers, ni plus ni moins, divisés en 45 sections de 300 vers chacune, avec des divisions plus importantes après la 15e et la 30e ; les autres 2 193 vers sont des interpolations récentes et doivent être écartés du texte[73]. » Je ne sais dans quelle mesure M. A. Smyth et d’Aubignac peuvent avoir tort ou raison sur le fond des choses ; mais je vois bien qu’ici encore, d’Aubignac émettait en 1664 des opinions qui passent en 1914 pour les dernières des nouveautés.
Dans ces différents passages des Conjectures, il est un mot qui surprend le lecteur d’aujourd’hui : c’est « chants tragiques, c’est à dire héroïques ». Aux chants primitifs dont fut composée l’Iliade, pourquoi d’Aubignac donnait-il le nom de cantiques, hymnes ou vieilles tragédies ?
Auteur de nombreuses Remarques et Dissertations sur les pièces de son temps et d’un livre renommé sur la Pratique du Théâtre, d’Aubignac connaissait à fond Aristote et les théories des Anciens sur la tragédie[74]. Il voyait l’intime parenté qu’Aristote établit entre l’épopée et la tragédie. Il pensait que celle-ci était née de celle-là. L’idée peut nous sembler une erreur aujourd’hui. Elle sera peut-être la vérité de demain. C’est de ce côté, je crois, que les « néo-unitaires » trouveront une nouvelle solution du problème homérique. C’est là que les conduisent les dernières découvertes dans le domaine des littératures comparées. Il suffirait de changer quelques termes et de mettre un peu plus de rigueur chronologique dans les « conjectures » (nous disons aujourd’hui : hypothèses) de d’Aubignac pour retrouver sous sa plume quelques-unes de nos dernières théories sur l’origine et l’évolution de l’épopée, telles qu’on les trouve formulées dans l’Épopée castillane de M. Menendez Pidal ou dans the heroic Age de M. H. M. Chadwick[75].
Les poèmes homériques, dit d’Aubignac, ne sont pas le début de la littérature grecque ; des vers aussi parfaits supposent une assez longue série d’œuvres antérieures, qui ont forgé l’instrument poétique, la langue, le rythme, etc.[76]. — « Si donc on veut dire que, de tous les Grecs qui nous restent, Homère est le premier rempli de cet esprit divin qui fait les poètes et que nous n’avons point de poème épique plus ancien », rien n’est plus vrai ; « mais de prétendre que l’auteur de cette poésie ait eu les sciences infuses pour les enseigner aux âges suivants, qu’il en ait été la source sans jamais en avoir rien puisé d’ailleurs, cela est ridicule ; il avoit vu des ouvrages qui lui avoient ouvert le chemin pour aller aux grandes choses » (pages 18-19).
Avant Homère, il y a donc eu une période primitive dont il ne nous reste rien, sauf des noms légendaires, mais durant laquelle furent inventés et la langue et le vers et les façons générales de l’épopée grecque... D’Aubignac, en cela, a pour disciples aujourd’hui bien des historiens des littératures française, anglaise, germanique, espagnole, serbe, aussi bien que grecque. Avant l’éclosion des poèmes épiques, ou, pour parler la langue d’aujourd’hui, avant l’époque des chansons de geste, la plupart de nos érudits supposent une période préparatoire, où l’épopée ne bégayait que de courtes et naïves « cantilènes ». Entre eux, le débat s’élève parfois sur la naissance de ces cantilènes, sur leur durée et leur valeur, comme sur leurs rapports avec les chansons de geste qui, pour être venues après les cantilènes, n’ont pas été forcément composées de cantilènes. Mais l’accord se rétablit aussitôt pour proclamer qu’au second âge de la poésie épique, la chanson de geste fut toujours et partout une œuvre savante, littéraire, que des gens de métier, quelquefois des savants, des « clercs » composaient, chantaient et « jouaient » pour le divertissement et la gloire des grands de ce monde, pour l’édification et le plaisir des simples, mais aussi pour le bénéfice et même la subsistance de leurs auteurs et récitants.
Après l’âge des cantilènes, plus ou moins spontanées et improvisées, la chanson de geste apparaît donc comme une production de métier et une œuvre « de cour » ou « d’Église » ; elle est savante, courtoise et cléricale, si l’on peut dire. Mais elle ne peut vivre et faire vivre son homme qu’en conquérant la faveur de la foule illettrée. Elle doit donc être représentée devant le public. C’est un poème dramatique, si l’on entend par drame toute œuvre littéraire qui s’adresse moins aux yeux d’un lecteur qu’aux oreilles d’un auditoire ; c’est un drame de forme monologuée, d’inspiration aristocratique ou religieuse, descendu des châteaux du seigneur ou des cloîtres du moine aux carrefours des rues et des routes, pour la joie, mais aussi pour l’édification et l’instruction du bon peuple[77]. Tel est le dernier mot, je crois, de la science actuelle... Les esthètes de la « réaction » homérique ont découvert en 1911, dans le livre de M. Ludwig Adam, der Aufbau der Odyssee durch Homer[78], que nous avions dans l’auteur de l’Odyssée « le premier des rhapsodes et des poètes tragiques, den ersten Rhapsoden und tragischen Dichter ». Écoutons d’Aubignac :
« Cherchons d’où ce grand bruit de gloire a pu tirer son origine. Il faut savoir que les princes des siècles passés avoient accoutumé, comme de notre temps, d’avoir quelque musique à leurs festins ; mais au lieu que la nôtre n’est qu’une harmonie d’instrumens avec des tons agréables sans paroles ou tout au plus avec quelque petite chanson d’amourettes inutile à l’instruction des mœurs, ceux-là faisoient chanter devant eux les hauts faits des héros ou les merveilles de leurs divinités. Nous en avons des exemples même dans l’Iliade et dans ceux qui ont dit que les Muses ont quelquefois chanté devant Jupiter la défaite des Géants ou la guerre qu’ils entreprirent contre les dieux.
« Et comme l’on n’avait pas toujours des poètes pour avoir de nouveaux ouvrages, on s’avisa de prendre des épisodes ou pièces détachées de ceux qui avoient quelque réputation, et ceux qui s’appliquoient à ce métier étoient nommés Rapsodes, qui non seulement chantoient, mais qui dansoient encore, exprimant dans leurs postures le sens des vers avec beaucoup d’art et de grâce, et comme l’usage des plus belles choses passe ordinairement de la cour parmi le peuple, ce plaisir tomba du trône dans le carrefour, c’est-à-dire de la table des princes au divertissement des moindres bourgeois » (pages 20-21).
D’Aubignac dit ailleurs (p. 87-88) : « Il est constant que le premier emploi de la poésie, parmi les païens, fut la louange de leurs dieux et de leurs héros [durant la fête de Bacchus en particulier]... : dans la suite, ils y mêlèrent les aventures des princes qui s’étoient signalés par quelques vertus. Ces hymnes ou cantiques étoient au commencement chantées et dansées dans les temples, ensuite sur les théâtres publics, aux fêtes solennelles... ; le fond de toutes ces poésies était ordinairement tiré de quatre familles royales, celle de Troie, de Crète, d’Argos et de Thèbes, car s’ils y ont mêlé quelquefois celle de Colchide et de Corinthe, ce fut si rarement qu’excepté l’histoire de Jason, qui fut le chef des Argonautes, on n’en trouve presque rien. Mais il est constant qu’après la guerre de Troie[79], les poètes s’occupèrent plus souvent sur les fables qui s’en contoient parmi le peuple et sur les évènemens qui avoient rendu célèbres les rois et autres chefs qui s’y étoient trouvés, et ces hymnes ou cantiques étoient nommés tragédies ou chansons du bouc, parce que c’était la victime que l’on sacrifiait après la procession solennelle où le poète vainqueur était couronné de laurier. »
D’Aubignac, comme tous nos contemporains[80], tient la tragédie grecque pour dionysiaque, liée primitivement aux fêtes et au culte de Dionysos-Bacchus ; mais il croit que le dialogue de la tragédie classique est une invention postérieure : la « vieille tragédie » était un monologue héroïque, une « hymne », un « cantique » à la gloire des dieux, des demi-dieux ou des familles royales, qui en étaient issues, en particulier des quatre « maisons » princières dont les exploits avaient constitué ce que nous appellerions aujourd’hui le Cycle de Troie, le Cycle de Crète, le Cycle d’Argos et le Cycle de Thèbes. La « vieille tragédie » aurait donc été un drame monologué, et la tragédie classique, un drame dialogué ; celle-ci n’aurait différé de celle-là que par ce changement de forme, lequel entraîna un changement de mètre ; mais le fond héroïque et l’intention religieuse restaient les mêmes, et les mêmes cycles, chantés dans les festins par les rhapsodes d’Ionie, furent joués au théâtre par les acteurs d’Athènes.
C’est de ses études antérieures que d’Aubignac avait tiré cette théorie de la tragédie grecque : il avait « traité » toutes ces matières plus amplement ailleurs, « avec les paroles des auteurs qui lui avaient servi de guides en cette découverte » ; il suffit, en effet, de nous reporter à son Térence justifié. Aujourd’hui, nos théories les plus modernes sur l’origine de la tragédie nous ramènent à la première de ces idées de d’Aubignac touchant les danses rituelles et les cantiques sacrés de Dionysos-Bacchus. Je crois que les « néo-unitaires » homériques seront bientôt conduits à reprendre la seconde touchant la continuité évolutive de l’épopée et de la tragédie grecques.
L’exemple de l’Espagne leur montre, en effet, comment les récitations épiques évoluent vers le drame dialogué, quand cette évolution naturelle n’est pas détournée par l’intervention d’influences étrangères. En France, l’épopée, sortie de la cantilène guerrière et épanouie dans la chanson de geste courtoise, se flétrissait dans le roman bourgeois ou populacier, quand la Renaissance nous apporta la tragédie antique et fit de notre théâtre le domaine des héros et des règles de l’antiquité. En Espagne au contraire, quand la chanson de geste se fut disloquée en de courts romanceros populaires, l’évolution librement continuée tira le théâtre national du même fond de légendes épiques et, seul de tous les peuples européens, l’Espagnol fit remonter sur la scène classique les mêmes héros nationaux, le même Cid qu’avant le romancero, avait chantés la chanson de geste et peut-être, avant la chanson de geste, la cantilène.
A tort ou à raison, par une bonne ou une mauvaise interprétation des textes anciens, d’Aubignac conjecturait que les choses s’étaient passées dans la Grèce antique comme nous les voyons, nous, se passer dans l’Espagne moderne. Libre à nous de crier au devin et de contester la justesse de cette vue, comme il se peut que, dans quelques années, nos successeurs contestent la justesse de la nôtre. Mais on ne saurait en nier ni la nouveauté, ni surtout la légitimité dans un livre qui s’appelle Conjectures et dans la bouche d’un auteur qui ne prétend pas être un « troisième Caton tombé du ciel, un historien venu des antipodes », mais qui veut « mettre hardiment au jour ce qu’il pense et ne pas se fâcher si quelqu’un le contredit, puisqu’il ose bien contredire tous les autres. »
D’Aubignac a eu certainement tort d’exagérer les ressemblances entre l’épopée et la tragédie antiques, au point d’appliquer aux représentations de celle-là tout ce que les auteurs nous disent des représentations de celle-ci. Il a cru qu’il y avait, en Ionie, des concours de poètes et de poèmes épiques dans la même forme qu’il y eut en vérité, à Athènes, des concours de poètes tragiques ou de tragédies. Il a pensé que, si « les cantiques ou vieilles tragédies étaient de quatre cens vers ou environ, [on leur avait] donné cette étendue afin d’en pouvoir lire plusieurs en un même jour et les mieux examiner, ce nombre de vers étant suffisant pour faire connaître le génie d’un poète, mais n’étant pas si grand qu’il pût ennuyer et fatiguer les juges. » Il a même conjecturé « que les poètes qui composoient ces cantiques ou vieilles tragédies, pour disputer le prix, faisoient quelquefois trois pièces sur un même sujet, nommé trilogie, et quelquefois quatre, qu’ils nommoient tétralogie, dont la dernière étoit satyrique ou burlesque » ; les endroits « libertins ou ridicules » de l’Iliade et de l’Odyssée viendraient de ces tragédies satyriques. ... Notons bien cette hypothèse des plus aventureuses sur les trilogies épiques.
Les Conjectures auraient donc à subir, de ce chef, quelques corrections. Mais je crois que, mises en forme et en langage d’aujourd’hui, telles pages de d’Aubignac sembleraient l’exposé de nos doctrines les plus scientifiques (cf. p. 88-90) :
« Après la guerre de Troie, les poètes grecs s’occupèrent plus souvent sur les fables qui en couroient parmi le peuple, et ces hymnes ou cantiques étoient nommées tragédies... Il ne faut pas entendre cela des tragédies que nous avons maintenant, mais de ces anciennes hymnes qui n’avaient rien de la forme, de l’action et de l’étendue que l’art et le tems leur ont données... Ces cantiques ou vieilles tragédies n’en demeuroient pas à la simple cérémonie de religion, car il y avoit des gens qui s’étudioient à les bien chanter et danser aux festins des grands et aux autres divertissements du peuple... D’où vient que plusieurs anciens de grande autorité et de profonde érudition ont écrit qu’au commencement, la tragédie étoit jouée tout entière par le chœur et qu’elle n’avoit point d’acteurs histrions. Sur quoi j’ai vu souvent des savants de notre siècle méditer et travailler inutilement pour l’intelligence de ces termes, ne pouvant s’imaginer comment une tragédie, dont ils n’avoient point d’autre idée que celle de notre tems, étoit jouée sans acteurs... » D’Aubignac dit ailleurs au sujet des cantiques de l’Iliade : « Je ne veux pas soutenir que tous ces cantiques ou épisodes aient été faits par autant de poètes différents ; au contraire, je présume qu’il y en a plusieurs d’un même esprit..., et c’est à mon avis d’où vient la diversité des sentimens des auteurs sur les œuvres qui portent le nom d’Homère..., car l’Iliade étant composée de tant de pièces différentes de style aussi bien que d’invention et de génie, il étoit malaisé de n’en pas rencontrer qui n’eussent quelque rapport à [d’autres], dont on cherchoit l’auteur, et néanmoins les autres pièces qui en étoient différentes en faisoient douter. »
Et c’est pourquoi il est impossible de porter un jugement sur les fautes de l’Iliade : « Si, dans un même ouvrage, toutes ces narrations incidentes sont ennuyeuses et les marques d’un esprit stérile qui laisse languir la grandeur de son sujet, il n’en étoit pas de même dans ces ouvrages séparés où chacun avait suivi son sujet... C’étoient des poètes qui cherchoient tous à plaire aux princes et aux personnages considérables en faveur desquels ils parloient, et, n’ayant point d’autre vue, ils ne se mettoient pas en peine d’examiner quel rapport leur poème avoit avec un autre dessein. Outre qu’estans tous différens, ils pouvoient dans chacun de leurs ouvrages employer leurs narrations sans se nuire les uns aux autres et sans mal faire en faisant la même chose, et d’autant même que ces poèmes ne se rencontrant pas ensemble ne paroissoient qu’en divers temps et n’avoient point de dépendance les uns avec les autres, et quand même plusieurs auroient été d’un même auteur, toutes ces considérations le laissoient en liberté d’employer le même art et la même manière d’écrire sans ennuyer le lecteur. »
Comprend-on maintenant pourquoi M. Georg Finsler saluait en d’Aubignac le fondateur, le père de notre critique homérique ? Il faut aller plus loin : d’Aubignac ne fut pas seulement le précurseur de Wolf : il en fut aussi le modèle et la victime. Car Wolf, avant d’écrire les Prolégomènes, avait lu et relu (c’est lui qui nous le dit) les Conjectures ; souvent, il n’a fait que mettre en latin telle opinion de d’Aubignac, comme ailleurs il mettait en latin telle dissertation anglaise sur Cicéron[81] ; en deux rencontres, au moins, il a fait mieux encore.
Je pèse ici tous mes mots et ne voudrais parler qu’avec la plus scientifique impartialité. Comment nommer ce que Wolf a fait en deux rencontres à l’égard de ce songe-creux d’abbé, de cet inepte Francogallus ?
Wolf en ses Prolégomènes donne deux citations expresses des Conjectures pour montrer aux lecteurs que ce Français était vraiment un fou ; or, l’honnête et attentif Georg Finsler déclare n’avoir lu dans d’Aubignac ni l’une ni l’autre des deux phrases que Wolf attribue à son modèle : « Voilà, — dit Georg Finsler au sujet de l’une, — voilà une phrase que je ne puis pas retrouver dans d’Aubignac, den Satz kann ich bei d’Aubignac nicht finden », et au sujet de l’autre : « La phrase citée dans les Prolégomènes n’est pas dans les Conjectures, der in den Prolegomenen zitierte Satz steht nicht in den Conjectures. »
C’est dans les Neue Jahrbücher de 1905 (p. 496 et 499) que G. Finsler parlait ainsi. Dans son Homer in der Neuzeit, il mettait sur le compte de la vanité, Eitelkeit, cette étrange conduite de Wolf. La vanité ou, plutôt, le maladif orgueil de Wolf l’ont souvent engagé en de pareilles affaires. Ses discussions avec son maître Heyne ne semblent à première lecture que querelle d’Allemands, où les torts sont partagés : les apologistes de Wolf lui donnent volontiers le beau rôle ; G. Finsler, juge impartial, réserve pour Heyne toute son admiration et toute sa sympathie ; sans vouloir prendre parti entre ces deux philologues déchaînés, nous trouverons peut-être quelques indices contre les affirmations les plus expresses de Wolf. Mais, dans l’affaire des Conjectures et des Prolégomènes, la vérité est beaucoup plus facile à rétablir : ce n’est pas de vanité ou d’orgueil qu’il s’agit ; c’est d’exactitude et, peut-être de bonne ou de mauvaise foi.
Il ne suffit pas de dire, en effet, que les deux phrases ou opinions citées expressément par Wolf ne se trouvent pas dans d’Aubignac : on peut montrer que les Conjectures disent tout justement le contraire, et d’une façon si claire que le lecteur le moins attentif ne saurait s’y tromper, et en des passages que Wolf dit avoir lus, qu’il a lus en effet, puisqu’il y fait des emprunts inavoués. Il n’y a donc pas eu ignorance de la part de Wolf : peut-on croire qu’il y a eu méprise ?... Je crois qu’en vérité, il y a eu, — alea jacta est, comme il dit lui-même, — falsification de textes et faux proprement dits.
WOLF ET D’AUBIGNAC
M. Cesarotti, Epistola ad Wolfium.
Wolf, avant d’écrire les Prolégomènes, avait lu jusqu’au bout, nous dit-il, les Conjectures académiques de d’Aubignac et les avait relues à plusieurs reprises : « Le sage s’avise-t-il de mépriser ce qu’il ne connaît pas à fond ? Modestia vetat ullam rem contemnere priusquam eam probe cognoveris[82]. » Après l’élégance du style, la qualité que Wolf revendique le plus volontiers, c’est une sage et modeste patience, une méticuleuse attention aux textes et aux faits.
Or, treize ou quatorze années durant (c’est lui qui nous le dit), il avait rêvé, puis travaillé à son grand ouvrage sur Homère. Dès « son adolescence », il en avait formé le vœu pour le jour où l’on aurait enfin « les secours et les ressources dont le public avait la promesse » : il comptait mettre alors sa religion et ses soins à corriger Homère suivant les lois de la critique, à le doter de commentaires qui expliqueraient l’obscure histoire du texte traditionnel, les causes de ses changements et de ses corrections[83].... « Dès l’adolescence », pour Wolf, signifie l’âge de vingt-deux ou vingt-trois ans. Car son édition de la Théogonie, faite en l’an de grâce 1784, est de son temps d’adolescent, quum anno 1784 adolescens Theogoniam ederem.
Wolf précise, à la note 84 des Prolégomènes[84] : en 1780 et 1781, il vivait déjà pour ce projet. Dans ses lettres à Heyne (p. 124), il fait remonter la chose jusqu’à 1779, à sa vingtième année ; c’est alors qu’il en aurait parlé à Heyne lui-même, puis, l’année suivante, à deux amis très lettrés qui, sans doute, n’avaient rien oublié de ses conversations ni de ses lettres, mais dont il oublie, lui, de nous donner les noms : avec ce renseignement, nous n’avons qu’à aller voir... Pour le moment, acceptons ces affirmations en bloc, sans les discuter ; admettons que, dès l’année 1779, Wolf pensait à mettre à profit quelque jour le travail d’un autre ; c’est en janvier 1779 que Gaspard d’Ansse de Villoison annonçait à l’Allemagne savante qu’il venait de découvrir à Venise le fameux manuscrit de l’Iliade Venetus A, 454, et promettait au public le trésor « de secours et de ressources », dont les scholies de ce Venetus devaient enrichir les études homériques[85].
Donc, à partir de 1779, Wolf fut attiré, puis obsédé par la question d’Homère, et, de 1779 à 1794, il a pu se livrer à d’autres travaux, — dont il faut savoir l’importance, la variété et le nombre ; — il a pu former cent projets, annoncer vingt ouvrages ou collections d’auteurs grecs et latins, éditer le Banquet de Platon (1782), la Théogonie d’Hésiode (1783), l’Agamemnon d’Eschyle, l’Œdipe-Roi de Sophocle, les Phéniciennes d’Euripide, l’Assemblée des Femmes d’Aristophane (1787), la Leptinienne[86] de Démosthène (1789), certaines œuvres de Lucien (1791), et les Lectiones de Muret (1791), et les Histoires d’Hérodien (1792), et les Tusculanes de Cicéron (1792), et préfacer en outre, après lecture soigneuse, l’Antimaque de Schellenberg (1786), les Helléniques de Schneider (1791), la Prosodie grecque de Reiz (1791) et l’Aristote de S. Vater : parmi tous ces autres soins, ad alias curas digressus, et sous la lourde charge de ses cours et leçons, Wolf dit avoir toujours conservé son rêve homérique et entretenu les doutes qui le travaillaient dès cette époque lointaine.
Même il dut se faire violence durant nombre d’années (ajoute-t-il) pour n’en rien laisser percer dans ses conversations ni dans ses cours : homme de discipline et de révérence à l’autorité, il ne voulait pas encourir le reproche d’hétérodoxie ni, surtout, les foudres universitaires ; « comme ces ministres de la parole sacrée que terrorise la crainte des édits et qui continuent d’enseigner l’ancienne foi de l’Église, et non leur propre opinion », il ne laissait rien voir en public de ses convictions intimes ; il détruisit même une première fois tout ce qu’il en avait noté, espérant que l’oubli et des pensées nouvelles achèveraient d’abolir jusque dans son esprit ces idées dangereuses[87].
En même temps, quel dégoût et quels regrets il ressentait à retrouver sa conception dans le livre de ce Francogallus de Perrault, Parallèle des Anciens et des Modernes, tome III, p. 35 ! et à apprendre de Perrault qu’un autre Français avait dû publier un mémoire là-dessus ! « Peu de temps après, dit Wolf, je reçois cet opuscule dont Perrault avait menacé le monde : notre homme (c’est de d’Aubignac qu’il s’agit) y niait l’existence d’Homère et soutenait que l’Iliade et l’Odyssée n’étaient que deux recueils, deux corps de chants séparés, tragédies, chansons diverses de mendiants, de bateleurs, de carrefours, à la manière des chansons du Pont-Neuf ! et le reste à l’avenant ! et dans la Préface, cette déclaration de l’auteur qu’il n’avait tiré aucun profit de l’étude des lettres grecques !... que l’on juge du reste ! ce n’est que songes et folies, somnia et deliramenta ! »
« Le livre, ajoute Wolf[88], est pourtant d’un homme qui n’est pas sans renommée ni bon sens et que l’on connaît, même en Allemagne ; ces Conjectures académiques ou Dissertation sur l’Iliade furent longtemps oubliées chez Charpentier et autres, qui en retardèrent l’impression par amour de l’antiquité ou de l’auteur ; elles n’ont paru qu’après sa mort, à Paris, 1715, in-8. »
On voit que Wolf connaît le livre, sauf qu’il appelle in-8 ce qui est un in-12 ; mais les erreurs de chiffres lui sont familières ; il dira 453 pour 454 en parlant du fameux manuscrit Venetus ; il renverra à la page 277 de Baillet pour un passage qui est à la page 364. Ce sont détails sans importance.
Donc, à lire ce livre français, d’un bout à l’autre, et à le relire, is aliquoties perlectus, Wolf ressentit un vrai dégoût pour son opinion : en quelle compagnie il allait rouler ! quelle témérité ! quelle légèreté d’esprit ! quelle ignorance de l’antiquité !... Il se mit à chercher des raisons de rester fidèle à l’opinion générale, quelles qu’en fussent les incohérences ; car ni Boileau, ni Dacier, nec Boilavius, nec Dacerius, ni les autres n’avaient su répondre à d’Aubignac... Vains efforts ! Wolf dut se rendre à l’évidence et se donner à lui-même le certificat qu’il ne concédait rien à la vanité du désir ni à la nouveauté de la pensée. Il peut, ici encore, invoquer le témoignage de nombreux amis qu’il oublie, cette fois encore, de nommer : durant des années, il les a consultés, harcelés, suppliés de réunir pour le service de la vérité et contre son opinion tout ce que pourrait fournir le texte des deux poèmes[89].
« Aujourd’hui, conclut Wolf, je n’établis pas cette discussion pour persuader ceux que la seule réalité n’aura pas convaincus ; je ne désire moi-même qu’être convaincu par de plus fins esprits, en cas d’erreur ou de mauvaise méthode... Quand j’aurai compris que mes idées ne sont pas admises des érudits, ajoute-t-il (p. 40), qu’elles sont renversées par des arguments de poids et rationnels, je serai le premier à les rétracter. Car en ces lettres [profanes], la recherche de la vérité ne doit s’effrayer de rien qui puisse être contre l’opinion commune, et quand l’histoire se tait ou bégaie, chacun doit souffrir de bonne grâce d’être vaincu par des esprits plus vifs et plus adroits à mieux interpréter les obscurités de la tradition et les incertitudes des faits transmis. Sur cette première époque des origines homériques, nous n’avons que de si faibles lueurs[90] ! »
D’Aubignac avait dit : « Nous n’avons aucune tradition qui nous ait apporté l’histoire [de ce poète], d’écrivain en écrivain... : le silence d’un long cours d’années a tout abimé dans un oubli général ou, du moins, il est resté si peu de chose qu’on ne peut en avoir aucun témoignage asseuré... Chacun peut dans cette question penser ce qu’il voudra ; ceux qui auront de quoi soutenir ces opinions communes les peuvent écrire en toute liberté ; j’aurois grand tort de me fâcher si quelqu’un me contredisoit, puisque j’ose bien contredire tous les autres, et qui me montrera la vérité que je n’aurai pas connue, m’accordera une faveur dont je le remercierai quand il l’aura fait de bonne grâce...[91] »
Quand, après une lecture huit ou dix fois répétée, on a bien présents à la mémoire le latin de Wolf et le français de d’Aubignac, on sent parfois courir les mots de celui-ci sous la traduction plus ou moins fidèle de celui-là, et dans nombre de chapitres on salue des phrases ou des allusions qui, des Prolégomènes, ramènent l’esprit aux Conjectures. Parfois, — et c’est ici le cas, — il suffit de mettre ce latin et ce français en deux colonnes pour avoir la preuve matérielle que Wolf avait lu, trop bien lu d’Aubignac et que, même il en avait ou le texte ou des extraits sous les yeux, quand sa plume galopante emplissait si vite les pages.
Mais le plus souvent cette preuve n’est pas décisive, à cause du latin oratoire et imprécis de notre Allemand, à cause aussi de l’habitude qu’il a de ne pas nommer les écrivains auxquels il fait des reproches (certains, quelques-uns, il y a des gens qui sont en ce cas ses façons de parler), à cause enfin de l’habile mélange qu’il fait soit de ses propres mots avec les mots d’autrui, soit de plusieurs textes empruntés à différents chapitres du modèle[92]. En cours de route, néanmoins, nous en verrons plusieurs exemples. Mais comme il est toujours possible d’ergoter sur les mots, ne considérons d’abord que le fond des choses.
Wolf a connu d’Aubignac par Perrault : tel est le premier fait certain. Mais à quelle date ? Nombre d’années, nous dit-il, après qu’il avait commencé d’avoir sur Homère des doutes fort analogues à ceux de ce Français ignorant et léger... Si l’on essaie de préciser la chronologie des confidences ci-dessus, on arrive au tableau suivant :
1. — Wolf commence à douter d’Homère dès 1779 ;
2. — Il cache ses doutes durant nombre d’années, multos annos ;
3. — Il détruit ses notes et rencontre Perrault, puis, peu de temps après, paullo post, d’Aubignac, qu’il lit et relit, aliquoties perlectus, et dont il cherche la critique dans Boileau, Dacier et les autres ;
4. — Enfin, durant ces années dernières, per hos proximos annos, il revient à ses doutes et travaux.
C’est vraisemblablement en 1784-1785 que Wolf a connu Perrault et d’Aubignac : c’est alors qu’il s’est décidé à donner, pour prolégomènes à son édition scolaire des poèmes homériques, l’Historia critica de L. Küster, lequel le renvoyait à Perraltus, Bolaeus et à leur fameuse Querelle. Mais cette Historia critica, Wolf l’admirait depuis longtemps déjà comme l’un des livres les plus utiles aux débutants : que de fois il avait formé le vœu que cet ouvrage fût remis entre leurs mains, saepe antehac optaveram ! Si, pour chiffrer cette période de vœux répétés, nous disions que Wolf désira quatre ou cinq ans cette réimpression de 1785, nous reviendrions à l’année 1781 ou 1780 comme date de sa première rencontre avec L. Küster et Perrault. Où placer alors les nombreuses années de doute et de silence, multos annos ? il ne resterait pour elles que les seuls mois de 1779-1780.
« De toutes les lois de la critique homérique, disait Wolf en sa Préface de 1804[93], la première est de renoncer à l’opinion téméraire que l’on puisse jamais restituer les œuvres de ces anciens poètes, telles que leur âge les connut. » De toutes les lois de la critique wolfienne, nous verrons au bout du compte que la première est de renoncer à l’espoir d’une chronologie certaine dans l’histoire des projets de Wolf. Évitons les calculs trop précis et retenons seulement que si Wolf a pu connaître en 1785 les « inepties » françaises, il aurait eu neuf ou dix années pour lire et relire d’Aubignac. Mais peut-être ne s’est-il pas donné la peine dès 1785, quand il copiait l’Historia critica, de rechercher Perrault derrière Küster ni, surtout, d’Aubignac derrière Perrault...
Par contre, il est certain qu’en 1790-91, au plus tard, Wolf était au courant des idées de l’abbé. En cette année 1790, G.-C. Harles publiait le premier volume de la Bibliotheca graeca de J.-H. Fabricius qu’il avait refondue et complétée. Depuis quatre-vingts ans, cette Bibliotheca était pour les érudits d’Allemagne le « trésor des antiquités », le « musée », la source un peu trouble, mais inépuisable de toute philologie hellénique. G.-C. Harles, qui en donnait en 1790 une quatrième édition, avait voulu mettre l’ouvrage en meilleur ordre et à jour, pour en faire le plus complet instrument de science et de bibliographie ; il s’était donc adressé aux spécialistes en chaque matière. Pour Homère, nous dit-il en note, à la page 317-318 du premier volume, c’est à Wolf qu’il avait pensé, « à ce professeur de Halle, depuis si longtemps occupé à illustrer et expliquer le poète » et dont on louait grandement l’édition scolaire de 1784-1785. Wolf avait répondu qu’il n’avait rien de prêt pour le moment ; mais il avait promis, à sa mode ordinaire, « qu’il rédigerait quelque jour et publierait en un volume tout ce qu’il avait déjà pu lire et noter et tout ce qu’il découvrirait encore touchant Homère, ses écrits, sa destinée et, en général, toute son histoire », — puisse ce volume bientôt paraître ! ajoutait G.-C. Harles.
D’avance on pourrait affirmer que Wolf, comme tous les érudits d’Allemagne, a aussitôt connu et utilisé cette Bibliotheca d’Harles-Fabricius. Mais le texte et les notes des Prolégomènes sont là pour nous en fournir à plusieurs reprises le témoignage. Si même Wolf n’a pas traité en ses Prolégomènes tel chapitre de l’histoire du texte homérique, dont il faisait pourtant l’annonce et la promesse, — l’histoire des poèmes imprimés, par exemple, — c’est, dit-il en sa note 2, que le nouvel éditeur de la Bibliotheca graeca avait soigneusement et abondamment exposé le sujet ; donc à la minute même où il faisait sa promesse, Wolf semblait décidé à ne la pas tenir ; se réservant les critiques anciens, il comptait négliger un peu ces éditeurs modernes « qui ne valent pas qu’un homme fort occupé s’en embarrasse[94] » ; il les laissait à Harles-Fabricius.
Or, dans la Bibliotheca graeca, tout juste en regard de la note où Harles célébrait les mérites de Wolf, il parlait de d’Aubignac, des Conjectures et de leur histoire, donnait la bibliographie de l’affaire et résumait la doctrine de l’abbé : « Hédelin affirme qu’il n’y a jamais eu un Homère auteur de ces illustres poèmes ; l’Iliade et l’Odyssée ne sont que des collections de chants divers ou tragédies que l’on chantait dans la Grèce primitive et qui ne méritent pas la gloire qu’ils ont acquise. »
Wolf, en sa note 84 des Prolégomènes, répète ou peu s’en faut cette note de la Bibliotheca ; il l’allège seulement des références bibliographiques. La Bibliotheca ayant paru en 1790, nous avons une preuve que Wolf était en 1791 familier avec les théories de d’Aubignac, car il nous dit en sa note 90 des Prolégomènes : « Moïse du Soul, au tome II de Lucien, p. 117, a jugé de bonne encre les songes de cet Hédelin, Hedelini somnia acerbe exagitantur a Mose Solano. » Au tome II en effet, à la page 117, de l’édition d’Amsterdam (1743) où l’on a mis les remarques de Moïse du Soul au bas du texte de Lucien, une note, signée M. d. S., critique « les gens stupides et barbares qui, ne comprenant pas le mot de rhapsodie, imaginent que les poèmes d’Homère ne sont qu’un recueil de poèmes séparés, ouvrages d’un mendiant aveugle, dont quelques fous ou des ignorants firent ensuite un poème continu. » Moïse du Soul ne nomme pas d’Aubignac : il dit certaines gens, quidam imperiti et barbari homines. Wolf met tout aussitôt sur ce quidam le nom de d’Aubignac : il fallait donc qu’il connût les Conjectures quand il lisait cette note de M. d. S. en bas du texte de Lucien. Il a fait cette lecture en janvier-février 1791, au plus tard.
Le 4 mars 1791, en effet, il terminait sa préface aux traités de Lucien, qu’il éditait pour ses étudiants, ad lectionum usus. C’était un ouvrage qu’il avait en feuilles depuis cinq ou six ans : il l’avait presque oublié ; son éditeur le lui remit en mémoire. Il n’avait fait d’ailleurs qu’emprunter le texte d’Amsterdam, n’ayant ni le dessein ni le temps d’en constituer un nouveau ; en attendant les variantes de Vienne, que lui avait promises un érudit, dont il oublie de nous donner le nom, il avait renoncé à publier ses notes personnelles et celles d’autrui, comme aussi l’index graecitatis ; mais sa ferme intention était de les joindre... quelque jour, alio tempore, au texte de son auteur. Nous connaissons l’antienne ordinaire[95].
Si Wolf avait vraiment en feuilles depuis cinq ou six ans son édition de Lucien, c’est dès 1785 ou 1786 qu’il connaissait d’Aubignac. Mais ne prenons que la date la plus certaine, c’est-à-dire : mars 1791.
De l’apparition de ce Lucien à l’apparition des Prolégomènes, de mars 1791 à mars-avril 1795, Wolf a eu quatre années pour bien lire, relire et connaître son d’Aubignac ; nous pouvons donc le croire quand il nous parle de lectures répétées... Il n’est plus qu’un mot dans sa note 84 que je voudrais souligner encore ; ce n’est qu’une vétille grammaticale, mais dont nous aurons besoin par la suite : « Peu de temps après, je reçois ce livre, paullo post accipio opusculum. » Dans le latin de Wolf, ce « je reçois » n’est qu’un indicatif d’élégance ; il ne faut pas le traduire par un indicatif réel et croire que Wolf reçoit les Conjectures pendant qu’il compose ses Prolégomènes... Rêve d’adolescence réalisé dans l’âge mûr, l’Homère de 1794 était le fruit de longs travaux ; Wolf avait brûlé une première fois (nous ne savons pas à quelle date) les notes qui emplissaient ses cartons ; mais il en avait repris de nouvelles durant « ces années dernières » ; il était à même de porter sur les poèmes homériques et leurs commentateurs, sur d’Aubignac en particulier, non pas un jugement hâtif et sommaire, mais une sentence débattue et détaillée. Du jour où il s’était mis à son Odyssée scolaire (1784), il avait tout préparé, tout recueilli pour sa future édition savante ; durant ces dix années, certains autres travaux avaient pu l’occuper, œuvres secondaires ! jamais Homère n’était longtemps sorti de son esprit, de son regard[96]. Ce n’est donc pas à la légère que, pour nous permettre de juger d’Aubignac, Wolf en faisait les deux citations que G. Finsler déclare n’avoir pas retrouvées dans les Conjectures.
I. — Pour d’Aubignac, dit Wolf, l’Iliade et l’Odyssée ne sont que deux recueils, deux corps de tragédies et de cantiques divers, chants de carrefour, de mendiants et de bateleurs à la manière des chansons du Pont-Neuf, utrumque σωματίον conflatum ex tragoediis et variis canticis de trivio, mendicorum et circulatorum, à la manière des chansons du Pontneuf.
François Hédelin était né en 1604 : il avait débuté dans la première moitié du xviie siècle. Il en avait conservé cette verdeur de langue qui fut le ton de la Fronde, mais non plus celui du Grand Roi[97]. Il ne ménageait les termes ni à l’égard des hommes ni à l’égard des Dieux. Voyant dans l’Iliade « Junon mendier la ceinture de Vénus pour plaire à Jupiter », et Jupiter s’éprendre soudainement « d’un dérèglement indigne de sa qualité », il blâmait fort « l’impatience qui les faisoit conclure sur la terre par une bouteille ». Ailleurs, quand « Junon met les chevaux au chariot pour conduire Minerve et lui servir de charton », il disait que « voilà des déesses bien gueuses de n’avoir pas un palefrenier », et il s’étonnait « de voir Achille faire lui-même la cuisine, et Patrocle lui servir de premier garçon », et tous deux « fricasser, embrocher, faire des saulces ». Pallas qui trompe Mars n’est « qu’une friponne, et Mars, un grand sot qui se laisse tromper », et quand il est blessé par Diomède, que fait-il ce dieu de la guerre ? « il montre son bobo à son papa afin qu’il souffle dessus pour en appaiser la douleur ; en vérité, ce dieu des braves est un grand coquin »...
Malgré tout, « Homère, chansonnier du Pont-Neuf », même sous la plume d’un contemporain de Scarron, passe un peu les bornes de la conjecture académique. De fait, ni le mot ni la chose ne se trouvent dans les Conjectures. Car d’Aubignac y parle souvent de tragédies et de cantiques, en plusieurs endroits de carrefours et de mendiants, en deux passages aussi du Pont-Neuf et de ses chansons ; mais c’est pour dire tout justement le contraire de ce que Wolf lui prête.
A la page 110 des Conjectures, d’Aubignac vient d’exposer l’origine de ces « tragédies ou cantiques », que composaient des poètes de cour et que chantaient des gens de métier, dans les palais des princes, pour la joie de leurs festins et la gloire de leurs maisons royales. Il nous dit comment ces épopées courtoises ont ensuite conquis la faveur des bourgeois, puis l’oreille de la foule, si bien « que ces cantiques ou vieilles tragédies devenoient en peu de temps des chansons populaires, comme les airs de nos ballets royaux passent incontinent dans la bouche des valets et des portefaix de carrefour, et tombent jusque dans le commerce des mendians et même des aveugles qui les débitent par affectation de piété, ainsi que nous voyons encore des aveugles et d’autres gens parmi nous qui chantent des vers par dévotion et que les artisans et les manœuvres en Italie chantent des pièces entières ou des épisodes de l’Arioste ou d’autres poètes, quand ils en ont appris. »
D’Aubignac ajoute que Lycurgue, le premier, a réuni ces poésies connues de tout le monde, mais qui « reçurent beaucoup d’estime quand elles furent assemblées et vues par ceux qui les regardoient [désormais] comme nouvelles... ; ainsi voyons-nous que nos airs de cour, nos vers de ballets et nos chansons les plus agréables deviennent l’occupation du Pont-Neuf et des carrefours et le divertissement de nos courtaux de boutique, après avoir diverti nos courtisans, [mais] ne laissent pas que d’être fort estimées quand nous les voyons dans un corps de poésie donné au public avec quelque soin. »
Voilà le premier texte. On ne saurait s’y tromper, je crois : ce que d’Aubignac, pense, dit et répète, ce n’est pas que les « vieilles tragédies » sont des chansons populaires, nées sur la voie publique, à la manière des chansons du Pont-Neuf ; c’est au contraire que ces chansons royales et de très haut lignage sont descendues de la cour au Pont-Neuf ; ce sont des airs de cour que les courtisans ou les musiciens des princes ont « appris » aux courtauds de boutique ; si le peuple les connut et les répéta, ce fut à la façon des manœuvres et artisans d’Italie qui chantent des vers de l’Arioste, « quand ils en ont appris ».
On ne saurait ergoter sur la pensée de l’auteur. Il dit encore à la page 21 : « Comme l’usage des plus belles choses passe ordinairement de la cour parmi le peuple, ce plaisir tomba du trône dans le carrefour, c’est-à-dire de la table des princes au divertissement des moindres bourgeois. » Est-ce là ce que nous annonçait la note de Wolf ?...
D’Aubignac a parlé une seconde fois du Pont-Neuf, à la page 84. Il s’agit cette fois d’un ouvrage de littérature « composé de chansons communes ou du Pont-Neuf, sans avoir ajouté seulement un vers, non pas même une parole pour en faire les liaisons. » Nous nous rapprochons, semble-t-il, du texte de Wolf. Mais cet ouvrage de littérature, ce n’est pas l’Iliade ni l’Odyssée.
D’Aubignac vient de discuter les traditions sur le nom, la famille, la patrie et la vie d’Homère. Il a démontré, pense-t-il, que nous n’avons là-dessus que légendes, « contes de vieilles ou impostures de quelque moderne. » Il conclut qu’il est « impossible qu’un homme ait vécu parmi les autres sans nom, qu’il soit né sans père ni mère, qu’il ait vécu sur la terre sans naître en quelque lieu, qu’il ait passé un nombre d’années assez considérable sans qu’il se trouve dans la suite des temps, qu’on ne sache point le temps de sa mort et que ses ouvrages aient été si mal connus de tous les plus anciens auteurs. » N’en faut-il pas déduire que « cette poésie s’est faite d’une manière fort extraordinaire » ?
« La plus forte raison qui me le persuade, ajoute d’Aubignac, c’est le titre de Rhapsodie qu’elle porte, car ce terme ne veut dire autre chose qu’un recueil de chansons cousues, un amas de plusieurs pièces auparavant dispersées et depuis jointes ensemble, et cela me fait présumer que ce sont plusieurs petits poèmes séparément composés par différens auteurs et enfin assemblés par quelque esprit ingénieux, qui s’est avisé d’en faire ce qu’on appelle un centon. »
Tout au long du xixe siècle, surtout dans la seconde moitié, la théorie des chants séparés, la fameuse Liedertheorie germanique, nous a rendu familières et l’idée et la chose. Mais d’Aubignac, qui vivait au temps des « poèmes réguliers », les savait l’une et l’autre si contraires aux opinions et préjugés de ses contemporains qu’il ajoutait (p. 83) : « Nous avons assez d’exemples de ces compositions ainsi faites de pièces rapportées. Autrefois Patritius fit toute l’histoire sainte en vers de l’Iliade et de l’Odyssée... Proba Falonia en a fait de même avec les vers de Virgile ; en quoi Plecrius, religieux de Saint-Victor, l’a adroitement imitée, sans pourtant se servir des mêmes vers... Ausone, Capilupe... N’avons-nous pas de Lipse un livre de politique composé seulement des passages de différents écrivains ?... Nous avons même vu dans Paris une comédie de cinq actes soutenue de plusieurs aventures et mêlée de divers incidents, toute composée de chansons communes ou du Pont-Neuf, sans avoir ajouté seulement un vers, non pas même une parole pour en faire les liaisons. Ainsi la comédie des Comédiens a été toute composée des phrases de Balzac jointes ensemble en un sens ridicule, et celle des Proverbes ne fut qu’un centon fait des plus communs qui sont dans la bouche du peuple. Suivant cette pensée, nous trouverons des écrivains qui veulent que les poésies d’Homère aient été des pièces détachées, composées par un poète de ce nom et assemblées par un autre dont le nom est inconnu, et ceux qui le veulent davantage favoriser disent qu’il les a lui-même rejointes après les avoir faites séparément, ce que je ne crois pas. »
En aucun autre passage des Conjectures, il n’est question du Pont-Neuf : que penser alors du résumé que Wolf nous donne des théories de d’Aubignac ?... Peut-on, du moins, croire à une méprise ? Wolf a-t-il lu trop vite et cru que d’Aubignac parlait de l’Iliade, et non pas d’une « comédie en cinq actes » que, « de son temps », on avait pu voir « dans Paris » ?
Mais Wolf, quelques pages plus haut (p. 96-97), s’est élevé contre l’erreur de certains, quidam, « qui, donnant une fausse explication du mot rhapsode, croient que l’ouvrage put être bâti de vers rapportés et recousus à la mode des centons, comme ceux que de saintes âmes ont pu faire avec les vers homériques, — ridicules inepties en un si grave sujet[98] !
En regard du latin de Wolf, que l’on mette le français des Conjectures : peu importe que Wolf, suivant sa coutume, évite à cette page 96-97 de nommer d’Aubignac ; de même qu’il reconnaissait lui-même notre abbé dans les quidam barbari et inepti de Moses Solanus, nous devons reconnaître ici les quidam qui propagent cette erreur inepte. Car « les saintes âmes qui font des centons d’Homère » sont, à n’en pas douter, ce Patri[c]ius « qui fit toute l’histoire sainte en vers grecs tirés de l’Iliade et de l’Odyssée, sans rien ajouter de sa part qui pût les unir. » D’Aubignac ne doutait pas que ce centon d’Homère fût du seul Patri[c]ius ; mais au temps de Wolf on discutait sur l’attribution de cette œuvre à l’impératrice Eudoxie ou à Pelagius Patricius ; Harles consacrait trois longues pages de la nouvelle Bibliotheca graeca (I, p. 552-555) à ce débat insoluble ; Wolf pouvait donc parler des « saintes âmes » auxquelles on attribuait cet ouvrage pieux.
De toute façon, cette phrase de la page 97 nous prouve que Wolf avait fort bien lu et compris tout le passage de d’Aubignac. Or c’est en cette même page 97 qu’il commençait d’insinuer contre l’abbé, sans le nommer encore, ce qu’il allait formuler expressément et nommément en sa note 84 des pages 113-115 : « Cette absurde invention a été encore enjolivée de plus honteuse façon par ceux qui assimilent les rhapsodes aux chanteurs et jongleurs de notre époque et se les figurent chantant devant une toile peinte une histoire qu’ils expliquent à la baguette[99]. » Nous sommes déjà sur le Pont-Neuf ; Wolf ne prononce pas encore le mot, de même qu’il ne nomme pas encore l’abbé ; mais, par la suite, on voit où, dès cette page 97, il en voulait venir ; à la page 113, son erreur de la note 84 n’est pas fortuite.
Si, malgré tout, on veut admettre encore que cette erreur soit involontaire, comment expliquer ceci ?
C’est dans les œuvres d’un autre Français du xviie siècle, Gabriel Guéret, que l’on peut retrouver et l’opinion que Wolf prête à d’Aubignac, et même la forme dont Wolf revêt cette opinion.
Gabriel Guéret, secrétaire de l’Académie fondée par d’Aubignac, avait écrit, en 1669 et 1671, deux pamphlets littéraires, le Parnasse réformé et la Guerre des Auteurs anciens et modernes ; au début du xviiie siècle, la Querelle des Anciens et des Modernes remit à la mode ces deux pamphlets ; ils furent réimprimés ensemble à Amsterdam, en 1723, sous le titre les Auteurs en belle Humeur. Wolf a connu Guéret par les Jugemens des Savants d’Adrien Baillet.
En cette même note 84, en effet, où il traite si étrangement d’Aubignac, Wolf renvoie au tome III, p. 277, de ces Jugemens réédités par La Monnoie : on y verra, dit Wolf, « les aveugles assauts d’Hédelin » contre Homère. C’est en vérité à la page 36 qu’il faut chercher en note ce que La Monnoie dit des Conjectures, dont il avait vu et lu le manuscrit en 1713. Mais Adrien Baillet traite aussi d’Homère en un long chapitre, où il discute tour à tour les « jugemens avantageux et désavantageux » qu’on a portés sur le poète ; parmi les détracteurs d’Homère, il cite l’abbé de Boisrobert : «Ce bel esprit du cardinal Richelieu disoit qu’Homère n’étoit qu’un véritable rhapsodiste, à qui les seules bévues des critiques ont donné du nom et de la réputation ; il prétendoit que ses poèmes n’étoient composés que de chansons pareilles à celles du Pont-Neuf qu’il chantoit en public » (III, p. 347).
En bas de cette citation, Adrien Baillet renvoie, en note, à la Guerre des Auteurs. A la page 18 de la réimpression de 1723, cette Guerre burlesque met aux prises Homère et Boisrobert : « Boisrobert, qui de sa vie n’avoit pu trouver de goût à la lecture de ce poète, se fit ouverture dans la presse et commença son discours : Paroyssez,... fameux critiques ; venez, Saumaises, Scaligers, Castelvetros, Vidas ; en un mot, approchez, légion de Commentateurs et d’Interprètes, et apprenez aujourd’hui de moi que celui que vous appelez le Prince des Poètes n’est qu’un misérable rhapsodiste à qui vos seules bévues ont donné du nom. Ne vous entêtez pas si fort de cet aveugle ; ses poèmes ne sont composés que des chansons qu’il chantoit devant la Samaritaine et sur le Pont-Neuf de son temps ; c’étoit un coureur de cabarets qui suivoit la fumée des bons écots et j’ai plus d’un garant parmi Messieurs les Anciens qui me font dire qu’il n’avoit pas d’emploi plus honorable que celui de notre fameux Savoyart. »
Nous voici remontés à la source première : de cette boutade de Gabriel Guéret, Adrien Baillet fit la note savante que l’on a lue plus haut, et c’est dans Adrien Baillet que Wolf vint cueillir cette opinion prétendue de Boisrobert, pour l’épingler en douceur au compte de d’Aubignac. On en concluera que Wolf du moins lisait, avec ou sans attention, nos critiques du xviie siècle... Peut-être. Mais voyez la rencontre : c’est dans Baillet, réédité par La Monnoie, que se trouve la citation de Guéret et le renvoi à la Guerre des Auteurs ; or dans sa Bibliotheca graeca, Harles-Fabricius avait consacré tout un chapitre (ii, vii) aux Homeri Reprehensores, et dans sa note sur d’Aubignac, que Wolf avait sûrement devant les yeux, Harles renvoyait à ce paragraphe 10 de son chapitre vii, où il nommait Boisrobert parmi les ennemis d’Homère et renvoyait en note à Adrien Baillet. Voici donc la filière complète : Wolf a connu Baillet par cette excellente Bibliotheca graeca, dont nous allons voir le rôle éminent dans la composition des Prolégomènes ; Wolf a copié dans Baillet ce qu’il croyait être l’opinion véritable de Boisrobert, sans vérifier dans Guéret la valeur réelle de cette parodie ; enfin Wolf, — et ceci est son œuvre propre, — a gratuitement, généreusement, attribué à d’Aubignac ce qui n’était ni de d’Aubignac, ni même de Boisrobert... Que penser alors de son exactitude ou de sa bonne foi ?...
De ce premier exemple, veut-on ne tirer qu’une conclusion irréfutable ? Le moins que l’on puisse dire, c’est que Fr.-Aug. Wolf avait une singulière façon d’en user avec les textes... Passons à un second exemple.
Pour donner une idée des ridicules absurdités, des honteuses inepties que l’on rencontre en d’Aubignac, Wolf cite une autre phrase qu’il emprunte, dit-il, à la « Préface » des Conjectures : « Dans cette Préface, l’auteur déclare n’avoir jamais tiré le moindre profit de l’étude des lettres grecques. » J’ai dit et je répète que cet élégant latin de Wolf n’est jamais que d’une clarté apparente et d’une solidité superficielle[100]. Ici pourtant, je crois être sûr de ma traduction et je ne pense pas que l’on puisse donner un autre sens au texte : in Prooemio, omnino nihil se ex graecis litteris operae pretium didicisse confirmat. On aura beau chercher toutes les nuances[101] ; on en reviendra toujours à cette affirmation de Wolf : « D’Aubignac affirme dans sa Préface que l’étude des lettres grecques ne lui a absolument rien appris qui en valût la peine. »
Quelle phrase étrange dans la Préface des Conjectures, de ce livre consacré à une question de littérature grecque ! et sous la plume d’un homme qui a passé de longues années à étudier Aristote, à le commenter, à en tirer des règles ou des exemples pour le théâtre de son temps ! C’est à sa Pratique du Théâtre que, depuis sept ans (1657-1664), d’Aubignac devait influence et renommée ; cette Pratique donnait aux Français de Louis XIV les règles d’Aristote comme les guides infaillibles vers le beau, et les tragédies du théâtre grec comme les éternels modèles de toute poésie dramatique... Serait-ce que, de la Pratique aux Conjectures, d’Aubignac fût réellement devenu fou !
Il semble que Wolf ait prévu et voulu prévenir l’étonnement, sinon du grand public, du moins des connaisseurs ; car d’Aubignac était encore l’un des grands noms de la critique littéraire. Il ne faut pas confondre, insinue Wolf, l’auteur de la Pratique et celui des Conjectures. L’âge ou quelque autre raison avaient mis entre eux une différence. La Pratique est un de ces « autres » livres, connus même en Allemagne, qui ont fait autrefois la renommée et démontré le bon sens de leur homme, hominis alioquin non obscuri neque insulsi, aliisque libris etiam in Germania noti. Mais les Conjectures, somnia et deliramenta !... On comprend alors les folies de d’Aubignac dans la Préface des Conjectures.
Wolf a lu les Conjectures dans la seule édition qui ait jamais existé, celle de 1715, celle qu’il indique lui-même... Or, elle n’a pas de Préface, et l’Avis au Lecteur, qui n’est pas de d’Aubignac, ne contient rien qui, de près ou de loin, ressemble à la citation de Wolf.
C’est dans la Préface, dit Wolf, in Proœmio : en l’absence de Préface, cherchons dans les premières pages de ce texte continu. On y trouve les choses les plus sensées et les plus neuves du monde et même quelques revendications assez audacieuses, où s’exprime librement l’esprit de recherche cartésien : « Il ne faut juger de rien par autorité, mais seulement par des maximes indiscutables ; il ne faut rien donner aux années, mais tout à la raison ; elle est de tout temps et l’on ne prescrit point contre elle... (p. 9). J’ai des scrupules qui m’empêchent de suivre le sentiment d’Aristote dans le sujet que nous traitons. Les opinions de ce philosophe ne doivent point être reçues comme des vérités infaillibles qui nous ôtent la liberté de la dire ; il était homme, capable d’errer... Nous ne sommes obligés de le croire par aucun serment solennel que nous ayons fait en ses maximes ni par aucune servitude qu’il ait eu droit de nous imposer ; nous sommes libres et, quand nous n’aurions point d’autre prétexte de lui résister que notre volonté, on ne pourrait pas nous réduire à la nécessité de la changer... (p. 26-29). Scaliger, dont la science ne doit être douteuse à personne, a fait une critique d’Homère fort judicieuse... Mais quand je serois le premier qui ne seroit pas satisfait de tout ce que l’on a écrit sous le nom d’Homère, il faudrait examiner mes scrupules, car si j’ai raison de ne m’être pas laissé surprendre à l’éclat de cette commune renommée, il ne faut pas en être infatué plus longtemps et, si je n’ai pas dit vrai, je suis prêt de rétracter mes opinions et je me sentirai redevable à ceux qui m’auront rendu la lumière... » (p. 50)
Tout cela ne ressemble ni aux rêves d’un cerveau malade ni aux folies d’un iconoclaste. Mais, au bout de cinquante pages, nous arrivons aux « lettres grecques » et, peut-être, à la scandaleuse proposition dont parle Wolf et que G. Finsler déclare n’avoir pas retrouvée dans les Conjectures ; je mets ici en italiques les mots qui ont, je crois, été visés par Wolf. D’Aubignac écrit (p. 54 et suivantes) : « Je ne désire pas juger de la langue grecque pour publier les beautés ou condamner les défauts de l’ouvrage que j’examine, car je ne crois pas possible de le bien faire. Nous en ignorons toutes les grâces, nous n’en savons pas les délicatesses... Comment jugerons-nous d’une langue que nous ignorons jusque dans les principes les plus sensibles ? Nous ne savons point au vrai comment les Grecs prononçoient leurs lettres, comment ils articuloient leurs consonnes,..... comment étoient variées leurs voielles et s’ils y distinguoient sensiblement tous leurs Y et tous leurs O, ni comment leurs diftongues étoient proférées,... comment ils récitoient leurs vers, car ils avoient encore des syllabes longues et brèves, et ils avoient encore des accents qui changeoient entièrement la manière de prononcer... Ceux donc qui estiment la langue grecque la regardent dans leur imagination... Mais je crois qu’il y a bien de la vision et peu de réalité dans ces amateurs du grec et qu’ils se font une idole d’une illusion qui leur plaît pour l’avoir acquise avec beaucoup de peine. Pour moi, je n’ai point trouvé dans cette langue ce que j’y cherchois et je ne puis comprendre ce que les autres y ont rencontré... Je ne m’attache point au langage employé dans ces poésies et je me contenterai de chercher ce que l’on doit croire de leur auteur et des qualités de l’ouvrage. »
D’Aubignac entend ne tirer ses arguments que d’un examen littéraire de l’Iliade et de sa « fabrique » ; il écarte du débat toute discussion philologique, comme nous dirions aujourd’hui, et surtout toutes considérations sur les beautés « sensibles » de la langue grecque, sur l’harmonie, la sonorité, le charme musical, etc., que tels et tels de ses contemporains y croyaient pouvoir admirer. Il dit, — et personne ne songera à l’en blâmer, je pense, — que nous ne pouvons rien savoir de l’effet que l’ancien grec produirait sur nos « sens », sur nos oreilles, puisque personne n’est plus là pour nous le faire entendre avec les modulations de sa prosodie et de ses accents, avec les valeurs particulières de ses voyelles, consonnes et diphtongues, de ses lettres... Les voilà ces fameuses « lettres grecques » dont parlait Wolf, et d’Aubignac nous dit, en effet : « Nous ne savons point au vrai comment les Grecs prononçoient leurs lettres... ; pour moi, je n’ai point trouvé dans cette langue ce que j’y cherchois. »
Il n’est aucun autre passage des Conjectures où l’on puisse accoler la citation des Prolégomènes. En faisant un contresens et un solécisme, — car il faudrait traduire ex litteris comme si l’on avait de litteris, — on pourrait tirer du français de d’Aubignac le latin de Wolf : il est bien vrai que d’Aubignac déclare n’avoir rien, absolument rien appris des lettres grecques qui en valût la peine, nihil omnino se ex litteris graecis operae pretium didicisse confirmat. Mais peut-on concevoir qu’un latiniste et un honnête homme puisse jamais tirer du latin de Wolf le français de d’Aubignac ? ex litteris graecis ne peut s’entendre que « du trésor des lettres grecques » ; de litteris graecis s’entendrait à l’extrême rigueur « du chapitre des lettres grecques » ; dans le premier cas, il est impossible de traduire « lettres grecques » autrement que par « littérature grecque » ; dans le second, « lettres grecques » prêterait à l’amphibologie et pourrait s’entendre des « caractères de l’alphabet », si du moins nous étions prévenus par Wolf que d’Aubignac ne parle que des voyelles, consonnes et diphtongues. Mais Wolf nous a-t-il jamais prévenus qu’il fallait l’entendre ainsi ? et son ex litteris graecis peut-il nous laisser le moindre doute ? Sur ce point, je crois, le plus ergoteur des apologistes ne saurait nier que Wolf a prêté à d’Aubignac une opinion touchant la littérature des Grecs, non pas leur alphabet... Peut-on croire que cette seconde erreur de Wolf fut involontaire, elle aussi, inconsciente ? Wolf n’a-t-il lu d’Aubignac qu’au pouce ou, seulement, dans Baillet et la Bibliotheca graeca ? Wolf n’a-t-il pas compris le français de son auteur ?
Wolf savait le français et le savait très bien[102]. Il en citait volontiers dans ses ouvrages et dans ses discours. De son temps, l’Allemagne vivait dans la familiarité de l’érudition française[103] ; les sujets du grand Frédéric vantaient en lui le poète français ; dans ses Ouvertures universitaires, Wolf citait à ses étudiants les vers de l’ami de Voltaire, sans se croire obligé de les traduire ; il donnait seulement les raisons pour lesquelles, dans son texte latin, la Réputation des Français devenait Bona Fama[104]. En ses Litterarische Analekten (1817-1820), Wolf publiera des Mélanges de Villoison, des Études de Boissonnade, de Coray, de Fortia d’Urban en français. Les notes des Prolégomènes sont pleines de renvois à des ouvrages français.
Le texte de d’Aubignac ne saurait prêter à la moindre méprise : le raisonnement s’étale en neuf pages (54-63) où reviennent les mots de voyelles, de consonnes, de diphtongues, de lettres simples et de lettres doubles. C’est dans les Conjectures, dans les seules Conjectures que Wolf a pu se former une théorie qu’il ne trouvait ni dans Baillet, ni dans Fabricius, ni dans aucun des autres auteurs qui, à ma connaissance[105], ont parlé de d’Aubignac. Wolf a lu et relu, nous dit-il, les Conjectures. Avant de le croire sur parole, nous avons recherché s’il en avait eu vraiment l’occasion et le temps. Rien ne nous permet de mettre en doute sa parole à ce sujet, et même il est dans les Prolégomènes des phrases qui semblent traduites des Conjectures, et ces traductions de Wolf, quand il prend à son compte les opinions de d’Aubignac sans le nommer, sont d’une exactitude parfaite.
Qu’on relise les premières pages de d’Aubignac et les dernières : « Nous n’avons, dit d’Aubignac, aucune tradition qui nous ait apporté l’histoire [d’Homère], d’écrivain en écrivain, car depuis la guerre de Troie jusqu’au premier auteur profane que nous avons, il y a plus de sept cens ans écoulés ; le silence d’un si long cours d’années a tout abimé dans un oubli général ou, du moins, il en est resté si peu de chose qu’on ne peut en avoir aucun témoignage assuré » ; malgré ce que nous en disent Hérodote, Thucydide, Platon, Aristote et les auteurs récents, « il ne peut rester que des conjectures » pour aller à la vérité ou, du moins, à la vraisemblance ; « Dieu a donné l’univers à l’homme pour un objet de sa curiosité et nous pouvons par de continuelles expériences chercher ce que nos prédécesseurs n’ont point trouvé ou, du moins, par de sérieuses réflexions, découvrir ce que les ténèbres du temps dérobent aux yeux les plus éclairés ; j’ai toujours eu beaucoup de respect pour ceux qui mettoient à l’épreuve les ouvrages de la nature pour en mieux examiner les merveilles et ceux qui travaillent sur les maximes de l’antiquité pour y voir ce que la négligence nous avoit laissé perdre... etc. »
Au chapitre xxvi, Wolf dit en un latin que je ne saurais traduire sans reprendre les mots de d’Aubignac :
In hac repente omnis campus disputationis mutatur, evanescunt ferme vestigia historiae et in locum eorum succedit conjectura et ratiocinatio, non quaerens illa quid Herodotus, quid Plato, quid summus Aristoteles afferat, sed quid ex principiis bene provisis cogatur et efficiatur, id severo judicio persequens et cum ipsa natura comparans ; conjecturas hujusmodi hodie vulgus infamare solet nomine hypothesium... etc., ... conjecturas de Wolf ; Conjectures de d’Aubignac.
L’une des vues les plus personnelles de d’Aubignac, — la plus aventureuse, diront les uns, la plus féconde, diront les autres, — est sa théorie des rapports entre l’épopée et la tragédie grecques ; d’Aubignac pense que celle-ci est née de celle-là et que toutes deux sont des « œuvres dramatiques », dont la forme monologuée ou dialoguée faisait toute la différence. Comment traduire encore, autrement que par le français de d’Aubignac, le latin de Wolf en ce même chapitre xxvi ?
Pronum fuit ingenio graeco ex epicis ἀοιδαῖς mutanda forma, serere scenicam fabulam et fastidio quodam, ut fit, ejusdem cantilenae, ea quae in illis narrata erant personis dicenda dare, quasi ante oculos agerentur.
C’est dans une note de ce même chapitre xxvi que Wolf cite ou résume de si étrange façon les théories de d’Aubignac : à qui fera-t-on croire que, dans son texte, il le comprenait fort bien pour le piller, mais que, dans la note de ce même texte, il ne le comprenait pas ou ne l’avait pas assez lu pour le bien juger ?
Le grand homérisant français, G. d’Ansse de Villoison, celui que l’Europe entière tenait pour l’une des lumières de la philologie grecque et en qui Wolf lui-même saluait le successeur des Estienne, des Saumaise et des Casaubon[106], écrivait en 1796 à Sainte-Croix qui lui avait envoyé son compte rendu des Prolégomènes : « J’ai reçu avec la plus vive reconnaissance le beau présent que vous avez eu la bonté de me faire... Homère a trouvé en vous un défenseur digne de lui. Votre dissertation est un chef-d’œuvre de critique, d’érudition et de vrai goût. M. Wolf est un savant du premier mérite ; mais il est atteint de la maladie du siècle, de la fureur d’innover. Cependant, comme il est presque impossible de trouver maintenant une erreur nouvelle, il n’a fait que ressusciter celle de l’abbé d’Aubignac et il a eu soin de l’appuyer avec toutes les ressources que lui fournit sa vaste érudition... J’aurois désiré que vous eussiez donné en entier l’article de la troisième Réflexion critique sur quelques Passages de Longin où Boileau expose et réfute l’opinion de Perrault ou plutôt celle de l’abbé d’Aubignac[107]. »
Wolf avait envoyé ses Prolégomènes au célèbre philologue italien, traducteur d’Homère et d’Ossian, M. Cesarotti (1730-1808). Il reçut de lui une belle lettre de remerciement où se trouvait cette incidente : « Quant à l’hérésie de d’Aubignac que, par une argumentation plus serrée, tu as faite tienne, quod vero attinet ad Aubignacii haeresim, quam tu severiore argumentatione tuam fecisti[108]...»
Jamais Wolf ne devait oublier ce coup droit : en Prusse, sous le règne de très pieux et très conservateur monarque Frédéric-Guillaume II, être proclamé hérésiarque n’était pas une recommandation pour un professeur d’université, et trouver en 1795 un lecteur de d’Aubignac qui revendiquât pour les Conjectures de 1715 ce dont Wolf avait cru faire à jamais ses Prolégomènes était sans charme pour la vanité du grand homme de Halle. Dix ans plus tard, dans sa Préface à son édition homérique de 1804 (page 31), Wolf exhalait encore sa mauvaise humeur contre « ces gens qui l’avaient accusé d’avoir repris à son compte les inepties désuètes de certains Français, desertas quorundam Gallorum ineptias repetiisse[109]. »
Wolf, à son ordinaire, ne nommait pas Cesarotti, lequel était encore vivant et aurait pu répondre en fournissant des preuves, dont Wolf n’avait que faire.
... En pleine connaissance de cause, si l’on peut reprocher quelque chose à Cesarotti c’est d’avoir été trop indulgent. Car Wolf avait sûrement imité, copié d’Aubignac ; mais ce prudent sujet du roi de Prusse n’avait pas osé faire siennes les « hérésies » du courageux Français.
D’Aubignac savait très bien ce que l’on pouvait risquer à nier l’existence d’Homère, du dieu de la poésie : cet « athéisme » homérique (pour reprendre un mot de Villoison, repris déjà par M. Salomon Reinach) pouvait être déféré comme l’autre au bras séculier, lequel aurait sévi d’autant plus durement contre l’auteur, que sa « profession » l’obligeait à plus de respect envers les vérités traditionnelles ; un abbé de 1664 n’avait pas encore ce droit au libertinage et à l’esprit fort qui fut si libéralement concédé à ses successeurs du xviiie siècle. Il en pouvait coûter à d’Aubignac tous ses revenus, le jour où cette « opinion, singulière à la vérité, » l’obligerait « à se défendre des orages de la Cour et des foudres du Vatican » (p. 6). Il est possible que cette considération, avec d’autres, ait décidé Charpentier à mettre en sac les Conjectures.
Mais cette même considération n’avait pas arrêté notre abbé, bien qu’il l’eût devant les yeux. Le premier et le dernier mot de son livre nous montrent comment il entendait les droits de la critique. Il a « toujours cru qu’un honnête homme ne devoit point distinguer sa conduite par des sentimens contraires à ceux du public... et qu’il fallait être vertueux avec ordre et sage à la mesure des autres » (p. 1-2) ; il a une égale horreur de l’hérésie en religion et de la fronde en politique. « Mais il n’en est pas ainsi des matières d’érudition : il est libre, il est même très louable à tous ceux qui cultivent les sciences et les belles lettres » de considérer que « Dieu a donné l’univers à l’homme pour un objet de sa curiosité... ; il n’y a point de loi dans la politique qui empêche d’examiner et de censurer Homère, ni d’article de foi qui prononce excommunication majeure contre ceux dont les scrupules ne s’accorderoient pas avec les écrivains des derniers siècles » (p. 4-5). D’Aubignac ne veut « juger de rien par autorité, mais seulement par des maximes indubitables » : Aristote n’est qu’Aristote et, même contre lui, il faut chercher la vérité pour la révérer. Quand encore on lui donnerait à lui, d’Aubignac, les preuves de son erreur et qu’il témoignerait « d’une interprétation trop subtile ou d’une complaisance opiniâtre pour soutenir un aveuglement volontaire », il ne veut pas admettre que « la persévérance dans son erreur puisse offenser son devoir ni sa profession ». C’est son dernier mot de la dernière page 359.
Wolf écrivait le 2 mai 1795 à son conseiller[110] Böttiger (les Prolégomènes avaient paru à la Foire de Pâques ; cette année-là, Pâques était le 5 avril) : « J’ai si bien voilé ma pensée que, sûrement, on ne peut pas me poursuivre, du moins devant la Cour suprême de Berlin, ich habe meine Meinung so verschleiert dass man gewiss, wenigstens beim Cammergericht in Berlin, mich nicht verklagen kann[111] ». Wolf nous avait déjà dit en ses Prolégomènes qu’à la façon des ministres de la parole sacrée, il avait longtemps vécu sous la crainte des Ecrits et enseigné, non pas sa propre opinion, mais la foi traditionnelle de son Église universitaire...
On peut, sans l’admirer, ne pas blâmer outre mesure cette prudence d’homme en place. Il est un nom qui revient souvent dans les œuvres de Wolf : c’est celui du philologue anglais Richard Bentley, ce « prince des critiques » qu’avaient rendu célèbre autant la liberté de sa critique et de son humeur que ses interminables procès avec l’autorité ecclésiastique et universitaire. Dans la même note 84, où Wolf s’efforçait de déconsidérer d’Aubignac, il invoquait l’autorité de deux grands hommes, Is. Casaubon et R. Bentley, pour montrer qu’il avait, dans les plus petites choses, l’habitude de tenir la vérité historique pour sacrée, quippe qui vel in minimis historicam veritatem sacram rem habere soleam : « Dans leurs œuvres, disait Wolf, on trouve quelques traces certaines de la même opinion[112] [touchant le premier état des poésies homériques] ; ces traces sont nombreuses dans les écrits de Casaubon ; Bentley n’en offre qu’une, mais des plus nettes, dans son livre en anglais contre Collins, Remarks upon a late Discourse of Freethinking in a Letter to N. N. by Phileleutheres Lipsiensis ; j’ai sous les yeux la première édition de 1713 et la septième de 1737 ; dans toutes les deux et dans les mêmes termes, on lit : Homer wrote a sequel of Songs and Rhapsodies to be sung by himself for small earnings and good cheer, at Festivals and other Days of Merriment ; the Iliad, he made for the Men, and the Odyssee for the other Sex ; these loose songs were not collected together in the Form of an epic Poem till about 500 years after. » Wolf continuait : « Quoi de plus clair que ces paroles ? et cela fut écrit à tête reposée, sans que l’ardeur de la discussion entrainât l’auteur, comme on le peut bien voir par tout le contexte ; pourtant, cette déclaration du prince des critiques, si nette et si remarquable pour l’époque (Bentley écrivait quelques années après le fameux ouvrage de Perrault), n’a été invoquée par aucun érudit en cette affaire : elle se cachait en un livre écrit surtout pour les théologiens ; peut-être passa-t-elle aux yeux du public pour une simple boutade ; presque tous l’ont négligée, tel La Monnoie dans Baillet, t. III, p. 277, quand il nous raconte les aveugles assauts d’Hédelin, tel encore Clarke, qui nous la transmet, mais sans chaleur et en trois mots, etc.... »
Voilà un bel exemple de la façon dont Wolf révère la vérité historique : ce n’est pas lui qui la néglige ou la tourne en ridicule ; il va la chercher jusque dans les livres destinés aux seuls théologiens, et il la rapporte tout entière, et la prise, et la vante ! Il est dur, impitoyablement dur pour les « inepties » des Français ; mais il proclame le mérite de ses vrais devanciers, Casaubon et surtout Bentley, lequel fut un peu la victime du grand bruit que menaient ces Français et leur Querelle ; car Bentley n’écrivait que « peu d’années » après le fameux Perrault...
Le livre de Bentley est de 1713 ; le Parallèle est de 1692 : « peu d’années » signifie donc vingt ans. Et les Conjectures sont de 1664, et les Conjectures (p. 111-116) formulent déjà, pour la critiquer, toute la théorie que Bentley n’a fait qu’emprunter aux Anciens : « Ceux qui veulent que ces deux ouvrages soient d’un seul poète, nommé Homère, disent que ce fut lui-même qui les assembla de plusieurs pièces qu’il avoit faites séparément ; mais je ne comprends pas comment il eût fait, lui seul, les quarante poèmes différens dont l’Iliade seule est composée... Les poésies qui portent le nom d’Homère n’ont été dans leur commencement que des pièces détachées et réunies par quelque curieux dans la suite des temps. Les anciens, c’est-à-dire les Grecs, durant l’espace de six cens ans, n’ont eu ces poésies que par épisodes ou pièces détachées que l’on chantoit en toute occasion... Aelian confirme que ces poésies n’étoient originairement que des pièces séparées et chantées par les rhapsodes (loose Songs, Rhapsodies, écrit Bentley) durant ce long cours d’années, qu’elles n’ont point été faites en corps d’ouvrages par celui dont elles portent le nom et qu’elles n’avoient pas celui d’Iliade ni d’Odyssée durant tout ce temps (were not collected in the Form of an epic Poem, écrit Bentley)... ; ces pièces étoient communément chantées... aux portes des bourgeois riches et accommodées pour exciter leurs libéralités ; ceux qui ont écrit la vie d’Homère, quoique supposée, ont dit que cet Homère lui-même... chantoit aussi ses propres vers de porte en porte pour rendre sa mandicité plus digne de compassion et trouver par ce moien de quoi vivre (to be sung by himself, for small earnings and good cheer) ».
En ce fameux passage, découvert par Wolf — après Clarke, — on voit que Bentley ne faisait que reprendre et traduire, — après d’Aubignac, — les allégations de ces Anciens, qui croyaient en l’existence et en l’œuvre d’un Homère, auteur de chants séparés dont on fit ensuite les deux poèmes homériques. Mais d’Aubignac est autrement révolutionnaire (p. 70 et 83). Il ne lui semble pas « étrange de présumer qu’Homère n’est point le nom d’un poète et qu’il n’est point auteur des écrits qu’on lui attribue ; ce sont plusieurs petits poèmes séparément composés par différens auteurs. »
Quoique les Conjectures lui soient familières, c’est par un soin bien entendu et de sa propre gloire et de sa propre sécurité que Wolf veut s’en tenir à Bentley. Ces quatre lignes de Bentley ne diminuaient en rien l’originalité d’un livre comme les Prolégomènes. Et, si l’opinion de Bentley pouvait en 1795 sembler encore originale et neuve, elle n’allait pas jusqu’à l’hérésie proprement dite, jusqu’à l’athéisme homérique : Homère subsistait ; les deux poèmes restaient, pour le gros, son ouvrage... Et Bentley était un assez grand nom pour que Wolf consentît à faire une petite place auprès de soi à ce prince des critiques.
Aujourd’hui, nous avons un peu oublié la gloire de Richard Bentley (1661-1742) qui, en 1697, avait nié l’authenticité des prétendues Lettres de Phalaris, tyran d’Agrigente. Durant tout le xviiie siècle, cette affaire avait continué de passionner les érudits d’Outre-Rhin : la France des philosophes connaissait d’autres audaces ; mais pour Wolf et ses contemporains, ce Galilée de la philologie anglaise restait un objet d’admiration et presque d’épouvante. Harles lui consacrait trois pages (662-666) en sa Bibliotheca graeca, et Wolf deux notices en ses Litterarische Analekten. Mais tout en se proclamant l’admirateur de Bentley[113], Wolf comptait bien ne pas se jeter dans les risques.
On ne saurait reprocher à un professeur titulaire de ne pas avoir le goût du martyre. Mais alors, que l’on ne nous rabatte pas les oreilles de l’audace de Wolf ni, surtout, de cette liberté d’opinion, de recherche, de discussion, dont auraient joui de tout temps les universités d’Allemagne, dont auraient été privées si longtemps la pensée et l’érudition françaises !
« Je vois bien quelle est mon audace à l’égard d’Aristote, de Aristotele quid audeam video », dit fièrement, à la note 89 de la page 122, ce « libre » Allemand qui vient de risquer dans son texte une timide allusion contre les dires du Maître. Wolf a osé dire en effet : « Aristote et les autres auteurs d’Arts poétiques, qui écrivirent longtemps après que les poèmes homériques avaient atteint leur plein développement et leur forme définitives, ont tiré toutes leurs règles de ces seuls poèmes... » Et Wolf, dans sa note, se couvre en toute hâte d’une autorité ou d’un complice : « Je ne suis que dans la même hérésie ou peu s’en faut que professa récemment l’auteur de cet élégant petit livre, Parallelen, p. 14 et suivantes... » En regard de cette audace germanique de 1795, que l’on remette les pages 25-34 du Français de 1664, courbé sous la « tyrannie » de Louis XIV.
On constatera, d’abord, que le latin de Wolf semble, une fois de plus, résumer plusieurs pages des Conjectures (p. 32-33) : « Aristote, dit d’Aubignac, n’ayant entre les mains aucun autre traité de cet art que les siècles eussent laissé venir jusqu’à lui fut obligé de prendre un ouvrage pour en tirer les preuves de ses règles et les exemples et, n’ayant point d’autre poésie que celle d’Homère, il se persuada qu’il ne pouvoit rien faire de mieux que d’y chercher toutes les lumières dont il avoit besoin ; il en tiroit l’autorité de ses maximes... » ; inde sua praecepta duxerunt, traduit Wolf[114].
Mais on verra aussi comment un abbé du grand siècle, qui se pique « d’être vertueux avec ordre et sage à la mesure des autres », parle du même Aristote (p. 26) : « Les opinions de ce philosophe ne doivent point être reçues comme des vérités infaillibles qui nous ôtent la liberté de la dire... Son nom pourrait faire tomber les armes des mains de ceux qui suivraient aveuglément l’autorité ; mais ceux qui ne veulent déférer qu’à la raison, sans que les exemples fameux ni les grands noms ne les puissent engager contre elle, ne se rendent pas qu’ils ne soient entièrement convaincus... Nous sommes libres... et l’on peut soutenir qu’Homère n’étoit pas un bon poète et que, même, il n’a jamais été, sans se rendre suspect d’être mal affectionné à la couronne ni de mal penser de la religion. » Relisons l’aveu de Wolf à Böttiger : Ich habe meine Meinung so verschleiert dass man gewiss, wenigstens beim Cammergericht in Berlin, mich nicht verklagen kann...
D’Aubignac croyait n’avoir rien à craindre « des orages de la Cour ni des foudres du Vatican ». Wolf vivait « sous la crainte des Édits », et ses amis redoutant peut-être les orages de Berlin et les foudres du Cammergericht, s’enquéraient pour lui d’une chaire à l’étranger.
Il avait dédié son Homère de 1794 à David Ruhnken, « prince des philologues ». Né en Allemagne et sous les lois prussiennes, comme Wolf, Ruhnken (1723-1798) était passé en Hollande et avait trouvé à Leyde une chaire et une haute situation. En 1794, ce prince des philologues avait plus d’un titre à l’admiration de Wolf : il avait édité les Variae Lectiones de Muret, que Wolf avait ensuite réimprimées ; il avait édité l’Hymne homérique à Déméter que l’on venait de retrouver (1782), et Wolf lui en avait emprunté le texte pour son édition de 1784 ; il avait commenté Hésiode, et Wolf avait largement profité de ce commentaire pour son édition de la Théogonie. Antérieurement, Ruhnken avait publié (1766) une étude sur Longin, à laquelle Wolf ne cessait de recourir. Enfin Ruhnken était le contemporain et, dans l’estime des érudits, le rival du vieil Heyne que Wolf cordialement détestait : en sa fameuse note 84 des Prolégomènes, Wolf avait eu soin de rappeler que, dans son édition projetée, Bentley voulait déjà rétablir le digamma dont Heyne faisait, un demi-siècle plus tard, l’objet de ses recherches[115]...
Wolf avait-il demandé à Ruhnken de lui trouver une place et un enseignement en Hollande ? L’idée était-elle venue de Ruhnken ? Je pencherais vers la seconde opinion[116] ; mais Wolf accepta d’abord l’idée et demanda quelques détails sur le salaire et les charges que comportait une chaire à Leyde.
En l’an de grâce 1795, la Prusse de Frédéric-Guillaume II n’était pas une terre de pensée très libre. Nous avons les deux panégyriques qu’en un beau latin d’apparat, Wolf composa sur le grand Frédéric en 1786 et sur Frédéric-Guillaume en 1797. L’éditeur des Kleine Schriften de Wolf a respectueusement publié en tête de son ouvrage ces deux Parentalia sacra Academiae regiae Fredericianae.
Au nom de la royale et frédéricienne université de Halle, Wolf en 1786 louait feu le grand Frédéric d’avoir été le champion de toutes les libertés : libertés germaniques dans l’Empire contre la tyrannie et le papisme de Vienne, et liberté de l’esprit dans le royaume ; roi vraiment divin, Frédéric n’avait pas seulement concédé aux érudits toute liberté de juger de tout suivant leur propre arbitre ; il avait encore voulu que ce ne fût pas là une concession de droit nouveau, un bienfait, un service de sa part ; en sa perspicacité qui devançait son siècle sur tant de points, il avait bien vu, ce grand roi, que, privées de liberté, les études libérales ne sauraient vivre ou mériter leur nom[117]...
Sujet du grand Frédéric, Wolf avait donc partagé avec son roi le désir de toutes les libertés honnêtes, qui pouvaient se concilier avec l’autorité de la couronne et la grandeur de la Prusse, et les idées françaises lui plaisaient alors puisqu’elles étaient de mode à Postdam. En 1791, il écrivait encore au français d’Ansse de Villoison, dans sa préface à la Prosodie de Reiz : « C’est à bon droit que je t’envoie et dédie ce livre, homme illustre, et tu ne saurais en être surpris : Reiz avait pour toi une telle affection, une telle reconnaissance ! C’est à peine si, dans toute l’Allemagne, tes premiers travaux avaient trouvé un pareil défenseur et, quand tu attiras tous les regards, quand il apparut que tu rendais à la France ses Estienne, ses Saumaise et ses Casaubon, quelle joie il ressentit de voir cette gloire aussi rendue au nom français, chargé de tant d’autres honneurs, Gallico nomini, tot aliis decoribus conspicuo, hanc quoque gloriam impense laetabatur ; car il avait coutume de toujours rendre justice à votre nation et de l’exalter et de reporter à ses génies toutes les gloires et toutes les grandeurs, quippe nationem vestram, ut par erat, semper solebat magnificare atque ejus ingeniis omnia praeclara et summa tribuere ; plût au ciel qu’ayant vu les tâtonnements de votre révolution, il en eût pu voir aussi l’achèvement en une telle prospérité et une telle gloire de succès ! L’histoire lui avait appris les services qu’avait rendus à tout le genre humain la liberté des peuples et des cités : il n’aurait pas mêlé sa voix aux cris de ceux qui ne vantent que la liberté de leur Corcyre, pourvu que l’on y puisse..., tu sais le reste[118]. »
On sait de quelle liberté les gens de Corcyre se vantaient autrefois. En mai 1791, Wolf semblait encore désirer pour l’Allemagne un autre régime que le droit corcyréen. Son premier soin, aussitôt nommé professeur, avait été de se faire affilier à la franc-maçonnerie, à Göttingue, en 1783. Il fréquentait volontiers la « jolie loge » de Halle et, parmi ses collègues, les plus intimes partageaient ses espoirs d’affranchissement intellectuel et politique, non contre la royauté, mais contre l’Église. En février 1791, son ami le théologien Semler était mort joyeux « de voir l’Assemblée nationale de France entrer enfin dans le bon chemin et enlever au clergé toute puissance politique[119] ».
Mais de 1791 à 1795, les choses avaient un peu changé en France et en Prusse. Nous ne savons pas si la tourmente française de 1793 avait modifié les idées et les désirs de Wolf ; mais la Prusse avait désormais en Frédéric-Guillaume II un roi qui n’entendait plus la vie à la façon du grand Frédéric. Wolf devait pieusement célébrer en décembre 1797 ce monarque « qui méritait l’amour, l’affection, la vénération de tous..., ce roi si doux de caractère, si bienfaisant, si généreux que les surnoms de Benignus et d’Évergète semblaient avoir été préparés pour lui.., ce roi qui, tout en s’occupant des choses militaires, avait donné ses soins aux affaires de l’intérieur, au relèvement de la langue nationale, si négligée récemment encore, surtout dans les cercles de cour, vernaculae linguae, neglectui quondam habitae in circulis praesertim aulicorum..., ce roi de mœurs humaines et faciles, qui, sans avoir horreur des Muses, était surtout soucieux de la très sainte religion et de son culte, nec ab artibus mansuetiorum Musarum abhorrentem, sanctissimae denique religionis cultui deditissimum ».
Par ses Édits sur la Censure et la Religion, — Wolf nous a parlé de sa « crainte des édits », — Frédéric-Guillaume II, « à l’exemple de nos prédécesseurs et particulièrement de feu notre Grand Père », avait entrepris de « réprimer l’incrédulité et la superstition » et de supprimer les abus d’une « liberté effrénée à l’égard des dogmes » ; les « prétendus apôtres des lumières », Aufklärer, étaient avertis ; la censure désormais les tenait sous son œil, « le but de la censure étant, non pas d’empêcher une recherche convenable et décente de la vérité, mais seulement d’arrêter tout ce qui pourrait être dirigé contre les principes de la religion, contre l’État, l’ordre moral et civil, contre l’honneur et la réputation des autres. » La censure des écrits théologiques et philosophiques était déférée au consistoire supérieur de Berlin ; celle des écrits touchant la jurisprudence et l’administration de la justice, au Cammergericht de Berlin ; celle des thèses et publications universitaires, aux conseils des universités ; celle des journaux et publications courantes, aux autorités locales[120].
Ainsi était instauré un régime de liberté à la prussienne, dont en plein xxe siècle Guillaume II, petit-fils d’un autre inoubliable Grand-Père, se proclamait le continuateur quand il promettait à ses sujets la liberté de pensée, la liberté de conscience, la liberté scientifique, mais non la liberté de se mal conduire[121].
Wolf, remerciant Ruhnken de son offre d’une chaire à Leyde, faisait valoir les honnêtes appointements qu’il avait à Halle, sa liberté d’action, d’enseignement et de publication... et l’absence d’édit contre les gens qui écrivent en latin, latine scribentibus apud Germanos edicta nulla[122]. Néanmoins, après quelques mois de réflexions, il se décidait à faire le voyage de Leyde (été de 1797) ; mais son ignorance de la langue hollandaise[123] et, surtout, les raisons pécuniaires le détournèrent définitivement de s’expatrier ; il avait l’espoir d’obtenir à Halle, dans un avenir prochain, un salaire plus large, à condition toutefois qu’il se conduisît aussi sagement envers les ministres de Frédéric-Guillaume II qu’envers ceux de Frédéric II. Après avoir annoncé autrefois son intention d’écrire ses Prolégomènes en allemand, il avait eu déjà la sagesse de les écrire en latin, puisque les édits ne s’étendaient pas aux écrits en cette langue. Mais même en latin, il avait voulu éviter toute affaire avec le Cammergericht.
Son audace allait donc jusqu’à se proclamer « bentleien », parce que, soixante-dix-sept ans après la revision des fameux procès, il n’y avait plus d’ « antibentleien » dans le monde savant : même en Prusse, on pouvait prêcher le bentléisme. Devant ses étudiants de 1799, Wolf devait célébrer bien haut la sagacité de cet homme et railler la sottise vraiment novatrice de ces défenseurs de l’antiquité qui, dans les Lettres de Phalaris, croyaient jadis posséder une relique du tyran sicilien. Wolf pouvait répéter, après Bentley, l’histoire du vieux vicaire ignare qui, n’ayant jamais lu son bréviaire que dans un manuscrit fautif, s’obstinait à dire mumpsimus au lieu de sumpsimus et ne voyait pas, en sa simple religion, pourquoi l’on changerait sa bonne vieille lecture contre la nouveauté d’autrui... Wolf pouvait aller jusqu’à ces plaisanteries d’école ; mais non pas au delà. Encore n’osait-il les redire qu’en 1799 (Frédéric-Guillaume II étant mort), quand le succès de ses Prolégomènes avait fait de lui une sorte de héros national, et ce n’est pas au seul Bentley qu’il pensait alors, quand il ajoutait pour l’édification de ses étudiants : « L’histoire des lettres et des arts nous montre très souvent comment les doctrines les plus fortes de nombreuses générations sont renversées, ruinées jusqu’au sol, par la sagacité et le travail d’un seul génie souverain[124]... »
Si Wolf eût écrit ses Prolégomènes au temps du grand Frédéric, il est possible qu’il les eût écrits en allemand, qu’il eût rendu pleine justice à d’Aubignac et que, même, il se fût targué d’être le continuateur, le disciple de ce Français de génie, pour le renversement jusqu’au sol de la vieille superstition homérique. S’il les eût encore écrits avant 1793, il est probable qu’il eût traduit tout d’Aubignac en latin, avec plus d’exactitude, sans peut-être le louer ni le nommer davantage.
Mais Wolf écrivait en 1795. Aussi mettait-il une bonne part de ses efforts et de sa sagacité à jeter un voile épais sur les pensées qu’il empruntait au révolutionnaire des Conjectures et, se flattant de n’avoir rien concédé à la nouveauté de la pensée, sententiae novitati, il vantait bien haut, sans qu’on le lui demandât, cette tyrannie des Pisistratides qui avait été si salutaire au peuple d’Athènes, illa Athenis saluberrima tyrannide[125] : un sujet, un fonctionnaire de Frédéric-Guillaume II devait haïr régicides et tyrannicides, Conventionnels et Harmodios.
Wolf a si bien « voilé » sa pensée qu’apologistes et adversaires déclarent ne pas la découvrir aisément : « Wolf, dit Alexis Pierron, insinue plus qu’il n’affirme... ; on est réduit à se faire proprio marte une formule nette du système. » Pierron, sans le savoir, reproduisait, presque mot pour mot, une phrase encore inédite de Wolf dans une lettre au fidèle Böttiger : « Quelquefois je fais signe plus que je ne parle, da ich zuweilen mehr zuwinke als spreche[126]. » Les signes de Wolf sont si discrets ou si contradictoires que ses adversaires et ses partisans n’ont jamais pu, non pas d’un camp à l’autre, mais au sein du même camp, se mettre d’accord sur la direction qu’indiquaient les Prolégomènes.
Wolf croyait-il et voulait-il que ses lecteurs crussent à l’existence d’Homère ?
Wolf croyait-il et voulait-il que ses lecteurs crussent à l’unité fondamentale et de l’Iliade et de l’Odyssée ?
Enfin Wolf croyait-il que l’Iliade et l’Odyssée fussent de la même bouche, sinon de la même main ?
Existence d’un Homère personnel et conscient ; unité de plan et d’exécution dans chacun des deux poèmes ; unité d’auteur, prouvée par l’unité de langue, de procédés et de formules entre les deux poèmes : tout le débat de la critique homérique depuis un siècle roule là-dessus. Depuis un siècle, on a fait sortir ce débat des « théories de Wolf ». Or, même après cent ans d’exégèse, il est encore impossible aujourd’hui de répondre avec certitude aux trois questions posées plus haut : que l’on choisisse la négative ou l’affirmative, on trouvera toujours des textes de Wolf pour alimenter la controverse.
Wolf ne croit ni à l’existence d’Homère ni à l’unité fondamentale des deux poèmes, encore moins à l’œuvre d’un seul auteur pour tous les deux, puisqu’il dit à la page 39 des Prolégomènes : « Si, comme l’ont soupçonné quelques-uns non sans raison, si non nullorum probabilis est suspicio, les poèmes homériques et ceux du même temps n’ont pas été confiés à l’écriture, mais ont été composés de mémoire et publiés par le chant, puis transmis par des rhapsodes dont c’était le métier... ; si leur réunion en deux séries et leur contexture sont l’œuvre moins du seul génie, auquel nous attribuons d’habitude ces deux poèmes, que de plusieurs talents d’un âge plus civilisé ; si l’on peut démontrer par des arguments et des raisons plausibles que les chants mêmes, dont l’Iliade et l’Odyssée furent composées, ne sont pas du même auteur ; bref, si l’on doit sur tout cela prendre le contrepied de l’opinion commune, comment rendre à ces poèmes leur ancienne splendeur et leur forme authentique ? »
Ici encore, le latin de Wolf résume en quelques phrases plusieurs pages de d’Aubignac que nous connaissons déjà[127]. Ici encore, Wolf, pillant son devancier, se garde bien de le nommer. « Ces soupçons si probables de quelques-uns, non nullorum probabilis suspicio », ne peuvent être que les Conjectures : au temps de Wolf, personne autre que d’Aubignac ne les avait encore formulés. Mais dans quelle mesure Wolf les reprend-il à son compte ? Tout dépend de la façon d’entendre les si, et deux façons également plausibles de les interpréter permettront toujours à Wolf de se tirer d’affaire : « Je suis le réformateur, le novateur : j’ai dit si dans le sens de attendu que... Je reste le croyant en la vérité traditionnelle : j’ai dit si dans le sens de supposé que. » Toutes les fois que Wolf sera poussé par la pente de son exposé jusqu’au bord d’une déclaration abrupte, les si rentreront en jeu pour tenir le même rôle de parachutes.
Car Wolf, après cette page 39, fait un pas de plus : « Je vois, dit-il (pages 39-40), je vois qu’en ces matières, j’aurai à renverser l’opinion bien ferme de l’antiquité presque toute entière ; mais en ces lettres [profanes], il n’est rien de si contraire à l’opinion commune qui doive épouvanter le chercheur de vérité ; quand l’histoire se tait ou sommeille, il faut se laisser vaincre sans trop de résistance par ceux qui savent interpréter avec plus d’habileté et de pénétration les obscurités de la tradition ou les incertitudes des témoignages transmis. » Nous arrivons, semble-t-il, à la déclaration décisive : contre l’opinion de toute l’antiquité, Wolf va suivre hardiment les interprètes de la vérité la plus audacieuse... Mais, avant de nous donner ces « conjectures », Wolf doit nous exposer d’abord en soixante-huit pages (juste le quart de son volume) les origines et l’histoire de l’écriture en Grèce : « cette très grave question de l’écriture, qui obstrue la route », vient tout justement d’être renouvelée par des auteurs qui fourniront à la plume galopante de notre érudit le moyen de courir la poste... Mais, après soixante-huit pages (40-109), il faut bien revenir au bord des « conjectures » et se confier « aux principes tirés d’une enquête sévère. » Nous y sommes : le dé va être jeté ! et revenant en effet aux idées, aux mots mêmes de d’Aubignac, Wolf consacre les pages 109-113 à une solennelle déclaration, au bout de laquelle, en sa note 84, il poussera le cri de triomphe alea jacta est !... puis il diffamera d’Aubignac tout à loisir.
Wolf dit : « Accordons à Homère un céleste génie, les pensées les plus hautes, la science achevée de toutes les choses divines et humaines ; disons que jamais la splendeur d’un tel astre ne brillera de nouveau, à moins que le monde ne voie renaître une autre Grèce ; disons que ce génie sans rival fut en même temps, contre toutes les habitudes de la nature, le plus affiné et le plus parfait des talents, et de tous les talents ; mais comment encore attribuer, même à cet homme, ce qui échappe aux prises de l’homme ? En effet, si tous les chants épiques furent à l’origine plus courts ; si, au temps d’Homère comme plus tard, ils ne purent se répandre que par la seule récitation publique, telle que nous la voyons chez les rhapsodes du temps de Cynéthos ; si l’on ne saurait croire et si aucune autorité ne nous affirme que jamais on ait, durant des jours et des semaines, réuni des séries de chanteurs pour ingérer cette suite de chants à un auditoire (et pourtant c’eût été le seul moyen, je ne dirai pas de faire saisir cet ensemble au public, mais seulement de le lui faire entendre), il s’ensuit forcément que c’est la force inéluctable des choses qui s’opposait à ce plan de l’ouvrage entier... » L’Iliade a plus de quinze mille vers et l’Odyssée, plus de douze mille : « Deux œuvres de cette taille auraient exigé un travail manuel et des instruments qui en eussent permis la notation immédiate et la transmission intégrale soit au public, soit à quelques fidèles. Sans écritoire et sans tablette, Homère n’a pas pu imaginer seulement, à plus forte raison composer des poèmes d’une telle longueur et d’une contexture si composite et si continue. »
Et voilà le dé jeté !... Mais à peine a-t-il roulé sur la table que Wolf essaie de le remettre au fond du cornet : « L’admirable construction et le plan de ces épopées, comme la disposition de leurs parties, présente des difficultés ; je veux laisser à d’autres le soin de les développer... J’ai rempli ma tâche... Ce sont là des matières qui méritent l’étude de nombreux chercheurs et par des voies très diverses. J’en appelle surtout à ceux qui, pouvant mesurer par leur propre génie le génie de l’homme en ces affaires, peuvent aussi juger de l’art antique en pleine connaissance, aux Klopstock, aux Wieland, aux Voss. Car les Français avec leurs règles et formules du poème épique ne peuvent rien nous apprendre... »
Malgré le mépris que l’on doit avoir — en 1795 — pour tous ces Français « ineptes », il faut avouer pourtant que les arguments de certains d’entre eux, surtout en ce qui regarde l’unité de l’Odyssée, ne sont pas sans valeur, et Wolf, en un long chapitre, se demande si « l’Odyssée, en son admirable et compacte unité, ne doit pas être tenue pour le plus illustre monument du génie grec. » Faut-il donc croire qu’Homère en est l’auteur unique ?... On ne saurait en douter, si Homère et son temps eussent connu l’écriture et la lecture. Mais puisqu’Homère et son temps ne connaissaient ni l’une ni l’autre, il faut admettre que le Poète n’est pas l’auteur du poème entier, tel que nous l’avons aujourd’hui ; il a composé néanmoins chacune des pièces, Voyage de Télémaque, Séjour d’Ulysse chez Calypso, Aventures d’Ulysse, etc., qui, après avoir été récitées séparément, furent ensuite réunies. Wolf semble donc admettre pour l’Odyssée la théorie que d’Aubignac et d’autres avaient formulée...
Mais il ne va pas jusqu’aux témérités de ces Français : dans les poèmes homériques, existe-t-il actuellement une unité apparente ou réelle ?... cette unité est-elle l’œuvre d’Homère ?... fut-elle introduite, après coup, par d’autres mains qui disposèrent, au fil de la matière, différents épisodes d’auteurs peut-être différents ?... grande, immense question, que Wolf pose en excellents termes ! mais il se garde de la traiter et même déclare vouloir ne pas la traiter, la jugeant inutile à son dessein, hanc quaestionem pono tantum, non pertracto ; est enim immensae materiae nec necessaria proposito nostro.
On pourrait objecter à Wolf que c’est là toute la question homérique et que la poser sans la traiter, c’est esquiver le problème. Mais Wolf serait en droit de répondre que jamais il n’a promis de traiter cette « question homérique » et que les « théories de Wolf » lui sont complètement étrangères ; seuls, des disciples enthousiastes, mais naïfs, ont pu lui prêter une telle « débauche de divination ». Outre qu’elle lui semblait inutile, cette recherche imprudente pouvait compromettre sa situation et son repos. Il ne voulait être qu’un correcteur de textes, fidèle aux exemples et aux chemins de l’antiquité, experiendum videbatur quo nos in expoliendis his aeternis et unicis graeci ingenii reliquiis vestigia antiquitatis ducerent. En l’an III de la République une et indivisible, libre aux sans-culottes de France de ne respecter ni dieux, ni rois, ni Aristote ! Wolf, sujet de Frédéric-Guillaume ll, entendait vivre et raisonner ad normam doctae antiquitatis, sous la règle de la docte antiquité. Et pourtant..., sans s’écarter des chemins antiques, en reprenant au contraire la vraie tradition des critiques alexandrins, ne pouvait-on pas signaler quelques indices et deux sortes d’indices au moins qui semblent trahir l’intervention de mains étrangères dans l’arrangement définitif des deux poèmes ?... Wolf, en douceur, se risquait donc à toucher, du bout des doigts, à ce double sujet, duae res hic paucis attingendae... Il écrivait le 7 mai 1795 au fidèle Böttiger qu’en certains endroits des Prolégomènes, il avait dû, sur l’unité des poèmes homériques, « retrancher vingt-quatre pages de son manuscrit pour ne pas se laisser enliser » en une idée périlleuse... Sommes-nous arrivés à cette coupure ? je le croirais volontiers.
Toujours est-il que, de ces deux sortes d’indices, dont parlait Wolf, la première est qu’en ces poèmes continus, apparaissent des sutures et des ruptures : voyez, par exemple, dans le chant XVIII de l’Iliade, les treize vers ajoutés entre 355 et 359 ; voyez de même au chant IV de l’Odyssée le recollage maladroit du vers 619 au vers 620. Pour l’Iliade, la docte antiquité elle-même reconnaissait en ce chant XVIII l’addition d’un « arrangeur », d’un diaskeuaste. Pour l’Odyssée, ne suffit-il pas de lire le passage et de voir combien le texte de ces vers 620 et suivants est obscur, faute si rare dans Homère[128] ?
Le second de ces indices, au dire de Wolf, c’est que des chants entiers pourraient être supprimés sans que ni l’un ni l’autre des deux ensembles en fût séparé ni brisé. Ici encore, la docte antiquité nous montre le chemin : Aristophane de Byzance et Aristarque, — et ils ne passent pas pour des critiques trop audacieux, non nimis audaces in hoc genere critici, — estimaient que la fin de l’Odyssée, à partir du vers 297 du chant XXIII et le chant XXIV de l’Iliade étaient des additions aux œuvres « du poète dont la majeure partie des chants antérieurs étaient l’ouvrage ». Wolf aurait pu, disait-il, citer bien d’autres exemples, sans parler de ce héros Pylaimenès qui meurt au beau milieu de l’Iliade et reparaît parmi les combattants de la fin. Si ces passages et parties ne sont pas d’Homère, que conclure pour l’ensemble ?... et que dire au bout du compte, si l’on peut appliquer la même sentence d’exclusion aux derniers chants de l’Iliade ?
Au bout, tout au bout du compte, Wolf espérait donc qu’on ne l’accuserait pas de témérité s’il estimait qu’Homère ne fût pas l’auteur des deux recueils actuels, et s’il en rapportait l’art et la structure aux âges suivants, Homerum non universorum quasi corporum suorum opificem esse, sed hanc artem et structuram posterioribus saeculis inditam (p. 134).
Mais... Wolf se réservait de discuter ailleurs et plus à fond ces matières et plusieurs autres, avec le soin minutieux que le sujet mérite : c’était assez pour aujourd’hui d’en avoir pris note, — et d’un galop plus accéléré (« Je courais sur des charbons », dira-t-il en sa lettre à Böttiger), il fuyait cette dangereuse période des origines et passait au second âge de l’histoire homérique, à ces temps de Lycurgue et de Solon où l’on ne risquait plus de s’enliser ; « on sort des conjectures ; l’histoire parle enfin. » Ici, en effet, s’arrêtent ou à peu près les emprunts que, durant trente-quatre pages surtout (109-143), Wolf a fait aux Conjectures de d’Aubignac. Au bout du compte, quelle est son opinion dernière et véritable ?
« L’idée qu’on emporte des Prolégomènes, dit M. Maurice Croiset[129], c’est que l’Iliade et l’Odyssée sont un assemblage de morceaux originairement distincts qui ont été créés séparément par les Homérides et réunis plus tard en un corps par les soins de Pisistrate. »
Il est possible qu’on emporte cette idée des Prolégomènes. Mais il est possible qu’on en emporte une autre, si on lit le texte sans prévention d’aucune sorte : « Un système ordinairement accepté, ajoute M. Croiset, consiste à représenter l’Iliade primitive comme un poème complet, beaucoup moins étendu que l’Iliade actuelle ; il semble bien que ce fût là, au fond, la pensée définitive de Wolf, lorsqu’il écrivait dans sa préface de 1795, [en tête] des Prolégomènes : « On pourra, si je ne me trompe, arriver à démontrer clairement qu’il ne faut attribuer à Homère que la plus grande partie des chants des deux poèmes, le reste étant l’œuvre des Homérides, qui ont suivi les lignes tracées par lui d’avance[130]. »
Je crois que cette dernière formule est l’opinion fondamentale que Wolf aurait bien voulu, mais n’a pas osé présenter au public. Au sujet de l’Odyssée, il dit expressément (p. 121) que les arrangeurs, les diaskeuastes des siècles suivants n’ont fait que mettre bout à bout quatre ou cinq poèmes séparés, dont Homère était l’auteur, mais qu’il avait composés pour être récités à part. « C’est du moins ce que l’on peut se figurer, dit Wolf..., si l’on ne veut pas aller jusqu’à l’hypothèse, pourtant probable, que ces poèmes séparés sont de différentes mains (p. 39). » Cette hypothèse probable était, je crois, l’opinion de Wolf au sujet de l’Iliade. Car, une fois enlevés les six chants de la fin, qu’il semblait déclarer apocryphes, il semblait encore ne voir dans le reste qu’une collection de plusieurs poèmes, composés par quatre ou cinq poètes différents[131].Mais, concluait Wolf en sa Préface de 1795, « ce sont là questions des plus grandes et des plus difficiles, qui regardent l’art conjectural de la haute critique, comme on dit aujourd’hui ; aussi n’ai-je fait que soulever quelques-uns des problèmes historiques ; je ne les ai pas résolus ; je les ai même compliqués ; j’ai démoli, sans rien mettre à la place[132]. »
De toutes façons, combien nous sommes loin des « impiétés » de d’Aubignac !... Pourtant, Wolf tenait encore à rabattre de son audace et voulait que ses amis ne lui fissent pas un renom de grand audacieux.
Un mois après l’apparition des Prolégomènes, il écrivait à Böttiger[133] : « Grand merci de tout cœur pour votre délicieuse lettre et pour les nouvelles que vous me donnez du patriarche Wieland. Mais, heus tu ! pourquoi m’imputer la faute d’avoir nié qu’il existe une belle et bonne unité dans l’Iliade et l’Odyssée, was geben Sie mir schuld ich leugnete dass in Il. und Od. eine gute Einheit sey ? où prenez-vous cela ? J’ai bien pu lâcher un mot, dire que cette unité n’est pas si admirable et qu’elle a pu se faire en partie d’elle-même... Mais je ne puis pas l’avoir niée, aber die Einheit kann ich nicht geleugnet haben... Il en va ainsi quand on court sur les charbons, comme je l’ai fait surtout en ces paragraphes ; en cet endroit j’ai dû supprimer vingt feuilles de mon manuscrit pour ne pas me laisser enliser trop profondément en une idée ; c’est pourquoi aussi j’ai été si bref sur les indices d’inauthenticité dans les derniers chants et de l’Iliade et de l’Odyssée... Donc, une fois encore : je ne nie pas l’unité, noch Einmal also, ich leugne die Einheit nicht ; dans l’Iliade, seulement, je vois des parties ajoutées postérieurement, nur in der Il. ist ein opus supererogatum nach der Ankündigung. » Et Wolf renvoyait Böttiger à sa Préface de 1795...
Si donc on voulait formuler les « théories de Wolf » d’après les Prolégomènes et d’après cette Préface, il semble qu’elles tiendraient en deux ou trois propositions essentielles :
1° Les poèmes homériques, en tant que matériaux poétiques, c’est-à-dire en tant que vers et chants séparés, sont l’œuvre d’un grand poète, nommé Homère ; mais on y peut trouver des vers, des morceaux ou des chants d’autres auteurs, d’Homérides.
2° Les poèmes homériques, en tant que poèmes continus, sont l’œuvre d’arrangeurs, qui, par des sutures ou des coupures plus ou moins habiles, réussirent à mettre bout à bout, au fil de la matière, les chants séparés d’Homère ou des Homérides.
3° Mais l’unité est indéniable et, toutes réserves faites sur l’écriture au temps d’Homère et sur la période de transmission orale, la main d’un poète de métier, d’un grand poète se retrouve partout, dans la matière et dans la construction —, à moins que cette perfection de forme et d’unité ne revienne aux Homérides, aux Pisistratides ou aux critiques[134].
Je ne dis pas qu’il soit aisé, ni même possible de concilier ces trois affirmations. Je les crois un peu contradictoires ou, plutôt, contrariées à dessein : Wolf était préoccupé moins de dire clairement toute sa pensée que de courir sans trop de dommage sur les charbons ardents et de ne rien oser qui pût mettre en émoi le Cammergericht de Berlin.
Pourtant, à la fin des 26 pages de cette Préface de 1795, qui est déjà un ajouté explicatif aux 280 pages des Prolégomènes, WoIf semble ouvrir la porte à des conceptions plus hérésiarques : « On pourra démontrer clairement qu’il ne faut attribuer à Homère que la majeure partie des poèmes ; le reste est l’œuvre des Homérides qui suivaient le plan donné par lui ; les Pisistratides vinrent ensuite qui mirent en ordre et par écrit les deux recueils, après des études nouvelles et remarquables ; le travail fut achevé par les arrangeurs, les diaskeuastes, pour ne rien dire des légers perfectionnements apportés enfin par les critiques, sur l’autorité desquels notre vulgate repose. J’ai tâché dans les Prolégomènes d’exposer la majeure partie de cette histoire ; je mettrai quelque jour plus de soins à la développer, ea alio tempore accuratius explicabo, si les savants veulent bien ne pas écarter cet essai, quelque risqué qu’il puisse leur paraître, mais me donner l’appui de leurs avis et de leurs conseils[135]. »
Si donc les Prolégomènes arrivent à leurs fins, — pensait Wolf, — on ne discutera plus la question de l’écriture ; il sera admis qu’Homère n’a pas écrit les poèmes qui portent son nom ; ce qu’il faudra chercher désormais, c’est la part respective d’Homère, des Homérides, des Pisistratides, des diaskeuastes et des critiques dans le texte que nous lisons. Ce sont là questions des plus grandes et des plus difficiles, que les Prolégomènes, presque à voix basse, n’ont qu’effleurées, velut summissa voce ; mieux eût valu peut-être ou les négliger ou les vider ; mais Wolf redoute moins les savants, qui lui reprocheront d’être resté en chemin, que les dévots de l’antiquité qui l’accuseront de donner le mauvais exemple et de ruiner les vérités traditionnelles, religiosos quibus fidem antiquitatis labefactasse malo exemplo videbor (Préface de 1795, p. 11 et 12).
Metuo religiosos : c’est peut-être la devise qu’il faudrait mettre en tête des Prolégomènes pour les bien comprendre. Cette crainte des dévots dictait le langage de Wolf ; en un sujet tout au moins, elle l’a fait parler contre son sentiment. Car Wolf ne pensait pas de l’Odyssée ce qu’il en a dit dans les Prolégomènes et dans la Préface de 1795. Ici et là, en effet, il vante en des phrases lyriques la droiture, la régularité, la continuité de l’ordre qui règne en toute l’Odyssée, et ce ménagement habile de l’intérêt qui fait qu’un amateur d’Homère ne peut quitter le livre une fois commencé, sans aller jusqu’au bout[136] ! Ainsi parlent les Prolégomènes au chapitre xxviii et la Préface (p. 24) renchérit : « Combien l’Odyssée est supérieure à l’Iliade par les qualités admirables de composition ! Rien n’y est superflu ; rien n’y manque ; mieux encore, on ne peut s’arrêter nulle part sans avoir le sentiment que la suite manquerait beaucoup à l’attente du lecteur, beaucoup plus à l’intégrité de l’ouvrage. Notre Odyssée se compose en vérité de quatre ou cinq parties : quel plan personnel ou quelle habitude de son temps força le premier auteur de l’ouvrage à combiner cette série ? pouvait-il, devait-il en user déjà comme firent plus tard les tragiques quand, mettant sur la scène les chants des poètes épiques, ils unissaient plusieurs pièces en une trilogie et pouvaient dérouler toutes les conséquences d’un seul et grand événement ? »
Saluons encore au passage cette réminiscence de la plus aventureuse ou de la plus nouvelle des idées de d’Aubignac[137] : où donc, sinon dans les Conjectures, Wolf a-t-il trouvé cette hypothèse que des trilogies épiques avaient peut-être servi de précurseurs et de modèles aux trilogies du théâtre athénien ?...
Donc Wolf estime, dans cette Préface et dans les Prolégomènes, que l’Odyssée est un poème unique et intégral, si jamais aucune autre épopée le fut, operis illius integritas tanta est quantam vix ullum aliud epos habet.... On ne saurait être plus affirmatif. Or, Wolf écrit à Büttiger le 15 mai 1795, six semaines après la publication des Prolégomènes, deux mois après celle de la Préface, qui est de mars 1795 : « Laissez-moi vous le dire à l’oreille : dans l’Odyssée, toute la fin du chant IV, à partir du vers 625, n’est qu’un apport pour servir de liaison entre le Voyage de Télémaque et le Départ d’Ulysse ; c’est même par endroits d’un ton pitoyable. Je dis ici en allemand ce que, pour le public, je n’ai fait qu’indiquer [en latin], avec des pudeurs de jeune fille[138]... Il est assez fort qu’en 1795, j’ai presque rougi de dire ce que les gens du sixième siècle avant la naissance du Christ auraient dû nous dire, es ist arg genug dass darunter sogar Sachen sind, die ich mich fast schäme 1795 zu sagen, da sie 600 ante Christum natum hätten gesagt werden sollen[139] ».
Il s’est trouvé des Allemands, et de marque, pour reprocher à Wolf cette « pudeur de jeune fille ». Il avait dit lui-même au chapitre xii des Prolégomènes qu’elle n’était plus de son temps, car « les lois exactes de l’histoire exigent que l’on ne mette en doute aucune vérité appuyée de témoignages certains, mais que l’on ne tienne pour établie aucune tradition douteuse, de quelque nom d’auteur qu’elle puisse être ornée » ; cent cinquante ans plutôt, d’Aubignac avait dit aussi bien et même mieux : « Il ne faut juger ici de rien par autorité ; il ne faut rien donner aux années, mais tout à la raison... » Aussi Ludwig Ross déclarait tout franc que « la prudence de Wolf n’avait tempéré d’autant de doutes l’expression de son audacieuse doctrine que pour s’assurer, au besoin, une retraite honorable ; cet homme habile, callidus homo, à l’audace tempérée par le désir de garder toujours un refuge, audaciam tempera[ns] ut refugium si opus foret honestum posset invenire, ne s’était avancé sur la voie des nouveautés qu’après un examen soigneux du dernier point où il pourrait, sans trop de risques, mettre le pied[140]. »
Ce jugement de L. Ross ne semble, de l’aveu répété de Wolf lui-même, que l’expression courtoise de la plus stricte vérité. Le panégyriste officiel de Wolf, R. Volkmann[141], reconnaît que l’on ne rencontre pas dans les Prolégomènes beaucoup d’idées qui n’eussent pas été formulées ou indiquées par d’autres : « Le contenu n’est pas foncièrement original, sein Inhalt ist nicht durchaus original » Mais quelle administration de la preuve, ajoute-t-il ! quelle méthode dans le choix ! quelle solidité dans le groupement ! quelle clarté en cette atmosphère de vraisemblance ! quel art dans la bâtisse de cette hypothèse ! Là, est le triomphe de l’esprit wolfien...
Laissons donc le fond de la thèse et n’en considérons plus désormais que les arguments. Pour le fond, tout aussi bien, personne ne songe plus à le défendre. La « solidité de la bâtisse » wolfienne n’est plus aujourd’hui qu’une formule du xixe siècle. Un de ceux que l’Allemagne d’aujourd’hui salue comme les princes de la philologie homérique, le successeur de Wolf en cette université de Halle qui fut le Sinaï des Prolégomènes, Fr. Blass écrivait dès septembre 1903, dans la Deutsche Revue (p. 337) : « Aujourd’hui, de la bâtisse tout entière des Prolégomènes, il ne reste pas une pierre debout, pas même celle que Wolf considérait comme la pierre angulaire, je veux dire l’ignorance de l’écriture en Grèce aux temps d’Homère ; les gens du métier l’ont jetée bas... heutzutage, steht von dem ganzen Bau der Prolegomena, kein Stein mehr, und gerade der Stein, den Wolf zum Eckstein seines Baues gemacht hatte, — dass zu Homers Zeiten die Schreibkunst den Griechen überhaupt noch unbekannt gewesen, — ist von den Bauleuten verworfen worden. »
Mais ce n’est plus la solidité présente ou la ruine de la bâtisse wolfienne qui nous importe : il est des Parthénons éventrés qui demeurent la gloire de leur architecte. Ce n’est même pas la valeur intrinsèque des matériaux employés par Wolf. Ne considérons en toute équité que la façon plus ou moins personnelle dont il les assembla. Au service d’idées qui n’étaient pas originales, si Wolf en 1795 a mis des arguments ou plus probants ou mieux déduits ; si, comme disaient Villoison et M. Cesarotti, il s’est approprié l’hypothèse de d’Aubignac, mais l’a faite sienne par une argumentation plus serrée, il ne mérite pas à coup sûr la gloire éternelle dont l’ont couronné les habiles réclames de ses amis, le chauvinisme de ses compatriotes et la naïveté des autres peuples ; mais les éloges de ses contemporains et la vénération de tout un siècle sont en partie mérités... Voyons donc ces arguments, et cherchons-y la part de l’esprit wolfien.
Fr.-Aug. Wolf, Kleine Schriften, I. p. 74.
Böttiger écrivait à Wolf le 11 mai 1795[143] : « Wieland désire très vivement que le débat, en ses points essentiels, soit porté le plus tôt possible devant le grand public et que l’attention et la curiosité soient appelées sur vos Prolégomènes qu’il appelle une fleur dans la couronne de notre siècle. J’unis mes prières aux siennes et n’attends qu’un signe de vous pour sonner le tocsin dans le Merkur et crier bien haut : l’unité et indivisibilité d’Homère est en péril évident ! le feu est aux quatre coins ! qui désire et ose l’éteindre coure aux seaux !... Qu’en pensez-vous ? Cet appel au feu ne doit-il pas être calculé sur l’épaisseur de peau plutôt cartilagineuse de notre public ou de ce que l’on appelle ainsi ? »
Enthousiaste Böttiger ! En cet An III de notre République une et indivisible, il voulait crier dans le Merkur : Die unité et indivisibilité Homers ist in augenscheinlicher Gefahr !... Wieland, qui donnait le conseil, et Böttiger, qui voulait le suivre, en parlaient à leur aise ! Ils vivaient à Weimar, sur les terres et sous la loi d’un prince libéral. Wolf, fonctionnaire prussien, avait sur sa table le dernier volume des Mémoires de l’Académie de Berlin (1793) : il y avait lu l’Examen de Merian sur la question de savoir si Homère a écrit ses Poèmes ; il y pouvait lire aussi le Mémoire sur le Règne de Frédéric II que M. le comte de Hertzberg, ministre d’État et curateur de l’Académie, avait mis en tête de la Classe des Belles Lettres, « pour faire la preuve que le gouvernement monarchique peut être bon et même préférable à tout gouvernement républicain ».
« Nous voyons, — écrivait M. de Hertzberg le 27 janvier 1793, six jours après la mort de Louis XVI et cent vingt et un ans avant que Guillaume II entreprît de faire « endosser » à l’Europe « le bonheur » de la Kultur et de la discipline germaniques, — nous voyons que la nation la plus nombreuse de l’Europe a subitement aboli son ancien gouvernement et y a substitué une prétendue République, sous prétexte de rétablir la liberté et l’égalité universelle, fondées, selon les philosophes modernes, sur les droits de l’homme. Non contente de s’approprier à elle seule ce bonheur imaginaire, elle veut l’endosser aussi à toutes les autres nations, soit par des émissaires, soit par des écrits et des décrets appuyés par la force des armes, de sorte qu’imitant pleinement l’exemple des anciens Sarazins et des premiers successeurs de Mahomet, elle tâche de porter le flambeau moral et physique de sa raison par toute l’Europe et exerce à cet égard un véritable despotisme envers les nations indépendantes... Comme cet esprit épidémique, fondé sur l’opinion populaire, qui confond la monarchie avec le despotisme, fait de grands progrès chez certaines nations, je crois qu’on ne sauroit... alléguer de preuve plus décisive que le règne de Frédéric II, roi de Prusse, pour constater que le gouvernement monarchique peut être juste, bon et même préférable à la République. »
M. de Hertzberg terminait par un vœu, qui semblait plutôt un avertissement : « Que cette assemblée, que toute la nation prussienne reconnoisse enfin combien il lui importe de se rappeler souvent le tableau d’un bon gouvernement monarchique ! »
Fonctionnaire prussien, Wolf répondait à Böttiger le [7] mai 1795 : « Encore un mot sérieux. Bien que je ne désire aucunement des comptes-rendus de mon livre, pourtant votre proposition d’une sorte de résumé dans le Merkur me fait grand plaisir. Seulement la chose sera difficile : il m’arrive de faire signe plutôt que de parler ; en de pareils endroits, un peu plus d’éloquence serait tantôt bonne, tantôt mauvaise ; du moins, j’aime assez que le lecteur soit obligé à des arrière-pensées de toutes sortes et qu’il arrive à se dire au bout que l’idée est de lui. Il faudrait, je crois, faire porter l’examen sur trois points : a, Écriture ; b, Rhapsodes et rhapsodies ; c, Homère à l’origine était-il un ensemble prémédité ? On pourrait en outre, mais seulement en passant, nur beiläufig, soulever la question d’authenticité pour tels passages ou tels chants entiers que, depuis Hérodote, on met si hardiment sur le dos d’Homère. Mais, cher ami, ne vous risquez pas à donner votre nom. La chose est dangereuse !... Décidez Wieland à la présenter en un Commentaire perpétuel, de sorte que, vous et moi, nous arrivions au public, à cette brute de public, sans les cris des gamins. »
Wolf se laissait guider d’abord par la prudence ; mais il estimait aussi qu’en ses Prolégomènes, il était arrivé sur un point à une démonstration mathématique : c’était sur le fait de l’écriture aux temps d’Homère, an der Schreibkunst, die, denk’ich, mathematisch-streng erwiesen ist, écrivait-il à Böttiger dans la même lettre. En vérité, cet argument de l’écriture était, comme le disait plus haut Fr. Blass, la pierre angulaire du système wolfien.
Les raisons littéraires de composition, d’ordonnance, de « fabrique », qu’avait si longuement traitées d’Aubignac, Wolf les laissait « aux Klopstock, aux Wieland, aux Voss, aux juges qui savent d’expérience comment se fait un grand poème. » Les raisons philologiques, grammaticales, — dont il avait, paraît-il, une simple provision : nehmen Sie dazu, écrivait-il à Böttiger le 15 mai 1795, dass ein grosser Theil jener innern Gründe im Homer sogar grammatische sein werden[144], — il les gardait pour l’exposé de haute critique qui devait occuper quelque jour le second volume de ses Prolégomènes. Dans ce premier volume, il ne voulait appliquer à la question homérique que les préceptes du célèbre J.-J. Griesbach.
Dans sa dissertation de 1768 « sur la Confiance que l’historien doit donner aux textes d’après la nature même des choses rapportées », J.-J. Griesbach avait posé deux criteria, l’un historique, l’autre philosophique, de la vérité en histoire. Criterium historique : est-il humainement possible que l’événement se soit produit tel qu’on nous le rapporte et de la façon qu’on nous dit ?... Criterium philosophique : le fait rapporté est-il probable et vraisemblable, ou non ?... Wolf pensait que l’histoire des poèmes homériques était éclairée d’un jour tout nouveau par le criterium historique de J.-J. Griesbach : est-il possible que les choses se soient passées, que les poèmes aient été produits de la façon que les anciens et la majorité des modernes nous disent ? C’est à cette question, à celle-là seulement, que le premier volume des Prolégomènes répondait résolument : non. Puisqu’Homère n’avait pas pu écrire ses poèmes, puisque les rhapsodes avaient dû les conserver de mémoire, plusieurs siècles durant, faute de pouvoir les écrire, il n’était pas possible que, primitivement, ce que nous attribuons à Homère fût un ensemble prémédité.
Aussi Wolf, à la page 113 des Prolégoménes, ne poussait le cri de triomphe ou de soulagement alea jacta est ! qu’après la phrase décisive : « Il faut dire et redire ce mot de possibilité : tiré de la nature même de l’homme (ex ipsa humana natura, dit Wolf ; de fide historica ex ipsa rerum natura judicanda, avait dit Griesbach), cet argument a tant de force ! c’est un tel appui de notre thèse ! tant qu’on ne l’aura pas écarté, à quoi bon se tourmenter, se préoccuper même des autres difficultés qu’on peut trouver en notre opinion ? Identidem repetendum est illud posse... » Donnez à Homère dix langues, une voix de fer, des côtes d’airain ! non ! il n’aurait pas encore pu faire l’Iliade et l’Odyssée que nous avons, id Homerus non potuisset decem linguis, ferrea voce et aeneis lateribus efficere. Pourquoi ? parce qu’il n’est pas humainement possible qu’un homme, fût-il doué d’un céleste génie, ait jamais composé, ni seulement conçu des poèmes de douze mille et de quinze mille vers sans tablette et sans écritoire. Or Homère n’avait ni tablette ni écritoire, puisqu’il ignorait l’écriture.
Mais l’eût-il connue lui-même, qu’une seconde impossibilité se dresserait encore : on n’écrit que pour des lecteurs ; or les contemporains d’Homère étaient des illettrés ; car si l’écriture existait déjà, chose des plus invraisemblables, elle n’était encore le lot que d’une élite et peut-être d’une caste, le secret de quelques initiés ; est-il possible que l’on ait construit au temps des premières marines, au cœur des continents, un vaisseau de ligne si l’on n’avait ni machines ni rouleaux pour le mettre à flot, ni flots même pour en faire les essais ?
Homère ne pouvait pas avoir de tablette et d’écritoire ; Homère ne pouvait pas avoir de lecteurs : ces deux impossibilités, pensait Wolf, dominent tout le débat. Il en est une troisième qu’il indiquait à la note 91, en s’excusant « d’une audace nouvelle qu’il faudrait bien des pages pour légitimer » : c’est qu’à l’âge d’Homère, et longtemps après, les Grecs étaient incapables de construire un ensemble poétique ; en passant en revue toutes les opinions des critiques grecs, on arriverait, disait Wolf, à la démonstration de cette vérité, quam sero Graeci in poesi didicerint totum ponere. Wolf n’avait pas le temps en 1795 de nous offrir cette revue de toute la critique grecque ; c’est donc aux deux impossibilités tirées de l’écriture qu’il se bornait, et c’est pour les établir « mathématiquement » qu’il consacrait un quart de son premier volume à l’histoire de l’écriture chez les Grecs.
Aujourd’hui, après cent vingt ans de découvertes archéologiques et épigraphiques dans le monde grec, anatoliote, syrien, chaldéen et égyptien, il serait miraculeux qu’il restât beaucoup de cette démonstration mathématique de 1795 : en fait, les gens du métier, comme dit Fr. Blass, ont jeté bas cette pierre angulaire du système wolfien. Wolf croyait ce qu’il était alors rationnel de croire en l’état des connaissances sur l’antiquité ; il ne pouvait pas savoir qu’en ces matières aussi, l’intervention des Français allait bouleverser toutes les croyances et, par l’expédition de Bonaparte en Égypte, ouvrir à l’érudition une carrière que les plus enthousiastes rêveurs n’eussent jamais osé lui promettre. Aujourd’hui qu’après cent vingt ans, cette conquête française a porté tous ses fruits, nous voyons qu’Homère a pu connaître l’écriture et plusieurs sortes d’écritures, que ses poèmes ont pu avoir des lecteurs, et par milliers : de Thèbes l’Égyptienne à Troie et de Babylone à Cnossos, nous voyons tout le Levant écrire et lire plusieurs dizaines de siècles avant l’âge homérique et, si, par écriture, on ne veut encore entendre que l’alphabet, il semble que, le ixe ou le xe siècle avant Jésus-Christ ayant vu naître les poèmes homériques, c’est au xie, peut-être au xiie siècle, que remonte l’alphabet, successeur en Grèce des écritures minoennes[145].
Mais si Wolf ne pouvait pas prévoir en 1795 ces effets de notre République une et indivisible, encore est-on en droit de signaler la naïveté un peu excessive de ses deux arguments, en particulier du second, car à cette comparaison du « vaisseau de ligne », il était facile de répondre, dès 1795, par l’exemple d’une « possibilité » contemporaine.
Au temps de Wolf, plus encore qu’au nôtre, l’écriture musicale était le lot de quelques gens de métier, et la lecture d’une partition était, plus encore qu’aujourd’hui, le secret de quelques initiés. Nous voyons pourtant les auditeurs affluer en nos Concerts pour entendre une musique que la majorité d’entre eux ne sauraient pas lire, et nous voyons des compositeurs, consacrant leur vie à d’énormes « vaisseaux de ligne », travailler pour un public dont les yeux ne liront jamais peut-être une de leurs notes. Puisque l’Allemagne de Wolf pouvait avoir ses Beethoven, pourquoi la Grèce primitive n’aurait-elle pas pu avoir ses Homère, qui ne comptaient, pour être compris et admirés, que sur les oreilles de leurs contemporains, sur l’audition de leurs ouvrages ? Du jour où Wolf soutenait avec raison que les poèmes homériques avaient été faits pour être récités, donc entendus, il avait tort d’invoquer la nécessité d’un public lisant et d’un âge lettré.
Et les possibilités contemporaines lui auraient fourni une objection presque aussi forte contre son premier argument. Car il avait sous les yeux l’exemple d’acteurs dont le métier était d’apprendre et de savoir par milliers les vers des tragiques et des comiques, et il avait dans les auteurs antiques l’exemple de ces jeunes Athéniens qui savaient par cœur et l’Iliade et l’Odyssée : quelle impossibilité irréductible pouvait-il découvrir à l’existence, d’un compositeur qui eût produit de mémoire ce que des acteurs ou des élèves étaient capables de reproduire de mémoire ?
Production et reproduction ont des lois différentes. Surtout, production par le seul moyen de la mémoire et production avec l’aide de l’écriture donnent des œuvres toutes différentes. Admettons, bien que nombre de faits puissent établir la possibilité du contraire, admettons avec Wolf que la seule mémoire ne puisse pas suffire à la production d’un poème continu de seize mille vers. Mais Wolf pensait que, des deux poèmes homériques, celui dont l’unité est encore la plus certaine, l’Odyssée, n’était en vérité que la juxtaposition de quatre ou cinq pièces, Voyage de Télémaque, Départ d’Ulysse, Récit chez Alkinoos, etc. : chacune de ces quatre ou cinq pièces n’aurait donc eu que de deux à trois mille vers, c’est-à-dire la longueur d’une ou deux tragédies ; pour reprendre alors le mot de d’Aubignac, quelle impossibilité verrait-on à ce que le Poète, composant de mémoire chacune de ces « vieilles tragédies », les eût livrées successivement à la mémoire de ses contemporains, quitte à les réunir ensuite en un arrangement suivi ou simplement juxtaposé ? nous avons des tapisseries du grand siècle qui, tissées séparément et à plusieurs années de date, n’en forment pas moins une composition unique, une suite.
Ce n’est là qu’une hypothèse, et toute gratuite peut-être. Mais puisque, « dans le silence ou le sommeil de l’histoire », Wolf ne voyait, pour résoudre cette question homérique, que « ces conjectures trop souvent taxées d’hypothèses », puisqu’il discutait, non de certitudes, mais de possibilités, pourquoi omettre ou écarter celle-là ? Avec une langue seulement, sans même une voix de fer ni des côtes d’airain, Homère aurait eu besoin, non plus de tablette et d’écritoire, mais seulement d’une mémoire prompte et fidèle..., et Wolf n’aurait eu plus besoin de consacrer le quart de ses Prolégomènes à l’histoire de l’écriture dans l’antiquité.
Oui... Mais que lui serait-il resté « pour faire sienne l’hérésie de d’Aubignac » ?
Les arguments littéraires de « fabrique » ?... C’était chausser les souliers de l’abbé, et de façon d’autant plus visible que, nombreux et faciles à donner pour l’Iliade, comme l’abbé l’avait fait, ces arguments étaient loin d’être aussi probants pour l’Odyssée.
Wolf faisait allusion à des arguments philosophiques touchant cet esprit des Grecs si lents à concevoir et à dresser un ensemble poétique. Mais il confessait qu’il eût fallu d’abord les chercher, ces arguments, — quitte à ne pas les trouver peut-être, — à travers tous les anciens interprètes ou connaisseurs d’Homère, les rhéteurs, les scholiastes, les grammairiens, etc. : ce travail eût été des plus utiles à coup sûr ; mais Wolf préférait le laisser à d’autres, à ceux qui voudraient juger sévèrement, mais équitablement de son audace, haec omnia illi conferant necesse est antequam aliquid gravius in meam audaciam statuant ; quand ils auraient péniblement réuni, eux, cette collection de textes, il se chargerait, lui, de les mettre en œuvre au profit de son opinion.
Restaient les arguments philologiques, grammaticaux, dont Wolf avait une ample provision, paraît-il. Mais peut-être ne les avait-il pas en un tel ordre ni en un tel état, — si même il les avait réellement, — qu’il pût s’en servir au cours de cette dissertation galopante où sa plume avait tout juste le temps de noter les idées que son cerveau avait tout juste le temps de formuler en latin : songez que l’Iliade était composée déjà, que l’éditeur était très pressé, que la foire allait s’ouvrir... Et ces arguments philologiques seraient-ils vraiment à leur place en une introduction « historique » ? pouvait-on, ailleurs qu’en des notes ou dans un commentaire, en regard ou en suite du texte, discuter utilement la valeur des mots, leur homéricité ou leur date plus récente ? aussitôt achevés ses deux volumes de Prolégomènes, aussitôt publiés ses quatre volumes de texte, deux pour l’Iliade et deux pour l’Odyssée, Wolf n’avait-il pas l’intention de donner au public, tout de suite, en plusieurs volumes séparés, les notes des grammairiens, les variantes et ses propres observations, si bien que les acheteurs, qui le voudraient, auraient le texte dans une main et ce commentaire dans l’autre ? quae semel perfecero (promettait la Préface de 1795 ; mais cette promesse ne devait jamais être tenue), statim notationes grammaticorum et variantes lectiones cum observationibus meis digeram in singularia, aliquot volumina, ejusdem moduli, sed quae disjuncta a descriptione textus emptores sibi seorsum quaerant[146]...
Pour l’histoire de l’écriture, la tâche était bien plus aisée : un Anglais, R. Wood, servait de guide ; un Français, Merian, pouvait prendre ici la place de d’Aubignac et, sans ralentir un instant son galop, Wolf n’avait qu’à se pencher vers la bibliotheca graeca ; Harles-Fabricius lui tendait tous les textes et toute la bibliographie du sujet, au xxiiie chapitre de son premier livre (p. 198-204), puis discutait au chapitre ii de son livre second (p. 352 et suiv.) la question de savoir si Homère avait laissé des poèmes écrits de sa main.
« La question si importante des premiers débuts de l’écriture en Grèce, dit Wolf à la page 40 des Prolégomènes, a été posée ou plutôt renouvelée récemment par l’ingénieuse audace de R. Wood. » Dans son texte, Wolf cite le nom de cet Anglais plusieurs fois encore, une fois (p. 44) pour dire que les arguments de Wood présentent bien des faiblesses et bien des partis pris, une autre (p. 57) pour dire qu’une des opinions de Wood ne peut se défendre ; la note 8 de la page 40 est plus explicite ; pour notre étude, elle est de même importance que, tout à l’heure, dans l’affaire de d’Aubignac, la note 84. En voici la traduction aussi exacte que possible :
« Wood a traité la question de l’écriture dans son livre célèbre An Essay on the original Genius of Homer (seconde édition, 1775), au chapitre sur la Langue et les Connaissances d’Homère. En ce chapitre, comme dans le reste du livre, on trouve beaucoup d’observations justes et fines ; mais il y manque cette précision d’exactitude sans laquelle une discussion historique peut produire la persuasion, mais non pas la preuve. Aussi le résultat le plus récent et le plus net de ce livre a été la critique de plusieurs savants, qui en ont tiré avantage pour l’opinion commune, en particulier Wiedeburg dans le Magasin des Humanistes (t. I, p. 143) et Harles dans la Bibliotheca graeca de Fabricius (t. I, p. 353). A leur jugement, je me garde de préférer la légèreté de tels autres qui n’ont fait que répéter l’opinion ou, comme il dit lui-même, la conjecture de l’ingénieux Anglais, quand leurs propres études ne les y ont pas amenés ; tel l’auteur de ce petit livre Conjectural Observations on the Origin and the Progress of alphabetic writing (p. 90), qui dénie l’usage de l’écriture aux héros homériques, non pas à Homère lui-même ; Wood en datait la vulgarisation de l’année 544 av. J.-C. environ[147]. »
« Avec autant de savoir que d’élégance, — ajoutait Wolf en cette même note, — les arguments de Wood viennent d’être repris et soutenus plus vivement encore par un homme de lettres-philosophe, Merian, dans un Mémoire en français à l’Académie de Berlin, paru l’an dernier. Juste au moment où j’allais envoyer cette feuille à l’impression, cette dissertation m’est prêtée par un ami : une rapide lecture est venue juste à temps pour me décider à concentrer et à rassembler mon argumentation, à supprimer même plusieurs passages où je discutais dans le même sens ; j’écris pour les savants qui liront aussi Merian et près desquels on ne gagne rien en pareil sujet à développer chaque détail[148]. »
On peut voir aussitôt quelques ressemblances entre cette note 8, sur Wood et Merian, et la note 84 des mêmes Prolégomènes sur d’Aubignac et Bentley.
Ressemblance de structure d’abord. De part et d’autre, il se trouve que Wolf reproduit les opinions de deux devanciers, ici Wood et Merian, là d’Aubignac et Bentley. Ayant beaucoup pris à d’Aubignac, Wolf le rabaissait devant Bentley, dont les quatre ou cinq lignes, perdues dans un ouvrage de théologie, ne pouvaient en rien diminuer le mérite de Wolf aux yeux des hellénistes... Le long renvoi à Wood et la courte allusion à Merian seraient-ils de même politique ?...
Ressemblance de ton. La note 84 avait un indicatif d’élégance — « peu de temps après, je reçois, paullo post accipio » — qui risquait d’égarer le public et de lui faire croire que Wolf n’avait reçu et lu les Conjectures qu’au temps même où il écrivait ses Prolégomènes ; le contexte détrompait assurément tout lecteur attentif ; mais combien est-il de lecteurs attentifs, même parmi les philologues ? Dans la note 8, c’est la dissertation de Merian que Wolf reçoit d’un ami (suivant son habitude, il ne le nomme pas) : juste à l’heure où son feuillet va partir à l’impression, il n’a que le temps de la dévorer ; son éditeur est si pressé !... Cette « lecture hâtive » serait-elle de la même exactitude que la « réception peu de temps après » ?...
Mais la méfiance préliminaire, outre qu’elle est injuste, est toujours de mauvais conseil : commençons par croire Wolf et voyons ses auteurs.
Le livre de Robert Wood, Essay on the original Genius of Homer, a paru à Londres en 1769, puis en 1775. Il a été l’un des grands succès de librairie dans toute l’Europe du xviiie siècle finissant. Il a été traduit en nombre de langues, dit le traducteur français de 1777, dans lequel je prendrai mes citations pour plus de commodité.
R. Wood nous dit en sa Préface comment cet ouvrage avait été composé et ce que l’on y devait chercher : « Deux Anglois fort riches [MM. Dawkins et Bouverie], qui avoient vu plusieurs fois l’Italie, formèrent en 1750 le projet de visiter les autres contrées dont parlent les auteurs classiques, afin d’en comparer la situation présente avec l’état ancien. On me proposa de faire ce voyage et j’y consentis avec plaisir. Après avoir équipé un vaisseau à Londres, Naples fut choisi pour le point de départ : nous passâmes un hiver à relire les poètes et les historiens et à nous préparer à notre expédition ; nous embarquâmes la plupart des livres de l’antiquité, beaucoup de livres de voyage, des instrumens de mathématique et des présents pour les Turcs...
« Nous avons examiné les îles de l’Archipel, la Grèce, les côtes européennes et asiatiques de l’Hellespont, de la Propontide et du Bosphore jusqu’à la mer Noire, l’Asie Mineure, la Syrie, la Phénicie, la Palestine, l’Arabie, l’Égypte, etc.
« J’ai déjà publié quelques-unes de nos observations sous le titre de Ruines de Palmyre et de Baalbec... Comme nous avons lu l’Iliade et l’Odyssée sur la scène où combattit Achille et dans les pays où voyageoit Ulysse et chantoit Homère, j’imprime aujourd’hui nos remarques sur ce Poète grec... Parmi cette multitude de réflexions et d’observations que [ce voyage] a fait naître, je choisirai celles qui développent davantage le caractère et le génie d’Homère.... On ne [lui] rendra justice qu’en se transportant sur les lieux et au siècle où il a composé ses poèmes. Nous avons pour cela traversé les mers et essuyé toute sorte de fatigues ; sans avoir plus d’esprit que nos lecteurs, il nous est permis de leur apprendre ici quelque chose. »
Livre d’impressions, d’observations et de réflexions personnelles, comme dit l’auteur, plutôt que de science et de discussions érudites, cet Essay de Wood mériterait aujourd’hui encore d’être familier aux homérisants, pour d’autres raisons, mais pour d’aussi bonnes raisons que les Conjectures de d’Aubignac. Trois chapitres seront toujours de la plus profitable des lectures : chapitre iii, Voyages d’Homère et ce qu’il dit de la Navigation ; chapitre iv, Vents dont parle Homère ; chapitre v, Géographie d’Homère. Sur le thème que « des causes permanentes et invariables par leur nature ont toujours produit les mêmes effets », c’est comme trois méditations d’un navigateur sur les descriptions d’Homère vues à travers les phénomènes actuels.
Il est un quatrième chapitre plus instructif et plus original encore et dont nos spécialistes les plus récents auraient à tirer profit : c’est le chapitre vi, Description de Pharos et d’Alexandrie, où Wood explique, par son expérience personnelle, le voyage de Ménélas entre Pharos et l’Égyptos, c’est-à-dire entre l’îlot, qui porta dans la suite Alexandrie, et les fameux, les terribles bogaz du Nil. Ah ! quel interminable et terrible voyage ! s’écrie Ménélas, dont nombre de commentateurs ne comprennent pas l’épouvante, parce qu’ils traduisent « l’Égyptos au beau courant » par « l’Égypte bien irriguée » et pensent que, de l’îlot Pharos au rivage égyptien, il y avait quelques stades à peine. Wood, ayant mis plus de quatre semaines pour forcer l’entrée des bogaz et ayant vu périr sous ses yeux, dans les bogaz même, un bateau ragusais, a partagé l’effroi de Ménélas et nous l’explique. Il se flatte que « ces observations sur l’état actuel de la côte d’Égypte suffiront à l’apologie d’Homère ».
Mais c’est au xie chapitre de Wood, Langue et Connaissances d’Homère, que Wolf nous renvoie. De toutes les parties du livre, il n’en est pas où la méthode de l’auteur, son expérience et ses qualités lui soient moins utiles qu’ici : « Cet écrit, disait, Wood en sa Préface, est un abrégé de nos conversations durant le voyage... Si le lecteur trouve en moi quelque prévention pour les scènes romanesques des temps héroïques, il doit penser qu’avec deux de mes intimes amis, je n’ai pas pu faire sans enthousiasme le voyage de la Troade ni lire sans émotion l’Iliade sur les bords du Scamandre. Lorsque, tranquille et calme, je me rappelle les sensations que j’éprouvais, je m’échauffe en dépit de moi-même au souvenir des jours heureux que nous avons passés ensemble dans la Troade et à suivre, l’Odyssée en main, Ulysse, Ménélas et Télémaque dans les lieux qu’ils parcoururent en revenant de Troie. »
Les sensations, l’émotion et l’enthousiasme peuvent rendre vivant et fidèle le commentaire des navigations homériques : ils ne suffisent pas pour disserter congrûment de la langue et des connaissances d’Homère. Si, par langue, on entend le style seulement, ils fournissent du moins quelques éléments de critique neuve et vive. Wood et ses amis avaient lu les deux poèmes dans les meilleures conditions du monde, entre le ciel et l’eau, au long des détroits et des îles, quand « la tempête se précipite sur la mer Égée dont les vagues fumeuses changent la couleur naturelle », ou du haut de l’Ida quand, « au coucher du soleil, l’atmosphère est si claire et une lumière si brillante se répand sur les objets que l’on découvre distinctement la forme de l’Athos de l’autre côté de la mer, à l’heure où le soleil se repose derrière cette montagne. »
R. Wood fut le J.-J. Rousseau de la critique homérique ou son Bernardin de Saint-Pierre : le premier, il remit Homère en pleine nature. Il l’avait rencontré qui s’en allait « chanter ses poèmes de village en village », au long des côtes d’Ionie, « comme c’est l’usage aujourd’hui en Orient ». La « forme dramatique » de l’Iliade et de l’Odyssée l’avait confirmé en cette opinion, car il avait « souvent admiré l’action théâtrale des improvisateurs italiens et orientaux, quand ils déclament en plein air : ils se créent à l’instant une scène imaginaire et ils reproduisent sous les yeux tous les objets que décrit leur poésie ; mais ils s’emparent en même temps de ceux que peut découvrir l’auditoire ; ils les appliquent à leur sujet qu’ils réunissent, par là, au lieu où se trouve l’assemblée » (p. 10).
Cette poésie dramatique et de plein air, disait Wood, comporte un style, une langue, qui est proprement la langue d’Homère : « Comme il falloit saisir le sens d’une phrase à la seule prononciation et comme on n’avoit pas la ressource de l’écriture pour débrouiller les idées des autres, la simplicité et la clarté étoient plus nécessaires ; les périodes obscures et le style embarrassé ne commencèrent que lorsqu’on fit un art de l’écriture et que le travail tint la place du génie ;... Homère, quoique le premier, est connu pour le plus clair et le plus intelligible de tous les anciens écrivains. » Ambiguitas, nous disait Wolf tout à l’heure, culpa minime homerica.
Le caractère essentiel de la langue homérique est donc d’être dramatique, d’avoir servi, non à l’écriture, mais à la récitation, de s’adresser à l’oreille et non pas à l’œil. Est-ce à dire que l’écriture ait été inconnue d’Homère ? « Nous ne sommes pas éloignés du temps, dit Wood (p. 219), où les grands politiques et les hommes d’État ne connoissoient point l’alphabet, et le lecteur doit être moins étonné si on dit qu’Homère ne savoit ni lire ni écrire ; cette assertion ne paroîtra plus un paradoxe si on remarque que la composition est l’ouvrage du génie, et l’habitude de lire et d’écrire celui de l’art ;... Homère ne dit rien qui donne l’idée de l’alphabet ; il n’emploie aucun des termes qui appartiennent à l’art de lire ; il paroît qu’il adressait l’Iliade et l’Odyssée à un auditoire et il ne fait mention de l’art d’écrire dans l’un ni dans l’autre des poèmes ; il connoissoit sans doute l’écriture symbolique, hiéroglyfique ou quelque autre pareille, et la lettre que Bellérophon porta au roi de Lycie en est une preuve : les Mexicains, peuple civilisé, n’avoient point d’alphabet et ils mandèrent à Montézuma le débarquement des Espagnols à l’aide de quelques figures peintes...»
Homère ne composait donc pas des poèmes pour être lus ; il ignorait vraisemblablement l’écriture alphabétique ; il avait peut-être un système de notation qui aidait la mémoire, son principal instrument de travail ; mais « l’usage familier de l’alphabet dans la Grèce et l’écriture en prose », pensait Wood, ne sont guère antérieurs à 554 ans avant J.-C. « Il est difficile de concevoir comment Homère, sans le secours de l’alphabet, a pu apprendre, retenir et communiquer tout ce qu’il savoit. Mais cette difficulté n’est pas insurmontable dès qu’on approfondit le sujet, car la tradition orale étoit très fidèle et la mémoire d’autant plus forte qu’on la chargeoit de moins de connaissances. Les Mexicains n’avoient point d’alphabet, leur écriture figurée sur les feuilles des arbres ne suffisoit pas à l’histoire, et c’est des poètes et des orateurs, dépositaires des événements, que les Espagnols apprirent ceux qu’ils ont publiés. Les historiens d’Irlande ont aussi tiré leurs matériaux des chansons des Bardes et des Fileas qui racontoient les faits d’après la tradition... »
Que l’on juge comme on voudra cette théorie de Wood, il est certain qu’elle est tout juste l’opposé des « théories de Wolf » : car Wood croit à l’existence d’un poète et d’un seul poète, auteur de toute l’Iliade et de toute l’Odyssée ; s’il ne croit pas à l’existence d’un écrivain alphabétique, c’est que l’existence de l’alphabet et même de l’écriture ne lui semble pas nécessaire à la composition d’un poème de quinze mille vers ; la composition, dit-il, est un effet du génie ; l’écriture, un simple ouvrage de l’art.
Si donc Wolf n’eût pris que Robert Wood pour guide en ce chapitre de l’écriture, il se fût bien gardé de croire à sa démonstration mathématique des deux « impossibilités ». Car il n’est pas un mot de R. Wood qui n’implique la possibilité d’un poème de quinze mille vers composé et conservé par la mémoire, et d’un grand poète produisant de longs ouvrages pour un public et pour des générations d’illettrés. L’ « ingénieuse audace » de R. Wood ne conduisait donc, en fin de route, qu’aux conclusions les plus « religieuses »... Pourquoi Wolf affiche-t-il un tel respect de ce « dévot de l’antiquité » ?
Dans la longue bibliographie que lui fournissait Harles-Fabricius, Wolf n’eût pas été en peine de trouver des penseurs bien plus audacieux[149]. A ne prendre même que d’Aubignac, il pouvait lire déjà dans les Conjectures tout ce qu’il allait dire ou insinuer lui-même à l’encontre de Wood. Car nous avons déjà vu d’Aubignac (p. 99-101) alléguer le texte de Josèphe qui est le pivot de cette discussion : Josèphe soutenait expressément qu’Homère ne pouvait pas être l’auteur de l’Iliade et de l’Odyssée puisque, l’écriture n’existant pas, il n’avait pas pu les écrire.
« Joseph, — disait d’Aubignac, — célèbre par sa doctrine et par son mérite, veut montrer, en écrivant contre Appion, que les Hébreux ont des histoires bien plus anciennes que celles des Grecs. Les Grecs, dit-il, n’ont point d’écrits plus anciens que les poésies qui portent le nom d’Homère ; encore assure-t-on qu’il ne les a jamais laissées par écrit et qu’elles n’ont passé de main en main que par l’entremise de ceux qui les chantoient jusqu’à ce qu’elles aient été recueillies et jointes ensemble ; d’où vient qu’il s’y trouve beauconp de choses qui conviennent mal les unes avec les autres.
« Joseph pouvait-il mieux nous faire entendre la vérité de ce que j’ai dit ; car puisque cet Homère n’a point laissé par écrit les ouvrages qui portent son nom, il faut conclure qu’il ne les a jamais faits... Car comment est-il possible qu’il ait fait ces poésies et qu’il ne les ait jamais écrites ? comment peut-on les avoir [s]ues[150], surtout contenant p[rè]s de trente mil vers ? il faudrait qu’il les eût répétées toute sa vie et que des gens n’eussent point fait autre chose que l’écouter pour les apprendre. »
Ici encore, d’Aubignac est le prédécesseur de Wolf ; Wolf pourtant ne veut connaître que R. Wood : pourquoi ? pour les mêmes raisons, sans doute, que, plus haut, il voulait ne se réclamer que de Bentley. Raisons de prudence : cet « athée » de d’Aubignac concluait brutalement, effrontément, dangereusement, de la non-existence de l’écriture à la non-existence d’Homère ; Wolf avait l’audace plus ingénieuse. Il ne voulait aller ou semblait ne vouloir aller qu’à mi-chemin entre R. Wood et d’Aubignac : niant l’écriture, il pouvait nier la préméditation et l’existence de longs poèmes, mais garder sa foi en un poète, qui pouvait avoir composé, de mémoire, des ouvrages plus courts... Raisons de vanité : le renvoi à R. Wood ne diminuait en rien les droits que Wolf s’arrogeait sur l’ensemble de cette théorie ; ceux-là même qui s’étaient faits en Allemagne les propagateurs de l’Essay, n’en avaient conservé que plus vives leurs conceptions et leurs convictions unitaires ; dès 1770, dans un opuscule académique paru à Erlangen, Praecognita quaedam de Interpretatione Homeri, G.-C. Harles avait vanté les services rendus par Wood aux études homériques, « en obligeant le lecteur d’aujourd’hui à sortir de son pays et de son temps pour vivre aux champs troyens, dans les îles ou sur les côtes d’Anatolie, la vie privée et publique, naviguante et guerrière des héros d’autrefois » ; Harles rappelait dans la Bibliotheca graeca (p. 348) cette œuvre de jeunesse ; en défendait-il moins vivement l’unité et indivisibilité de l’Iliade et de l’Odyssée ?... Raisons de nécessité enfin : Wolf, pour contredire R. Wood, avait le droit et le devoir de se donner du champ sur cette question de l’écriture et d’en emplir au galop des pages et des pages ; peut-être, s’il eût donné sa vraie source, — qui était Merian, — aurait-il eu le devoir d’être bien plus concis ; le simple renvoi à Merian, en effet, l’eût dispensé de tout ce chapitre... Mais d’autres raisons encore intervinrent.
Robert Wood était l’un de ces auteurs anglais que la querelle ossianique avaient mis à la mode sur le Continent. Depuis la première publication de Macpherson (1762), mais depuis 1770 surtout, l’ossianomanie sévissait dans l’érudition et la littérature de toute l’Europe. Les philosophes français s’étaient faits les apôtres de cette « poésie de nature » qui, ne devant rien à la civilisation ni aux règles traditionnelles, jaillissait du Nord comme une source où le vieux monde devait boire la force et la jeunesse. De son voyage en France (1769), Herder avait rapporté en Allemagne les idées de Diderot et de Rousseau qu’il s’était annexées, comme Wolf s’annexait les idées de d’Aubignac ; car ces « théories de Herder », dont tout le xixe siècle s’est enivré, n’étaient ni plus allemandes ni plus herderiennes que n’étaient germaniques et wolfiennes les « théories de Wolf » ; mais depuis 1770, Herder et les gens de Weimar avaient mené si grand bruit autour d’elles que toute l’Allemagne en avait retenti[151].
Or, à la fin de 1794 ou au début de 1795, pendant que Wolf rédigeait ses Prolégomènes, Herder se proposait de développer, au sujet d’Ossian et de Macpherson, les mêmes idées que Wolf au sujet d’Homère et de Pisistrate. Wolf était un peu inquiet de cet « emprunt », d’autant que Böttiger lui « empruntait » aussi une autre de « ses » idées, pour en tirer une dissertation sur le papyrus, qui devait paraître dans le Merkur de 1796. Wolf commençait à se croire victime de ces attentions trop flatteuses. Il écrivait à Böttiger le 15 mai 1795 : « A Weimar, on me prendra tout décidément, si vous, Goethe et Herder continuez ainsi. Je vois par votre dernière lettre qu’Herder a sur Ossian mes idées ou du moins qu’il voit dans Ossian un diaskeuaste. Comme je voulais dans mon grand ouvrage faire un chapitre sur l’ensemble des Carmina celtica, je me suis abstenu pour le moment de toute comparaison avec eux, d’autant plus qu’il aurait fallu d’abord renverser les doutes stupides des Anglais ; et ce n’est pas commode. Nous avons ici pour 80 ou 100 thalers de livres anglais sur Ossian et sur les autres Bardes ou Rhapsodes calédoniens ; mais l’on sort plus dérouté de chacun de ces in-quartos[152]. »
Réservant pour son grand ouvrage, qui ne devait jamais paraître, cette comparaison entre Ossian et Homère, Wolf avait tenu à montrer dans le premier volume de ses Prolégomènes (p. 102 et note 74) que les Bardes, Scaldes, Druides et autres « poètes de nature », de même que les Prophètes hébreux, ne lui étaient pas inconnus, et si Wood invoquait les Mexicains, Wolf renvoyait aux Transactions of the American philosophical Society at Philadelphia : « Dans le troisième volume, G. Thornton y parlait de vieillards de sa nation qui avaient en mémoire une telle quantité de vieilles ballades qu’ils pouvaient fatiguer le scribe le plus rapide en les lui dictant durant plusieurs mois ».
Car Wolf se piquait de connaître et de suivre la mode littéraire, bien qu’il prêchât à ses étudiants le culte de la seule érudition et la méfiance de la littérature : « La république des lettres, leur disait-il en mars 1788, semble régie maintenant par les mêmes lois que les corporations d’artisans ; quittant l’apprentissage, il suffit d’être reçu ; peu importe que l’on travaille le plus mal du monde ; on a les mêmes droits que les meilleurs ouvriers. Le nom et les insignes d’homme de lettres se vendent à si vil prix et s’acquièrent si facilement qu’il ne faut pas s’étonner si tel les revendique qui n’a avec les lettres que les rapports de l’esclave lettré de Plaute. C’est pourquoi, mes très chers citoyens, il faut au début de ce semestre que vous formiez le projet de devenir, non des litterati (en note : « hommes de lettres »), mais des savants et des érudits[153]. »
Tout en désirant que les gens de lettres de Weimar ne sonnassent pas en son honneur le tocsin du Merkur, Wolf tenait à leur approbation et à leurs articles, autant et plus peut-être qu’à l’estime et aux critiques des gens de Göttingue ou de Leyde ; c’était pour ces gens de lettres, Goethe, Wieland, Herder, etc., qu’il écrivait autant que pour les gens de science, Heyne, Ruhnken et Villoison. Mais les gens de science, eux aussi, l’avaient conduit à l’Essay de Wood : le texte des Prolégomènes vient d’un « littérateur » ; mais les notes accusent des ressemblances qui ne sauraient être fortuites avec la Bibliotheca graeca d’Harles-Fabricius :
| Wolf. | Harles-Fabricius. | |
| Page 40, note 8 : Woodii ingeniosa audacia... in celebratissimo libro : An Essay on the original Genius of Homer., sec. edit. 1775, capite eo quod est de Oratione et Doctrina Poetae. Ibi, ut in toto libro, plura sunt scite et egregie animadversa, nisi quod subtilitas fere deest sine qua historica disputatio persuadet, non fidem facit. | Page 313, note a : In primis est ad carmina Homeri rite intelligenda eorumque vim atque pulcritudinem omnino sentiendam lectio libri praeclari : Robert Wood, Essay on the original Genius of Homer, Londini 1770. Illius libri pauca exempla typographicis formulis fuerunt descripta. Opera tamen Cl. Michaelis, in praesenti Medici atque Professoris Marburgensis, in linguam teutonicam is conversus est : Robert Woods Versuch über das Original |
| genie des Homers, aus dem Englischen, Francof. ad Moenum, 1773, 8, quam versionem, ubi opus erit, citabo (confer censuram in Bibliotheca Philol. Gottingensi, vol. II). Postea Woodiani libelli editio altera auctior et splendida prodiit Londini 1775. Quae Wood in altera hac editione mutaverat, deleverat addideratque, ea interpres germanus collegit et separatim publicavit in : Zusätze und Veranderungen wodurch sich die neue Ausgabe von Robert Woods Versuch über das Originalgenie der Homers von der alten auszeichnet, nebst der Vergleichung der alten und gegenwärtigen Zuslands der Landschaft von Troia, aus dem Englischen, Francof. ad Moenum, 1778, 8. | ||
| Igitur illud caput potissimum nuper a pluribus viris doctis reprehendi et vulgarem opinionem adjuvari vidimus, singulari studio a Wiedeburgio Humanist. Magaz. T. I., p. 143 seq. q., et Harlesio Bibl. Gr. Fabric. T. 1, p. 353. Quorum judicio non praetulerim eorum levitatem qui ingeniosi Angli sententiam seu, ut ipso dicit, conjecturam simpliciter repe- | Page 353 : Neque ego potui unquam adduci ut crederem ab Homero ipso non exarata manuque ipsius non scripta fuisse carmina. Wood tamen, p. 271 sq. q. et in Supplementis, p. 57 seq. q. 70, omnem dat operam ut demonstret neque Homerum calluisse litteras atque adeo scribere non potuisse carmina, neque artem scribendi illius tempore, saltem in |
| rierunt, vel in eam ablati sunt propriis erroribus, tanquam auctor libelli : Conjectural Observations on the Origin and Progress of alphabetical writing, p. 99. Quanquam hic artem scribendi tantum heroum Homericorum saeculo, non Homero ereptum ibat : ille eam tandem circ. 554 a Chr. vulgatiorem esse factam putabat.
Page 115, note 84 : ...Quid Bentleium conjiciam de antiquitate scripturae Graecorum sensisse et quibus causis, si Homerum scripsisse putarit, hanc Carminum ejus epicam formam tanto posteriorem ponere potuerit. Velim de his certiores nos faciant ii qui aditum habent ad ejus adversaria et notas Homericas, quae in manus Cumberlandii venisse dicuntur in Biographia Britann. edit. sec. Vol. II, p. 244. |
Asia minore, fuisse cognitam. Cujus argumenta quum jam cl. Fridericus August. Wideburg., Prof. Helmstadiensis, in singulari programmate : An Homerus litteras noverit iisque carmina sua consignaverit ? Helmstadii 1785, et uberius in : Humanistisch. Magazin 1787, p. 143 seq. q. sub examen vocasset acuteque refutasset, singula ut repetam atque excutiam non necesse est et ego paucis me expediam.
Vide autem auctorem libri de cultu generis humani (Versuch einer Geschichte der Cultur des menschlichen Geschlechts, Lipsiae 1782, sect. III, par. 19, p. 141). Loeppen, p. 36, seq. q., Bentleium (v. Biblioth. angloise, tom. i, p. 414 sq.), aliosque in eadem versari haeresi. |
|
| Page 204, note g. Novissimum mihi notum est Origin and Progress of Writing, as well as hieroglyphical as elementary, illustrated by engravings taken from marbles, manuscripts and charters ancient and modern ; also some account of the orig. and progress of printing. By Th. Astle, Esq. F. R. S. F. S. A. |
| and Keeper of the Records in the Tower of London, Londini, 1784, m. 4. cum 3r tabulis aeri incisis... Cont. nov. Lipsienses Ephem. Alter. 1785, plag. 17, pag. 257, seq. q. |
Tout l’appareil scientifique de Wolf, toute cette érudition qui émerveillait plus haut Villoison et Cesarotti, est empruntée à la même source, et par le même procédé de citations ou de résumés plus ou moins exacts :
| Wolf. | Harles-Fabricius. | |
| Page 56 et note 18 : Magis autem Herodotum miror in eo, quod tria illa epigrammata, quae ex anathematis Ismenii Apollinis apud Thebana transcripsit, proxime ad Cadmi aetatem retrudit... Subjiciam ea ut, quid velim, ex hac pagina appareat
Ἀμφιτρύων μ’ανέθηκεν, ἰὼν ἀπὸ Τηλεϐοάων... In [hoc] versu pro vulg. ἐὼν reposuit cum nonnullis ἰὼν, i. e. ἀνιών. Ceteris conjecturis vix locus est : minime ei quam post Bentleium nuper plures fecerunt ἀνέθηκε νέων. [Sur son exemplaire des Prolégomènes, E. Bekker avait ajouté en marge : ut don Mariano Valguarena ante Bergl. et Wess. dell’ |
Page 199, note d : Herodotus ait se ipsum vidisse apud Thebas Boeotias in Ismenii Apollinis templo litteras Cadmeas in tripodibus quibusdam incisas... Illarum primum epigramma hujus est sententiae
Ἀμφιτρύων μ’ανέθηκεν, ἐὼν ἀπὸ Τηλεϐοάων... Obtulit Amphitryon me gentis Teleboarum. Quod autem Amphitryon fuerit Thebanus, non gentis Teleboarum, isque parta de Telebois victoria, Thebas redux, ibi tripodem consecravit, Valckenaer, Wesselingius, aliique varie emendarunt : ἰὼν ante Berglerum et Wesselingium jam emendaverat Ma- |
| origine ed antichità di Palermo, et Thomas Perellius ap. Villoison, Aneed. Gr. 2 p. 129.] | rianus Valguarnera in Discorso dell’ origine ed antichità di Palermo e de’ primi abitatori della Sicilia e dell’ Italia Palerm. 1614. in 4. p. 152. Mihi vero placet correctio Thomae Perellii in Nuovi Miscellanei Lucchesi, Lucca 1775, tom. I, p. 52 :
μ’ἀνέθηκε νέων (redux). Hujus vero emendationis notitiam debeo cel. Villoison, in Anecdot. graec. tom. II, p. 129, not. |
Nous retrouvons ici les façons ordinaires de Wolf : la correction ἀνέθηκε νέων, dont il ne veut à aucun prix, mais que « récemment plusieurs ont adoptée, après Bentley, quam post Bentleium nuper plures fecerunt », lui vient à n’en pas douter d’Harles-Fabricius ; E. Bekker l’avait bien vu... Alors pourquoi nous renvoyer à Bentley, et non pas à la page 200 de la Bibliotheca graeca ? Donnée expressément, honnêtement, une fois pour toutes, cette indication eût dispensé Wolf de ces notes bibliographiques où il accumule les noms propres qui pouvaient faire l’émerveillement des « gens de lettres », mais dont les lecteurs d’Harles-Fabricius ne sauraient être dupes...
Quelle bibliographie ! est-il assez au courant, ce Wolf ! il a tout lu ! Boherius, Monsfalconius, Wesselingius, Swintonus, Jacksonus, Bianconus, Monbodus, Astleus, Larcherus, Corsinius, et combien d’autres ! Comment ne pas reculer d’admiration devant telles de ses notes chargées jusqu’à la gueule de munitions mystérieuses U. P. Num. ?
Note 11. — Boherio in Dissert. subjuncta Montefalconii Palaeographiae Gr., Wessselingio ad Diod-Sic., t. I, p. 236, Swintono, Jacksono, Biancono, Monboddo, Astleo, Larchero, aliis...
Note 27. — Vide Hygini Fab. 277. Plin. VII, 56. Tzetz, Chil. XII, 398. Schol. in Villois. Anecd. Gr., T. II, p. 787. Conf. Spanhem. de U. et P. Num. Diss. II, p. 85. Goensii de Simonide IV, i. Mongitoris Biblioth. Sic. T. I, p. 181.
Note 29. — Nominatim Ephoro, Theopompo, Androne Ephesio, fortasse aliis pluribus. Pro his adeundi sunt nobis turbidi rivuli, Euseb. Chron, ad Ol. XCIIII, 4, Cedren. et Pasch. Chron. ad XCVI, 4. cum Schol. ad Eurip. Phoen. 688, ubi vetus varietas notatur ex pristino more scribendi σῷ νιν ἐκγόνῳ et σοί νιν ἔκγονοι. Ibi v. Valcken, p. 260 et 688. l. G. Voss. de Arte Gramm. I, 30, p. 113. Salmas. Add. ad Inscript. Herodis Att. p. 232. Boherii Das. 66. Wessel. ad Petiti LL. AA. p. 194. Corsini Fast. Att. t. III, p. 276.
Et Wolf nous prévient encore qu’il ne rentrait pas dans son plan de citer tous les auteurs et toutes les traditions, de singulis auctoribus et fabulis exponere non est instituti mei !... Il suffit d’ouvrir Harles-Fabricius (pages 199-206 et 353-357 du premier volume) pour constater qu’il rentrait dans les habitudes de Wolf de copier ce recueil bibliographique, en brouillant seulement l’ordre de son modèle, et de le copier au galop, en écourtant au maximum noms et titres ou en les traduisant de façon un peu différente. Nous retrouvons ainsi :
Pages 199, 201 : Monboddo, von dem Ursprung und Fortgang der Sprache, secundum versionem E. A. Schmid, part. I., cap. 12 ;
Bouhier in diss. de priscis Graecorum et Lat. Litteris ad calcem Paleogra. Montfaucon. ;
Reinoldii Historia gr. et latin. litter., Etonae 1752, 4 ;
Renaldotius in Comment. Acad. Paris, t. II, p. 246 seq. ;
Io Tzetzes Chiliad. Histor. V, vers. 804-828, Chil. X, v. 441-474, et Chil. XII, v. 38-126 ;
Diodor Sic., III, 66 ibique Wesseling, tome I, p. 236, 237 ;
Spanhem. de Pr. V. Numism. vol. I, p. 83 sq.;
Plin. II. N. VII, 56 ;
Hygin. fab. 247 et fab. 277.
Villoison, Anecd. Gr. II, p. 187, p. 121-122..
Cl. Salmas. ad consecrat. templi in agro Herodis.
Rykl. Mich. von Goens, de Simonide Ceo, poeta et philosopho ;
Etc., etc., etc.
Outre les auteurs antiques, dont quinze ans de professorat lui avaient donné la familiarité, Wolf avait sans doute quelque connaissance de tous les modernes qu’il cite. Pour Wood, nous avons dans son texte quelques preuves qu’il l’a soigneusement dépouillé, au sens propre du terme. Pourtant ces preuves n’abondent pas. Alors qu’il est aisé de retrouver dans les Prolégomènes des pages de tant d’autres, il semblerait que Wolf n’avait pas l’Essay de Wood sur la table ; c’est un résumé plutôt sommaire et peu exact qui lui a fourni, semble-t-il, tels ou tels passages, à moins qu’il n’ait usé de cette traduction de Cl. Michaelis, que lui recommandait la Bibliotheca graeca :
| Wolf. | Wood. | |
| Page 44-45 : Etenim ut serio rem aggrediar, in Woodii argumentis multa sunt infirma, multa cupide quaesita.
Philosophorum etiam ad Socratem usque apud veteres pauca scripta constitisse ait ; in ipso Homero memoriam |
Page 229 : Les sept sages n’ont pas transmis à la postérité beaucoup de cette sagesse qui les a rendus célèbres... Thalès et Pythagore, dont les écoles peuplèrent la Grèce de philosophes, n’ont point laissé d’écrits et on en petit dire autant de |
| ferri unicam custodem rerum ; eandem Musarum matrem ; ipsas Musas cantrices ; quasi vero vati licuisset fabulas refigere semel receptas firmatasque aut postea quisquam eorum, qui papyro et calamo usi sunt, pro Mnemosyne novam papyriferam deam in Carmen induxisset. Manent talia, etsi res et mores mutantur : quemadmodum in linguis verba manent, significationes flectuntur ad temporum et rerum vicissitudines. Verbo πεμπάζειν quum utitur Apollonius Rhodius (II, 975), hanc nemo sane credat quinque digitis numerasse, ne Homerum quidem, qui id vocabulum prior adhibuit. Nam τῇ κατὰ δεκάδα ἀριθμήσει usus usque ad 10000 numerat et exercitum Graecum ferme 100000 hominum recenset. | Socrate qui vint encore après eux.
Page 231 : Quand tous les efforts du jugement et de l’imagination dépendent à ce point de la mémoire, on suppose avec bien de la raison que les Muses sont filles de Mnémosyne... Lorsque Protée fait le dénombrement de ses veaux marins, il emploie pour cette opération de calcul un verbe πεμπάσσεται, qui n’a point d’équivalent dans notre langue. Ce mot grec, qui n’a été employé par aucun écrivain que je connaisse après Homère, paroît indiquer la première méthode de compter, quand l’opération étoit bornée aux cinq doigts d’une main et avant qu’on pratiquât le calcul des décimales ou l’arithmétique des deux mains... Le Poète se sert déjà de la progression décimale. |
Nous avons déjà vu les libertés que prenait Wolf avec le texte de ses devanciers quand il s’agissait de les critiquer ou de les déconsidérer. Ici, ce sont certains arguments de Wood, dont il entendait montrer la faiblesse ou le parti pris, multa infirma, multa cupide quaesita. Wood disait ne pas connaître d’auteur qui eût employé le verbe πεμπάζειν après Homère : Wolf aussitôt insinue que, pourtant, ce verbe se rencontre dans Apollonios de Rhodes ; mais il n’ajoute pas que cet Alexandrin, affectant le parler homérique, écrivait moins après Homère que d’après Homère. Dans l’ensemble, je doute qu’avec la meilleure volonté du monde, on pût reconstituer les opinions de Wood avec le seul exposé que Wolf nous en a fait : pour écrire son chapitre de l’écriture, je doute que Wolf ait eu réellement besoin de cet Essay dont il fait si grand cas ! il lui aurait suffi, avec Harles-Fabricius, de ce Mémoire en français à l’Académie de Berlin, dont il dit pourtant n’avoir fait la connaissance presque fortuite et une « lecture précipitée » qu’après la rédaction de son propre chapitre.
Examen de la Question si Homère a écrit ses Poèmes : tel est le titre de deux lectures faites par J.-B. Merian[154] devant l’Académie de Berlin, le 19 février et le 19 mars 1789, mais publiées en 1793 seulement, dans le volume des Mémoires de l’Académie Royale pour 1788 et 1789, p. 513-554. En ce même volume de 1793, p. 481-512, paraissaient trois lectures de l’abbé Denina sur la Poésie épique ; un avertissement prévenait le public que ces trois « pièces avaient été lues en différents temps entre 1783 et 1790 » ; dix ans s’étaient donc écoulés entre la première lecture et la publication !
Pour le bon renom de Merian, il est heureux que l’Académie ou les circonstances ne lui aient pas imposé, à lui aussi, un pareil retard : imaginez que, lu en 1789, son Examen n’ait paru qu’en 1799, quatre ans après les Prolégomènes ; il serait impossible aujourd’hui de laver cet homme de lettres-philosophe, — litterator philosophus, comme dit Wolf, — du reproche d’avoir copié la thèse ou simplement traduit le latin de l’illustre professeur de Halle ; Merian et son français passeraient dans l’histoire pour les plagiaires de Wolf ; car, fond et forme, il serait facile de prouver que, dans l’Examen de Merian, tout ou presque tout est de Wolf ou, du moins, que des chapitres entiers des Prolégomènes sont dans cet Examen.
Merian aurait beau alléguer les dates de ses deux lectures : 19 février et 19 mars 1789, six ans avant la publication des Prolégomènes. Il aurait beau dire « que, seules, les notes marquées N. B. ont été ajoutées depuis ce temps » et que toutes ces notes réunies (pages 532, 539 et 544) font tout juste sept lignes. Il aurait beau, dès les premières lignes, renvoyer au Recueil de l’Académie, année 1774, p. 485, note 4, pour établir qu’à cette date, vingt et un ans avant les Prolégomènes, alors que Fr.-Aug. Wolf, âgé de quinze ans, n’était pas encore immatriculé à l’université de Goettingue, lui, Merian, adhérait publiquement aux idées de R. Wood et que, depuis 1774, « à mesure qu’il lisoit ou se proposoit à lui-même les objections qui sont ici discutées », il avait « successivement et pour sa propre instruction jeté sur le papier ce court Examen, auquel d’ailleurs, il n’attachoit aucune importance »...
Pour l’honneur de Merian, il est vraiment heureux que l’Examen ait paru en 1793, deux ans avant la publication des Prolégomènes, une grande année avant leur rédaction : praeterito anno, nous dit Wolf lui-même. Au cours de sa rédaction galopante, Wolf dit n’avoir pas eu l’Examen sous les yeux et ne l’avoir lu qu’après coup, à la hâte, juste à temps pour constater qu’entre ses idées et celles de Merian, entre son texte même (car son texte même était déjà établi et allait partir à l’impression ; il en était justement à cette feuille, mihi hanc plagulam ad typographum missuro) et le texte de Merian, une telle ressemblance qu’il avait dû tailler dans le vif : pourquoi répéter aux érudits, lecteurs de Merian, les faits et arguments qu’ils connaissaient déjà par lui ? Donc, Wolf avait concentré toute cette partie des Prolégomènes ; il en avait supprimé plusieurs développements, ea raptim lecta, peropportune me impulit ut rationes meas magis adstringerem et in breve cogerem pluraque penitus delerem quae in eandem sententiam disputaveram.
Bien des détails peuvent paraître surprenants en ce récit : d’abord, la rencontre sur le même sujet et les mêmes idées, du philosophe avec l’hellénisant, de l’homme de lettres à la française avec l’érudit à l’allemande ; puis, l’ignorance où Wolf, fonctionnaire prussien, fut, durant quatre ou cinq ans (1789-1794), des débats et lectures à l’Académie de Berlin ; puis, l’intervention de cet ami inconnu par qui Wolf reçut enfin un exemplaire de l’Examen ; puis, la coïncidence de cette première, de cette rapide lecture avec l’envoi à l’imprimerie de la feuille même où Wolf développait longuement la même théorie... Mais il est en cette histoire merveilleuse une circonstance plus merveilleuse encore : c’est qu’une fois exécutées par Wolf les suppressions et compressions de son texte primitif, il se trouve, je ne dirai pas que le texte actuel des Prolégomènes n’est que du Merian, mais que l’Examen ne semble être que la traduction en français des Prolégomènes.
Et voilà qui confond l’esprit : deux écrivains, aussi différents par l’âge, les occupations, les pensées habituelles et même la langue, sont amenés par des études toutes différentes à se rencontrer, non seulement sur le même problème et la même façon de le traiter et la même réponse à y donner, mais encore sur les mêmes mots et les mêmes ornements de style !... Est-il dans l’histoire littéraire beaucoup de similitudes aussi fortuites, tout en étant aussi complètes ?
Merian part de Wood, comme Wolf, et il fait, comme Wolf, l’éloge de cet Essai sur le Génie original d’Homère. Mais, à la différence de Wolf, Merian n’insinue pas et ne fait pas des signes : il parle, et son sentiment apparaît à première lecture et dès les premiers mots.
Homère a-t-il écrit ses poèmes ? « Il y a bien du temps, — répond Merian dès la première ligne, — que je me suis déclaré pour la négative (en note : voir le Recueil de l’Académie pour l’année 1774), convaincu par les preuves que M. Wood a données dans son Essai sur le Génie original d’Homère. »
Depuis 1774, on avait produit des objections contre Wood et des arguments en faveur de la thèse contraire : Merian les avait recueillis avec soin et « pesés à la balance des probabilités » ; mais ils ne l’avaient pas fait changer d’opinion. Il va donc essayer de démontrer que ni les temps héroïques ni Homère lui-même n’ont connu l’alphabet. « Car demander si Homère s’est servi de l’écriture alphabétique et demander si cette écriture fut déjà usitée dans les temps où il place l’action de ses poèmes, je sais bien que ce sont deux questions différentes et que l’on pourrait affirmer la première en niant la seconde ». Les raisonnements de Merian seront également dirigés contre l’une et contre l’autre de ces assertions.
On peut avoir lu et relu, texte et notes, les 68 pages (40-109) que Wolf consacre à l’histoire de l’écriture sans savoir, au bout, laquelle des deux assertions il accepte, laquelle il combat ou si, par hasard, il les repousse l’une et l’antre. Il semble pourtant refuser l’écriture aussi bien à Homère qu’à ses héros ; il semble même que Wolf fasse aux poèmes homériques un mérite de plus de n’avoir pas eu l’écriture pour cause de leur perfection : « N’admirons-nous pas davantage les vieux navigateurs d’avoir poussé leurs itinéraires sans compas ? nos soldats d’aujourd’hui comprennent-ils facilement qu’Alexandre et César aient accompli de si grands exploits, pris tant de forteresses sans la poudre à canon ? Alexandre et César avaient en eux de quoi remplacer la poudre avec avantage... Combien notre admiration sera plus grande de voir un poète ne pas songer à apprendre, ne pas même estimer nécessaire cet art de l’écriture, sans lequel, une fois connu, jamais poème de quelque longueur ne put être composé ! » (p. 44).
Invoquer à propos d’Homère le compas nautique et la poudre à canon, sine pyxide nautica, ante inventionem pulveris nitrati, est un spirituel anachronisme, qui, malgré tout, surprend un peu sous la plume de Wolf... Merian avait dit (p. 536) : « Avec tout l’avantage des annales et de monuments écrits que nous avons par-dessus les Grecs, ne sommes-nous pas dans le même cas par rapport à des découvertes très importantes, celles du compas, de la poudre à canon, de l’imprimerie et de mille autres dans les arts et les métiers ? » Wolf confesse qu’il avait la plus vive admiration pour l’esprit de Merian ; en sa note 49, il cite une spirituelle saillie de l’homme de lettres-philosophe : « Si c’étoit là véritablement une lettre écrite en caractères d’alphabet, il seroit extrêmement singulier qu’une invention si utile, et dès lors si connue, eût disparu deux générations après, dans des conjonctures où son usage devenoit d’une tout autre importance. N’étoit-elle donc bonne que pour des lettres de recommendation qui tendoient à faire dévorer les gens par la Chimère ? »... Pour goûter la plaisanterie de Merian, il faut savoir que « cette lettre écrite en caractères d’alphabet » serait le message remis à Bellérophon par le roi Prétos à l’adresse du roi de Lycie, pays de la Chimère...
Donc, Wolf semble admettre que les Grecs d’Homère et le poète n’ont pas eu plus de connaissance de l’écriture que du compas ou de la poudre à canon. Mais, à son ordinaire, il a semé la suite de restrictions, de réticences ou de semi-contradictions, derrière lesquelles il pourrait trouver un abri en cas de retraite ou de danger. A cette même page 44, il se garde, dit-il, de railler ceux qui lisent d’un pareil esprit Homère, Callimaque, Virgile, Nonnus et Milton : le soin de sa tâche actuelle et sa modestie bien connue l’empêchent de les détromper, car il est parmi eux des hellénisants et des latinisants des plus doctes, — nolo irridere eos quos dedocere hoc loco alienum est et parum modestum, nam sunt in iis graece latineque doctissimi (cela, je pense, doit être pour Ruhnken ou Heyne) ; — il espère qu’ils lui en voudront un peu moins de refuser à Homère non pas tant la connaissance que l’usage de l’écriture alphabétique, mihi, spero, minus succensebunt ab Homero non tam cognitionem litterarum quam usum et facultatem abjudicanti.
Il ajoute à la page 58 que, malgré les monuments allégués par les modernes ou cités par les anciens, il reste en sa conviction que rien ne prouve l’usage répandu de l’écriture aux temps anté-homériques, tamen inde nihil constare de vulgato usu artis putem. Et quand à la page 92, après cinquante pages de raisonnements, il est obligé de poser enfin la question aussi nettement que Merian le faisait dès le début, il se garde encore une échappatoire : « J’ai montré, diront quelques-uns, qu’aux temps de la guerre de Troie, l’écriture était ou des plus mal connues ou même entièrement inconnue, mais non pas que, deux siècles après, le poète lui-même était aussi un illettré... Pour épuiser ce fond de l’affaire, il faudrait une longue dissertation »..., et Wolf renvoie ses contradicteurs à l’école d’autres maîtres, en leur demandant seulement l’aveu qu’il en juge lui-même autrement, non par une témérité coupable, mais avec d’autres arguments.
Nous avons là une de ces phrases qui auraient pu coûter cher à la réputation de Merian, si l’Académie de Berlin avait retardé de quelques années encore la publication de son Mémoire. Car en présence du latin de Wolf, qui pourrait hésiter à voir, dans le français de Merian, une traduction ?
| Wolf. | Merian. | |
| At erunt, opinor, qui dicant effici quidem ex illis ut Iitterae vel obscurissimae vel prorsus ignoratae fuerint Trojanis temporibus, non item hoc ut vates duobus post saeculis ipse quoque illiteratus fuerit... | Demander si Homère s’est servi de l’écriture alphabétique et demander si cette écriture fut déjà usitée dans les temps où il place l’action de ses deux poèmes, je sais très bien que ce sont deux questions différentes et que l’on pourroit affirmer la première en niant la seconde... |
A la différence des Prolégomènes, l’Examen de Merian est une dissertation à la française, logiquement déduite, clairement explicite et divisée en dix chapitres dont chacun énonce ou démontre une proposition de l’auteur :
I. — « Je commence par les témoignages qui militent pour nous, soit cités, soit indiqués par M. Wood »....
II. — « Ce sentiment est le plus vraisemblable sous tous les aspects »...
III. — « Il n’est jamais question dans Homère de l’écriture alphabétique »....
IV. — Objection : « L’invention de l’écriture n’étoit plus nouvelle du temps d’Homère, mais on ne s’en servoit point encore dans les usages de la vie civile. »
V. — Objection : « N’est-il pas parlé dans Homère d’une lettre portée par Bellérophon au roi de Lycie ? »
VI. — De quelques fables des Grecs sur l’écriture.
VII. — L’écriture alphabétique n’est pas une invention grecque ; les Grecs eux-mêmes conviennent l’avoir reçue des Phéniciens.
VIII. — Objection : « Homère a eu des relations avec l’Égypte. »
IX. — La mémoire dans les poèmes d’Homère.
X. — De quelques monuments.
Ce tableau des arguments ne saurait donner une idée de l’ordre et de l’enchaînement qui règnent d’un bout à l’autre de l’Examen. Dans les Prolégomènes, au contraire, règne un de ces beaux désordres, qui est peut-être un effet de l’art, mais que l’on pourrait taxer d’artifice, si jamais on arrivait à la conviction que, reproduisant la thèse et les arguments de l’Examen, Wolf les a seulement dérangés et brouillés pour ne pas laisser aux érudits, lecteurs de Merian, l’impression qu’il le copiait. Dans l’ensemble, néanmoins, cette partie des Prolégomènes se présente comme un diptyque : d’une part (chap. xiii-xvii), sont réunies un peu pêle-mêle et discutées toutes les traditions de l’antiquité sur l’origine et les progrès de l’écriture alphabétique ; d’autre part (chap. xviii-xxvi), sont énumérés tous les textes homériques ou rhapsodiques sur l’usage d’une écriture quelle qu’elle fût.
On ne saurait s’étonner que, de Merian à Wolf, le fond de l’argumentation soit le même : il est difficile d’inventer en histoire ; il y faut avant tout réunir et classer des textes ou des faits. « Comme il ne s’agit ici, dit Merian, que d’appliquer les lois d’une saine critique, je pourrai heureusement me passer d’un grand étalage d’érudition et dire simplement et brièvement ce qui me paroîtra le plus essentiel. » C’est par là seulement que l’Examen peut, au premier abord, sembler différent des Prolégomènes : Merian a autant de savoir que d’élégance, dit Wolf lui-même, docte et eleganter ; mais ne « faisant pas grand étalage d’érudition », il ne donne que les citations indispensables et ne renvoie qu’aux auteurs dont il s’est servi. Il est d’ailleurs au courant de ce qu’ont dit ses devanciers ; mais il sait que tout a été réuni soit dans les commentaires de Clarke ad Iliadem, II, 43, soit dans la dissertation de J. Rudolphus Wetstenius, De Fato Scriptorum Homeri (1686), et il se borne à y renvoyer le lecteur.
Merian écrivait (1789) avant que la quatrième édition de la Bibliotheca graeca eût paru (1790) : écrivant après la publication d’Harles-Fabricius, Wolf a pu, dans ses notes, faire ce grand étalage d’érudition dont nous savons la source. Mais ces notes ajoutent-elles le moindre poids aux arguments du texte et ne vaut-il pas mieux présenter dans leur vrai jour des raisons que des autorités ? C’est ce que Merian a fait docte et eleganter : si l’on veut juger de sa méthode, il suffit de lire son premier chapitre « sur les témoignages qui militent pour nous ».
Cités déjà ou indiqués par Wood, ces témoignages sont énumérés, traduits et développés par Merian de façon qui dispensait vraiment Wolf d’y revenir, bien qu’il y soit revenu. Ils sont d’ailleurs peu nombreux : un texte de Josèphe (celui que d’Aubignac et ses prédécesseurs alléguaient déjà et qui est le texte principal), une ligne du « petit » scholiaste, un passage d’Eustathe, — enfin et surtout, ce qui était depuis huit ans la grande nouveauté, — un endroit des scholies découvertes à Venise et « rapportées dans les Anecdotes. grecques de M. de Villoison ». Car Merian est, comme Wolf, au fait des dernières découvertes et il cite ce passage des scholies vénitiennes relatif à « Denys de Thrace, disciple d’Aristarque ».
Wolf ne pouvait donc que redire ce que Merian avait si bien dit : il a voulu du moins faire œuvre originale dans la forme.
Puisque Merian avait donné dans son texte la traduction de ces divers témoignages, Wolf en a donné tout le texte dans ses notes (notes 38, 39, 46), en affectant un peu de dédain pour « ce certain scholiaste récemment découvert (il ne dit pas que c’est par Villoison) et, dont le secours ne mériterait pas une mention s’il n’avait pas copié dans les critiques alexandrins cette assertion viciée, d’ailleurs, par les fables de grammairiens plus récents »...
Puisque Merian, d’autre part, avait groupé en faisceau tous ces témoignages, Wolf les a dispersés (pages 77-78 d’un côté, et 83-85 de l’autre). Et puisque Merian légitimait en note sa traduction, fort juste, du mot φασίν, « ce qui ne peut signifier ici que de leur aveu ou du moins une opinion fort accréditée », Wolf a éprouvé le besoin de « noter avec Merian », cum Meriano notandum est (note 38), que « ce φασίν est employé pour les choses les plus certaines et non pour une obscure tradition, ce qui pourtant n’est pas d’une grande preuve : combien de choses la renommée répand, dont la raison et trois témoins démontreraient la fausseté ! »
En considérant ce premier chapitre de Merian, on arrive à la conclusion, je crois, que, pour avoir été rapide, précipitée, raptim lecta, la lecture de l’Examen n’en a pas moins été profitable à Wolf : elle lui a suggéré autre chose que des suppressions ou des compressions. En poursuivant la comparaison, on arrive bientôt à s’apercevoir que le texte de Wolf, ce texte établi d’avance, fut influencé par une lecture beaucoup moins rapide de l’Examen : la « poudre à canon » et le « compas » ne sont ni des rencontres de hasard, ni des exemples isolés.
« Si l’écriture, dit Merian en son chapitre iv, étoit assez connue des Grecs et depuis assez longtemps,... il en devoit rester au siècle d’Homère des traces dans la langue. » Or ni Homère ni Hésiode n’ont d’expressions relatives à cet art : « Le peu de mots que l’on a dans la suite transférés à cet art, ont dans ces deux poètes un sens tout à fait différent. Celui à qui l’on a fait signifier écrire (en note : γράφειν) n’est point dans Hésiode et ne signifie dans Homère que graver, entailler, faire des incisions, sans aucun rapport à des caractères alphabétiques... ; ce que je dis de ce verbe est également vrai de ses dérivés et de ses composés (en note : ἐπιγράφω, ἐπιγράβδην, γραπτὺς), qui dans les mêmes poètes ne se réfèrent jamais à l’écriture,... et il est remarquable que tous ceux que les âges suivants ont particulièrement consacrés à la peinture et à l’écriture sont de ce nombre (en note : γράμμα, γραφή, γραπτός, avec leurs composés γραμματικός, γραμματεύς, etc.) ; si tout ce que le faux Hérodote raconte des maîtres d’école, qui enseignèrent les γράμματα du temps d’Homère, étoit vrai, si Homère eût vécu chez un homme de cette profession, s’il l’avoit exercée lui-même, tous ces termes lui devoient être bien familiers. »
Wolf a deux notes aussi (10 et 51) sur les termes grecs relatifs à cet art, mais à quarante pages d’intervalle. La première traite, comme la première de Merian, du seul verbe γράφειν, et Wolf ajoute, comme Merian, la « peinture » à l’ « écriture », neque illud graecum significationem pingendi habet apud Homerum. La seconde traite, comme la troisième de Merian, des mots γραφή et γράμμα. Cette note 51 de Wolf commence par les mots : « De verbo γράφειν, satis dictum est, il a été assez parlé du mot γράφειν ». A qui et à quoi pensait Wolf en écrivant ce début ? à lui-même et à sa première note 10 ? ou à Merian ? La première réponse est la seule qui paraisse naturelle quand on n’a lu que les Prolégomènes. Mais la seconde ne paraît pas improbable quand on lit aussi l’Examen, et la note 54 de Wolf, à la page suivante, confirme peut-être cette probabilité.
Wolf dans son texte vient de nommer un certain Roussavius. Il ajoute dans sa note : « L’opinion de cet homme très pénétrant est tout à fait digne qu’on la transcrive ici tout entière, dignissima est acutissimi viri sententia quae tota huc transcribatur. » Quel est ce Roussavius ? et que vient-il faire dans une dissertation d’helléniste ?
Merian dans son texte citait quelques lignes de J.-J. Rousseau : Homère et Jean-Jacques ne passaient pas, en ce temps déjà, pour de très intimes compagnons ; même il est telle « conjecture de Rousseau » (Roussavius, dit Wolf, conjiciebat) que Merian n’attribuait qu’à l’impuissance de lire Homère dans l’original grec. Merian admirait néanmoins, comme il était naturel à un homme de lettres-philosophe et à un Suisse, « la profondeur (acutissimi viri, dit Wolf) et l’éloquence ordinaires » de Jean-Jacques. Donc : « Écoutons là-dessus le célèbre J.-J. Rousseau : J’ose avancer, dit-il, que toute l’Odyssée n’est qu’un tissu de bêtises et d’inepties qu’une lettre ou deux eussent réduites en fumée, au lieu qu’on rend ce poème raisonnable et même assez bien conduit en supposant que ses héros aient ignoré l’écriture. » Par la suite, Merian renvoyait à l’ouvrage de Rousseau : Essai sur l’Origine des Langues, chapitre iv.
Le docte professeur Wolf n’avait aucune des raisons de Merian pour être indulgent aux ignares de grec. Or la citation écourtée de Rousseau que Merian a faite ne suffit pas à Wolf ; il lui faut citer ici tout le passage ; à quoi bon ?... et cet huc tota se comprend-il, si Wolf n’avait pas là, sous les yeux, Merian et sa citation écourtée de Rousseau ? Avec les quatre lignes citées par Merian, Wolf a copié les douze lignes de Rousseau qui les précédent et les douze qui les suivent « dans l’édition posthume de Genève de 1782, tome XVI, p. 240 » ; car il tient à faire montre de cette connaissance précise, « sans laquelle on obtient la persuasion, mais non la preuve, en histoire, subtilitas sine qua historica disputatio persuadet, non fidem facit ».
Au milieu de cette page de français, Wolf intercale une parenthèse de son latin. Rousseau disait que, dans le reste de l’Iliade, on ne voyait que peu de traces de l’écriture : « Peu de traces ! reprend Wolf ; c’est aucunes qu’il fallait dire, ne mireris quod pauca vestigia dicit esse, quae nulla sunt »... Merian avait dit à la page 519 : « Dans Homère, la pratique de l’écriture ne paraît pas, à la vérité, nouvelle, mais nulle. » ... Wolf ajoute en son latin, à l’adresse de Rousseau l’ignorant : « C’est ainsi que l’on parle, quand on n’est pas bien sûr de ce que l’on avance, ita loquuntur qui non certi sunt sententiae suae ». Mais pourquoi, dans une dissertation savante, alléguer des autorités aussi peu sûres ? et pourquoi en transcrire ici une page entière ? et pourquoi la faire précéder des superlatifs les plus élogieux, dignissima, acutissimi ?... Je ne puis croire que, sans Merian, Wolf eût commis de pareils manquements à la saine critique... Et voyez les « tablettes » de Bellérophon et leurs « signes » funestes, ou les « sorts » tirés du casque des guerriers : Wolf réunit en sa page 81-82 ce que Merian avait dissocié en ses pages 515 et 523.
Dans sa traduction très libre d’un passage d’Eustathe, Merian avait dit : « Ces sorts ne sont pas des lettres écrites, ce sont des figures ou simplement des traits gravés sur des marques, lesquelles consistaient dans de petits cailloux, de petits morceaux de bois ou dans quelque autre matière de peu de valeur » et Merian ajoutait : « Il est clair que les noms n’étaient pas inscrits sur ces marques, puisque le héraut porte de l’un à l’autre celle qui est sortie du casque afin de la faire reconnaître de celui à qui elle appartient ». Wolf met cette libre traduction et ce commentaire d’Eustathe en un latin si fidèle qu’il peut sembler l’original du français de Merian : Nam σήματα quibus utuntur heroes esse signa arbitraria, ligno vel alii inutili rei addita, manifestum ex eo quod sors, quae galea exiit, a circumeunte praecone unicuique agnoscenda demonstratur..
Ailleurs, en son chapitre xiii, Wolf disserte assez longuement sur les débuts et les premiers progrès de l’écriture, initia et incrementa, sur les changements et les degrés, qui, de ces débuts fort humbles et maladroits, amenèrent l’alphabet à devenir un instrument de composition et de rédaction littéraires, de mutationibus et gradibus per quos tale inventum ab initiis suis deducendum fuit. Merian, en invoquant l’exemple de « tous les peuples de la terre » et « la marche habituelle de l’esprit humain », avait dit (pages 521 et 522) : « Assurément avant qu’on réussise à coucher par écrit une Iliade ou une Odyssée, il faut avoir fait bien des essais de l’écriture qui ne peut acquérir cette perfection que par degrés et à force de travail, ou je ne connais rien à la marche de l’esprit humain. Quant à la figure des lettres et à leur combinaison, quant à la forme et à la direction de l’écriture en général, cette marche se découvre chez les Grecs, et leurs progrès y sont assez marqués quoiqu’on ne puisse assigner les époques précises de leur succession ». Or Wolf, en ce même chapitre xiii, se félicite de voir les historiens user enfin de cette habile philosophie inconnue des anciens, mais qui nous permet désormais d’embrasser le globe terrestre pour enquêter des progrès et mesures de l’esprit humain et comparer les usages et habitudes des peuples, haec solertia philosophandi quo nos ingenii humani in rebus inveniendis progressus et mensuram indagavimus postquam orbem terrae latius circumspicere atque plurium populorum, simili vitae cultu utentium, habitus et consuetudines comparare didicimus. » Cette habile philosophie, cette nouvelle lumière de notre temps, est-il excessif d’affirmer que Wolf en avait emprunté quelques rayons au philosophe Merian ?
Wolf termine son chapitre par la critique de la crédulité et de la fourberie grecques et par la fameuse citation de Pline : Mirum est, inquit Plinius, quo procedat Graeca credulitas ; nullum tam impudens mendacium est quod teste careat. Merian, à la page 529, avait critiqué pareillement « cet appétit des Grecs pour les choses fabuleuses ». Il ajoutait : « On ne croiroit jamais, dit Pline, jusqu’où va la crédulité des Grecs ; il n’est point de mensonge si impudent qui ne soit appuyé chez eux par des témoignages solennels » et Merian ajoutait en note : Mirum est quo procedat Graeca credulitas ; nullum tam impudens mendacium est quod teste careat. Pour mettre ici la subtilitas de son côté, Merian indiquait exactement, — ce que Wolf néglige de faire, — l’endroit de son auteur, Hist. Nat., Lib. VIII, cap. 22.
C’est à propos de la Vie d’Homère faussement attribuée à Hérodote que Merian parlait ainsi. Avant la citation de Pline, il disait : « Je renvoie sans plus de cérémonie ces Vies anonymes d’Homère farcies de fables ridicules et de contes à dormir debout. Quand une de ces biographies remonterait à l’âge d’Hérodote, ce qui est faux..., quand cet écrivain seroit Hérodote lui-même, ce qui est démonstrativement faux, cela me donneroit de lui un préjugé guères plus favorable... ; quoique j’aime et j’admire cet historien, je ne saurois pourtant méconnaître en lui un certain appétit pour les choses fabuleuses... » Après la citation de Pline, Merian ajoutait : « Les Grecs y voyaient encore moins clair que nous parce que la raison, la bonne philosophie et la critique cultivées et le flambeau de la littérature orientale nous fournissent des lumières dont ils étaient dépourvus. »
Nous retrouvons dans Wolf les mêmes choses et les mêmes mots, mais dans un ordre inverse. C’est avant la citation de Pline que Wolf nous parle de cette philosophandi solertia (= la bonne philosophie), de cette nova lux (= flambeau, lumière), qui, refusée aux Grecs ou mal « cultivée » par eux, nous permet, à nous, de retrouver les progrès de l’esprit humain. C’est après la citation de Pline que Wolf condamne ces contes à dormir debout : Non placet historia tali modo ementita ; igitur mittamus (= je renvoie sans cérémonie) falsi Herodoti Phemium... etc. Cet Hérodote, ajoute Wolf ailleurs (p. 57), est un grand amateur de vérité, hic veri amantissimus, mais il a aussi un grand appétit de choses fabuleuses, pariter fabularum cupidus narrator.
Si l’Examen était postérieur aux Prolégomènes, la cause ne serait-elle pas entendue ? ou si les Prolégomènes n’étaient pas de Fr.-Aug. Wolf, serait-il utile d’insister ? Je crois que ni la poudre à canon, ni le compas, ni la citation de Rousseau, ni celle de Pline, ni « le flambeau » de la « philosophie nouvelle » n’étaient des instruments de preuve indispensables à l’histoire de l’écriture chez les Grecs. Mais quand il s’agit de Wolf, on ne saurait chercher trop d’indices : laissons maintenant le fond du débat ; ne nous attachons qu’à la superficie du style même et, avec toutes les réserves que j’indiquais plus haut au sujet de d’Aubignac, examinons de plus près encore ce latin et ce français ; si l’un est tout juste l’équivalent de l’autre, il nous suffira de les mettre en regard, sans avoir à traduire le texte de Wolf :
| Merian. | Wolf. | |
| Page 544 : Il resteroit peut-être à résoudre quelques difficultés moins directes que l’on voudroit tirer d’anciennes inscriptions, rapportées par des historiens grecs ou découvertes sur des monumens et que l’on prétend remonter au-dessus de l’âge d’Homère, dans la période mythique ou plus haut... Je me contenterai d’indiquer ici brièvement mes sources de solution :
1. Quand je reconnoîtrois toutes ces inscriptions pour authentiques, elles ne prouveroient point encore que l’art d’écrire fût pratiqué par Homère, encore moins par ses héros, ni même qu’il fût connu d’eux. 2. Quelques noms ou quelques caractères inscrits sur des monuments ne supposent pas cet art parvenu au point d’exécuter de grands et de longs ouvrages. 3. Quelques-uns de ces monumens ont été déclarés faux et postiches. 4. La date de l’érection de la plupart n’est rien moins qu’assurée et constatée. 5. Là où elle sembleroit l’être davantage, la date de |
Page 58. — Sollicitabant me praeter alias causas quaedam litterarum monumenta, quae antiquiora Homero vel olim constitisse dicuntur vel hodie ab eruditis cupide perhibentur. Verum ab ea via plane me averterunt plura vestigia historica earumque rerum, quibus istius aetatis cultus continebatur, et ipsorum illorum monumentorum curiosa et subtilis existimatio. Itaque maneo in ea sententia ut, etiamsi ista omnia tempore praecedant Homerum (malo enim illud nunc in medio relinquere quam deflectere de cursu meo), tamen inde nihil constare de vulgato usu artis putem. Nam superato operoso labore, ut peregrinae notae patriis sonis aptarentur novaeque subderentur vocalibus et iis litteris, quibus Phoenicum scriptura caruisset ; quo negotio perfecto domum res ad inscriptiones lapidum similisve materiae traduci potuit ; verumtamen ut illa meditamenta jam Iliacis temporibus satis perfecta fuerint, longum hinc et multis modis impeditum iter restabat, donec artem habilibus instrumentis aptam cultior doctrinis po- |
| l’inscription ne l’est point.
6. Il y en a même où ces inscriptions sont manifestement postérieures. |
pulus ad brevium paginarum, tum ad justam librorum scriptionem adhiberet. |
Dans le latin de Wolf, on trouve certains mots qui ne sont pas dans le français de Merian en cet endroit ; c’est que Merian les avait employés ailleurs. « Ce grand travail de l’adaptation d’une notation étrangère aux sons de la langue maternelle, operoso labore ut peregrinae notae patriis sonis aptarentur », c’est à la page 522 que Merian en parlait : « Est-il croyable que les Grecs se donnassent la peine d’adapter l’écriture des Phéniciens à leur langue, ce qui n’étoit pas une petite affaire, sans but, sans intention ?... pouvoient-ils l’adopter à leur langue sans en faire un usage immédiat ? » Et Merian ajoutait à la page 534 : « Les Phéniciens ont-ils appris aux Grecs à lire et à écrire en langue phénicienne ou en langue grecque ? Leurs caractères étaient appropriés à la première ; il fallait donc un homme parfaitement versé dans les deux langues... pour transférer les signes alphabétiques de l’une dans l’autre et pour les y heureusement appliquer... Les voyelles et les diphthongues devoient causer ici de grands obstacles ; on sait combien elles sont clairsemées dans les langues de l’Orient où il ne paroît pas même que des signes écrits leur fussent attachées... » C’est le latin de Wolf, ut novae notae subderentur vocalibus et eis litteris quibus Phoenicum scriptura caruisset... Et il est une épithète de Wolf, brevium paginarum, courtes pages, dont on ne comprend bien le sens qu’en relisant les pages 542 et 543 où Merian parlait des matériaux de l’écriture : « Ceux qui font d’Homère un poète scribe devraient nous dire avec quoi, sur quoi et comment il écrivoit... [Étoit-ce] sur la pierre, le métal ou le bois ? figurez-vous ces poèmes taillés en ces matières en grandes lettres phéniciennes : ne demandoient-ils pas un magasin pour les conserver ? »
Wolf a repris à son compte et cet argument, et la forme même que Merian lui avait donnée :
| Merian. | Wolf. | |
| Page 542-543. — Quant aux premiers rhapsodes et à Homère lui-même, je comprends au contraire que cela leur devoit être bien plus aisé [de garder ces chants en mémoire] que de les écrire.
En admettant que, du temps d’Homère, on ait eu quelque faible notion de l’écriture, cet art ne pouvoit être au moins que dans son enfance et d’une pratique fort pénible. Ceux qui font d’Homère un poète scribe devroient nous dire avec quoi, sur quoi et comment il écrivoit, ou du moins proposer là-dessus des vues plausibles. Il n’écrivoit certainement pas sur du parchemin ou sur des diphtères, peaux de chèvres ou de brebis, ni sur du papyrus, ni avec de l’encre... Le voilà donc réduit à tailler, à graver ou à sculpter ses poèmes dans la pierre, dans le métal ou dans le bois, avec un instrument tranchant, comme |
Pages 59-62. — Qua de re infra dicam quam de munere rhapsodorum explicabo. Nunc ad impedimenta praevertimur quae aetas ad opificia minus sagax non potuit non objicere ne cito talis res, tam per se parum apta sensibus, ab obscuritate rudimentorum ad promptam facilitatem perduceretur. Etenim quantum et quam diu in hoc genere laboratum sit olim instrumentorum penuria, singulatim persequi ipsum labor est. Eum tamen laborem non omnino defugiam eorum gratia, qui nimis assueti pennarum suarum chartarumque levitati difficultates hujusmodi a me praeter modum augeri putent.
Percurrant ergo mecum ea in quibus graphium Graecorum ab antiquis scriptoribus traditur miserrime haesisse ad saeculum fere VI ante Chr., quo primum biblus seu papyrus majorem commoditatem attulit... In lapidibus, in lignis et laminis metallorum |
| cela se faisoit anciennement chez toutes les nations (en note : Solon gravoit encore ses lois sur des tables de bois, ἄξονες καὶ κύρϐεις). Car le jonc taillé pour écrire est très postérieur, et le premier qui fasse mention des plumes à écrire, c’est Isidore, mort au septième siècle. On ne saurait même supposer qu’Homère sût tracer des caractères dans la cire avec un style, de quoi les premiers vestiges tombent encore très loin de lui. Or, figurez-vous cette opération laborieuse exercée sur l’Iliade et l’Odyssée, et cela par le poète lui-même à mesure qu’il composoit, et dans la chaleur de la composition. Figurez-vous ces poèmes taillés dans ces matières en grandes lettres phéniciennes : ne demandoient-ils pas un magasin pour les conserver ? ne formoient-ils pas des charges de charrettes ou de barques pour les voiturer soit par terre soit par mer ? | prima tentamina facta esse minime dubium est ; certe optimis auctoribus accredimus leges liqneis tabulis et axibus a Solone aliisque incisas... Itaque admodum inconditam artem mansisse apparet et rarissimum usum ejus, antequam eam in ovillis vel caprinis pellibus procedere animadversum erat... Nam quod [Herodotus] mentionem facit ceratarum tabularum, ex his certe volumina et libri confici nullo pacto potuerunt.
[Si le texte de Wolf ne contient rien de pareil à ces dernières phrases, on y lit cependant un mot qui les suppose : Wolf nous parlait plus haut de la légèreté des plumes et papiers d’aujourd’hui, pennarum chartarumque levitati ; je crois mieux comprendre ces mots après avoir lu le voiturage de ces charrettes et de ces barques lourdement chargées... ]. |
Autre exemple : Merian, en son troisième chapitre, alléguait le silence d’Homère et des poèmes homériques touchant l’écriture (p. 517-518) ; Wolf à la page 78 reprend le même argument. Tous deux discutent de la valeur qu’en bonne logique on peut accorder à cette preuve négative du silence :
| Merian. | Wolf. | |
| Pages 417-418. — Il n’est jamais question dans Homère d’écriture alphabétique. C’est ici un de ces cas où les arguments négatifs ont beaucoup de force : la probabilité penche nécessairement de leur côté lorsqu’il n’y a point de contrepoids dans l’autre plateau de la balance. Pour savoir si les héros d’Homère et lui-même connoissoient et employoient l’écriture, vous ne pouvez consulter que ce même Homère. Son silence sur ce point est donc très significatif.
Comment se persuader que ce poète, à qui l’on voit étaler partout ses connoissances, celles de son temps et celles des temps héroïques, qui fait si souvent mention, description même des arts mécaniques grossièrement pratiqués alors, des arts du fileur, du tisserand, du forgeron, du charron, du charpentier, etc., puisse demeurer muet sur l’art le plus merveilleux, le plus ingénieux, le plus utile de tous, qui a le plus contribué au perfectionnement des autres et à chasser la barbarie et à |
Pages 78-79. — Quoniam enim ipsos versus habemus in quibus vates de scriptoria arte aut silere aut testari putatur, utrum verum sit ex certis interpretandi legibus dejudicare nostrum est. At occurrunt nobis nonnulli, opposita ancipiti vi silentii in hoc historico genere. In quo isti sane dicunt aliquid, sed non tantum quantum sibi videntur dicere. Est haud dubie silentium quoddam nullius momenti et in neutram partem trahendum ; contra aliud est argutum et, ut ita dicam, vocale, quod se non expugnatur diversum testantium auctoritate vel ea, quae omnes omnium auctorites frangit, ratione, apud prudentissimum quemque semper plurimum valuit.
Nam quum in tanta longitudine illorum [carminum] tot consuetudinum et celebrium artium picturae intextae sint, in primis earum, quae illo tempore aliquam admirabilitatem ex novitate haberent, in Hesiodeis autem magna pars domesticae disciplinae tradatur, jure meritoque mirere si neuter utilissimae rei meminerit. Neque vero satis |
| civiliser les peuples, qui fait la gloire de l’esprit humain, qui est devenu la source et l’instrument de ses plus illustres progrès, sur un art enfin dont il se seroit servi lui-même pour composer ses poèmes, les répandre et les transmettre à la postérité ? Est-il concevable... que, dans ses deux longs poèmes, il ne se trouvât pas la moindre allusion, etc., etc. | firmum per se esset hoc argumentum aut dignum in quo tantopere se jactarent viri docti. Quod enim ita se credere fatentur nullam artem Homero fuisse cognitam quae apud eum non inveniatur, retunditur haec ratio exemplis variarum artium quas nullo loco laudat, quarum tamen talis natura est ut aliae, quas saepe celebrat, sine illis excitere et cohaerere non potuissent. |
De l’une à l’autre de ces deux colonnes, ce n’est pas seulement une ressemblance continue dans les idées ; les mots se traduisent les uns les autres : dans ses deux longs poèmes = in tanta longitudine carminum ; le plus utile de tous = utilissimae rei ; la source et l’instrument de ses plus illustres progrès = sine illis existere et cohaerere non potuissent. Si Wolf parle de la peinture de ces arts illustres, celebrium artium picturae, Merian dira quelques lignes plus bas : « Une invention aussi rare, aussi précieuse, aussi susceptible de couleurs poétiques, ne lui auroit-elle pas paru digne d’un coup de pinceau ? » Si Wolf nous dit que, dans les poèmes d’Hésiode, une grande part de la discipline domestique nous est racontée, in Hesiodeis autem magna pars domesticae disciplinae tradatur, Merian dit ailleurs (p. 521) : « L’Odyssée, toute pleine de scènes de la vie civile et de la vie domestique, devient pour moi une véritable énigme si l’on pose en fait que l’écriture fût connue dans les temps qu’elle embrasse. »
Cette dernière phrase est l’une de celles que Wolf, en sa rapide lecture, a pu le moins négliger, puisque, dans le texte de Merian, elle vient après la citation de J.-J. Rousseau que Wolf s’est donné la peine de compléter pour la donner tout entière... Mais Wolf a changé un peu le texte ; il dit d’Hésiode ce que Merian disait de l’Odyssée... Ce n’est peut-être pas sans intention.
Wolf avait édité en 1783 la Théogonie d’Hésiode de la façon que l’on sait. En ce travail hâtif et précipité, urgendus ac praecipitandus labor, il avait ajouté, aux corrections de texte que Ruhnken et Heyne lui fournissaient, quelques Observations à la diable, tumultuaria opera, au milieu desquelles il avait dit, après tant d’autres, que les poèmes d’Hésiode, comme ceux d’Homère et des autres épiques de la Grèce primitive, avaient été longtemps « conservés par la seule mémoire, avant de trouver un gardien plus fidèle dans l’art de l’écriture développé et perfectionné ».
En 1795, Wolf tenait à rappeler que, dix ans auparavant, il avait eu cette opinion assurée, quod jam olim confidenter dixi (sans dire d’où il la tenait, car nous allons voir qu’il l’avait déjà empruntée) : si quelqu’un l’accusait de copier Wood et Merian, la réponse était prête. Cette Théogonie de Wolf était postérieure de treize ans, il est vrai, à l’Essay de Wood, mais antérieure de cinq ans aux premières lectures de Merian devant l’Académie de Berlin (février 1784-février 1789). Si donc Merian, après tant d’autres, s’avisait de réclamer son droit d’auteur sur cette question de l’écriture, Wolf aurait beau jeu de le renvoyer à ces Observationes in Theogoniam, dont en 1795 il recopiait toute une page, sans en rien dire... La précaution n’était pas inutile. Peut-être va-t-elle se retourner contre Wolf. Nous constatons, en effet, qu’en se copiant lui-même, l’auteur procédait de même façon qu’aux endroits où l’on pouvait l’accuser de copier Merian ; car c’était moins une copie qu’une rédaction nouvelle, charriant dans son cours oratoire les pensées et les mots de l’original :
| Observationes in Theogoniam (1783) | Prolegomena ad Homerum (1795) | |
| Page 165. — De hac scilicet ratione poematum prodendorum vehementer errores si ex nostris ingeniis nostrisque moribus existimare velles. Immo monitum dudum est ab aliis, quod in his semper animis nostris observari debet supra quam cuiquam nunc credibile est, memoriae fuisse vim et capacitatem illis saeculis ubi... nondum necesse haberent obruere memoriam tanta aliarum rerum varietate quas doctior aetas tandem memorabiles cognituque dignas habet...
Occurrunt omnia interpolationum genera ; tum alius adhuc novus fons, unde facilius etiam hujus labis contagio dimanasse videri potest. — In qua, ut jam alios corrumpendi modos praetermittam, non temere dubitationem injiciat alicui ipsa recitationis ratio rhapsodorum curae credita. Hi igitur, cum et ipsi plerumque poetae essent... neque unquam aliter nisi concitatiore spiritu et divino quasi impetu correpti versus suos effunderent..., etc. |
Page 101. — Stupes fortasse ad tantam capacitatem memoriae, quae totum Homerum complecti potuerit ? Mihi vero id etiam parum videtur. Etenim si etiam tum, quum multiplex doctrina ad lectionem librorum revocata cultissimaeque vitae negotia obruebant memoriam, etc...
Page 104. — Haec autem reputanti mihi vehementer errare videntur ii qui litteris non usum Homerum statim totum immutari et sui dissimilem reddi necesse fuisse... Verumtamen ipsi veteres a rhapsodis repetebant originem variarum lectionum in eorumque creberrimo cantu praecipuum fontem videbant corruptionis et interpolationis homericae... In primis vero recitatio ipsa, vivido impetu et ardore animi peracta... Postremo mirum fuisset nisi rhapsodi generosioris spiritus et qui ipsi poetae essent, passim aliquid a se melius dici posse... putarent... etc. |
On pourrait alléguer bien d’autres exemples encore : je n’en donnerai plus que deux, parce que l’on en peut tirer des renseignements complémentaires. Tout à l’heure, nous pensions que les « improvisateurs italiens » avaient dû passer directement du texte de Wood dans celui de Wolf. Mais peut-être avaient-ils fait le détour par Merian :
Wood, p. 19. — J’ai souvent admiré l’action théâtrale des improvisateurs italiens et orientaux quand ils déclament en plein air.
Merian, p. 541. — Les improvisateurs italiens composent leurs vers tout en les chantant et vous les écriront ensuite si vous le désirez.
Wolf, p. 62. — Poetarum tum αὐτοσκεδιαζόντων, qui Italis improvisatores vocantur, tum aliorum multorum quos constat, praesertim interdictos usu scripturae, plura millia versuum et fecisse et in animo et memoriae infixa saepius repetisse.
A considérer ces trois textes, il pourrait sembler que Wolf a connu Wood à travers Merian : est-ce à dire qu’il n’ait lu l’Essay de Wood que dans l’Examen de Merian ? Je crois qu’on peut affirmer le contraire, en considération d’un autre passage :
Wood, p. 224 et 233. — Joseph observe avec raison que rien n’annonce des lois écrites dans Homère et que le mot νομός ne signifie jamais loi dans les ouvrages de ce poète. Les premières lois écrites que l’on connoisse sont celles de Dracon... Les lois étoient mises en vers, auxquels on adaptoit ensuite de la musique. Peut-être que les lois de Lycurgue et celles de Zaleucus ne furent point écrites parce qu’on ne connoissoit point l’écriture. On grava celles de Solon sur la pierre et le bois... Thespis n’écrivit point de tragédies, Susarion point de comédies et probablement Ésope n’écrivit point de fables.
Merian, p. 531. — [Sans parler de Zaleucus, se contente de dire que] les lois mêmes étoient chantées jusqu’à Dracon [et d’ajouter en note] : Aristote conjecture que le mot νομός est demeuré aux airs chantés parce qu’avant l’usage des lettres, on chantoit les lois pour les retenir.
Wolf, p. 67-69. — Ex quo intelligitur ea omnia quae tum pro legibus essent, non aliter vulgata esse quam apud Agathyrsos, Aristotelis aetate, atque antea apud Cretas et Lacedaemonios quos huic rei etiam cantum et musicos modos adhibuisse constat. Primi Graecorum omnium scriptas leges acceperunt Locrii Epizephyrii a Zaleuco... Solonis autem aetate qualis Atheniensium scriptura fuerit, publica quidem, demonstrant leges ipsius rudibus materiis inscalptae βουστροφηδὸν. Privata an habilior tum fuerit apud illos dubium reddunt eaedem rationes propter quas Bentleius plaustrarias fabulas Susarionis et Thespidis scripto editas negavit..., etc.
Wolf en son chapitre xvii développe assez longuement cette question des législateurs, en usant des renvois et des citations que lui fournissait, dit-il lui-même à la note 31, la Bibliotheca graeca de Fabricius, L. III, c. 7, p. 194 et c. 9, p. 251. Mais c’est Wood qui semble l’avoir inspiré en ce sujet que Merian passait presque sous silence. Il n’est donc pas douteux que Wolf avait lu Wood et qu’il l’utilisait. A quelle date remontait cette lecture d’un livre paru (en seconde édition) en 1775 ? Wolf l’avait-il utilisé déjà, sans en rien dire, en ses Observationes in Theogoniam de 1783 ? Une lettre de Heyne servait de préface à cette « œuvre hâtive » ; Heyne avait été le grand apôtre de R. Wood en Allemagne... Or Wolf parlait avec dédain de « certains petits livres vulgaires » où « d’autres » avaient traité cette affaire de l’écriture, de la mémoire et des rhapsodes. Il serait assez dans les habitudes de Wolf de déprécier en 1783 cet Essay qui, en 1783, était sa source principale et même unique, et de louanger en 1795 ce même Essay dont il se servait comme d’un écran contre la lumière trop vive que pouvait projeter sur ses emprunts le nouvel Examen de Merian...
Car il n’est plus douteux, je pense, que Wolf a commis à l’endroit de Merian des emprunts qu’il n’a pas voulu avouer. Nous voyons maintenant ce qui reste de l’histoire racontée plus haut, de cette feuille des Prolégomènes rédigée déjà, toute prête pour l’impression et que l’auteur a dû condenser et abréger quand, tout à coup, il a fait une lecture précipitée de l’Examen de Merian !... Cette feuille n’a pu être rédigée qu’après une lecture soigneuse de l’Examen, avec le texte de l’Examen ou des notes prises sur ce texte.
Dans sa lettre à Böttiger du 15 mai 1795, Wolf réclamait sur Herder la priorité pour telle comparaison entre le sort des poèmes homériques et le sort des poésies ossianiques, entre le rôle de Macpherson et celui de Pisistrate ; il annonçait la place qu’en son grand ouvrage tiendrait l’étude des Carmina celtica... Il oubliait de renvoyer à la page 517 de Merian : « C’est ici la façon la plus raisonnable de se représenter le sort des poèmes d’Homère. Pourquoi n’en serait-il pas de lui comme des premiers poètes de tant d’autres nations dont les vers passaient de bouche en bouche et de mémoire en mémoire, comme par exemple des poètes Celtes, dont les Druides faisoient apprendre les Chants à la jeunesse Gauloise ?... Si les poésies d’Ossian sont authentiques, sur quoi il y a des doutes[155], elles ont éprouvé la même destinée. On en a découvert des pièces écrites et dans la montagne d’Écosse et dans les îles Orcades, mais qui assurément ne sont ni de la main d’Ossian ni du siècle où il vécut. Elles furent écrites dans un temps où l’art d’écrire avoit percé dans ces contrées. C’est en partie de là, en partie des ballades et des chansons des montagnards que M. Macpherson a compilé son recueil. Il a été le Pisistrate de l’Écosse, si toutefois il n’en est pas l’Homère caché sous le masque d’Ossian. »
En toute cette affaire, on peut s’étonner du silence de Merian qui, vivant encore à cette date, se laissa dépouiller sans plus protester que feu d’Aubignac. Merian fut-il dupe des contes de Wolf ? crut-il à cette lecture rapide coïncidant avec l’envoi du manuscrit au typographe ? ne remarqua-t-il pas les ressemblances du texte wolfien avec son propre texte ? ne se considérait-il lui-même que comme un disciple de Robert Wood, dont Wolf était un autre adhérent ? estimait-il que « ce court Examen, jeté sur le papier pour son instruction », ne méritait pas qu’on « y attachât aucune sorte d’importance » ? satisfait de voir que ses idées, acceptées par les gens de science et mises en latin par un des grands orateurs universitaires, passaient ainsi dans les discussions et l’enseignement de l’Allemagne érudite, ne pensa-t-il même pas à se plaindre d’un emprunt aussi flatteur ? craignit-il, lui philosophe, lui Suisse, pensionné du roi de Prusse et témoin d’un âge défunt où les étrangers donnaient le ton à Berlin, craignit-il d’entrer en conflit avec un sujet, un fonctionnaire de très germanique et très pieux roi Frédéric-Guillaume ? n’obéissait-il qu’à son tempérament et à cette amabilité de caractère dont le Biograph de 1807, au lendemain de sa mort, le louait autant que de l’étendue de ses connaissances ?
Le choix serait possible entre ces hypothèses et d’autres encore, si quelque correspondance ou quelques mémoires nous disaient les rapports de Wolf avec Merian en cette année 1795. Il semble que Wolf avait pris, de ce côté, quelques précautions. Il écrivait à Böttiger le 8 mai 1795 : « Schütz a encore des doutes sur ce point de l’écriture qui, je pense, est mathématiquement démontré. Quel malheur que Merian m’y ait gâté la route ! Tout son Mémoire récemment paru n’est que vœux sans preuves. Je me suis imposé, après tant d’autres peines, celle aussi d’établir pour moi une réfutation de ce Mémoire (elle remplit sept grandes pages en manuscrit) afin d’être sûr de ne pas commettre la faute d’employer des arguments de même genre. Je le lui ai fait dire, à lui même, tout récemment : c’est un bien brave homme ! »
Je ne vois pas trop comment on peut concilier cette nouvelle histoire avec celle que Wolf nous racontait en ses Prolégomènes : s’il avait eu le temps de lire l’Examen, la plume à la main, et d’en extraire sept grandes pages de notes, que devient la « lecture précipitée » dont il nous parlait tout à l’heure ? — Pour éviter la faute de retomber dans l’argumentation de l’Examen, Wolf avait donc sous les yeux sept pages de notes et d’extraits de Merian, quand il écrivait son chapitre de l’écriture... Nous nous en étions doutés vraiment ; mais il fallait son aveu pour achever de nous convaincre qu’il avait pris, en effet, toutes les précautions et s’était donné toutes les peines du monde afin de ne pas laisser voir au public que ses arguments et ceux de Merian étaient identiques dans le fond et dans la forme. Ses peines n’ont pas été perdues, puisque, durant plus d’un siècle, je ne vois pas qu’on l’ait obligé de restituer à Merian ce qui était à Merian.
Il écrivait à Böttiger qu’il n’y a dans Merian que des vœux et pas de preuves, dessen ganze neuliche Abhandlung besteht bloss aus Wünschen ohne Beweise ; il avait insinué déjà cette calomnie dans la Préface écrite en mars 1795, deux mois auparavant.
Mais en cette Préface Wolf ne nommait pas Merian et, sans la lettre, nous ne saurions pas à qui il en avait quand il écrivait qu’il « a longuement et soigneusement traité les débuts de l’écriture en Grèce, parce que cette controverse a été conduite de part et d’autre avec des vœux plutôt que des arguments, controversia adhuc ultro citroque optatis magis quam argumentis tractata » : c’est l’exact équivalent de besteht aus Wünschen ohne Beweise.
Cette allusion de la Préface échappait au gros des lecteurs ; pour que Merian la comprît, Wolf avait pris la précaution de « le lui faire dire ». Sur quel ton et dans quelles vues cet avertissement avait-il été donné par Wolf à celui qui lui avait « gâté le chemin » ?... et comment Wolf put-il apprécier le bon caractère de ce « brave homme » ?
Dans son programme, Zur Geschichte der Wolfschen Prolegomena, M. Wilhelm Peters, pour nous faire connaître les mœurs de l’Allemagne érudite vers 1790-1800, cite une lettre d’Iffland à Georg. Forster, datée de Mannheim le 30 juillet 1790 : « Dieu de bonté, sauvez l’Allemagne des savants allemands ! Leur despotisme, qui blesse si souvent la raison humaine et le sentiment humain ; leurs contradictions ; ces mœurs du « droit du poing » (Faustrecht), dont usent la plupart pour faire accepter leurs systèmes hargneux ; la rudesse, l’impitoyable arrogance avec laquelle ils font, tous ou presque tous, par écrit leur propre éloge, de leur vivant, les uns d’une façon, les autres de l’autre ; ce bavardage sous des dehors de droiture ; cette grossièreté qu’ils appellent bonhomie, genannt hoher Biedermannsten ; cette dureté de cœur : ah ! dieu ! mieux vaut la haute Cour de Rothweil que leur Aréopage ou celui qu’ils pourraient élire... Oui, mon cher Forster, je ne sais rien qui me soit plus antipathique que la majorité des savants allemands ! Votre bonté peut vous empêcher de les voir tels qu’ils sont, ou peut-être rentrent-ils devant vous ces griffes qu’ils nous montrent, à nous, dans toute leur laideur et plantent sur la table, dans le visage ou dans le cœur de leurs collègues ! C’est vraiment une race hideuse[156] ! »
Même en faisant dans ce portrait la part de la colère et de la littérature, on comprend que Merian ne se soit pas soucié d’entrer en querelle avec Wolf et que, « bonhomme », il ait pris en bonne part ce qu’il lui eût coûté beaucoup d’ennuis de prendre autrement. Mais si M. Cesarotti eût connu toutes les pièces de l’affaire, il eût écrit, je pense, à Wolf : « Tu as fait tienne l’hypothèse de d’Aubignac avec les arguments de Merian », et nous pouvons deviner la colère où Wolf fût entré, à voir en quelle humeur le mit une parole un peu libre de son vieux maître Heyne au sujet d’un autre emprunt des Prolégomènes. Car après d’Aubignac et Merian, voici un troisième écrivain français que Wolf a exploité de même façon ; mais, avertis par l’exemple de Merian et de d’Aubignac, nous pourrons apprécier plus rapidement les procédés de Wolf à l’égard de Villoison.
WOLF ET VILLOISON
Fr.-Aug. Wolf, Prolegomena, note 8.
Les Prolégomènes de Wolf ayant paru en avril 1795, une lecture était faite au mois d’août devant la Société Royale de Goettingue, par celui que les érudits du monde germanique considéraient comme l’oracle de la philologie, Chr.-G. Heyne, De antiqua Lectione Homeri dijucanda et restituenda etiam per Digamma aeolicum[157]. Cette lecture ne parut dans les Commentationes Societatis Regiae Scientiarum Goettingensis (vol. XIII) qu’en 1799 et sous le titre un peu modifié, De antiqua Homeri Lectione indaganda dijudicanda et restituenda. Mais, dès le mois d’août 1795, elle avait été annoncée par les Göttingische Anzeigen ; au mois de novembre de cette même année, le même périodique publiait un compte rendu des Prolégomènes, qui portait à n’en pas douter la marque de Heyne, et, en décembre, il donnait une analyse de la lecture ci-dessus.
Wolf prit feu contre ce qu’il appelait l’injustice et même la jalousie de son ancien maître. Les insinuations de ses amis l’excitèrent encore : ils lui remirent en mémoire la tyrannie du « vieux » de Göttingue, ses dédains d’autrefois, ses dénis de justice. Une querelle suivit qui allait durer trois ans, Wolf publiant en 1797 une apologie virulente dans ses Briefe an Herrn Hofrath Heyne[158], Heyne répliquant d’un ton olympien par une lecture devant la Société Royale de Göttingue, en mars 1799, Historiae scribendae inter Graecos Primordia[159]. Une autre querelle entre Wolf et Herder vint se greffer là-dessus, et toute l’Allemagne érudite ou écrivante fut divisée entre wolfiens, heyniens et herdériens.
Nous n’avons pas à examiner ici le débat entre Herder et Wolf : depuis son retour de France, Herder avait adopté les idées de Diderot et de Rousseau, touchant les fameux poèmes d’Ossian et l’origine populaire de l’épopée ; mais ce sont là matières dont je sais qu’un autre s’occupe pour montrer que les « théories de Herder » ne sont, comme les « théories de Wolf » qu’emprunts ou imitations germaniques d’inventions françaises.
Dans le débat entre Wolf et Heyne, deux points seulement nous intéressent : l’un peut nous éclairer sur la bonne foi de Wolf ; l’autre touche aux droits du Français G. d’Ansse de Villoison. Ces deux points, d’ailleurs, sont le fond même de la querelle : c’est là-dessus que Wolf a discuté et tempêté. En son compte rendu de novembre 1795, en effet, Heyne n’avait en rien méconnu le travail de Wolf ; mais il avait proclamé les mérites de Villoison et fermement réclamé pour soi certains droits de priorité.
Commençons par ces droits de Heyne : « Le professeur Wolf lui-même, disait Heyne, savait que l’auteur de ce compte-rendu [, lui-même, Heyne,] s’occupait d’Homère depuis plus de vingt ans et que, surtout, depuis la publication de l’Homère de Villoison, il avait [, lui, Heyne,] sur le chantier une recension de l’Iliade, à laquelle il ne cessait de travailler : il est donc en état de bien juger l’œuvre accomplie[160]. »
« Depuis plus de vingt ans », disait Heyne en ce compte rendu ; il dira dans l’analyse de sa lecture « depuis trente ans ». Il était rigoureusement exact, — ses diverses publications en faisaient foi, — que, depuis vingt-cinq ou trente ans, Heyne s’occupait d’Homère et préparait une recension de l’Iliade qui ne devait paraître qu’en 1802 ; depuis vingt-cinq ans, Heyne avait, dans les Göttingische Anzeigen[161], donné les plus grandes louanges au livre de Wood, Essay on the original Genius of Homer, dont nous avons vu plus haut tant de pages empruntées par Wolf ; depuis quatre ans, Heyne, dans ces mêmes Göttingische Anzeigen[162], avait donné son adhésion aux idées sur le digamma exposées par R. Payne-Knight en son Essay on the greek Alphabet ; antérieurement déjà, Heyne avait connu les idées de R. Bentley à ce sujet, par les œuvres de Bentley lui-même et par Clarke ; ayant pu consulter l’exemplaire homérique de Bentley, que l’on conservait à Cambridge, et voir le digamma rétabli dans le texte, de la main de Bentley, il avait pris la même décision pour son édition future.
Si Heyne donnait au public ces précisions de date, c’était pour répondre à des insinuations ou à des allégations de Wolf, qui dans sa Préface de 1795, avait dit : « Dès mon adolescence, ce fut l’un de mes vœux de publier une édition critique d’Homère avec commentaires et notes... ; la sagesse de ce vœu ne me semblait porter atteinte à aucun droit de préoccupant, puisqu’en dehors de mon ami Kœppen, personne n’avait en chantier de publication savante sur Homère[163]. » Wolf affirmait ainsi n’avoir rien connu des projets de Heyne. C’était un gros mensonge : Wolf se le fût sans grand peine épargné si, avant de l’écrire, il avait pris seulement la précaution de relire quelques pages de son « adolescence ». Dans sa Préface à la Théogonie de novembre 1783 et dans ses Observationes de mars 1784, il avait proclamé les services que Heyne lui avait rendus et les emprunts que lui-même avait faits aux publications de Heyne[164] ; surtout sa Préface à l’Iliade de 1785 contient dans le texte et en note cet aveu : « Homère est un auteur dont le texte actuel diffère évidemment en maintes façons de sa forme primitive ; pour lui rendre son intégrité, il faut à grand renfort de science mettre en œuvre bien des secours ; c’est un sujet qu’en quelques lignes de son Épitre à Tychsen, vient de magistralement traiter le maître en corrections homériques, Heyne ; puissent ses mains nous donner enfin cet Homère mieux muni[165] ! »
Dès son « adolescence », Wolf connaissait donc les projets de Heyne, qui d’ailleurs étaient de notoriété publique et qui remontaient aux années antérieures à celles même où Wolf étudiait à Goettingue : dès 1766, Heyne avait traité d’Homère dans ses cours et il n’avait jamais cessé d’en traiter depuis. Il semble qu’il avait eu la première idée de son édition vers 1780, sur les instances de son ami Reich, le libraire de l’édition Clarke-Ernesti, et sur les conseils d’Ernesti lui-même[166] ; mais il ne voulut rien entreprendre avant que Villoison eût donné cette Iliade de Venise (1788), qu’il promettait depuis 1779. Pratiquement, Heyne ne se mit à l’ouvrage qu’en 1787 ; mais dès lors, il consacra régulièrement, chaque jour, deux heures pour le moins, à son texte d’Homère ; personne dans l’Allemagne érudite de 1794 n’ignorait ce travail.
On savait même sur quel point tout spécial portaient les principales recherches de Heyne : afin de rendre au texte homérique sa forme primitive, comme disait Wolf lui-même dès 1785 (lequel donnait, comme par avance, le titre dont Heyne allait se servir pour sa communication d’août 1795 à la Société Royale : Homeri rectius legendi praestantissimus auctor Heyne, disait Wolf ; de antiqua Lectione Homeri dijudicanda et restituenda etiam per Digamma aeolicum, dira Heyne), tout le monde savait que Heyne attachait une grande importance au rétablissement de l’ancienne orthographe ionienne et éolienne, et en particulier au rétablissement de la lettre digamma supprimée par les Attiques. Or, en sa fameuse note 84 des Prolégomènes, Wolf avait dit : « Bentley réservait la recension critique d’Homère pour sa vieillesse ; Dawès et autres nous apprennent qu’il voulait rétablir le digamma éolien. »
Que ce fût là une pointe sournoise à l’adresse de Heyne, on n’en saurait douter quand on lit, dans la correspondance de Wolf avec Böttiger, telle phrase du 7 mai 1795 sur « le troupeau de Heyne », der Heynesche grex, et telles lourdes plaisanteries « bovines » sur les cours de Heyne, die Hefte der Heyneschen Vorlesungen ad modum Lamberti Bovis[167].
Heyne savait mieux que nous à quoi s’en tenir sur le caractère et les intentions de son ancien élève. Aussi avait-il relevé tout aussitôt, dans sa communication du mois d’août, cette insinuation de la note 84 et il y répondait, dans les Göttingische Anzeigen du 21 novembre et du 19 décembre[168] : « Le conseiller aulique [Heyne] connaissait les idées de Bentley sur le digamma, tout aussi bien que celles de R. Payne-Knight... Il est regrettable que le professeur Wolf qui sait combien l’auteur estime son érudition, ne l’ait pas loyalement prévenu que, laissant de côté ses autres travaux, il s’occupait d’Homère ; l’auteur lui eût abandonné de grand cœur toute la partie critique du travail, qui ne pouvait être en de meilleures mains... L’interprétation reste encore un champ assez vaste à travailler. »
Tous les mots de cette phrase peuvent sembler hautains et un peu durs. Mais peut-on dire que l’un ou l’autre soient injustes ? A lire certaines lettres de Wolf à Böttiger, ils semblent au contraire de tout point indulgents. Wolf avait fait grand mystère de son entreprise. Il avait pris toutes les sûretés contre les indiscrets et même contre ses confidents les plus intimes, ne leur communiquant ses bonnes feuilles qu’avec des précautions et des recommandations presque blessantes[169]. Il voulait que les Prolégomènes éclatassent en coup de foudre pour la stupéfaction du public et des érudits, et son fidèle Böttiger se réjouissait d’avance, mais quelques jours seulement avant la foire de Pâques (25 mars 1795), « de l’étonnement et des longs visages que l’on allait voir au parterre et dans les loges, sitôt que l’envieux rideau serait levé[170] » ; il n’est pas douteux que Böttiger plaçait Heyne dans la plus honorable des premières loges... Ce souci du secret était habile : on n’en pouvait même pas discuter l’honnêteté commerciale. Mais Heyne avait raison de dire que le procédé manquait un peu de cette « loyauté » que l’on se doit entre gens de science travaillant sur le même sujet, et quand on sait par Wolf lui-même les services que, pour ses travaux antérieurs, il avait acceptés ou sollicités de son ancien maître, on est en droit de dire qu’il n’était pas envers Heyne tenu à la loyauté seulement.
Un autre mot de Heyne devait irriter Wolf et grandement : Heyne rappelait avec un peu d’ironie à son élève les autres travaux abandonnés pour cette entreprise homérique, mit Beiseitesetzung anderer Arbeiten. Ici, on ne peut qu’admirer la courtoise modération de Heyne : un critique, moins hautain, mais plus cruel, n’aurait eu qu’à énumérer les innombrables travaux que, depuis douze ans, Wolf avait promis au public, dont il avait même annoncé la prochaine publication, ce choix de dialogues platoniciens qu’annonçait la Préface du Banquet (1782), ce choix des critiques modernes qu’annonçaient les Variae Lectiones de Muret, cette collection des auteurs grecs, ces éditions de Diodore, d’Hésiode, d’Isocrate, d’Arrien, de Lucien, d’Apollonius Dyscole, de Galien, promises en 1789 dans l’Épître dédicatoire de la Leptinienne, ces œuvres philosophiques de Cicéron dont parlait en 1792 la Préface des Tusculanes, etc.
« Je n’avais eu connaissance, disait Wolf en 1795, que des projets homériques de mon cher Kœppen ». Né en 1755, mort en 1791, J.-H.-J. Kœppen[171] avait été le collègue de Wolf à l’école d’Ilefeld, où il avait enseigné de 1779 à 1783. C’était un ancien élève de Heyne, dont le maître vantait encore le savoir, le labeur et la « piété » envers lui, dans sa Préface à l’Iliade de 1802, onze ans après la mort prématurée de ce « disciple chéri[172] ». Kœppen avait commencé et presque achevé, de 1787 à 1791, la publication d’un Commentaire de l’Iliade, Erklärende Anmerkungen zum Homer[173], auquel il avait mis pour prolégomènes une Étude sur la Vie et les Chants d’Homère[174]. Ouvrage scolaire, mais d’une soigneuse érudition, ce n’était pas une édition de l’Iliade ni même un commentaire critique : c’était plutôt une sorte d’explication ou d’élucidation du texte homérique, que Kœppen laissait à d’autres le soin d’éditer. Kœppen, à n’en pas douter, connaissait les projets du maître ; il se fût bien gardé « d’envahir cette province qui n’était plus inoccupée »[175] ; comme toute l’Allemagne érudite, il connaissait le nom des collaborateurs, qui travaillaient ou avaient travaillé avec Heyne : S.-F.-N. Morin de 1781 à 1783, C.-D. Beck et C.-F. Matthæi depuis 1783[176].
Wolf, ami de Kœppen, pouvait-il ne pas avoir été mis au courant par lui et par les autres disciples de Heyne...? Admettons cette invraisemblance. Mais cette Épître à Tychsen de Heyne, que Wolf avait rappelée en sa Préface de la Théogonie, était célèbre dans toute l’Europe d’alors, car toutes les publications savantes avaient annoncé et analysé « ces conseils pour une nouvelle édition d’Homère », où Heyne donnait dès 1783 le plan de son travail ; devant la grandeur de la tâche ainsi définie, les érudits restaient un peu effrayés : « Il y faudra un âge d’homme », disait le compte rendu des Göttingische Anzeigen[177]. Heyne et ses collaborateurs y consacrèrent en effet vingt années (1783-1802) ; ils ne travaillaient pas à la façon de Wolf. Quand parut en 1789 le second volume de Kœppen, Wolf connut assurément le compte rendu que donna la Bibliothek der alten Litteratur und Kunst, dirigée par ce même T.-C. Tychsen et par A.-H.-L. Heeren : on y rappelait ce que l’Allemagne attendait du plus illustre de ses philologues pour l’édition du texte homérique...
Wolf « adolescent », Wolf ami de Kœppen, Wolf ancien élève de Heyne ne pouvait donc pas ignorer l’entreprise du maître ; sa phrase inconsidérée de 1795 était démentie par ses vœux de 1783. Il essaya dans ses Lettres à Heyne de la rattraper ou de la légitimer : « C’est tout au début de son adolescence, dès 1770, qu’il avait formé son dessein homérique, et il en avait entretenu Heyne lui-même en cette année 1779, au mois de juillet. » Heyne, qui avait bonne mémoire, se rappela cette confidence de Wolf, mais aussi la réponse que lui, Heyne, y avait faite : « Tout devait rester en suspens jusqu’à la publication de l’Homère de Villoison[178]. »
Jean-Baptiste-Gaspard d’Ansse de Villoison (1750-1805) a été l’une des gloires françaises dans les dernières années de l’Ancien Régime[179]. Célèbre dès le collège pour sa connaissance du grec et du latin, il avait publié à vingt-deux ans le Lexique d’Apollonius qui fit une première révolution dans les études homériques et qui lui ouvrit, avant l’âge réglementaire, les portes de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Envoyé en mission scientifique à Venise, il y découvrait à la fin de 1778 ou au début de 1779 le fameux manuscrit de Saint-Marc n° 454, « le manuscrit grec le plus précieux et le plus important de l’Europe », écrivait-il à ses amis de France, d’Allemagne et de Hollande.
« C’est une Iliade du dixième siècle, pleine de notes et de scholies inédites, tout à fait différentes de l’Eustathe du manuscrit de Leyde, dont M. Valckenaer a publié l’Iliade, et de celui de Leipzig, que Bergler a fait connaître, en un mot de toutes les scholies rassemblées en dernier lieu par M. Wassemberg, et infiniment préférables à toutes sortes d’égards. Ce manuscrit unique, qui est un des plus rares trésors de l’antiquité, renferme [en outre] une foule innombrable de variantes..., tirées des anciennes éditions d’Homère qu’avaient données les villes et états de Marseille, de Chio, de Sinope, Argos, Chypre, Crète, des deux éditions d’Aristarque, de celles de Zénodote, d’Aristophane de Byzance, d’Antimaque, de Callistrate, etc... Cet Homère est proprement l’Homerus Variorum de toute l’antiquité et, surtout, de la fameuse école d’Alexandrie[180]. »
Villoison n’exagérait pas l’importance de sa découverte : les études homériques en ont été renouvelées de fond en comble, et Villoison serait l’un des grands noms de la science universelle si, à la chance de la trouvaille, il eût ajouté le soin de la publication et la mise en valeur de ce rare trésor. Mais, à la mode de nombreux savants français, il songeait à ses belles relations et à ses succès personnels auprès des grands du jour, autant et plus, parfois, qu’à son travail scientifique et à la perfection de son livre ; il avait aussi l’ambition à la française de faire si grand, si beau que, cent besognes accessoires ou nouvelles lui apparaissant comme primordiales, il remettait sans cesse le principal au lendemain. De novembre 1778 à avril 1782, il demeura à Venise. Il acheva les recherches qui l’y avaient amené. Il en publia les premiers résultats en ses deux volumes d’Anecdota graeca (1781). Puis il prit à déchiffrer et à copier le précieux manuscrit de l’Iliade une peine que peut mesurer le lecteur d’aujourd’hui, en jetant les yeux sur la reproduction phototypique de ce texte encadré, encombré, surchargé de notes frontales et marginales[181].
Mais au lieu de rester encore à Venise pour surveiller et corriger jusqu’au bout l’impression, pour vérifier ligne par ligne et les signes de la marge et les scholies concomitantes, pour donner au texte homérique sa parure d’accents, pour dresser les index des variantes et surtout des scholies, bref pour faire une publication minutieusement revisée et scientifiquement complète de ce fameux Venetus A, — « la minutie, sans laquelle, disait un jour Fr.-Aug. Wolf, une dissertation historique peut faire la conviction, mais non la preuve, subtilitas sine qua historica disputatio persuadet, non fidem facit » ; tout le succès de la scientifique Allemagne tient en cette phrase — Villoison entreprit une autre édition homérique. Il voulait donner, cette fois, l’Iliade de Villoison et non plus l’Iliade du Venetus : il s’en alla collationner d’autres manuscrits, rendre visite aux savants et aux princes d’Allemagne (1782-1783), puis fouiller d’autres bibliothèques, en particulier celles des monastères levantins, où l’on disait que d’autres trésors étaient encore enfouis ; il visita la Grèce, Constantinople, Salonique, l’Athos, Patmos et les Iles (1783-1786), d’où il rapporta l’idée d’une grande description des pays helléniques et le projet d’une Histoire comparée de la Grèce ancienne et moderne...
L’Iliade du Venetus, annoncée en 1779 et toujours promise depuis, ne parut qu’en 1788. Villoison en laissa les derniers soins à son imprimeur Coleti, qui en fit un ouvrage luxueux, un in-folio digne de la dédicace Gustavo Tertio Suecorum, Gothorum, Vandalorum Regi potentissimo, etc., mais non pas une œuvre minutieusement et pleinement scientifique. Et le livre tiré, Villoison ne sembla plus se soucier des promesses de la dédicace : car il y promettait au très puissant roi des Suèques, des Goths et des Vandales une restitution et une correction de l’Iliade. L’in-folio ne contenait que le texte du manuscrit 454 (p. 1-120) et les scholies dudit manuscrit (p. 1-532), Villoison n’avait ajouté de son cru, sous le titre de Prolégomènes, que lix pages, où il était question de Villoison presque autant que d’Homère.
Prolégomènes, Texte et Scholies : telle quelle, cette Iliade de Venise apportait aux hellénisants une connaissance toute nouvelle du poème. Ils pouvaient désormais avoir une idée du rôle tenu par ces grammairiens alexandrins dont on proclamait déjà l’influence souveraine dans la constitution du texte homérique.
Villoison rappelait en ses Prolégomènes (p. lvi) ce que le très illustre et doctissime Fr.-Aug. Wolf avait dit à ce sujet dans sa Préface à la Théogonie d’Hésiode et ce que l’illustre Heyne avait redit en son Épître à Wolf, ajoutée à cette Théogonie de 1783 : l’un et l’autre attribuaient aux Alexandrins une activité presque aussi libre que celle des anciens rhapsodes, pour l’altération du texte en son orthographe, ses formes, ses mots, ses vers et même en des passages entiers.
Aujourd’hui, après un siècle de critique sur le Venetus de Villoison et sur les autres Scholies d’Homère, surtout après la récente découverte des papyrus homériques, dont quelques-uns sont antérieurs à la correction alexandrine, une opinion toute contraire semble décidément prévaloir : les études de Lehrs[182], vérifiées par les travaux de Duentzer, de La Roche, de Ludwich et de Roemer, etc., semblent avoir prouvé de façon évidente que les Alexandrins ne travaillaient pas sur un texte d’Homère si mal établi, si incertain, si fluidement amorphe qu’ils en pussent faire tout ce qui leur plaisait ; contrôlés par tout l’hellénisme d’alors, qui savait son Homère par cœur et en tenait les poèmes pour des textes quasi-sacrés, les Alexandrins auraient échoué dans cette entreprise sacrilège, si jamais ils l’avaient conçue ; ils ne paraissent pas en avoir eu l’idée ; pour n’avoir pas la rigueur scientifique de nos méthodes et la sécheresse de nos affirmations, leurs procédés n’étaient ni capricieux ni fantaisistes ; si nous avions les Commentaires dont s’accompagnaient leurs Diorthoses, nous verrions probablement qu’ils légitimaient avec soin toutes leurs corrections et qu’un respect parfois superstitieux entravait leurs critiques les plus justes. Le seul texte du Venetus aurait dû avertir Villoison et ses contemporains.
En marge du Venetus, en effet, figuraient ces fameux « signes critiques[183] », dont un autre manuscrit de Saint-Marc expliquait à Villoison les secrets. Tel de ces signes indiquait bien l’esprit dont étaient animés les Alexandrins. Quand un vers leur semblait interpolé dans le texte homérique, quand ils avaient contre ce vers toutes les raisons linguistiques, logiques et littéraires et même quand la comparaison des divers manuscrits leur donnait la preuve matérielle que ce vers était l’œuvre d’un faussaire ou, plus souvent, l’apport d’un copiste maladroit, d’un éditeur rusé, il ne faut pas croire que Zénodote, Aristarque et leurs disciples avaient l’audace d’expulser cet intrus : ils le notaient seulement, en marge, d’une « brochette », obelos, d’un simple trait horizontal[184]. C’était là ce que l’on appelait l’« athétèse », la « mise hors du texte », l’expulsion. Athétiser et obéliser, expulser et embrocher, sont termes synonymes dans la bouche de ces grammairiens et de leurs scholiastes. Mais cette condamnation ne passait jamais à l’effet : le vers le plus suspect, les passages les plus justement notés d’infamie demeuraient dans le texte, et ils ont jusqu’à nous, à travers toutes les copies, puis toutes les typographies, continué d’y figurer ; aujourd’hui encore, la même superstitieuse timidité retient nos éditeurs de donner dans leurs pages les seuls vers qui leur apparaissent comme authentiques et de reléguer les autres en note ; les plus révolutionnaires d’entre nos critiques ne recourent à cet exil que dans les cas vraiment scandaleux[185]. Je ne connais pas encore d’édition d’Homère où l’on ait exécuté les sentences des Alexandrins.
Villoison, s’il eût pris tout le temps de méditer et d’écrire ses Prolégomènes, serait arrivé dès 1788 aux mêmes conclusions que nos philologues d’aujourd’hui. Mais il avertissait le lecteur dès les premières lignes qu’il ne fallait pas chercher beaucoup de soin ni de fini dans le travail d’un voyageur à peine arraché aux tempêtes et aux tumultes de l’Égée, à la peste, aux incendies, aux meurtriers, aux pirates ; il avait trop peiné, fatigué, sué, souffert de la faim et de la soif, trop vu la mort de près pour avoir le loisir de polir ses écrits. Et ses Prolégomènes débutaient à la treizième ligne par une énorme faute dont il s’excusait à la dernière[186].
En ces conditions, Villoison fut la dupe du préjugé qu’avaient déjà répandu et enraciné les annonces qu’il avait faites lui-même de sa découverte. Sur la foi des quelques anciens, de Lucien et de Galien en particulier[187], on commençait d’admettre que les audaces des grammairiens avaient mutilé ou corrompu le texte homérique autant, sinon plus, que les négligences et fantaisies des rhapsodes ; la boutade d’Aratus passait pour un oracle de la sagesse : « Quel est le meilleur texte d’Homère ?... celui auquel un correcteur n’a jamais touché ». Les xvie, xviie et xviiie siècles avaient vécu sur la Vulgate homérique, croyant qu’elle leur venait de la plus haute antiquité, avec les seules fautes de détail inhérentes à une si longue tradition ; mais Villoison avait annoncé en 1779 qu’il avait découvert à Venise un Homère tout différent de la Vulgate ou, plutôt, cinq, dix, vingt Homères d’époques différentes ; grâce aux lectures, variantes, corrections, suppressions et additions, indiquées par les scholies du Venetus, on allait pouvoir, avait-il dit, reconstituer les différents textes homériques qui avaient existé avant la critique alexandrine et dont elle avait usé pour la constitution de la Vulgate : « Cet admirable Codex Venetus, répétait Villoison en ses Prolégomènes, peut être appelé l’Homerus Variorum totius antiquitatis Criticorum[188] » ; c’est mot pour mot ce qu’avaient annoncé dès 1779 ses lettres aux érudits de l’Europe entière ; en 1781, telles pages de ses Anecdota graeca avaient confirmé cette annonce.
Aussi, de 1781 à 1788, l’opinion partout s’était faite qu’avant les Alexandrins, il n’y avait point eu, à proprement parler, de Vulgate homérique : la critique alexandrine avait dû frayer ses chemins à travers une sorte de forêt obscure et compacte, encombrée de rejets et de branches tombées, de lianes et de marécages ; là-dedans Aristarque et ses prédécesseurs avaient taillé, redressé, drainé pour obtenir enfin ce parc à l’ordonnance régulière qu’était la Vulgate.
Ajoutez l’impression que donnait aux yeux mêmes et de Villoison et de ses lecteurs cette Homeri Ilias, enfin publiée par lui ad veteris Codicis Veneti fidem recensita : sur les 652 pages de cet in-folio, les vers de l’Iliade n’en occupaient que 120, — à peine le cinquième, — tandis que les scholies s’étalaient en 532 pages bourrées, et il semblait que d’autres scholies encore, fournissant d’autres lectures et d’autres variantes, sortaient ou allaient sortir de mainte autre bibliothèque ; on en connaissait en Angleterre, en France, en Hollande, en Suisse, en plusieurs villes italiennes, en Espagne[189] ; dès le xvie siècle, on en avait publié à Rome, à Venise, à Paris, à Bâle, à Strasbourg ; au xviie, la Hollande et l’Angleterre en avaient donné des collections au bas de leurs textes savants, et durant tout le xviiie, on avait discuté sur l’usage que l’on devait faire de ces données changeantes[190].
Un simple, mais bon index des scholies vénitiennes aurait aussitôt permis à Villoison de dresser l’inventaire exact des ressources et des méthodes dont avait usé la critique alexandrine ; par la comparaison des divers passages, cet index lui aurait fourni la valeur précise des termes et, par suite, des principes auxquels avait eu recours la philologie de l’antiquité. Tout le problème se fût alors éclairé. Mais au sortir des tempêtes égéennes, Villoison n’eut pas l’esprit à cette tâche ; ce minutieux et, pourtant, indispensable travail ne devait être entrepris et, en partie seulement, réalisé qu’en 1739-1790, par un Allemand, C. T. Kuinoel, pour la Bibliotheca graeca d’Harles-Fabricius[191] ; encore n’était-ce que l’index des noms propres.
Faute de cet instrument, Villoison tomba dans l’erreur régnante et s’en fit le propagateur. Sa prodigieuse érudition lui fournit des arguments dont il fit profiter ses correspondants de toutes langues, et c’est ainsi qu’Harles-Fabricius put invoquer une de ses lettres pour confirmer les lecteurs de la Bibliotheca graeca[192] dans la conviction (nous avons retrouvé cette affirmation sous la plume de Wolf) qu’il était impossible de dégager le texte original et la forme primitive des poèmes homériques, tant était compact l’amas de corrections et de corruptions dont commentateurs, grammairiens et rhapsodes l’avaient, tour à tour, accablé.
Heyne écrivait à Villoison le 10 janvier 1799, à la fin de notre tourmente révolutionnaire, durant laquelle notre homérisant s’était enfermé dans le silence et la retraite : « La célébrité de votre nom, vos talens éminens et le mérite immortel que vous vous êtes acquis dans la littérature ancienne ont fait les savans d’Allemagne demander mille fois l’un l’autre si l’on ne savoit rien du sort que vous aviés eu, si vous jouissiés encore d’une situation telle que vos travaux littéraires n’y perdoient pas. Mais personne n’y étoit plus intéressé que moi, parce que personne ne pouvoit plus être persuadé de votre mérite ni être plus attaché que moi, ayant toujours en main votre Homère, présent le plus précieux pour la littérature. Un concours de circonstances m’a engagé de prêter mes études à une nouvelle édition de ce père de la littérature. Autant qu’elle étoit attendue de votre part, je prenoi bien garde d’y penser ; mais depuis qu’il a paru que vous aviés quitté le champ, j’ai été bien hardi d’entrer en lice et de travailler sur les matériaux dont vous aviez enrichi la littérature. C’est donc proprement sur votre fond que je brode. Aussi personne ne peut pas être pénétré de plus de gratitude et de reconnoissance pour vous que celui qui revient tous les jours du bien que vous nous aviez procuré en mettant au monde ce manuscrit de Venise. Depuis ce tems, on a commencé de regarder Homère d’un tout autre œil : la critique a pris un essor plus haut et des idées toutes nouvelles sur ce poète se sont répandues entre les savans. M. Wolf, professeur de l’Université de Halle, mon disciple, m’a prévenu d’abord, en donnant une édition d’Homère, corrigée sur le manuscrit de Venise ; aussi dans ses Prolégomènes il a profité des vôtres. Moi je me suis engagé dans la critique un peu plus profonde et, voyant qu’il y avoit un champ assez vaste, j’ai me laissé entraîner dans une nouvelle édition avec un Commentaire critique qui doit suppléer à ce qu’on attendoit plutôt de main de maître. Mais tout ce qui en pourra résulté du bien sera regardé comme votre ouvrage et sera proprement votre mérite, étant la première source. »
Villoison, qui attachait le plus grand prix à ce témoignage de Heyne, avait encarté cette lettre dans l’exemplaire spécial, qu’il s’était fait tirer de son Iliade[193]. En son français maladroit, mais touchant, Heyne portait sur la découverte de Villoison le jugement qu’un siècle de travail critique a confirmé : sans l’Iliade de Venise, ni Wolf ni les philologues du xixe siècle n’auraient pu entreprendre cette « critique profonde » dont nous recueillons aujourd’hui les fruits. Villoison n’a pas été l’auteur de la révolution homérique ; mais il en a été, comme disait Heyne, la première source ; dès l’apparition de l’Iliade et des Prolégomènes de Wolf, dès la première ligne de son compte rendu dans les Göttingische Anzeigen du 21 novembre 1795, Heyne avait proclamé ce qu’il répétait quatre ans plus tard en cette lettre à Villoison : « Voici donc les premiers fruits du zèle sans pareil de ce grand serviteur de la littérature qui s’appelle d’Ansse de Villoison ; j’ai souvent regretté qu’il ait dû ne faire que les premiers travaux pour les autres et qu’il ne lui ait pas été accordé de faire lui-même la récolte... Il avait [du moins] réuni dans ses Prolégomènes tant de matériaux pour la critique du texte qu’il n’y fallait plus qu’une mise en œuvre[194]. »
Wolf n’a jamais reconnu sa dette envers Villoison. Non seulement il a caché ses emprunts ; mais il s’est efforcé de les nier et, s’il n’a pas osé traiter Villoison comme il avait traité d’Aubignac, il a repris envers lui les procédés dont il avait pensé se couvrir contre les droits de Merian. A la page 11 de ses Prolégomènes, il a fait assurément un éloge de Villoison qui dure quatre pages et qu’à première lecture, le public put juger équitable et même pompeux ; mais pour les initiés, Wolf avait eu soin d’y mêler toutes les réticences et toutes les sournoiseries où nous l’avons déjà vu maître consommé.
Wolf tenait « à célébrer en quelques mots l’insigne mérite de cet homme qui, le premier, fit connaître au public ces deux manuscrits vénitiens de l’Iliade.... » Notons l’expression : faire connaître au public, in publicum protulit ; Wolf s’abstient de dire que Villoison a découvert et publié ; un philologue allemand, Siebenkees, avait décrit ce fameux Venetus 454 dans la Bibliothek der alten Litteratur und Kunst (I, p. 63-69), en 1786, deux ans avant la publication de Villoison qui est de 1788 ; dans les universités d’outre-Rhin, nombre d’érudits revendiquaient pour cet Allemand la découverte française ; Harles-Fabricius, lui-même, en sa Bibliotheca graeca, essayait de partager la gloire entre Siebenkees, qu’il nommait le premier, et Villoison[195]. Or c’est en janvier 1779, sept ans avant l’article de Siebenkees que Villoison, par sa lettre à Wieland parue dans le Merkur de mars, avait annoncé sa découverte aux érudits germaniques.
Donc, Villoison, disait Wolf, a publié le manuscrit « avec cette masse de scholies qui nous fournissent sur l’histoire des poèmes et sur l’état du texte, une abondance de renseignements anciens et utiles, dont tous les autres livres réunis ne sauraient approcher ; ces richesses critiques et grammaticales, rien ne les saurait égaler ni dans Eustathe ni dans aucun autre scholiaste des autres poètes ». Wolf ajoutait que l’ouvrage de Villoison comprend un texte nouveau de l’Iliade et une collection prodigieusement riche de scholies ; mais il passait sous silence ces Prolégomènes, où il allait puiser à pleines mains. Il espérait, disait-il, qu’on lui pardonnerait cet éloge d’un livre qu’une longue fréquentation lui avait fait aimer. Si quelques-uns n’en avaient pas reconnu tout le mérite, c’est peut-être qu’ils avaient encore l’esprit tout farci des autres scholiastes et c’est peut-être aussi que « les premières promesses de l’éditeur les avaient soulevés vers de trop hauts espoirs ». La publication n’avait pas donné tout ce que promettaient les annonces. Car, entendant invoquer à maintes reprises les noms de Zénodote, d’Aristarque, de Cratès, d’Alexion et de tant d’autres Alexandrins, et vanter les variantes de tant d’éditions, dont nous n’avions jusque-là qu’un faible souvenir, et les écrits singuliers de tant de critiques homériques, certaines gens avaient espéré trouver tous ces renseignements réunis en un corps de doctrine... Or, quand parut enfin cet ouvrage, rendu célèbre par la longue attente des érudits, il ne donnait, de tous ces critiques et interprètes, que des extraits sans ordre, sans indications de sources, sans exposé de motifs, sans explications esthétiques, sans grands renseignements historiques touchant l’âge d’Homère, mais avec un étalage de balivernes, qui sentent l’époque de ces scholies, bref un ensemble illisible, comme on dit aujourd’hui, neque id, ut hodie loqui solent, legi potest ; il en fallait comparer les données avec tous les écrits qui ont échappé au naufrage de la science antique. Wolf concluait : « Tel quel, c’est encore un trésor inestimable, et les maîtres des études orientales n’ont plus à se targuer de leur fameuse Masore ; nous avons désormais notre Masore homérique, de tous points égale et même supérieure à celle des Juifs. »
Avec ces réticences et ces demi-perfidies, l’éloge pourrait encore sembler équitable s’il avait paru en tête des Prolégomènes de Wolf ; mais il ne commençait qu’à la page 11, et les dix premières pages étaient occupées par une dissertation d’allure académique et de ton serein qui, touchant les divers genres de la critique de textes, n’offrait au lecteur non prévenu que définitions générales et vérités quasi-évidentes. Pour corriger et rétablir les textes anciens, disait Wolf, le philologue peut recourir à deux méthodes : la lecture et comparaison des divers manuscrits, recognitio, et la correction hypothétique, la conjecture rationnelle et scientifique, recensio. La recognitio est une science des faits qui ne demande que de l’application. La recensio veut du génie. L’une et l’autre ont leur utilité ; mais comparez leur valeur ! le beau mérite, même quand on est le plus savant et plus habile homme du monde, de prendre plusieurs manuscrits et de s’en rapporter à eux, ratio eorum qui, quantum vis interdum docti ac sollertes, omnem emendationem ex aliquot librorum manuscriptorum fide suspensam esse volunt, ou, mieux encore, d’éditer, comme on dit, les textes, sur la foi d’un seul témoin, comme si le destin nous l’envoyait pour le salut de l’auteur en cause, aut qui texta, quae vocantur, plane edunt ad unius exemplum, velut isti tandem libri ad scriptoris salutem fatis destinati essent.
On reconnaît la manière accoutumée de Wolf qui ne nomme pas ceux qu’il attaque ou calomnie, mais les enveloppe dans une désignation générale, sunt qui, quidam, etc. Pour retrouver le nom qu’il taisait ici, peut-être suffit-il de relire le titre de Villoison :
Homeri Ilias
ad veteris codicis Veneti fidem
recensita.
Voilà bien, je pense, celui qui ne corrige que sur la foi de quelques manuscrits et même d’un seul, ex aliquot manuscriptorum fide..., ad unius exemplum : Villoison a, durant dix années, annoncé à ses correspondants, avant de le vanter en ses Prolégomènes, ce précieux, cet unique, ce miraculeux, ce providentiel manuscrit de Venise, sauvé du naufrage de l’antiquité, pour le salut du texte homérique, egregio et vere aureo codice CCLIV, in Veneta divi Marci bibliotheca servato..., egregius ille Venetus codex[196].
« Ce genre de travail n’est que basse voltige, continuait Wolf ; combien en diffère la recensio méthodique, selon toutes les règles de l’art ! Usant de tous les instruments et de tous les secours, interrogeant tous les témoins, examinant tous les passages, même ceux où l’on pensait retrouver sûrement la main de l’auteur, c’est elle qui..., c’est elle dont[197]... » Et Wolf d’énumérer tous les services, toutes les prouesses que l’on peut attendre du vrai critique de textes, comparé au simple lecteur de manuscrit. Le simple lecteur étant Villoison, nous pouvons deviner que le vrai critique sera Wolf, et ce début, en vérité, n’était là que pour amener une belle histoire où Wolf tâchait d’expliquer comment, sans avoir pillé le bien d’autrui, — car il est homme scrupuleux, nous le savons, — il pouvait, les apparences étant contre lui, sembler coupable d’emprunts illicites : ne haec quidem de studiis meis praefarer, nisi mihi ratio ejus operis reddenda esset, in quo alienis laboribus frui non liceret[198].
Lisons l’histoire, telle qu’elle nous est racontée aux pages 11-15 des Prolégomènes.
Depuis quinze ou seize ans, depuis son adolescence, Wolf pensait à la recension d’Homère et, suivant toutes les règles de l’art, il avait réuni tous les instruments et tous les secours, interrogé tous les témoins, examiné tous les passages, pris une peine de tous les instants ; tout ce qu’il avait fait en dehors, quelqu’occupé qu’il en pût paraître, n’était que besognes accessoires ; même quand il éditait d’autres auteurs grecs et latins, des orateurs, des philosophes ou des poètes, c’est au seul Homère qu’allaient tous ses regards et toutes ses pensées, Homerum nunquam diu ex animo et conspectu amisi. Il avait commencé par Eustathe pour en extraire d’abord toutes les remarques grammaticales, puis toutes les variantes. Il avait continué par les scholies alors publiées, en y ajoutant certaines notes que deux amis très regrettés lui avaient extraites du manuscrit Paullinus, de Leipzig, dont Ernesti n’avait pas fait une soigneuse collation. Il avait lui-même soigneusement dépouillé les lexicographes, les scholiastes, les grammairiens, tous les auteurs où l’on pouvait espérer quelque découverte sur le texte homérique. Il n’avait pas négligé les poètes, surtout ces Alexandrins, imitateurs d’Homère, chez qui l’on pouvait retrouver soit telles lectures adoptées par eux, soit telles explications de mots ou telles tournures de style qu’ils avaient pu emprunter au Poète. « Ayant ainsi fouillé dans la littérature grecque et latine toutes les cachettes d’où l’on avait à tirer quelque secours, ayant réuni un immense appareil de variantes et de notes critiques, c’est alors que je fus mis en possession des trouvailles de Venise. » Quel accroissement subit de richesses ! Mais aussi quel renouveau de travail ! Car tout était à recommencer : la première récolte devait étre comparée à ce nouvel engrangement ; les données du manuscrit de Venise servant d’étalon, toutes les valeurs des autres apports devaient être revisées.
Wolf se remit donc à l’ouvrage. Il relut Eustathe une troisième, puis une quatrième fois. Il relut les scholiastes et les autres auteurs. Il relut les textes imprimés, depuis Estienne jusqu’à Ernesti : grand travail pour peu de fruits ! Car, au bout du compte, le résultat de cet effort herculéen fut... que le texte établi par Wolf était ordinairement le même que le texte retrouvé par Villoison dans le manuscrit de Venise. Voyez la rencontre du hasard : la volonté de Wolf n’y a été pour rien ; mais, par un admirable coup du sort, le simple lecteur qu’était Villoison et le génial recenseur qu’était Wolf sont arrivés, chacun de son côté, aux mêmes corrections de la Vulgate ; quinze ans de travail qu’un seul regard sur le manuscrit de Venise aurait pu épargner à Wolf, qua in re saepe mihi usu venit ut longo circuitu pervenirem ad eas correctiones quas eximii libri primus adspectus frustra obtulerat ; nam quae magna est hujus mei ac Veneti textus convenientia, eam sponte natam habui, non quaesivi.
En cette histoire, comment ne pas aussitôt reconnaître certains procédés de Wolf dont nous ne pouvons plus être dupes ? Nous saluons d’abord les « deux amis » dont Wolf, ici comme ailleurs, invoque l’intervention sans les nommer. Nous retrouvons ensuite le même hasard bienheureux qui ne fournit à Wolf les travaux de ses devanciers qu’à l’heure dernière où son œuvre est entièrement ou aux trois quarts terminée : ici, son texte d’Homère était établi par dix, douze, quinze ans de préparatifs soigneux, quand la découverte de Villoison vint donner le jour à un texte tout justement pareil ; plus haut, la feuille sur l’histoire de l’écriture était rédigée, elle allait partir à la composition quand un ami inconnu fournit à Wolf cette dissertation de Merian où la même histoire était longuement traitée dans les mêmes termes, avec les mêmes arguments, avec les mêmes citations d’auteurs anciens et modernes ; et, avant cette rencontre avec Merian, nous avons déjà vu plusieurs autres synchronismes pareillement fortuits entre l’apparition des livres de Wolf et les publications d’autrui. De pareils hasards ne sont pas impossibles. Mais la répétition de ces hasards est-elle vraisemblable ?... Une fois de plus, essayons de vérifier les dires de Wolf, en confrontant son œuvre avec celle de son devancier.
Le manuscrit de Venise ne contenant que l’Iliade, la publication de Villoison en 1788 ne comprenait pas l’Odyssée : or, en 1794-95, alors que Wolf promettait au public une recension de tous les poèmes d’Homère et des Homérides, il ne donnait — comme Villoison — que l’Iliade. Serait-ce que ses travaux n’eussent porté durant quinze ou seize ans que sur ce poème ? Il nous assurait pourtant que l’Odyssée l’avait occupé, elle aussi : pour son édition scolaire de 1784-1785, c’est par l’Odyssée qu’il avait commencé et, quand il nous parle dans les Prolégomènes de ses premiers travaux homériques, il dit s’être enquis d’abord des manuscrits nouveaux de la seule Odyssée ; ce fut là sa première pensée, dès le temps où il donnait au public son édition scolaire[199].
Comme il est regrettable que le résultat de ses études odysséennes n’ait pas paru en même temps que son Iliade ! Heyne n’aurait pas pu l’accuser de récolter, sur ce champ-là, les fruits du travail de Villoison... Mais c’est en 1804 seulement que devait enfin paraître l’Odyssée wolfienne, après une cinquième lecture, sans doute, d’Eustathe et des scholiastes ; car, de 1795 à 1804, — nous dit Wolf en sa Préface de 1804, — il a repris tout son travail sur Homère, recouru de nouveau à toutes les sources connues et mis la dernière main à un repolissage de tout le texte[200] : c’est alors, mais alors seulement qu’il a pu appliquer à l’Odyssée les mêmes règles de correction et d’orthographe qu’à l’Iliade ; il avait donc en 1804 la ferme espérance que cette édition nouvelle plairait aux amateurs, non seulement par la beauté des caractères et du papier, mais aussi par l’excellence de la correction.
Comment expliquer alors le surprenant imbroglio où nous allons entrer ?
Dans le premier volume des Kleine Schriften, on trouve réunies toutes les Praefationes homericae de Wolf. Elles remplissent cent dix pages (169-278) et sont au nombre de 6 que l’éditeur a rangées dans l’ordre suivant :
1. Praefatio ad Odysseam, datée de septembre 1784 et commençant par les mots Si quod primum...
2. Praefatio ad Iliadem, datée d’octobre 1785 et commençant par les mots Quid in renovandis...
3. Praefatio..., datée de mars 1795 et commençant par les mots Quum librarius...
4. Praefatio ad Odysseam, datée de ... 1794 et commençant par les mots Quum aliquot...
5. Praefatio..., datée de décembre 1794 et commençant par les mots Ne editio...
6. Praefatio..., datée de ... 1804 et commençant par les mots Nunc tandem...
De ces six préfaces, les deux premières font partie de l’édition scolaire de 1784-1785 ; la troisième et la sixième, des deux éditions savantes de 1795 et 1804 ; laissons de côté, pour un instant, la cinquième Ne editio ; la quatrième Quum aliquot était jointe à une réimpression de l’Odyssée scolaire. Car, en cette même année 1794, où Wolf promettait la recension complète, l’édition savante de tout Homère et des Homérides, mais ne publiait, comme Villoison et après Villoison, que la seule Iliade, il éprouvait le besoin de donner une Odyssée tout de même : il réimprimait donc son Odyssée scolaire de 1784. Son éditeur, disait-il dans la Préface, n’avait pas voulu attendre que la recension de ce poème fût prête : le tirage de 1784 était épuisé ; la clientèle réclamait ; Wolf se contentait donc de corriger les fautes d’impression qui lui avaient échappé en 1784 ; il faisait passer aussi dans le texte odysséen les corrections que, durant dix années, au cours de son enseignement, il avait notées dans les marges de son exemplaire ; il se ralliait enfin à certaines règles ou habitudes d’orthographe, d’accentuation et de ponctuation qui, sans être importantes, avaient, dit-il, leur prix. Mais l’expérience de 1784 lui avait servi : il s’était alors aperçu « des ennuis que l’on a et des dangers que l’on court à vouloir faire le critique et le correcteur de textes en plein cours d’impression, les presses déjà marchant ou peu s’en faut, quand on manque et des secours indispensables et de la connaissance intime de son auteur, quand on n’a pour tout instrument de travail que le vif désir de servir la science[201]. »
Retenons l’aveu : en 1783-84, quand il imprimait son Odyssée, en 1784-85, quand il imprimait son Iliade, Wolf n’avait rien préparé d’avance ; il n’avait pas eu lui-même l’idée de cette édition ; il était occupé, surchargé d’autres travaux[202]. Que deviennent alors ces fameux projets homériques dont s’enfiévrait déjà sa prime adolescence ? et ces pensées, ces regards toujours tournés vers Homère, quels que fussent les autres travaux qu’il pouvait avoir en train ?...
En 1784-85, Wolf s’était contenté de donner, avec quelques corrections de détail, le texte homérique de Glasgow : en 1794, quand Wolf ne donnait, — comme Villoison en 1788, — qu’une Iliade et quand le texte de cette Iliade avait, de l’aveu de Wolf lui-même, de merveilleuses ressemblances avec le texte de Villoison, est-il d’une critique trop hardie de conjecturer que cette rencontre était, une fois encore, l’effet, non pas du hasard, mais des procédés habituels de l’auteur ? En 1784, Wolf avait eu l’honnêteté de reconnaître sa dette envers les gens de Glasgow : son Odyssée et son Iliade, disait-il dans les titres mêmes, étaient ad exemplar Glasguense expressae... En 1795, pourquoi Wolf n’a-t-il pas dit tout pareillement de son Iliade qu’elle était ad exemplar Venetum expressa ? il se serait conformé à la règle qu’il posait un jour pour autrui : « On ne satisfait aux lois de l’histoire qu’en citant le nom de ses auteurs ; c’est le devoir évident, si nomen hominis apposuisset, id quod sane facere debebat, omnibus historiae legibus plane satisfecisset[203]. »
Mais en 1794, Wolf avait décidément une idée singulière de ses devoirs et de ses droits. Dans l’une de ses notes, il veut bien reconnaître que les Prolégomènes de Villoison sont tout remplis d’érudition ; dans une autre, il confesse une de ses propres erreurs, — bien pardonnable, assure-t-il, — que Villoison avait réfutée en ces Prolégomènes et que lui, Wolf, s’était hâté d’écraser sous un article de l’Allgemeine Litteratur-Zeitung ; dans une troisième enfin, il prévient le lecteur que si Villoison, en ses Prolégomènes, a doctement traité de l’obel alexandrin et des autres signes critiques, en général, c’est après beaucoup d’autres, post alios multos[204]..... « M. Wolf, mon disciple, — écrivait Heyne à Villoison, a dans ses Prolégomènes profité des vôtres. » Non seulement Wolf n’a jamais avoué ce profit, mais il l’a tant et si bien dissimulé qu’à première et même à seconde lecture, on ne le découvre pas ; il faut dire que, par la faute de Villoison, la dissimulation de Wolf était d’avance facilitée.
« C’est à son retour d’Orient, dit A. Pierron, que Villoison écrivit ses Prolégomènes... : il envoya à [son éditeur] Coleti une collection de notes plutôt qu’une dissertation, la matière d’un livre plutôt qu’un livre. Le fond des Prolégomènes est excellent ; mais l’œuvre est indigeste. Il n’y a guère de lecture plus pénible. C’est un chaos de noms propres, de titres d’ouvrages, de chiffres de toute espèce, de citations en diverses langues, de signes particuliers, d’abréviations, d’italiques, de grec en onciales, de parenthèses, de notes, d’excursus. Ce qui ne diminue point le désagrément de la lecture, c’est que les lignes ont quatre-vingts lettres chacune. Elles occupent toute la largeur de l’in-folio, sauf certains développements imprimés en note sur deux colonnes. Aussi ne lit-on guère les Prolégomènes de Villoison. Personne ne les cite jamais... Cette indigeste dissertation mérite au moins d’être consultée et étudiée ; beaucoup de choses dont on fait honneur à Wolf avaient été dites avant lui par Villoison, et même parfaitement dites. Villoison écrit très bien en latin. Ce n’est pas le style qui manque aux Prolégomènes : c’est l’ordre et la proportion[205]. »
Si Villoison eût mis à ses Prolégomènes les mêmes soins qu’il prodiguait à ses dédicaces au roi de Suède, au duc de Weimar et aux autres grands de la terre, s’il eût consacré à l’exposition de ses découvertes et de sa doctrine la moitié des heures qu’il gaspillait à la recherche des honneurs ou des félicitations académiques, il est probable que la gloire de Wolf n’eût jamais existé. Mais, de ce chaos d’érudition que l’inventeur français intitula Prolégomènes, l’imitateur allemand eut beau jeu de tirer les matériaux de sa propre construction, en prenant ou en ne prenant même pas la peine de les retailler. A. Pierron[206] signalait déjà deux de ces emprunts wolfiens : l’argument du Coran et la discussion sur le texte de Josèphe.
« Les poèmes homériques, disait Wolf, se sont longtemps conservés sans l’aide de l’écriture, dans la seule mémoire des rhapsodes ; c’est Pisistrate qui, le premier, les recueillit et les fit consigner par écrit ; nous voyons tout pareillement que les vieux chants des Germains ne furent écrits qu’au temps de Charlemagne, que les Arabes ne composèrent qu’au viie siècle leurs divans de poésies anté-islamiques et que le Coran de Mahomet n’eut pas un autre sort que les poèmes d’Homère ; tout pareillement aussi les hébreux n’écrivirent leurs livres sacrés et ne les réunirent en un corps rituel qu’à une époque beaucoup plus basse qu’on ne le croit... Mais ces recueils hébreux ou arabes regardent des spécialistes en littératures orientales[207]. »
Pour « les chants des Germains », Wolf ne faisait que reprendre un exemple longuement invoqué et ressassé depuis trente ans : les poésies d’Ossian, publiées par Macpherson et discutées par nos philosophes et critiques de France[208], avaient inspiré à Herder et autres théoriciens d’outre-Rhin les explications qui devaient, durant un siècle, encombrer l’histoire de toutes les littératures primitives, sur la « poésie de nature » opposée à la « poésie d’art », sur les « chants du peuple », instinctifs et géniaux, nuageux et brûlants, et les « vers d’écrivains », savants et réguliers, mais transparents et froids. Wolf appliquait timidement à Homère ces théories nouvelles : sans trop « dévoiler » sa pensée, sans se compromettre, il « faisait signe » aux révolutionnaires et aux initiés qu’il était de cœur avec eux : « Plus la poésie devient art, disait Herder, plus elle s’éloigne de la nature, je mehr die Poesie Kunst wird, je mehr entfernt sie sich von der Natur ». Wolf disait à mi-voix que « tout cet art homérique était en une certaine façon plus proche de la nature et qu’il avait sa source, non pas dans certaines règles formulées par les livres, mais dans un sens inné du vrai et du beau[209] ». Il ajoutait qu’ « en cela comme en d’autres choses, le poète homérique est aussi éloigné des chantres de nos bois (c’est, je pense, les oiseaux que ce latin poétique désignait) que des poètes des âges savants et que, remis ainsi en sa vraie place, débarrassé des mille encombrements dont les doctes jadis avaient cru l’honorer, il brillait d’une grâce et d’une gloire nouvelles aux yeux des connaisseurs de la réalité et des esprits ouverts[210] ».
Pour les littératures orientales, Wolf, qui n’était ni un spécialiste ni même un initié, eut d’autres secours : nous savons son intimité avec la personne et les idées de Griesbach, l’un des maîtres d’alors en critique hébraïque ; mais Villoison, dans ses Prolégomènes, avait déjà parlé du Coran.
« Chose étonnante ! écrivait Villoison en sa note i de la page xxiii : c’est le même sort qu’ont eu les deux ouvrages les plus célèbres et les plus éloquents de la Grèce et de l’Arabie : Homère, ce manuel de toute la mythologie des Gentils, et le Coran, ce code de la foi musulmane, cette règle de la langue arabe. » Et Villoison résumait clairement l’histoire du texte coranique durant les premières années de l’hégyre ; il comparait les diverses éditions de la Mecque, Médine, Koufra, Bassora et Damas aux éditions homériques de Chypre, Chios, Crète, Sinope, Argos et Marseille, et la codification de Pisistrate à la codification par Othman de ce qui devint le texte commun, ἡ κοινὴ, la Vulgate coranique. Villoison faisait cet exposé quelques lignes avant le passage où il corrigeait l’opinion de Fr.-Aug. Wolf sur Antimaque de Colophon : Wolf a rappelé cette correction en ses Prolégomènes ; mais il a négligé de rappeler l’origine de sa science coranique...
Quant au texte de Josèphe sur l’histoire de l’écriture, Villoison avant Wolf le citait en le commentant. Avant Villoison, Wood et, avant Wood, d’Aubignac et, avant d’Aubignac, tous ceux qui avaient traité de cette question depuis la Renaissance, en avaient usé déjà. Sur ce sujet néanmoins, Wolf avait à l’égard de Villoison une dette qu’il eût mieux fait de reconnaître.
Villoison avait trouvé, dans les manuscrits de Venise, un texte du scholiaste Denys de Thrace où, d’avance, était formulé ce que Wolf considérait comme son argumentation principale : les poèmes homériques, disait Denys, restèrent confiés à la seule mémoire jusqu’aux temps de Pisistrate ; ils passaient de bouche en bouche, de maître en disciple ; car ils n’étaient pas transmis alors par l’écriture, τότε γὰρ οὐ γραγῇ παρεδίδοντο. Wolf à la page 78 de ses Prolégomènes allègue ce texte décisif et le cite à la note 39, en renvoyant aux Anecdota graeca de Villoison. Dans le volume II, p. 182, de ses Anecdota, Villoison en effet l’avait publié dès 1781. Mais Wolf ne dit rien des Addenda dont Villoison avait fait suivre ses Prolégomènes et qui, pourtant, le mettaient lui-même, Fr.-Aug. Wolf, directement en cause.
Au sujet de la corruption du texte homérique par les rhapsodes et les éditeurs de l’antiquité, — disait Villoison, — il faut lire la Lettre à Fr.-Aug. Wolf qu’écrivit C. G. Heyne pour présenter au public la Théogonie publiée par Wolf, à Halle, en 1783. Villoison citait une phrase de Heyne : « En tête de la Théogonie ont été placés jadis des fragments de plusieurs exordes ; ils sont de différentes mains, mais devaient figurer déjà dans les exemplaires de la plus haute antiquité ; ils datent du temps peut-être où le poème fut mis par écrit pour la première fois, avec les variantes de tous genres qu’y avaient introduites les rhapsodes par les effets soit d’une mauvaise mémoire, soit d’un zèle inopportun. » Villoison montrait ensuite comment Fr.-Aug. Wolf en sa Préface de la Théogonie avait adhéré à ces idées de son maître, et Villoison les reprenait à son tour (dès 1788) pour les appliquer aux poèmes homériques ; car, à chaque phrase de Heyne et de Wolf, où Hésiode était mis en cause, Villoison ajoutait entre parenthèses et Homère : quid Hesiodo (ut et Homero), quid rhapsodis debeatur, difficile dictu est.., ; manifestum ex hoc et aliis locis fit tum cum colligerintur Hesiodi (ut Homeri) carmina, etc.
Le seul titre de propriété que Wolf pût faire valoir sur les idées qu’il exposait en ses Prolégomènes, c’était cette Préface de la Théogonie, où, dès l’année 1783, il avait, disait-il, exposé au sujet d’Hésiode les vues qu’en 1795, il reprenait au sujet d’Homère : ces considérations sur l’absence de l’écriture aux temps homériques étaient la clef de voûte de son système ; les Prolégomènes ne pouvaient avoir d’autres prétentions à l’originalité.
Nous voyons que, dès 1783, ces vues ne lui appartenaient pas en propre : le moins que l’on en puisse dire est qu’il les avait en commun avec Heyne, et le plus probable est qu’en vérité, elles lui venaient de ce maître, de ce bienfaiteur, de ce patron, comme il disait alors, auquel il était redevable du meilleur de sa science hésiodique. Dès 1770, c’est Heyne qui avait présenté aux lecteurs allemands l’Essay de Robert Wood, en célébrant « le vol de l’aigle de ce génie » anglais avec un tel enthousiasme qu’on l’avait parfois accusé de flatter, lui Hanovrien, cette Angleterre où régnait un Georges de Hanovre, lequel, bientôt après, avait décerné à son professeur de Göttingue le titre envié de Hofrath. Dès 1770, Heyne s’était donc rallié aux idées qu’en 1783, Wolf prétendait faire siennes, et c’était cinq ans avant les Prolégomènes de Wolf que les Prolégomènes de Villoison appliquaient aux poèmes homériques ce que Wolf et Heyne avaient dit d’Hésiode à ce sujet. En 1788, Villoison indiquait le plus honnêtement du monde à quels ouvrages de Heyne et de Wolf il avait puisé. En 1795, que serait devenue la géniale découverte de Wolf si, avec la même honnêteté, Wolf eût renvoyé son lecteur aux études de Villoison ?... Mais nous ne sommes encore qu’au seuil de ce ténébreux labyrinthe.
Reprenons une vue d’ensemble des Prolégomènes wolfiens et, laissant les vingt premières pages, qui ne sont qu’une sorte d’introduction bibliographique, considérons cette histoire des poèmes homériques qui remplit les 260 pages restantes : c’est, de l’aveu de Wolf, le seul sujet qu’il eût à cœur de traiter en ce premier volume.
Cette histoire, disait Wolf, comprend six périodes : 1° des Origines à Pisistrate, 2° de Pisistrate à Zénodote, 3° de Zénodote à Apion... ; il est inutile pour nous d’aller plus loin ; les trois dernières périodes sont restées dans l’encrier de Wolf ; seules, les deux premières et une moitié de la troisième ont trouvé place en son premier volume.
De ces trois périodes, il en est deux dont on comprend sans peine les limites : il n’est pas douteux que Pisistrate et Zénodote ont toujours apparu aux philologues comme deux des chaînons principaux de la tradition homérique. Mais que vient faire ici cet Apion dont il ne reste rien d’authentique, dont Wolf et ses contemporains ne pouvaient connaître que le nom et les querelles avec les Juifs d’Alexandrie, dont nous-mêmes, aujourd’hui, après un siècle de travail intensif sur Homère et tous ses entours, nous ne voyons ni les théories ni l’influence sur le texte homérique ?... Ce qui semble le moins douteux à son sujet, c’est que cet homérisant de parade fut surtout un exploitant de la science d’autrui, un placier des études alexandrines à travers le monde romain, pour tout dire, un charlatan à la voix retentissante, aux affirmations sans pudeur, une vraie « cymbale du monde », comme l’avait surnommé l’empereur Tibère.
La seule raison que l’on puisse entrevoir au choix de cet Apion par Wolf, c’est qu’après la période ionienne des origines, Pisistrate lui apparaissait comme le premier nom de la période athénienne, puis Zénodote, le premier nom de la période alexandrine, et Apion, de la période romaine, laquelle, aux yeux de Wolf, s’étendait jusqu’à un autre Levantin transplanté, lui aussi, à Rome : Porphyre.
Cette « période romaine » est l’une des grandes divisions de l’histoire et de la civilisation antiques ; mais elle n’existe pas à vrai dire dans l’histoire et les études d’Homère. Avant comme après Apion, ce sont les mêmes procédés, les mêmes recherches, la même tradition d’Alexandrie et de Pergame, du monde hellénique, qui se poursuivent soit au Levant soit au Couchant du monde romanisé ; les études homériques n’ont eu dans l’antiquité que trois grandes capitales, Athènes, Alexandrie, Byzance ; de Zénodote à Porphyre, la période alexandrine se continue soit à Rome soit dans les provinces ; cent ou cent cinquante ans après Auguste, Hérodien et Nicanor continuent d’alexandriniser sur telle et telle question homérique ; Jacob La Roche, l’auteur de la Critique homérique dans l’Antiquité[211], a eu raison de saluer en Hérodien le dernier des grands Alexandrins.
Or, la découverte de Villoison et les scholies de son Venetus indiquaient à Wolf la vraie place d’Hérodien ; elles lui fournissaient des extraits de cette Prosodie de l’Iliade qui, avec la Ponctuation de Nicanor, pouvaient sembler les derniers rayons de la science alexandrine. Wolf, en 1792, avait publié, de la manière que nous savons, les Histoires de l’autre Hérodien ; il avait eu à se faire une opinion sur les relations d’identité que certains voulaient établir entre ces deux Hérodiens, l’historiographe et le « technique », qui vivaient à peu près en même temps... D’où vient donc que Wolf ait choisi Apion ? et d’où vient qu’ayant pris ce Childebrand de l’histoire homérique, il se soit encore arrangé pour ne pas aller jusqu’à lui ?...
Nous avons vu qu’ayant traité en 136 pages la première période (p. 24-160) et résumé en vingt-neuf pages la seconde (p. 160-188), il consacrait plus de cent pages à la troisième (p. 188-280), mais brusquement mettait le point final sans aller au delà de Cratès de Pergame. Ici, une fois de plus, on peut constater une surprenante rencontre entre son œuvre et celle d’autrui.
Par l’analyse qu’en ses Prolégomènes, il donnait des scholies de son manuscrit, Villoison, lui aussi, avait été amené à faire une sorte de tableau de la critique homérique durant l’antiquité : il avait consacré aux éditeurs, copistes et scholiastes anciens trente-cinq (xiii-xlviii) de ses énormes pages de soixante-huit lignes à quatre-vingts lettres, où il avait comprimé tous les textes et renseignemenls : « un océan de citations et d’érudition », s’était écrié F.-A. Wolf lui-même en rendant compte de l’ouvrage dans l’Allgemeine Litteratur-Zeitung[212]. Ce compte rendu fort exact, nous prouve le soin que Wolf avait mis à étudier l’ouvrage ; mais le texte des Prolégomènes de Wolf montre aussi qu’à quatre ans de distance, il avait encore le latin de Villoison sous les yeux et faisait quelquefois mieux encore que le regarder :
| Villoison, p. xxix. | Wolf, p. 176. | |
| Aristarchi aemulus, Crates Mallotes, Stoicus, qui, docente Suida , cognominatus fuit Homericus et Criticus atque Homeri διόρθωσιν libris novem, tempore Plolemaei Philometoris, composuit quique, teste Suetonio in libro de Claris Oratoribus, primus in urbem Romam, in quam ab Attalo rege legatus missus fuerat, studium grammaticae intulit... | Crates Mallotes, qui a singulari studio poetae Homericus dictus est, Aristarchi idem aemulus et adversarius acerrimus (en note : Suidas, voc. Κράτης et Ἀρίσταρχος ; illo loco ei tribuitur διόρθωσις Ἰλιάδος καὶ Ὀδυσσείας ἐν βιϐλίοις θ)... novamque gloriam duxerit ex eo quod doctrinam litterarum primus pertulit ad Romanos (en note : Sueton., de ill. Grammaticis cap. 2 , ubi memoratus Attalus haud dubie est II, cognomine Philadelphus, qui Pergami coepit regnare a. u. c. DXCV. | |
| Villoison, p. xxv. | Wolf, p. 187. | |
| Homerica Rhiani poetae editio non semel in nostris laudatur scholiis... Aratus poeta, teste Hipparcho : de Arati vita et opere, p. 270 Uranolog. Petav., ab Antiocho, rege Syriae, rogatus fuit ut Iliadem emendaret, quod a multis depravata erat, διὰ τὸ ὑπὸ πολλῶν λελυμάνθαι. Idem Aratus, testibus eodem ibidem Hipparcho p. 269 et Suida, Odysseam correxerat et recen- | Philetam, magistrum Zenodoti, ex optimis poetis elegiacis, paulo post Aristotelem aliquid ad corrigendum Homerum contulisse e tribus locis intelligitur. Ne tantum quidem reliquum habemus ex Arati editione Odysseae, cui ut Iliada adderet, a plurimorum corruptelis liberatam invitatus dicitur fuisse a rege Syriae Antiocho Sotere (en note : res a nemine attigitur |
| sio quaedam illius nomine dicebatur, velut Aristarchea et Aristophanea... E nostris scholiis Venetis discimus Apollonium Rhodium composuisse quoddam opus criticum ad Zenodotum, πρὸς Ζηνόδοτον. Sic enim nostra scholia ad Iliad. N. 657 ἐς δίφρον ἀνὲσαντες · Ἀπολλώνιος ὁ Ῥόδιος ἐν τῷ πρὸς Ζηνόδοτον, ἐς δίφρον ἀναθέντες Alterius Homerici loci emendationem ab eodem Apollonio Rhodio factam et fortasse ex eodem opere petitam sic referunt nostra scholia ad Iliad. B. 436, θεὸς ἐγγυαλίζει διὰ τοῦ ζ τὸ ἐγγυαλίζει αἱ Ἀριστάχειοι καὶ Ἀπολλώνιος ὁ Ῥόδιος ὁμοίως προφέρεται καὶ ἡ Ἀριστοφάνους. Secundum eadem scholia ad Iliad. A 3, Apollonius Rhodius pro πολλὰς δ’ἰφθιμοὺς ψυχάς legebat κεφαλάς. Infra de Phileta Coo, poeta elegiaco et grammatico loquemur... | praeter Suidam T. I, p. 309 et auctorem vet. Vitae Arati in Petavii Uranol. p. 270 ; notabile est quod jam tum dicebatur homericum (carmen λελυμάνθαι ὑπὸ πολλῶν). Quod quum exitum non habuisset, si bene conjicimus, eam operam suscepisse videtur Rhianus, nobilis et ipse poeta, cujus recensionem nobis pauca fragmenta desiderabiliorem faciunt quam quidquid in hoc genere lusit Apollonius Rhodius (en note : ejus tres afferuntur lectiones A 3 κεφαλάς pro ψυχάς et N. ἀναθέντες pro ἀνέσαντες, posterior ἐκ τοῦ [συγγράμματος] πρὸς Ζηνόδοτον, id est ad seu potius adversus Zenodotum. Tertia lectio, non mala, B. 436, ἐγγυαλίζει, Apollonio communis fuit cum Aristophane et Aristarcho.) |
On pourrait alléguer bien d’autres passages, sans compter ceux où Wolf renvoie lui-même à Villoison (p. 179, note 41) ou adopte nommément une opinion de son devancier (au sujet d’Antimaque de Colophon). Mais, après la confrontation de tant d’autres emprunts, je crois que les deux exemples ci-dessus suffiront au lecteur qui aura bien voulu me suivre jusqu’ici : Wolf usa de Villoison comme de Merian, comme de Wood et comme de d’Aubignac, copiant, abrégeant, délayant, amalgamant, renversant l’ordre des phrases, mais toujours empruntant à la hâte et laissant la marque de fabrique sur les matériaux d’autrui.
A comparer néanmoins les deux Prolégomènes, il faut dire bien haut qu’une supériorité éclatante et du meilleur aloi semble au premier regard acquise à l’œuvre de Wolf. Malgré leur appareil extérieur d’érudition, les Prolégomènes de Villoison manquent de cette exactitude minutieuse, de cette précision dans les dénombrements et dans le détail, dont on trouve presque à chaque note les plus beaux exemples dans Wolf. Une lecture même distraite fait à première vue saisir la différence : quand Villoison, par exemple, nomme un des critiques de l’antiquité, il ne dit ordinairement qu’en termes vagues qu’on en trouve mention « en plusieurs endroits » des scholies du Venetus ; Wolf sait et dit en combien d’endroits cette mention se trouve, et ses notes renvoient avec une précision minutieuse aux vers homériques où ces scholies sont attachées.
A la page 213 on peut citer en modèle la note 83. Wolf y dénombre tous les passages où les scholies citent une opinion de Zénodote : « Je vais, dit Wolf, dresser le tableau de tous les endroits où les scholiastes et les autres auteurs ont fait mention de Zénodote ; je concilierai ainsi la brièveté qui m’est imposée avec la commodité du lecteur qui pourra retrouver les textes et se refaire, s’il le veut, tout le Zénodote connu... » Suivent les chiffres de plus de trois cents vers homériques, chant par chant. Pour peu que l’on ait essayé soi-même de travailler sur les scholies homériques, en particulier sur l’ouvrage de Villoison, on apprécie les commodités qu’apportent de pareils catalogues ; sans eux, il est impossible de se retrouver en cette mer de noms propres et de citations. Mesurons donc bien la peine que Wolf dut prendre et, malgré tout, reconnaissons que certaines de ces assertions n’étaient pas, semble-t-il, injustifiées : il disait avoir lu et dépouillé lui-même, à quatre ou cinq reprises, grammairiens, lexicographes et scholiastes.
En ce qui concerne tout au moins les noms propres, je croyais avoir constaté l’exactitude attentive de ce dépouillement.., jusqu’au jour où, dans la Bibliotheca graeca de Harles-Fabricius, j’ai découvert la source de toute cette science. De la page 440 à la page 501 de son premier volume, en effet, Harles-Fabricius donne une série d’Index, que Wolf n’eut guère que la peine de consulter en les combinant :
I. Index des Auteurs cités dans les Petites Scholies.
II. Index des Auteurs cités dans les Scholies de C. Horneius.
III. Index des Noms propres dans les Scholies de Villoison,
IV. Index des Auteurs cités dans les Scholies de Wassembergh.
V. Index des Auteurs cités dans les Scholies de Leipzig.
VI. Index des Auteurs cités dans Eustathe.
VII. Indicule des Scholies de Cambridge.
A la suite de ces Index, Harles-Fabricius donnait en outre, en vingt-cinq pages, le catalogue alphabétique de tous les commentateurs d’Homère, dont l’antiquité nous a transmis les noms et les titres, sinon les ouvrages : chacun de ces écrivains avait là sa notice courte ou longue. On y lit, par exemple :
« Zénodote d’Éphèse : j’ai rappelé au chapitre II, 16, sa diorthose d’Homère ; consultez aussi les autres index que j’ai publiés au chapitre précédent.
« Aristarque le Grammairien : j’ai parlé au chapitre II, 18, de sa diorthose et de ses commentaires ; consultez les index du chapitre précédent ; Villoison, en ses Proleg. Homer., p. 26, 27, 28 ; ci-dessous, vol. VII, p. 51.
« Cratès le Grammairien, de Mallos, émule d’Aristarque, qui, pour son zèle envers Homère fut appelé l’Homérique ou le Critique (Eudoc., p. 273) : Villoison, Proleg. in Apoll. Lexic., p. 15, et Proleg. Homer. p. 27. »
Par ces trois exemples, ne voit-on pas avec évidence à quelle source Wolf puisait sans effort les renseignements exacts et minutieux que, tout à l’heure, nous admirions en ses notes des Prolégomènes ?
Voyez cette « minutie, sans laquelle une dissertation historique ne fait pas la preuve » : Crates Grammaticus Mallotes, aemulus Aristarchi, propter studium Homeri vocabatur Homericus et Criticus, disait Harles-Fabricius, et Wolf dit : Crates Mallotes, quia a singulari studio poetae Homericus dictus est, Aristarchi idem aemulus.
En ce chapitre ii, du livre II, auquel Harles-Fabricius renvoyait les lecteurs de son catalogue alphabétique, il avait usé lui-même et de ses propres Index et des Prolégomènes de Villoison pour esquisser une histoire du texte homérique durant l’antiquité.
Il y traitait d’abord (p. 352), comme Wolf le fera en ses Prolégomènes, de la question de l’écriture ; il y citait, comme Wolf, l’ouvrage de R. Wood, et la dissertation de F.-A. Wideburg An Homerus litteras noverit, et l’article du même Wideburg dans l’Humanistisch. Magazin 1787, p. 143 (Wolf en sa note des Prolégomènes renvoie à cette page 352 de la Bibliotheca graeca) ; il discutait, comme Wolf, le texte de Josèphe et la valeur du mot φασίν que l’on y rencontre, et le texte de Denys de Thrace retrouvé par Villoison[213].
Harles passait ensuite, — et Wolf fera de même, — à Pisistrate et à Lycurgue. Énumérant ensuite, comme Wolf, les recensions et éditions d’Homère antérieures aux Alexandrins : éditions des villes et recensions d’Euripide le Jeune, d’Aristote, d’Antimaque, Harles invoquait à chaque pas les Anecdota et les Prolégomènes de Villoison, en exposant les raisons que ce dernier avait découvertes de corriger l’erreur de Fr.-Aug. Wolf, en sa Lettre à Schellenberg, touchant Antimaque de Colophon. Harles arrivait ensuite aux Alexandrins : toujours citant les Anecdota et les Prolégomènes de Villoison, il traitait successivement, comme Wolf, de Zénodote, d’Aristophane, d’Aristarque et de Cratès...
Après tant d’autres exemples, je crois inutile de recopier ici, face à face, les textes de Harles et ceux de Wolf. Mais que le lecteur, qui voudra vérifier, s’y reporte ; il verra comment, suivant son habitude, Wolf prend pour armature de son exposé les phrases mêmes de son devancier et les développe ou les orne de citations et de compléments, tirés des autorités auxquelles ce devancier le renvoyait... Aussi quand Harles s’arrête, Wolf s’arrête aussi. Brusquement, nous avons trouvé après Cratès le point final des Prolégomènes wolfiens. Presque aussi brusquement, Harles dans la Bibliotheca graeca interrompt, après Cratès, l’histoire de la critique alexandrine : citant seulement le nom de Tyrannion, vantant l’œuvre de Nicanor, — toujours d’après les œuvres de Villoison, — il passe à la question des rhapsodes et chanteurs homériques.
Deux questions nous embarrassaient plus haut : il semble que maintenant nous puissions y répondre.
I. Pourquoi Wolf a-t-il mis en si belle place dans son histoire homérique cet Apion dont, en vérité, il ne savait et nous ne savons encore presque rien ?
Parce que Harles-Fabricius, en son catalogue alphabétique des anciens homérisants (p. 503-504), avait consacré à Apion la plus longue — et de beaucoup — de ses notices, le seul Lexique d’Apollonius étant excepté. Il y racontait les merveilleuses tournées de ce conférencier homérique à travers l’Empire romain ; il affirmait que les commentaires d’Apion avaient joui chez les Anciens de la plus grande autorité, Apionis commentarii in Homerum apud veteres in summa erant auctoritate..... Wolf avait d’avance divisé son histoire du texte homérique en périodes ionienne, athénienne, alexandrine, romaine, etc. : Apion surgissait du catalogue de Harles pour devenir la tête de la période romaine.
II. Pourquoi Wolf, ayant pris Apion comme terme de la période alexandrine, s’est-il, sans aller jusqu’à lui, brusquement arrêté après Cratès ?
Parce que Harles, traitant cette même question de la critique alexandrine d’après les Anecdota et les Prolégomènes de Villoison, s’était arrêté après Cratès : Villoison aurait pu lui fournir quelques matériaux pour continuer ; mais après le grand nom de Cratès, c’était une multitude de grammairiens secondaires dont les deux manuscrits de Venise, Eustathe, les scholiastes et les autres auteurs de l’antiquité ne donnaient guère que les noms ; Harles en avait donc dressé le catalogue alphabétique, sans entreprendre d’en écrire l’histoire, et il en avait aussi catalogué les citations dans ses différents Index d’Eustathe et des scholiastes...
Aussi longtemps que la Bibliotheca graeca lui servait de guide et d’appui, Wolf marchant d’un pas allègre étalait cette minutieuse érudition qu’il empruntait tout entière à Harles et dont celui-ci avait emprunté déjà la meilleure part à Villoison. A l’endroit où Harles s’arrêtait de codifier les découvertes de Villoison, Wolf mettait soudain le point final de son premier volume, Finis Volumini primi : il semblait promettre que la suite viendrait quelque jour, plus tard..., en un second volume ; mais il savait pertinemment que cette promesse ne pouvait être tenue ni par lui, ni par personne au monde. Si l’on veut voir combien la matière resta longtemps presque inconnue, même aux meilleurs de nos homérisants, — et elle le reste encore, — on n’a qu’à parcourir la Préface de M. Heymann à son Odyssey of Homer (1866) : de Zénodote à Cratès, les quatre premiers Alexandrins en occupent dix pages ; de Rhianos à Apion, les quatorze suivants n’en occupent pas cinq.
Wolf lui-même nous dit, à la page 190 de son premier volume : « Des six cents auteurs, qui durant ces siècles s’adonnèrent à l’illustration, correction et corruption du texte homérique, c’est à peine si trente noms sont un peu connus. Je laisse de côté la foule de ceux qui ne collaborèrent à cette œuvre qu’en passant, philosophes, mathématiciens, astronomes, médecins, historiens, géographes, mythographes, rhéteurs. Mais des deux cent cinquante spécialistes, que nomment les scholies de Venise, duquel avons-nous une connaissance précise ? Récolte laborieuse à faire et d’un travail le plus souvent impayé ! Cherchez les moindres indices ; passez tout au crible : vous aurez quelques traits, mais non pas une idée de toute cette science, qui encombrait les bibliothèques des critiques d’Homère au temps d’Apion. »
Pour arriver à ce temps d’Apion, il aurait donc fallu que Wolf consacrât des années à cette « récolte laborieuse » dont il ne prévoyait pas grand profit, à cette exhumation de « tant de cadavres consumés sur ce bûcher de volumes » !... Il préféra demeurer en chemin et ne tirer de ce spectacle qu’une consolation » pour nous autres, modernes, qui devons songer au destin lamentable de tant d’écrivains illustres, quand nous craignons pour nos ouvrages soit la mort précoce, soit le dénigrement de quelque censeur trop acerbe, solatium quaeramus nostris sive cito interituris, seu aliquando acris censoris carbone notatis.
MADE IN GERMANY
W. Körte, Leben und Studien Fr. A. Wolf’s, p. 312.
Au bout d’une si longue enquête, est-il possible de formuler quelques conclusions ? peut-on se risquer, du moins, à l’une de ces conjectures (que certains, comme dit Fr.-Aug. Wolf, flétrissent du nom d’hypothèses), touchant la manière dont furent composés les Prolegomena ad Homerum ? ne pouvons-nous pas, surtout, nous, Français de 1917, tirer de cet exemple quelques règles de conduite et de pensée ?
Pour l’histoire des Prolégomènes, considérons d’abord les dates, celles qui sont certaines et celles qui sont douteuses. Voici les plus certaines.
1664. L’abbé d’Aubignac compose ses Conjectures académiques qui ne sont publiées qu’en 1715.
1687-1698. Ch. Perrault publie le Siècle de Louis-le-Grand, le Parallèle des Anciens et des Modernes, etc.
1696. L. Küster publie son Historia critica Homeri
1713. R. Bentley publie ses Remarks upon a late Discourse of Freethinking.
1715. Publication des Conjectures académiques.
1729. S. Clarke commence la publication de son Homère : Iliade, 1729-1732 ; Odyssée, 1740 ; 9e édition de Clarke, 1779.
1755-1756. P.-H. Mallet publie ses Monuments de la Mythologie et de la Poésie des Celtes et particulièrement des anciens Scandinaves. La « poésie bardique » et, en particulier, l’Edda sont révélées à l’Europe et à l’Allemagne par cette traduction en français.
1756-1758. Édition d’Homère de Glasgow, d’après Clarke.
1759-1764. Édition d’Homère d’Ernesti.
1760-1765. Les publications de Macpherson révèlent au monde Ossian, la poésie « erse, runnique, celte ou galloise ». Les Français proclament que la grande poésie appartient aux peuples encore barbares plus qu’aux peuples instruits et civilisés ; poésie et civilisation ne marchent pas ensemble ; seul, l’homme primitif, que les arts et les sciences n’ont pas encore corrompu, est poétique et, par conséquent, poète ; cette grande poésie de nature est supérieure à la petite poésie selon les règles ; la Bible, Homère et Ossian sont les types de cette grande poésie.
1769. Voyage de Herder en France. Première édition du livre de Wood, An Essay of the original Genius of Homer, dont C.-G. Heyne rend compte dès 1770 dans les Göttingische Anzeigen (p. 32) et dont une traduction allemande paraît à Francfort dès 1773 : Robert Woods Versuch über das original Genie des Homers ; le traducteur, Michaelis, donne, en tête, l’article de Ileyne. En 1775, seconde édition de l’Essay, revue et augmentée, et en 1778, seconde publication de Michaelis, Zusätze und Veränderungen wodurch sich die neue Ausgabe von R. Woods Versuch..., etc.
1770-1771. Séjour de Herder à Strasbourg ; ses travaux sur les chants populaires, l’origine du langage, etc. : « la poésie est la langue primitive de l’humanité » ; liaison avec Goethe.
1772. Herder publie son étude Ueber Ossian und die Lieder der alten Völker.
1774. Lecture de Merian à l’Académie de Berlin sur l’ouvrage de R. Wood.
1775-1776. Le groupe de Weimar : Wieland, Goethe, Herder, etc.
1776-1779. F.-A. Wolf, élève de Heyne à Göttingue.
1779. Villoison découvre le fameux Venetus et annonce au monde savant cet Homerus Variorum totius Antiquitatis ; lettre à Wieland dans le Merkur de mars 1779 ; publication des premiers résultats dans les Anecdota graeca en 1781.
1781. Voss publie sa traduction de l’Odyssée.
1782-1783. Villoison à la cour de Weimar. 1784-1785. F.-A. Wolf publie l’Odyssée et l’Iliade, édition scolaire ad exemplar Glasguense expressa.
1788. Villoison publie l’Iliade et les scholies de Venise.
1789. Merian fait à l’Académie de Berlin sa lecture, publiée dans le volume qui paraît en 1793 : Examen de la Question si Homère a écrit ses Poèmes.
1790. G.-C. Harles publie le premier volume de sa nouvelle édition de la Bibliotheca graeca de Fabricius.
1793. F.-A. Wolf. entre en contact, par Böttiger, avec le groupe de Weimar.
1794. F.-A. Wolf publie un second tirage de son Odyssée scolaire.
1794. F.-A. Wolf achève sa recension de l’Iliade.
1795. F.-A. Wolf publie ses Prolegomena ad Homerum et son Iliade savante.
De ces dates certaines, il ressort, à n’en pas douter, qu’en écrivant ses Prolégomènes, Wolf venait, après Villoison, touchant l’Iliade et les Alexandrins, après Wood et Merian, touchant l’écriture au temps d’Homère, après Herder et les Français, touchant la poésie chantée des peuples primitifs, après d’Aubignac touchant l’origine des poèmes homériques. La sentence de Georg Finsler paraît donc juste de tous points : les Prolégomènes ne contenaient pas, en vérité, une seule idée originale.
Mais dans l’intervalle de ces dates certaines, il en est d’autres qui nous renseigneraient plus exactement, si nous pouvions les retrouver et les intercaler. Deux de ces dates douteuses nous seraient d’une utilité toute spéciale : en quelle année Wolf a-t-il eu la première idée de sa recension d’Homère ? en quelle année a-t-il préparé, puis écrit ses Prolégomènes ?
Il a pensé à sa recension d’Homère dès 1781 et même dès 1780, dit-il en ses Prolégomènes, — dès 1779, dit-il en ses Lettres à Heyne. Étant la plus ancienne, cette dernière date lui serait la plus favorable : nous devons donc l’adopter. C’est en juillet 1779, — précise son biographe, gendre et admirateur, W. Körte[214], — qu’il aurait commencé de songer à Homère. Une lettre de Diedrichs du 26 novembre 1779 confirmerait cette précision : de Göttingue, en effet, Diedrichs demandait à Wolf où il en était de ses recherches homériques[215]. Ces indications, d’ailleurs, concordent avec les dires de Heyne, lequel aurait conseillé à son élève de ne rien entreprendre avant l’apparition de cette Iliade de Venise que Villoison (mars 1779) promettait aux érudits. Enfin une phrase de Wolf me semble décisive ; il dit en l’une de ses Préfaces de 1794 : « Dès l’adolescence, cette recension d’Homère fut l’un de mes vœux pour le jour où nous aurions le secours des trésors qui nous étaient promis, ut si promissis aucti essemus opibus et praesidiis[216]... » Je ne puis comprendre cette phrase que comme une allusion aux annonces et promesses de Villoison touchant « ce manuscrit unique qui est un des plus rares thrésors de l’antiquité. »
Il semble donc que, pour sa recension d’Homère, comme pour nombre de ses autres publications, Wolf a été décidé par l’exemple et les secours d’un devancier : en 1779, quand Villoison découvre le Venetus, Wolf se sent « voué » à l’étude d’Homère ; quand, au bout de seize ans (1779-1795) de recherches, de lectures, de scholiastes dépouillés, de lexiques compulsés, d’auteurs comparés et relus, Wolf a établi enfin son texte homérique, il se trouve qu’en la plupart des vers, nous dit-il, c’est au texte du Venetus qu’il aboutit, — sept ans après (1788-1795) que Villoison a enfin publié ce texte : quel long et pénible détour pour atteindre un but où d’autres arrivaient si aisément ! qua in re saepe mihi usu venit ut longo circuitu pervenirem ad eas correctiones quas eximii libri primus aspectus frustra obtulerat[217]... Passons aux « théories de Wolf ».
Dès 1779, il ne semble pas douteux que Wolf avait déjà sur l’histoire des poèmes homériques certaines des idées qu’il n’exposa timidement qu’en 1795, dans ses Prolégomènes.
En 1780, il avait fait à ce sujet quelques confidences au libraire Nicolaï de Berlin, en lui offrant sa future recension d’Homère. Nous n’avons pas conservé la lettre que Wolf avait écrite à Nicolaï le 10 mai 1780. Mais Wolf publiait en 1797 dans les Briefe an H. Heyne (p. 129) la réponse que Nicolaï y avait faite le 16 mai : il en ressort que Wolf avait entretenu son correspondant de l’absence de l’écriture aux temps homériques et du rôle de la mémoire dans la transmission orale des poèmes[218]. Donc, en 1780, au sortir de cette université de Göttingue, où il avait été l’élève de Heyne, Wolf partageait l’opinion de son maître sur la valeur des considérations exposées dès 1769 par R. Wood, vantées par Heyne dès 1770, discutées aussitôt par l’Allemagne érudite, vulgarisées à travers l’Europe par les multiples traductions de l’Essay on the original Genius of Homer, présentées en 1774 à l’Académie de Berlin par Merian, et qui devaient être longuement reprises et développées par lui devant la même Académie en 1789, — six ans avant que Wolf les exposât à son tour. Dans sa Préface à la Théogonie d’Hésiode, Wolf y faisait allusion dès 1783 ; mais, ici encore, il n’était que l’écho de son maître Heyne.
En 1785, si l’on en croit sa Préface à l’Iliade de cette année-là, Wolf eut la velléité de traiter certains points de l’histoire homérique, tels que les différentes formes du texte durant l’antiquité, les diverses recensions des critiques, etc.[219]. Mais il abandonna le projet pour copier l’Historica critica de L. Küster. En 1790, si l’on en croit sa lettre à Harles[220], il pensait à « réunir, mettre en ordre et publier ses notes et lectures sur Homère, sur les écrits homériques, leur sort et leur histoire » ; mais il n’avait encore rien de prêt, bien que sa réputation d’homérisant, au dire de Harles, fût établie.
Est-ce en 1794 ou en 1795 que Wolf s’est mis à ses Prolégomènes ? à la page 11, il parle des sept années écoulées depuis la publication de Villoison (1788-1795) ; mais à la page 8, il parle de 1793 comme de « l’année dernière, praeterito anno » seulement. Je croirais volontiers que, commencés sur un plan en 1794, les Prolégomènes furent achevés en 1795 sur un autre plan : simple Préface à l’Iliade ou Salut au Lecteur en 1794, ils sont devenus en 1795 une Introduction à Homère, moins par la volonté de Wolf que par les exigences de son libraire. Voici, du moins, sur quels indices on peut arriver à cette hypothèse.
Dans l’Allgemeine Litteratur-Zeitung du 24 février 1794, Wolf publiait une note (datée du 28 janvier) pour annoncer au public que, prochainement, paraîtrait la première partie de sa recension homérique, c’est-à-dire les deux volumes de l’Iliade. Dans cette annonce, Auctarium, on rencontre des phrases que Wolf par la suite a recopiées deux fois : une première fois, dans une de ses Préfaces de 1794[221] ; une seconde fois, dans ses Prolégomènes de 1795.
Cette Préface de 1794 est celle qui commence par les mots Ne editio et à laquelle nous avons donné plus haut le numéro 5, en promettant d’y revenir : Wolf lui-même nous dit qu’il y reprenait les idées et les mots de son récent Auctarium de la Litteratur-Zeitung, iisdem fere verbis quibus negotium nuper in ephemeride quadam litteraria recepi[222]. Un exemple suffira à montrer que Wolf n’a dit, cette fois, que la plus pure vérité[223] :
| Auctarium. | Préface. | |
| Constat igitur inter doctos neminem adhuc ad recensendum et emendandum Homerum acessisse ita ab instrumentis rei recte agendae instructum ut sibi modo ipsi, nedum ceteris, satisfecerit. Neque ea profecto multorum culpa est. Nam post Demetrium Chalcondylem vix septem fuerunt editores, qui paulo intentius criticam operam, navare voluerint. Neque adeo praeter Barnesium et Ernestium quisquam fuit qui ex Eustathio, Scholiastis, Glossographis veteribusque exemplis tali editioni materiem congerere institueret. Instituerunt autem isti rem, minime perfecerunt, etc., etc. | Constat igitur inter doctos neminem adhuc recensendo et emendando Homero operam dedisse necessariis rei praesidiis ita instructum ut sibi modo ipsi, nedum ceteris, satisfacere posset. Neque ea profecto multorum est culpa, qui ante hanc aetatem graecis litteris versati sunt. Etenim post Demetrium Chalcondylem Atheniensem vix septem fuerunt editores qui paulo intentius criticam operam navare vellent ; plerisque nihil aliud quam vulgatas sui temporis recensiones fideliter sequi propositum erat. Neque adeo praeter Barnesium et Ernestium nostrum quisquam fuit qui ex Eustathio, Scholiastis, Glossographis, veteribusque exemplis accuratiori editioni materiem parare institueret. Instituerunt autem illi duo rem, minime perfecerunt, etc., etc. |
Il n’est pas douteux, non plus, qu’en ses Prolégomènes de 1795, Wolf a recopié cette Préface de 1794 :
| PROLÉGOMÈNES | PRÉFACE | |
| Page 8. — Animum applicui ut accuratioris recensionis, cujus modum supra designavi, specimen darem. Id Homero nondum contigisse inter eruditos constat. Nam instrumentorum idoneo numero carentes antehac editores ne poterant quidem, si voluissent, tale consilium inire... | Page 2. — Quid haec editio a superioribus critici generis omnibus differat, iisdem fere verbis, quibus negotium nuper in ephemeride quadam litteraria recepi, significem. Constat igitur inter doctos neminem adhuc recensendo et emendando Homero operam dedisse necessariis rei praesidiis ita instructum ut sibi modo ipsi, nedum ceteris satisfacere posset... | |
| Page 8. — Adeo Homero insignis sua laus tenuitatem attulit... Lycophronis tenebras si objecisset, nimirum ni ei toti greges bajulorum jam dudum lucem undecumque apportassent... | Page 2. — Nimium diu obvia summi vatis perspicuitas splendori ejus litterario offecit. Sed Lycophronis tenebras si objecisset ille, nimirum ni toti bajulorum greges concurrissent ut lucem undecumque afferrent. | |
| Page 16-22. — Mihi vero paratis opibus acquiescendum putanti statim ab eo tempore quo poeta primum in hac urbe usui scholarum aptaretur, ipsa tunc curae meae festinatio quodammodo extorsit hoc consilii ut colligendo, quodcunque textus rationibus ullo modo profore videretur, strenue me ad hunc recensionis laborem pararem. [Et Wolf énumère tout ce qu’il a fait : sa triple lecture d’Eustathe et des Scholiastes], nam etiam Eustathium iterum tertiumque comparavi ; [il a tout lu et relu]. Quodsi | Page 3. — Opus jam ex illo tempore, quo scholastica exemplaria edebam,
animo agitatum alacrius urgere coepi ac nihil omittere quin, quaecumque ad diligentem constitutionem textus profutura essent, conquirerem... in Eustathio ter curiose perlegendo... |
| illud industrie feci atque nullum neglexi locum, unde hanc recensionem limatiorem redderem, nihil mihi laboravisse videor praeterquam quod res ipsa exigeret. Minime ergo querar quantum molestiae exhauserim in tot scriptoribus pervolvendis, in legendis et partim reconcinandis Scholiis atque in conquirenda et excutienda tanta et persaepe inutili farragine glossarum et lectionum. Navavi libens quod, qualecumque navavi, et ad meam ipsius utilitatem.
Etenim illud mihi unum propositum fuit praecipue ut textum Homeri ad normam eruditae antiquitatis emendarem atque prope talem exhiberem qualis ex recensionibus olim praestantissimis refictus, si tantum sperare fas est, Longino alicui seu alii veterum Criticoque, qui copiis Alexandrinorum perite moderateque uti sciret, satis placiturus fuisse videretur. |
Quae res quantae molestiae fuerit et quam diu haeserim in critica materie instruenda, in omnis aevi veterum scriptis pervolutandis, in excerpendis tot Scholiis, tanta Glossarum et variarum Lectionum farragine, in Eustathio ter curiose perlegendo, conqueri nec attinet, nec libet ; libenter enim feci et ad magnam utilitatem meam.
Nempe hoc plane fuit consilium meum ut Homerica Carmina ad doctioris antiquitatis normam castigarem et fere talia reponerem qualia veteri alicui Critico, interpretum Alexandrinorum opibus perite moderateque uso, non displicere potuisse viderentur. |
Une conclusion semble donc s’imposer : les Prolégomènes de mars 1795 ont été brodés sur le canevas de la Préface de décembre 1794, laquelle n’était déjà que la broderie de l’Auctarium de janvier 1794... Mais alors comment expliquer entre les deux termes extrêmes de la série, entre l’Auctarium et les Prolégomènes, une contradiction ? C’est longtemps avant la publication de Villoison, — nous disent les Prolégomènes, — que Wolf avait commencé sa propre recension homérique, à laquelle il pensait depuis son adolescence ; c’est avant cette publication de Villoison qu’il avait passé de longues années à réunir, classer et comparer ses matériaux... C’est après la publication de Villoison, postquam Villoisoni v. c. et aliorum cura, — dit l’Auctarium, — que Wolf a commencé de réaliser cette entreprise qu’il ne méditait que depuis quelque temps, opus aliquanto ante meditatum, et ce qui l’a décidé, c’est que son édition scolaire de 1785 était épuisée[224]. C’est donc après la publication de Villoison, — à croire l’Auctarium, — que Wolf aurait recherché et réuni les secours nécessaires, qu’il aurait dépouillé scholies, gloses et variantes, lu d’un bout à l’autre Eustathe à trois reprises... Que devient la tragique histoire qu’on lit dans les Prolégomènes : Wolf travaillant, durant huit ou dix années avant la publication de Villoison, à dépouiller scholiastes, gloses, Eustathe, etc., et tout ce travail devant être repris après la publication de Villoison ?
En écrivant l’Auctarium, Wolf ne pensait donc pas encore à ce roman des Prolégomènes, et l’Auctarium nous donne une vérification de ce que nous avons cru découvrir touchant les relations chronologiques entre l’œuvre de Wolf et celle de Villoison. Mais, en outre, il semble qu’en écrivant l’Auctarium, Wolf n’avait encore aucune idée d’écrire des Prolégomènes, quels qu’ils fussent : c’est dans une simple Préface à l’Iliade, puis dans les notes ou dans les appendices aux différents passages, qu’il comptait, — nous dit-il expressément, — donner des explications détaillées, tant sur les sources de sa recension et sur l’autorité de chacune que sur l’histoire critique du texte d’Homère, de fontibus et cujusque fontis auctoritate, sicut de textus homerici critica historia, tum in Praefatione Iliadis universe, tum alias ad singulos locos explicatius dicendi locus erit. De janvier 1794, date de l’Auctarium, à avril 1795, publication des Prolégomènes, quand, comment et pourquoi l’Introduction à Homère est-elle venue se substituer à cette Préface à l’Iliade ? et comment expliquer qu’avec les Prolégomènes, nous ayons aussi cette simple Préface dont ils auraient dû, en fin de compte, tenir lieu ? Voici, du moins, trois nouvelles dates que l’on peut considérer comme certaines :
Janvier 1794 : Wolf annonce en son Auctarium une édition savante, une recensio d’Homère, précédée d’une Préface à l’Iliade.
Décembre 1794 : Wolf publie une Préface à l’Iliade, — la cinquième, Ne editio.
Mars 1795 : Wolf publie sa recensio d’Homère qui ne comprend que l’Iliade, mais est précédée de Prolégomènes tronqués et d’une autre Préface, — la troisième, Quum librarius.
Il semblerait alors que, pour la seule et unique recensio de mars 1795, nous possédions deux Préfaces, la troisième, de mars 1795, Quum librarius, et la cinquième, de décembre 1794, Ne editio. Ces deux Préfaces s’excluent l’une l’autre ; surtout, la cinquième Ne editio exclut les Prolégomènes : elle ne pouvait pas coexister avec eux dans un seul et même ouvrage, l’auteur ne pouvant pas se répéter, mot pour mot, à quelques pages d’intervalle. On arrive ainsi à l’hypothèse qu’ayant écrit en 1794 une simple Préface à l’Iliade pour sa recensio, Wolf en 1795 fut obligé, — par les réclamations de son éditeur, je crois, — à écrire ces Prolegomena ad Homerum, cette Introduction à Homère, qu’il avait promise une première fois en 1784-1785 et qu’il avait remplacée par l’Historia critica de L. Küster, qu’il avait promise de nouveau à son éditeur pour 1795 et qu’il comptait peut-être ne pas donner davantage.
On comprendrait alors toute l’histoire des Prolégomènes, telle qu’elle nous est racontée par Wolf lui-même et telle que, maintenant, nous pouvons la reconstituer : c’est de décembre 1794 à mars 1795 que Wolf, bon gré mal gré, aurait été obligé par son éditeur à écrire ces 280 pages où il empilait à la hâte tout ce qu’il pouvait à la hâte emprunter de droite et de gauche : deux cent quatre-vingts pages en une centaine de jours ! ce serait le record du championnat homérique ; jamais l’âne d’Apulée ne galopa plus vite.
Mais une fois les Prolégomènes rédigés ou entrepris, que devint cette Préface dont ils n’étaient que le développement ?... Elle fut mise par Wolf en tête d’une édition scolaire de l’Iliade, et nous entrons dans un nouveau détour de ce labyrinthe.
Promettant en 1794 une recension complète de tout Homère, Wolf en 1795 ne pouvait donner une recension que de l’Iliade puisqu’il imitait Villoison et que le Venetus n’avait fourni à Villoison qu’une Iliade. Pour remplacer l’Odyssée savante qu’il ne donnait pas encore (et pour cause), Wolf en 1794 publiait un nouveau tirage ou, comme il disait, une seconde édition revue et corrigée de son Odyssée scolaire de 1784, editio altera priore emendatior, in usum scholarum et praelectionum. Mais pour compléter cette seconde édition scolaire, il joignait à son Odyssée de 1784 sa nouvelle Iliade de 1794-95 et c’est à cette Iliade scolaire, qu’il joignait sa Préface Ne editio. Or, cette Iliade scolaire de 1794 ne différait, d’ailleurs, en rien de l’Iliade savante de 1795 : même texte, même format, même papier, même pagination, même absence de notes et de commentaire. Dans le titre seulement, l’Iliade scolaire avait une ligne, in usum scholarum et praelectionum, que l’Iliade savante n’avait pas, et dans le corps de l’ouvrage, par contre, l’Iliade savante avait ces Prolégomènes que l’Iliade scolaire n’avait pas... Explique qui pourra ce tour de passe-passe ! Une chose, du moins, me paraît certaine : c’est que toutes ces habiletés, même cousues de gros fil germanique, ont durant plus d’un siècle permis à Wolf de cacher ses emprunts et ses menteries, au bout desquels nous ne sommes pas encore. Je ne doute pas que dans la correspondance de Wolf avec Böttiger, intégralement publiée, nous ne rencontrions de nouveaux sujets d’étonnement. En attendant cette publication que je souhaite sans trop l’espérer désormais, voici le dernier problème que j’aperçois en cette fabrication wolflenne.
L’œuvre homérique de Wolf comprend trois éditions.
En 1784-85, Wolf avait publié son édition scolaire des poèmes homériques :
1° Odyssée, deux volumes, avec une Préface datée de septembre 1784 ;
2° Iliade, deux volumes, avec une Préface, datée d’octobre 1785, et l’Historia critica de L. Küster en guise de Prolégomènes.
En 1794, Wolf commençait, disait-il, de publier une édition savante, une recension complète de tous les poèmes homériques, qui devait comprendre :
1° Prolégomènes, deux volumes ;
2° Iliade, deux volumes ;
3° Odyssée, etc., deux volumes ;
4° Notes et Commentaire, plusieurs volumes.
En 1794, Wolf publiait une seconde édition de son Odyssée scolaire, avec la Préface Quum aliquot et une nouvelle Iliade scolaire avec la Préface Ne editio. La recension était pour 1795 ; mais Wolf, tenant une part minime de ses promesses, ne publiait en vérité que trois volumes sur dix ou douze :
1° Prolégomènes, un volume, avec la Préface Quum librarius
2° Iliade, deux volumes.
En 1804-1805 seulement, paraissait enfin cette édition savante, cette recension complète d’Homère ; mais, ici encore, Wolf ne tenait qu’une partie de ses promesses ; il donnait seulement :
1° une Iliade en deux volumes ;
2° une Odyssée en deux volumes.
Il manquait donc, en tête, les deux volumes de Prolégomènes et, en queue, les « nombreux » volumes de Notes et de Commentaire. En tête, Wolf avait mis la longue Préface Nunc tandem, datée de 1804, au devant de laquelle il avait reproduit la Préface de 1794 Ne editio et la Préface de 1795 Quum librarius... Devant cet inventaire de Préfaces et de promesses, deux questions viennent à l’esprit : 1° en 1804, pourquoi Wolf n’a-t-il pas donné au public ce second volume des Prolégomènes qu’il avait formellement promis dix ans auparavant ? 2° pourquoi, reproduisant les deux préfaces Ne editio et Quum librarius, qui n’apprenaient pas grand’chose aux lecteurs, n’a-t-il pas reproduit ce premier volume des Prolégomènes dont la lecture pouvait être et d’une autre utilité et même d’une évidente nécessité pour l’intime compréhension de l’œuvre wolfienne ?
La seconde de ces questions, surtout, s’impose à l’esprit quand on lit la longue Préface de 1804. Nunc tandem : on y retrouve certaines phrases des Prolégomènes de 1795, si bien qu’elle semble parfois en être soit une continuation plus ou moins directe, soit même une partie intégrante.
Le titre des Prolégomènes, en effet, annonçait trois parties en ce grand ouvrage :
1° une étude littéraire sur la forme primitive et originale des poèmes homériques, de operum homericorum prisca et genuina forma ;
2° une étude historique sur les transformations du texte à travers les âges, variisque mutationibus ;
3° une étude critique sur les méthodes de correction, et probabili ratione emendandi.
Jugeant que la première de ces trois parties était une entreprise déraisonnable ou téméraire, Wolf y renonça tout aussitôt, quitte à promettre ensuite, dans sa Préface de 1795, de la traiter quelque jour. Ainsi décapités, les Prolégomènes ne devaient plus comprendre qu’une partie historique et une partie technique. Le premier volume de 1795 semblait devoir contenir la partie historique, laquelle était divisée en six périodes ; ce volume ne contenait en vérité que les deux premières périodes et les deux tiers de la troisième : jamais le dernier tiers de celle-ci, ni les trois périodes suivantes ne furent traités par Wolf. Mais, dès 1795, je crois que Wolf avait rédigé des fragments au moins de son second volume, de la partie technique : dans ses papiers, en effet, on a retrouvé en double version ce qui me semble avoir été le début de cet exposé de méthode.
L’une et l’autre de ces versions[225] commencent par la même phrase : « Ayant traité des changements et vicissitudes du texte homérique (c’était bien le sujet de la partie historique, de variis mutationibus), je vais passer à la seconde partie de cette étude et donner les grandes règles et les exemples pour la correction du texte, via patefacta videtur ad alterum caput hujus disquisitionis in quo hujus emendandi generis summa et potissima praecepta et exempla proponam (c’est bien le titre même de la partie technique, de ratione emendandi).
De ces deux versions, l’une entre aussitôt dans le vif du sujet et parle des corrections homériques ; l’autre semble amorcer une théorie générale et ne veut aller au texte d’Homère que par un long détour à travers la critique des textes sacrés. Néanmoins, à les lire soigneusement l’une et l’autre, il semble qu’elles sont du même temps et de la même trame que le premier volume des Prolégomènes. En ce premier volume, Wolf n’avait qu’un objet, nous dit-il (p. 22) : c’était de préparer le lecteur à bien comprendre les règles et les exemples, la théorie et la pratique de la correction des poèmes homériques, ut clarius appareat quibus potissimum praeceptis regatur homerica emendatio ; s’il commençait par l’histoire des poèmes, c’était pour dégager la route, ipsum ingressum obstruit gravissima quaestio..., etc. (p. 40). Relisons le début des deux versions : « La route est maintenant ouverte, via patefacta videtur... ; on peut maintenant exposer exemples et préceptes, praecepta et exempla proponam... »
Mais voici que, brusquement, au milieu de la Préface de 1804 Nunc tandem, on rencontre un pareil raccord. Les deux versions nous disaient : jam his quae disputavi de mutationibus et vicissitudinibus textus homerici deque fontibus variarum ejusque lectionum, via patefacta videtur ad alterum caput hujus disquisitionis in quo hujus emendandi generis summa et potiora praecepta et exempla proponam. La Préface de 1804 Nunc tandem, qui comprend 88 pages, nous dit à la page 49 : jam cognita et multiplici ipsorum carminum fortuna et varia materie critica, aditus patet ad justam emendationem eorum. Or, dans ses 48 premières pages, cette Préface de 1804 n’a nullement traité « de la fortune diverse des poèmes homériques » : c’est dans les Prolégomènes de 1795 que se trouve cet exposé ; en ses 48 premières pages, la Préface de 1804 n’a été qu’un plaidoyer de Wolf pour son édition de 1794, d’abord, et pour ses théories, ensuite.
En ses 40 dernières pages, la Préface de 1804 semble donc être la continuation, non pas des 48 premières, mais des Prolégomènes. Ces 40 pages sont, avant tout, une adaptation à la critique homérique des théories et des règles posées par J.-J. Griesbach pour la critique des textes sacrés : Wolf nous dit lui-même qu’il « transporte » à ces lettres profanes les préceptes de l’illustre auteur de la critique sacrée, quae praeclarus auctor Criticae sacrae Griesbachius instituit ad has uberiores litteras translata. L’exposé de Wolf est un résumé, en effet, de la dissertation de J.-J. Griesbach, parue à Halle, en 1768 : c’est de part et d’autre le même exposé de considérants, la même division en chapitres ou paragraphes touchant le faux, le vrai, le vraisemblable, le probable, le possible et l’impossible, etc. Des lettres sacrées de Griesbach [ex illis litteris sacris], Wolf transporte ces préceptes aux lettres profanes dont lui-même s’occupe, ad has uberiores litteras. L’expression ici est fort claire, — et nous comprenons pourquoi l’une de nos deux versions ci-dessus indiquait un détour par la Bible pour arriver à Homère ; ce détour, je crois, était dans les intentions de Wolf, aussitôt qu’il prit la plume.
L’Auctarium de janvier-février 1794 n’annonçait au public, en tête de la recension de l’Iliade, qu’une Praefatio « sur les corrections apportées au texte, sur les sources de ces corrections et l’histoire critique du texte ». Je crois que Wolf, s’étant mis en route pour cette Praefatio, n’avait entrepris que de « transporter » à la critique profane les principes et méthodes exposés par J.-J. Griesbach, en ajoutant seulement quelques exemples homériques à l’appui. Mais cette simple Préface à l’Iliade ne satisfaisant pas l’éditeur, Wolf dut se remettre à l’ouvrage : à la partie technique dont il avait déjà, soit les éléments soit même la rédaction, il entreprit donc d’ajouter — au galop — une partie historique où il « transporterait » les idées, les arguments et l’appareil scientifique qu’il prendrait à d’Aubignac, Wood, Merian, Villoison et Harles-Fabricius. L’œuvre ainsi remaniée aurait compris :
1° une partie historique, « transportée » de d’Aubignac, de Wood, de Merian, de Villoison et d’Harles-Fabricius, mais écrite à la hâte, mercatu urgente ;
2° une partie technique, « transportée » de J.-J. Griesbach, mais conçue et préparée de plus longue date.
Ainsi bâtis, les Prolégomènes auraient facilement couvert les cinq cents pages de deux volumes égaux aux deux volumes de l’Iliade : Wolf nous assure, en sa Préface de 1795, qu’ayant pris le galop, il avait écrit, au lieu de la simple Praefatio annoncée, des Prolégomènes qui étaient devenus un livre, et un gros livre égalant toute l’Iliade par le nombre de ses feuilles, sensim praefatio in libri speciem crevit ipsam Iliadem aequantis numero plagularum.
Mais Wolf ne nous dit pas que ce livre était incomplet et ne pouvait pas être complété ; car, entre le commencement et la fin, un énorme trou subsistait qu’aucun autre « transport » ne pouvait combler ; car, après les trois premières périodes de l’histoire homérique, « transportées » de plusieurs devanciers, et devant la partie technique, « transportée » de Griesbach, s’ouvrait, béante, la place des trois dernières périodes et demie de cette histoire (fin des temps alexandrins, temps romains, temps byzantins, temps modernes). Grâce à Harles-Fabricius, Wolf aurait pu à la rigueur traiter des études homériques durant les temps modernes ; mais, par l’Homer in der Neuzeit de Georg Finsler, nous voyons aujourd’hui quel travail eût exigé ce chapitre et par le peu que nous savons aujourd’hui encore des études homériques entre Aristarque et Pétrarque, nous pouvons être sûrs que Wolf en 1795 ignorait tout ou presque tout des trois périodes post-alexandrine, romaine et byzantine.
C’est cette ignorance irrémédiable qui l’obligea en 1795 de mettre en si étrange place le point final de son premier volume. C’est cette même ignorance qui ne lui permit pas de reproduire ses Prolégomènes en tête de son édition de 1804 ; car en 1804 il était aussi incapable qu’en 1795 de combler le trou entre les débuts de sa « partie historique », que contenait le premier volume des Prolégomènes, et la « partie technique » qui aurait dû former le second. Mais depuis 1794, il avait, je crois, dans ses notes la rédaction ou l’esquisse de cette partie technique : il les versa dans sa longue Préface de 1804 Nunc tandem.
Que l’on adopte ou que l’on rejette cette hypothèse, les faits qu’elle prétend expliquer n’en subsistent pas moins, et ces faits sont patents. Les Prolégomènes de Wolf sont une série d’imitations ou de plagiats, dissimulés par de véritables faux. Wolf a copié Villoison et il a voulu faire croire qu’avant Villoison ou en même temps que lui, il avait travaillé sur le même sujet. Wolf a copié Merian et il a prétendu qu’il avait ignoré le travail de Merian avant d’avoir rédigé son propre travail. Wolf a copié d’Aubignac et il a voulu prouver, par des citations mensongères, que d’Aubignac n’était qu’un vieux fou, et les Conjectures, un recueil d’inepties ou de paradoxes à la française.
La gloire mondiale dont fut payée une pareille conception de l’honnêteté et de la science, surtout la réputation que, depuis un siècle, les Français ont faite à ce génie d’outre-Rhin seraient pour nous surprendre, si le cas était unique dans l’histoire du dernier siècle. Mais Wolf fut-il seul de son espèce ?... est-il branche du savoir humain où l’Allemagne, depuis un siècle, n’ait pas eu son Wolf, grand ou petit, célèbre ou déconsidéré ? et même, dans toutes les branches de l’activité humaine, science, commerce, art, littérature, industrie, politique, etc., l’imitation n’a-t-elle pas été pour l’Allemagne de tous les temps, mais surtout pour l’Allemagne nouvelle et davantage encore pour l’Allemagne récente, le grand moyen de parvenir ? et le plagiat, l’une de ses habitudes, et le faux, l’un de ses péchés mignons ?
Dans les rapports de cette Allemagne avec l’étranger, individus ou nations, la morale du chiffon de papier ne fut pas inventée par M. de Bethmann-Hollweg, et les faux télégrammes de Bismarck n’ont jamais paru aux Allemands de mauvaise guerre. Je crois néanmoins que, parmi d’innombrables autres exemples, celui de Wolf est typique : je n’en connais pas où l’on puisse mieux discerner tout à la fois et les tares et les réels mérites de cette imitation allemande ; de tous les objets made in Germany sur un patron français, anglais ou italien, il en est peu d’aussi allemands que les Prolégomènes.
Avec tout son désir d’imiter la hardiesse française et de rompre avec la routine, Wolf se gardait bien de braver, comme d’Aubignac, « les orages de la cour et les foudres du Vatican ». Il avait une révérencieuse terreur de l’autorité administrative et du Cammergericht : la discipline — tranchons le mot : la servilité, — intellectuelle, morale, politique et sociale reste toujours l’un des grands ressorts des esprits les plus éclairés et les plus novateurs d’outre-Rhin. En plein xxe siècle, quand un Guillaume II osait exposer ses dogmes sur Babel und Bibel et donner le dernier mot de la vérité officielle sur les lois d’Hammourabi, la parole impériale ne soulevait ni critiques ni sourires : tout bon Allemand s’efforçait désormais de « voiler sa pensée » ou gardait le silence. Les XCIII intellectuels, qui ont approuvé les théories juridiques du Chancelier et sa définition du droit des gens, sont dans la vraie tradition de Fr.-A. Wolf.
Wolf dut une belle part de son succès à l’élégance facile, à la prestesse et à l’abondance rhétoriciennes de son latin. Il en dut une autre à ses relations avec le groupe de Weimar, aux articles et aux réclames de ces « littérateurs » et gens de presse, que cet érudit affectait parfois de mépriser, mais qu’il savait consulter et flatter à l’occasion et dont il suivait, sans le dire, les conseils et les modes. Il était alors de mode parmi les gens de lettres de s’extasier sur les poètes primitifs et de répéter qu’Ossian était grand comme la Bible, beau comme Homère ; habilement, Wolf ne fit que renverser la proposition : dans ses Prolégomènes, Homère devint grand comme Ossian, biblique comme Ossian, beau comme ces poètes primitifs qui n’écrivaient pas, qui ne « composaient » pas, qui n’étaient ni des savants ni des artistes selon les règles, mais qui chantaient, par la voix desquels chantait toute une race et qui étaient sublimes, barbares, « nature »... Un objet made in Germany ne peut être qu’à la mode, à la dernière mode du jour, et son originalité ne consiste d’ordinaire qu’en l’exagération de cette mode.
Mais la plupart de ces produits d’Allemagne ont un autre caractère qui, le plus souvent, est un grand mérite : ils sont fabriqués savamment, selon les dernières données et avec les derniers procédés de la science. A peine l’esprit humain a-t-il fait une découverte ou formulé une théorie que l’Allemagne les enregistre, les catalogue et sait en tirer parti ou en faire étalage. Wolf n’aurait pas dupé l’admiration et le respect de tout un siècle sans cet étalage de solide et minutieuse érudition... Il est vrai qu’il l’empruntait au consciencieux, systématique et complet catalogue de philologie grecque que, sous le nom de Fabricius et sous le vieux titre de Bibliotheca graeca, un autre Allemand, G.-C. Harles, venait de refondre. Wolf répétait à ces étudiants que les belles lettres ne valaient pas la bonne érudition et qu’il ne fallait pas être de ces damerets d’écritoire, qui ne pensent qu’au nom de gens de lettres et n’ont aucun désir d’être classés parmi les érudits... C’est un conseil dont, en 1916, pourraient encore profiter les étudiants de France : en face de cette troupe d’érudits et de bibliothécaires que sont les Allemands, nous restons encore un peuple d’improvisateurs.
La France a été autrefois la terre de l’érudition, la patrie ou le séjour des Estiennes (1500-1629), des Scaliger (1484-1609), des Casaubon (1559-1614), des Turnèbe (1512-1575), des Saumaise (1588-1653). De François Ier à Louis XIV, de la Renaissance à la Révocation de l’Édit de Nantes, environ, nous avons eu le souci des connaissances exactes, des recherches précises, de tous les préparatifs minutieux et patients, sans lesquels on fait des histoires, mais non pas de l’histoire : pendant que d’Aubignac et ses Conjectures fondaient la critique moderne d’Homère, un autre Français, Richard Simon, et son Histoire critique du vieux Testament (1678) fondaient la critique des textes sacrés.
Au temps de Louis XIV, d’autres habitudes et d’autres modes prévalurent : l’exemple ou l’influence des Jésuites eurent des conséquences profondes sur notre éducation nationale et de lointaines répercussions sur notre production intellectuelle. Les Jésuites se souciaient avant tout de belles lettres, de beaux discours, de jolis vers ; ils ne voyaient guère dans l’antiquité que la plus commode des matières à mettre soit en vers latins soit en « oraisons » et tragédies françaises.
De Louis XIV à Napoléon III, de la Révocation à la guerre de 1870, la France laissa à quelques « bénédictins », à des « spécialistes », à des « rats de bibliothèque », dont elle se moquait volontiers, le service de l’érudition. Pour être considéré en son propre pays et trouver les moyens d’y vivre, un Villoison devait être homme de salons et de cour autant et plus qu’homme de grec. Aussi la France imagina, créa, inventa ; en science, comme en politique, elle fit la plupart des grandes révolutions de la pensée ; mais elle travailla pour tout le monde et, d’abord, pour le roi de Prusse ; car, sur chaque Villoison qu’elle produisait, l’Allemagne détachait aussitôt quelque Wolf, qui, muni de tous les secours d’une science organisée, fabriquait le produit « marchand », et le monde ne connaissait plus que cette copie ou cette contrefaçon germaniques.
La guerre de 1870 nous fit mesurer la puissance et l’utilité de la science d’outre-Rhin ; mais elle ne suffit pas encore à changer le cours de nos habitudes. Il a fallu la guerre de 1914 pour nous convaincre que l’improvisation est une dangereuse règle de vie : dans la conduite de toutes les choses humaines, la minutieuse organisation, la prévision systématique, la rigide tenue des comptes, des fiches et des catalogues nous apparaissent enfin comme des facteurs indispensables de la réussite.
La guerre de 1870 avait eu pourtant un résultat important et durable sur notre vie intellectuelle : ce fut l’admiration un peu servile où nous tombâmes à l’égard de la science allemande. Durant ces vingt dernières années surtout, le culte aveugle de l’érudition germanique a sévi dans nos chaires et dans nos livres d’enseignement, et, comme toujours, il s’est trouvé des ministres de ce culte pour en faire commerce et en tirer de beaux bénéfices. En science comme en finance, la France de 1914 comptait quelques fortunes un peu scandaleuses et beaucoup de fortunes peu patriotes.
Il s’en était érigé à la corbeille de la Bourse ou dans les alentours, par le seul courtage des valeurs allemandes : l’opulence avait récompensé le placement parmi nous des plus douteuses, des plus mauvaises de ces valeurs, et de celles-là surtout qui mettaient l’épargne française au service des entreprises les plus directement tournées contre notre existence nationale. Dans les rapports scientifiques des deux peuples, dans les affaires de philologie surtout, il n’en avait pas été autrement.
Les importateurs d’idées allemandes nous avaient rendu d’abord quelques grands services : au lendemain de nos défaites, nous avions le besoin de retremper nos méthodes et nos connaissances en des eaux plus scientifiques et de nous mettre à l’école des philologues d’Allemagne. Mais il eût été grandement souhaitable que cette importation ne fût que la matière première d’une science à la française...
Durant les vingt années dernières, c’est parfois le seul courtage des livres, des théories ou des imaginations allemandes, — et de tous et de toutes, sans discernement, — qui fit telle et telle fortune scientifique dont il n’était même plus permis de sourire.
Ce courtage avait été, parfois, d’autant plus actif et d’autant mieux récompensé par les maîtres de notre opinion ou de notre gouvernement que ces livres, théories ou imaginations d’outre-Rhin attaquaient plus directement notre renommée, nos qualités et nos œuvres nationales. La France de 1900 était étrangement renseignée sur la valeur respective de ses propres savants, présents et passés, et des savants germaniques. Dans tous les domaines de la science, il en était ainsi ; mais, dans le domaine de la philologie, le phénomène avait atteint son apogée : plus un philologue allemand affectait d’ignorer ou de mépriser le travail des Français, et plus il avait la chance de passer en France pour le plus récent des génies, le plus « au courant » des chercheurs ; un Français, par contre, n’était estimé chez nous que suivant la cote que voulaient bien lui donner les gens d’outre-Rhin.
Le germanisme agressif de certains maîtres avait eu pour contre-partie l’exaspération ou la révolte du nationalisme parmi les élèves... Il faudrait que la France d’après-guerre conservât, en ces matières comme en toutes les autres, quelques désirs et quelques habitudes d’union sacrée, pour le service de la nation et pour notre maintien en ce degré de gloire où nous a relevés l’héroïsme de nos défenses improvisées. Nous ne serons définitivement assurés contre l’Allemagne que le jour où nous aurons contre elle toutes les armes qu’elle a tournées contre nous, et quelques autres : la « littérature » a toujours été et doit toujours rester l’une des plus glorieuses traditions de la France ; mais jadis, l’érudition en fut une autre, et nous devons reconquérir cette gloire aussi, Gallico nomini, tot aliis decoribus conspicuo, hanc quoque gloriam impense redditam laetabatur, nous dit Fr.-Aug. Wolf lui-même.
Au fait, avons-nous perdu cette capacité ? n’en avons- nous perdu que le renom ? Je voudrais que l’on installât une consultation de nos érudits les plus notables, en choisissant de parti pris les moins chauvins et, parmi ceux-là, ceux encore qui reconnaîtraient avoir le plus étudié et utilisé les méthodes allemandes, ceux qui rendraient le plus libéralement justice à la patience, à la méthode, à la minutie, à toutes les qualités germaniques et désireraient le plus ardemment que la guerre inculquât à notre peuple le besoin d’organiser notre vie matérielle, intellectuelle et morale, suivant toutes les règles de la documentation et de la bibliographie scientifiques. Et je voudrais que chacun de ces érudits nous donnât son opinion motivée sur la valeur réelle de l’érudition allemande, sur ses procédés, ses découvertes et, particulièrement, ses relations avec les autres peuples et avec nous. Il est peu de nos spécialistes qui ne pourraient faire, dans les sujets qui leur sont le plus familiers et sur les plus bruyantes renommées de l’Allemagne, ce que je viens d’essayer pour Fr.-Aug. Wolf et ses fameux Prolégomènes.
J’ai dit en note à la page 116 que je n’avais pas pu me procurer la Neue Bibliothek publiée à Francfort au début du xviiie siècle. Grâce à mon ami M. Ledos, de la Bibliothèque nationale, j’ai appris que ce périodique se trouvait à la bibliothèque de Zurich où, par l’intermédiaire de M. Massigli, attaché à notre ambassade à Berne, j’ai pu emprunter cette 63 part. dont parlait Harles-Fabricius. Elle contient une traduction fort exacte du compte rendu que le Journal littéraire de 1717 avait fait des Conjectures académiques. Wolf avait lu, à n’en pas douter, le passage d’Harles-Fabricius.
Ici encore, les mots d’autrui pointent, si l’on pont dire, sous son texte. Il suffit de mettre en deux colonnes son latin et celui de Harles :
| Harles. | Wolf. | |
| Hedelinus in Conjectures académiq. ou Dissertation sur l’Iliade, Paris, 1715, 12, affirmat nullum umquam extitisse Homerum ; e contrario poemata, quae Ilias et Odyssea vocantur, collectionem esse putat diversorum carminum aut tragoediarum quae in Grecia antiquitus decantata fuissent... Sed illorum somnia, quae omnem fidem frangunt tolluntque historicam, ab aliis jam sunt abunde refutata.
Vide Mémoires de Litérature, tome I, p. 317 seq., Novam Bibliothecam germanice scriptam, part. 63, p. 477 seq. q. |
Libellus ita inscriptus Conjectures académiques ou Diss. sur l’Iliade, Par., 1715, 8,... hominis Homerum negantis unquam fuisse, utrumque autem σωμάτιον conflatum esse docentis ex tragoediis et variis canticis....
Quod unum est ex paucis, in quibus facile apud omnes fidem inveniat ; reliqua sunt somnia et deliramenta.... [Wolf renvoie à Baillet, tome III, P. i, p. 277 : ce dernier chiffre est faux, comme nous l’avons vu ; Wolf a-t-il été trompé par ce 477 de Harles ?] |
Mais Wolf s’était-il reporté à la Neue Bibliothek ?... Il n’y aurait trouvé aucune des « inepties » qu’il reprochait à d’Aubignac. Au sujet des lettres grecques, on y lit : « Von der griechischen Sprache, will d’Aubignac gar nicht urtheilen, weil von ihren Schönheiten und ihren Fehlern gründlich su raisonniren unmöglich ist, wie ersolches weitläufftig beweiset » (p. 480). Au sujet du Pont-Neuf, le texte de d’Aubignac est parfaitement rendu : « Dieses heisst ja soviel als eine Collection zusammen geflickter Gesäuge..., wie denn noch zu unsern Zeiten eine Comoedie von fünff Actibus zu Paris praesentiret worden, darinnen vielerley Historien vorkamen, die in eitel Liedern von der Neuen Brücke beschrieben waren, da nicht ein einiges fremdes Wort hinzugesetzet worden » (p. 482). A la page 494, on trouve un bon résumé de la théorie de d’Aubignac sur les « vieilles tragédies » et les « trilogies » épiques.
J’ajoute ici une note que j’ai laissé tomber, par mégarde, à la page 120, au sujet de l’ « athéisme » homérique. Il semble que Villoison, le premier, ait prononcé le mot. Il écrivait au chevalier Angiolini en 1800 : « Le divin Homère, dont on ne sait pas plus l’origine que celle du Nil, a rendu ses oracles du fond d’un sanctuaire invisible et impénétrable aux yeux des mortels, ce qui a fait révoquer en doute l’existence de ce dieu de la poésie, de ce génie créateur qu’on ne connaît que par ses œuvres, et c’est une des principales causes de cet athéisme littéraire. » Cf. Ch. Joret, D’Ansse de Villoison et l’Hellénisme en France, p. 461.
- ↑ Pour la biographie de Wolf, voir l’Allgemeine deutsche Biographie, vol. 40 (1898), p. 737-748. Frédéric-Auguste Wolf, né en 1759 à Haynrode, près de Nordhausen (Saxe prussienne), est mort à Marseille en 1824 ; étudiant à Göttingue (1776-1779), régent à Ilfeld, puis recteur à Osterode (1779-1783), il fut ensuite, durant quarante ans, la gloire des Universités de Halle (1783-1806), puis de Berlin. De ses nombreux ouvrages, aucun ne lui valut autant de célébrité que les Prolégomènes à Homère (προλεγόμενα = introduction). Pour la bibliographie de Frédéric-Auguste Wolf, voir Gœdeke-Goetze, Grundriss zur Geschichte, etc., édition de 1900, vol. VII, p. 807-811. Les deux livres importants sont l’étude quasi-hagiographique, publiée en 1833 par le gendre de Wolf, Wilhelm Körte, Leben und Studien Fr.-Auq. Wolfs, et le livre un peu plus critique de R. Volkmann, Geschichte und Kritik der Wolfschen Prolegomena (Leipzig, 1874), complété par deux Nachträge, que le même auteur publia en 1878 et 1887 sous forme de Programm Iauer. On trouvera des renseignements bien plus utiles dans un autre Programm de Francfort-sur-le-Mein (1890) : W. Peters, Zur Geschichte der Wolfschen Prolegomena. Cf. aussi trois articles, l’un de Fr. Blass dans la Deutsche Revue de septembre 1903, pages 357 et suivantes ; l’autre de S. Reiter dans les Neue Jahrbücher für die klassische Alterthumswissenschaft de 1904 (II), p. 89-111 ; le troisième de Michel Bréal dans la Revue de Paris de février 1903. Les petits traités et préfaces de Wolf ont été réunis par G. Bernhardy (Halle, 1869) en deux volumes : Kleine Schriften von Fr.-Aug. Wolf ; le premier contient les Scripta Latina ; le second les Deutsche Aufsätze. On trouvera dans le premier tous les textes qui nous importent, surtout les Praefationes homericae de 1784-5, 1794-5 et 1804. On trouvera aussi un bon résumé dans les Essays de M. Pattison, I, p. 359 et suivantes.
- ↑ Classical Philology, University Press, Chicago, vol. II, n° 2. Voir les mêmes conclusions dans le Bericht über die Litteratur zu Homer (1902-1911) de D. Mülder, Bursians Jahresbericht, 1912-1913, p. 170-325. Le choix de D. Mülder, pour succéder à P. Cauer dans cette bibliographie homérique, est significatif : D. Mülder a publié, en 1910, Die Ilias und ihre Quellen (Berlin, Weideman), dont la pensée dominante est que l’Iliade est l’œuvre une d’un seul poète. Cf. encore A. van Gennep et A. J. Reinach, la Question d’Homère, Paris, 1909 ; les lecteurs français y trouveront la plus commode des Bibliographies critiques, dressée par A. J. Reinach.
- ↑ C’est le même mot qu’emploie L. Laurant à la page 6 de son Manuel des Études grecques et latines, II, Paris, Picard, 1914 : « Avec le xxe siècle, commence dans le monde savant une réaction, d’abord timide, qui aboutit à une véritable offensive des partisans de l’unité » ; on trouvera en ce dernier manuel les indications principales. Cf. du même auteur, Progrès et Recul de la Critique, Paris, Klincksieck, 1913.
- ↑ Van Leeuwen, Mnemosyne, XXXVIII, p. 341 : quam primum emergendum est e dubitationum et suspicionum illa palude, in qua nimis diu haeserunt studia homerica. Voir du même auteur, Commentationes homericae, Leyde, 1911.
- ↑ A. Lang, Homer and the Epic, London, 1893 ; Homer and his Age, London, 1906.
- ↑ Fénelon, Traité de l’Existence de Dieu, I, chap. 1.
- ↑ « A la santé de l’homme, dont la hardiesse nous délivra enfin du nom d’Homère et nous ouvrit, à nous aussi, toute grande, la carrière ! Qui donc eût osé lutter avec les dieux, avec l’unique ? Mais être un Homéride, et fût-ce le dernier, peut encore être beau ! »
- ↑ Dès 1797, C[aillard] avait donné des Prolégomènes de Wolf une analyse très exacte et louangeuse dans le Magasin Encyclopédique de Millin (IIIe année, 1797, t. III, p. 202-222) ; il s’était attiré une vive réplique de Sainte-Croix dans le même périodique (t. V, p. 66-79 et 191-209), sous le titre de Réfutation d’un Paradoxe sur Homère ; de 1797 à 1828, on peut dire que ce mot de « paradoxe » était resté attaché au nom de Wolf et à son œuvre. Cf. E. Egger, Mémoires de Littérature ancienne (1862), p. 80.
- ↑ Cf. Dugas-Montbel, Histoire des Poèmes homériques, 1831, p. 5 et 143 : « Wolf, fondateur et véritable chef de l’école historique,... auteur d’une véritable révolution philologique en Allemagne » ; C. Galuski, Revue des Deux Mondes, 1848, I, p. 877 : « Wolf a rompu avec toutes les opinions prises à crédit, comme dit Montaigne ; [tel] Descartes, il est parti du doute, pour faire appel à cette critique indépendante qui est la raison appliquée aux faits du passé ».
- ↑ Cf. J. Sandys, A History of classical Scholarship, III, p. 51-60 : a new era begins with the name of F.-A. Wolf..., etc.
- ↑ Biographie Michaud, art. Wolf.
- ↑ Cf. A. Gudeman, Grundriss der Gesch. der klass. Phil., p. 193 : mit Wolf beginnt eine neue Aera in der klassischen Studien ; diese Epoche knüpft direkt an die weltberühmten Prolegomena an.
- ↑ Neue Jahrbücher für die klass. Alterthumsw., 1904, II, p. 89.
- ↑ Alexis Pierron, L’Iliade d’Homère, Hachette, Paris, 2e édition corrigée, 1884 : vol. II, appendice IV, p. 539-563.
- ↑ Deux de ces éditions sont utiles à consulter : celle de Calvary à Berlin (1876) donne les notes d’Emmanuel Bekker et les fragments de la suite des Prolégomènes retrouvés dans les papiers de Wolf après sa mort ; celle de Poppmüller à Halle (1884) donne les Lettres de Wolf à Heyne. Il existe une traduction des Prolégomènes en allemand par H. Muchau.
- ↑ Cf. W. Peters, Zur Geschichte, p. 17, note 27 : dem ersten Theile der Prolegomena sollte bekanntlich noch ein zweiter folgen, an den Wolf aber wohl nie ernstlich gedacht hat. Im N. T. Merkur 1796, III, S. 406, wird aus Halle am 11 Nov. 1796 geschrieben : « An die Fortsetzung seiner Prolegomena, will er jetzt nicht erinnert sein. »
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 252 : quod quoniam necesse est spectari in omni correctione scriptorum quae fidem historicam spectatur, breviter exponam ea quae jam olim tacite observavi, magnam partem ex iis, quae praeclarus auctor Criticae sacrae Griesbachius instituit, ad has uberiores litteras translata. Le traité de J. J. Griesbach, paru à Halle en 1768, avait pour titre : De Fide historica ex ipsa Rerum quae narrantur Natura judicanda.
- ↑ Prolegomena, p. 8 : abjecta ergo spe fore unquam ut, Carminum homericorum quae primitus fuerit forma, alibi quam in mente nostra et id quidem in rudibus lineis fingi queat....
- ↑ Prolegomena, p. 21 : etenim illud mihi unum propositum fuit praecipue ut textum Homeri ad normam eruditae antiquitatis emendarem atque eum verbis, interpunctione, accentibus, prope talem exhiberem qualis ex recensionibus olim probatissimis refectus, si tantum sperare fas est, Longino alicui seu alii veteri critico, qui copiis Alexandrinorum perite moderateque uti sciret, satis placiturus fuisse videretur.
- ↑ Kleine Schriften, I, 200 : interim juvat me ad majores aliquot quaestiones viam munivisse in Prolegomenis, quorum bipartita ratio est : nam prior pars est historica, posterior technica... ; in priore parte primas lineas duxi commentarii illius de historia homericorum Carminum, imprimisque disputavi de initiis scribendi apud Graecos.
- ↑ Fr.-Aug. Wolf, Praefatio ad Iliadem (1785), Kleine Schriften, I, p. 177 : quid ego ni faciam quod tam multi faciunt impune, ut librorum, quos emittunt, conditio et argumentum nihil fere conjunctum habeant cum inscriptionis praefatione ?
- ↑ A. Pierron, Iliade, I, p. xcii et suivantes.
- ↑ Cf. Kleine Schriften, I, p. 169 : si quod primum quidem destinatum erat, nulla omnino huic libello praefatio accederet, ainsi débute le Salut au Lecteur de 1784.
- ↑ Kleine Schriften, I ,p. 200 : ita lente festinanti atque interdum cessanti mensis unus et alter abiit ; interea jacebat Ilias et Prolegomena seu ducem seu comitem exspectabat ; tandem denique, ut transformatus Apuleius ait, invocato hilaro ac prospero Eventu cursu me concito proripui.
- ↑ Cf. Goethe, Annalen. 1820-1821, Werke, Jubilaeumsausgabe, t. XXX, p. 344 et 357.
- ↑ Kleine Schriften. I, p. 198-199 : nam illud mihi inde ab adolescentia in votis fuerat ut Homerum accurate religioseque emendarem ad criticas leges eique deinde commentarios adderem qui et tralaticii textus obscuram historiam et mutati sive emendati causas persequerentur... ; primum jam gradum feci absoluta recensione Iliados ; brevi subsequetur Odyssea cum Batrachomyomachia, Hymnis ceterisque reliquiis Homeridarum, quas nonnulli veterum ex vulgari fama Homero tribuunt ; haec quattuor erunt volumina, commoda assidenti neque inambulanti molesta ; quae simul perfecero, statim notationes grammaticorum et variantes lectiones cum observationibus meis digeram in singularia aliquot volumina, ejusdem quidem moduli, sed quae disjuncta a descriptione textus emptores sibi suos seorsum quaerant ; plurimis tamen et gravissimis quaestionibus satisfieri non poterit, nisi copiosius scribatur historia homericorum Carminum ; qua in re sic versari in anima habeo ut alte omnia et a capite repetam, id est a primordiis Graecae poeseos et, quoad vel certa fide rerum vel probabili conjectura progredi licebit, horum monumentorum nativam formam et ascitam modificationem particulatim illustrem variamque fortunam scripturae, emendationis et interpretationis eorum ad nostra usque tempora deducam.
- ↑ Cf. Kleine Schriften, I, p. 169 et suivantes.
- ↑ Les volumes de Wolf portent comme titre : Homeri Odyssea cum Batrachomyomachia, Hymnis, etc., ad exemplar Glasguense expressa, Halae Saxonum 1784 ; Homeri Ilias ad exemplar maxime Glasguense expressa, Halae Saxonum 1785.
- ↑ Τῆς τοῦ Ὁμήρου Ἰλιάδος ὁ τομὸς πρότερος καὶ δεύτερος, Glasguae, in aedibus academicis, excudebant Rodbertus et Andreas Foulis, academiae typographi, 1756, fol. Τῆς τοῦ Ὁμήρου Ὀδυσσείας ὁ τομὸς πρότερος καὶ δεύτερος, cui subjuncta sunt reliqua quae vulgo attributa sunt Homero, Glasguae, 1758, fol. : volum. IV. G. Harles-Fabricius dans la Bibliotheca graeca, I, p. 420, en donne la description suivante : editio haec est ex editione Clarkiana an. 1729 expressa, at cum nitida, tum inprimis correcta ; singulas enim plagulas correctores sexies et quident ter antequam praelam reliquerat plagula, Jacob Moor, litt. graec. professor, ac Georg Muirhead, litt. lat. professor, ab operarum peccatis mendisque purgaverunt.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 173 : eminet haec editio inter omnes, quotquot extant, ut chartarum typorumque magnifico splendore, ita summa et insigni diligentia quam duo viri docti ad id publice delecti in textu ab omnibus mendis typographi liberando feliciter posuerunt. On remarquera la concordance verbale de cette phrase de Wolf avec celle de Harles-Fabricius que j’ai citée plus haut.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 196 : hinc digredi constitueram in disquisitionem de textu Homerico, ejusque varia apud antiquos forma et criticorum diversis recensionibus, de quibus nonnihil ab aliis nondum occupatum proferre posse mihi videbar ; sed quoniam providebam tempori prolixiorem eum sermonem fore quam ut aliquot plagulis capi posset, mox abjeci istud consilium atque inde celeriter, mercatu jam urgente, aliud jam enatum est quo etiam melius consultum iis videri poterit qui hanc editionem tractabunt ; nempe folia, quae illi disputationi librarius semel damnaverat, concessi Kusteri Historiae criticae Homeri recudendae.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 196 : qui liber ut in manus tironum denuo veniret, saepe antehac optaveram ; est is hodie in rarissimis ut qui eodem pretio vix possit comparari quo totum hoc Iliadis volumen venit.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 199.
- ↑ Cf. Allgemeine deutsche Biographie, t. 43. p. 742 : was Wolf an Ruhnken 1794 (Vorrede zur Ilias) schrieb : docendo aliquanto plus quam scribendo delector, und noch 1816 an Humboldt (Analekten, I. Verr. VII) : « für Jemand, der, wie ich, niemals Schriftsteller, sondern nur Lehrer sein wollte », das war seine Redensart, sondern lag in seinem Wesen begründet ; alle seine Schriften sind rasch empfangene Kinder der Gelegenheit und eilig hingeworfene Erzeugnisse äusseren Anlasses, nie von langer Hand bearbeitet oder auf jahrelange gelehrte Sammlungen gegründet. Die gereinigten Textabdrücke mit Einleitungen, welche er gab, waren meist von Buchhändlern erbeten oder für seine Vorlesungen bestimmt.
- ↑ Cf. là-dessus, W. Körte, Leben und Studien F. A. Wolfs, I, p. 78, 100 et 103.
- ↑ Cf. Kleine Schriften, I, p. 131 et suivantes.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 157-168 : ad hanc Theogoniae Hesiodeae editionem parandam ne tempori magis cedentem quam voluntate proprio ductum adeoque minus praeparatum accessisse in limine statim libelli profiteor... : nihil in scriniis depositum reperi quod vel ad verba auctoris melius constituenda vel sententiarum totiusque argumenti vim et rationem copiosius declarandam magnopere valere posset, certe nihil quod me ad novam carminis editionem concinnandam invitaret ; accedit etiam quod, dum haec scribebam, ne potiores quidem Hesiodi editiones ad manum mihi erant.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 158-161 : lucri interea aliquantum fecit Hesiodus recreatus nuper a duumviris praestantissimis, quorum alter harum litterarum in Belgio, alter in Germania nostra stator et vindex est, Ruhnkenio et Heynio : ab illo, in Epistola critica ad Valckenarium data quam retractatam legimus ad calcem editionis legitimae Hymni homerici in Cererem ; ab hoc vero, in commentatione de Theogonia ab Hesiodo condita, quae inserta est Commentation. Soc. Reg. Goetting.. vol. II.... Quoniam ipse ut aliquid moverem a consilio meo, otio, ingenio etiam alienum erat, v. i. Heynii supra a me laudatam disquisitionem iterum in rem meam convertendam duxi indeque transcripsi quae interiorem rerum intelligentiam adjuvare viderentur, ita ut suo quaeque loco inter cetera reponerem, litterae nota ubique distincta... Vanum fuisset vel eadem meis verbis exponere vel paratis posthabitis nova mea ingerere velle lectoribus. Neque dubito fore plures quibus gratum hoc fecerim, quo pauciores sint qui ad legendam Theogoniam majori librorum copia uti vel velint vel propter rei familiaris tenuitatem etiam possint...
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 287 : contextus ubique diligenter et accurate ex optimis, quae nunc habentur, editionibus descriptus est : Aeschyli quidem Agamemnonis e praeclara Schütziana, trium reliquarum ex Brunckii viri ill. recensionibus.
- ↑ Cf. Harles-Fabricius, Bibliotheca graeca, II, p. 190 : novam editionem atque recensionem curare sustinuit, et non solum criticis, sed etiam grammaticis atque exegeticis, in quibus et sensus tragœdiarum non minus quam verborum ac sententiarum dilucide declaratur et de rebus fabulisque ipsis earumque indole, antiquitate usuque copiose disseritur, animadversionibus atque excursibus instruere cœpit cl. Schütz : Aeschyli Tragoediae, quae supersunt, ac deperditarum Fragmenta recensuit, varietate lectionis et commentario perpetuo illustravit, scholia graeca, adparatum historicum et Lexicon aeschyleum adjecit Chr. God. Schütz, eloq. et poes. P. P. O. in academia Ienensi, Halae Saxon., vol. i, continens Prometheum vinctum et Septem adv. Thebas, cum commentario separatim edito 1782, vol. II Persae et Agamemnon, ibid. 1784.
- ↑ Cf. Harles-Fabricius, ibid., p. 224 : optima critica editio est quam cel. Brunck., sagacissimus ille criticus et linguae graecae non minus quam metri tragici calentissimus, paravit : Sophoclis, quae supersunt omnia cum veterum Grammaticorum Scholiis ; superstites tragoedias VII ad optimorum exemplarium fidem recensuit versione et notis illustravit, deperditarum fragmenta collegit Rich.-Franz. Phil. Brunck, regiae Inscriptionum et humaniorum Litterarum Academiae Socius, Argentorati, 1786.
- ↑ Cf. Harles-Fabricius, ibid., p. 267: critica plenissimaque est editio Euripidis Tragoedia Phoenissae, interpretationem addidit H. Grotii, graeca castigavit e m.s.tis atque adnotationibus instruxit, Scholia partim nunc primum evulgata subjecit L. C. Valckenaer, Francquerae, 1755, 4 ; ex recensione Valckenarii edidit Phoenissas varietatemque lectionis et indicem vocabulor. copiosissimum adjecit C. G. Schütz., Halae Saxon. 1772, cum Hecuba Brunck, Argentorati, 1780. — Harles-Fabricius, ibid., p. 387 : critica, adcurata, ex multis codd. et de conjectura emendata editio novaque recensio est Aristophanis Comœdiae ex optimis exemplaribus emendatae studio R. F. P. Brunck, Argentorati, 1783, 8o, [cujus IX tomi] fabulas graecas... novam interpretationem Brunckii latinam, varias lectiones, nova e codd. sumta scholia ; notas et emendationes Brunckii [comprehendunt]. Quae quum ita sint, tres tantum editionum [Aristophanis] aetates constitui possunt : prima orta est ab Aldo, altera est Florentina cum scholiis ; tertia parentem habuit Brunckium.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 294 : tanto magis oculis blandiuntur tum majores formae graecae, tum latinae omnes, utpote artificiose ad Didotii modum factae.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 298 : illo modo adornatos, praeter Diodorum, mox a nobis exspecta Hesiodum, Isocratem, Arrianum, Lucianum, Apollonium Dyscolum, Galeni libros aliquot...
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 298 : erat forte mihi tum, quum illud agebatur, Demosthenes in manibus... ; poscebat typographus duntaxat aliquid in quo operas certae omnium rerum legi assuefacere et diversi simul moduli formis uti posset, ergo quum nihil referret in quo potissimum libro rudimentum poneretur, particulam Demosthenis tradidi ; licebat in hac Scholia jungere, minoribus illa litteris describenda, et latinas quoque observationes, quo plura instrumenta officinae una opera exercerentur.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 298 : quod autem hanc Leptiniam orationem potiusquam aliam celebriorem sumpsi, tu facile intelliges non ideo factum quia novo editori in illa amplius quidquam alibi agendum restaret ; immo est haec ipsa oratio inter eas quibus praecipium quoddam studium dicarunt priores qui Oratorem ediderunt, praesertim Taylorus, quippe qui eam ante ceteras divulgavit idque loco speciminis.
- ↑ Harles-Fabricius, Bibliotheca graeca, II, p. 840 : novam Demosthenis atque Aeschinis editionem molitus est, sed morte absumtus non absolvit Io. Taylorus, Cantabrigiae, 1748 ; totum opus, omnino splendidum, quinque tomis constare debuerat Taylorus in antiquitate et jure attico versatissimus et subsidiis praestantissimis instructus, etc.
- ↑ Harles Fabricius, ibid., p. 840-841 : Reiskius, vir graece doctissimus et criticus subtilis, qui novam omnium oratorum graecorum, Isocrate excepto, recensionem voluminibus XII curavit, homo probus..., cujus infinita merita, singularem eruditionem, incredibilem antiquarum, praecipue graecae et arabicae linguarum scientiam atque ingenii acumen nulla aetas nullaque aliorum invidia criminaque obscurabant. On peut se demander si cette dernière phrase de Harles-Fabricius ne vise pas Wolf qui dit en sa Lettre à Reiz : nulla fere pagina est quae non semel aut saepius ab Reiskii recensione discrepit ; in quo ne ipse, qui Reiskium audaciae et temeritatis accuso, iisdem nominibus, tibi aliisque videar culpandus, etc.
- ↑ Prolegomena in Leptiniam, p. xxxiii, note i : eam orationem cum Libanii Declamatione pro Socrate et Aristoxeni rhytmicorum Elementorum Fragmentis, primus e bibl. d. Marci Veneta protulit notisque nonnullis et latine interpretatione instruxit Bibliothecae illius Custos, vir omni humanitate politissimus, Jacobus Morellius, Venetiis, 1785, 8.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 300 : illud opusculum Aristidis, quum rarum in his terris esset, quippe semel modo et in Italia editum, non dubitavi si hunc locum concedere : mihi autem perquam vile et contemnendum visum est... Nihil ego nisi minutis rebus a Veneto exemplo discessi ut confidere possint [lectores] textum sibi exhiberi ipsius codicis, nullis conjecturis mutatum, nisi quae sunt Morelli, principis editoris, quae perpaucae sunt.
- ↑ Cf. Harles-Fabricius, Bibliotheca graeca, V, p. 350 : haec et plura praestita deprehendes in locupletissima et hucusque (1796) optima editione cujus haec est inscriptio : Luciani Samosatensis Opera, cum nova versione I. Hemsterhusii et Io. Mattheae Gesneri, graecis scholiis, etc. Voir la suite pour l’histoire de cette édition et les deux abrégés que l’on en commença à Mitau (1776-1780) et à Deux-Ponts (1789-1793).
- ↑ Cf. Kleine Schriften, I, p. 303-305.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 305-10,
- ↑ Revue des Études grecques, 1906, p. 309 et suiv.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 333 : ante hos ipsos undecim annos in librario indice Lipsici mercatus Herodiano opera mea, et recensentis et annotatione illustrantis, promissa est.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 334 : temperandum fuit ad novi librarii rationes et ad quamdam prioris editionis imitationem, atque ut nunc quidem nudum textum darem, coegerunt etiam angustiae temporis ; quum, dudum deficiente copia exemplarium, intra trimestre spatium omnem meum simul et typographi laborem et inceptum et absolutum esse opporteret, etc.
- ↑ Cf. ce que dit Wolf en sa Préface et ce que dit Harles-Fabricius. Wolf, Kleine Schriften, I, p. 335 : rarius, hoc est sex aut octo locis, evolvi Irmiscianam, propter notitiam codicis Bavarici et Reiskii notas... Harles-Fabricius, Bibliotheca graeca, VI, p. 291 : Irmisch in subsidiis conquirendis, in explicando Herodiano, conscribendo commentario operoso et maximam partem grammatico laboreque profligando industriam molestamque et obscuram diligentiam praestitit, etc.
- ↑ Kleine Schriften. I. p. 352 : ceterum Oliveti exemplo praeposui celebrem et jucundam epistolam Erasmi, qua editionem Tusculanarum suam, Basileae emissam, Ulatteno dedicavit. Eam epistolam propter auctoritatem et generosum disertumque pectus, quod in ea loquitur, hodieque repetita dignam putavi.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 348-352 : constitui proximis annis et Tusculanas et Academicas Disputationes et fortasse deinceps alios quosdam ejusdem classis libros Ciceronis omni, qua potero, fide et studio recensitos atque illustratos edere... ; jamdudum hujus rei causa coepi veterum exemplarium, quantum satis putabam, accurate conquirere et inter se comparare... ; sed de omni apparatu subsidiorum, quem in Tusculanis recensendis usurpavi, et de rationibus ipsis, quas secutus sum, tum proprius erit locus dicendi quum majori editioni hujus libri praefabor.
- ↑ Pour Wolf professeur, cf. Hanhart, Erinnerungen an Fr. A. Wolf, Basel, 1825 ; O. Schulz, id., id., Berlin, 1830 ; J. Arnoldt, F. A. Wolf in seinem Verhältniss zum Schulwesen und Paedagogik, Braunschweig, 2 vol., 1861-1862.
- ↑ Cf. Homer, éd. 1913, I, p. 341-440.
- ↑ G. Finsler, Homer in der Neuzeit, p. 210 : « d’Aubignac ist der Vater der modernen Homerkritik. Zwar wurde sein Buch bei seinem Erscheinen keines Blickes gewürdigt ; aber auf die deutsche Wissenschaft hat es einen weittragenden Einfluss aufgeübt. Mit seiner Annahme von Einzelgedichten, deckt sich die Vorstellung Herders, der ihn kennt, dass die homerischen Gediche Impromptus gewesen seien. Heyne weicht von ihm in der Entstehungsgeschichte der Ilias nur darin ab, dass er dem Kompilator ein vielgrösseres Mass von poetischer Betätigung zuschrieb. Wolf hat in wissentlich falscher Weise über ihn berichtet und dadurch verraten dass er ihm mehr verdankt als seine Eitelkeit ihm erlaubte zu zugestehen : er hat sich dafür von Cesarotti sagen lassen müssen, er habe d’Aubignac’s Ketzerei mit strengerer Beweisführung zur seinigen gemacht. Zoega endlich, der dann auf Welcker gewirkt hat, ist von d’Aubignac direkt angeregt gewesen. » Il est un problème que je n’aborde pas ici : c’est l’origine des pensées de Giambista Vico sur le même sujet. On sait que Vico exposait en 1722, sept ans après l’apparition des Conjectures, des idées analogues à celles de d’Aubignac. Mais Vico n’ayant pas été connu de Wolf, je ne m’en occuperai pas ici.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 453.
- ↑ Ce compte rendu du Journal littéraire est le plus complet et le plus exact que l’on puisse faire du livre ; à défaut des Conjectures elles-mêmes, il peut suffire de le connaître pour apprécier les procédés de Wolf à l’égard de d’Aubignac.
- ↑ Ch. Perrault, Parallèle des Anciens et Modernes, vol. III, p. 32-36.
- ↑ Édition La Monnoie, III, p. 364.
- ↑ Cf. Journal littéraire de 1715, p. 216, à propos de la Dissertation critique sur l’Iliade de l’abbé Terrasson : « Ceux qui sont persuadés que le principe du beau est dans la raison même regarderont indubitablement cet ouvrage comme la dernière pièce dans le procès que l’on a intenté depuis peu au divin Homère... Le but de M. l’abbé Terrasson n’est que du faire passer jusqu’aux belles-lettres cet esprit de philosophie qui, depuis un siècle, a fait faire tant de progrès aux sciences naturelles. Par philosophie, il entend une supériorité de raison qui nous fait rapporter chaque chose à ses principes propres et naturels, indépendamment de l’opinion qu’en ont eue les autres hommes. »
- ↑ II, 192-193 ; cf. du même auteur Mémoires de Littérature ancienne (1862), p. 30 et suivantes.
- ↑ Ch. Arnaud, Étude sur la Vie et les Œuvres de l’abbé Daubignac, Paris, A. Picard, 1887, 394 p. L’auteur dit en son préambule: « L’abbé d’Aubignac a mauvaise réputation : c’est un « dédaigné », un « grotesque » ; son nom est synonyme de pédantisme et d’étroitesse d’esprit ; il est, avec celui de Zoïle, un des plus compromis de l’histoire littéraire. »
- ↑ Cf. Ch. Arnaud, op. laud., p. 83.
- ↑ Id., ibid.. p. 46.
- ↑ Page 249 : en regardant cette épisode comme une pièce détachée, faite seulement pour expliquer la mort de Rhésus, je pense que le poète en pouvait traiter l’histoire de cette sorte.
- ↑ A. Smyth, The Composition of Iliad. London, 1914, 225 p. : the object of this essay is to demonstrate that the Iliad of Homer at one time consisted of 13 500 lines, neither more nor less, divided into 45 sections of 300 verses each, with major divisions after the 15th and the 30th of these ; the remaining 2193 verses are more recent additions and ought to be removed.
- ↑ Cf. Baillet, Jugemens des Savants, p. 304 : M. Rosteau nous apprend que l’abbé d’Aubignac étoit homme de grande étude et de bel esprit et que la Pratique du Théâtre est un de ses meilleurs ouvrages. Il prétend même que personne ne peut se vanter d’avoir rien fait d’égal en ce genre, qu’il connaissoit parfaitement le génie de la poésie en général et particulièrement celui de la comédie grecque, romaine, italienne, espagnole et française ; en quoi ce critique paroît avoir donné quelque chose à l’amitié qu’il avoit pour cet auteur.
- ↑ The heroic Age est la titre du beau livre publié en 1912, dans la Cambridge Archaeological and Ethnological Series, par H. Munro Chadwick. Ce manuel commode et clair est le guide le plus utile pour étudier la civilisation et la littérature épiques dans notre monde occidental ; mais, ayant exposé les origines des épopées anglo-saxonne, celtique, scandinave, germanique, russe, yougo-slave, etc., l’auteur semble avoir oublié que la France et l’Espagne ont eu leur âge héroïque et que la Chanson de Roland et la Chanson de Mon Cid sont, elles aussi, des types de cette « poetry commonly known as heroic, which makes its appearance in various nations and in various periods of history. » Il faut donc chercher le complément de ce livre dans L’Épopée castillane de R. Menendez Pidal (traduction française, Paris, A. Colin, 1910) et dans les Légendes épiques de J. Bédier (Paris, A. Champion, 4 volumes, 1910-1913).
- ↑ Ces arguments sont repris aujourd’hui par tous les critiques, dont pas un ne semble connaître la priorité de d’Aubignac. Cf. en particulier l’article que Michel Bréal a publié dans la Revue de Paris du 15 février 1903 et qu’il a reproduit en son volume Pour mieux connaître Homère (Paris, Hachette, 1906), p. 18 et suivantes : « Je viens maintenant au style de l’Iliade.... Pour expliquer cette merveille du genre narratif, ce n’est pas assez de supposer un rare génie poétique ; on est obligé, en outre, d’admettre l’existence d’une forme depuis longtemps assouplie... Une longue période d’essais épiques a dû précéder, etc. »
- ↑ Cf. les admirables analyses de J. Bédier, Les Légendes épiques. Paris, Champion, 4 volumes.
- ↑ Wiesbaden, 1911.
- ↑ Dugas-Montbel a dit à la page 132 de son Histoire des Poèmes homériques : « L’abbé d’Aubignac avait rassemblé quelques matériaux favorables à la thèse soutenue par Perrault ; ils ne parurent que longtemps après sous le titre de Conjectures académiques. Perrault n’en avait aucune connaissance, quoiqu’il en parle dans son ouvrage ; mais les eût-il connus, ils ne lui eussent pas été d’un grand secours. L’ouvrage de d’Aubignac, fait de mémoire, est rempli d’erreurs et ce qu’il dit sur la réunion des poésies homériques n’est nullement satisfaisant ; la question n’est qu’à peine entrevue. » Il est étrange que Dugas-Montbel n’ait trouvé que des erreurs dans les Conjectures académiques. Il semblerait pourtant que telle de ses propres opinions et même de ses phrases ressemblent, et de fort près, à celles de d’Aubignac :
Dugas-Montbel, p. 27. D’Aubignac, p. 91. A peine dix ans s’étaient écoulés depuis la chute d’Ilion que déjà, dans les palais des rois, on chantait chaque jour tout ce que publiait la renommée sur les triomphes et les infortunes des Grecs. En moins de cinquante ans après la guerre de Troie, il y eut un nombre infini de pareilles hymnes à l’honneur des dieux et des héros, dont cette histoire et ces fables faisaient mention. - ↑ Cf. là-dessus W. Ridgeway, The Origin of the Tragedy, 1910 ; Drames and dramatic Danses, 1915 ; A. B. Cook, Zeus, I, p. 665 (1914).
- ↑ Cf. Kleine Schriften, I, p. 378 : nam ut eae animadversiones majorem numerum judicum allicerent, partem libri supra laudati ex Anglica in Latinam linguam converti, tum in quibusdam annotationibus seriem mutavi dispersasque ad suos locos revocavi, in omnibus tamen fidem interpretis sedulo praestiti, ubi licebat, verbum e verbo exprimens ; alias sententiam reddens ad Latinam consuetudinem, sed ita ut nihil elegantiae et ceterae gratiae vernaculi sermonis decederet.
- ↑ Prolegomena, p. 19.
- ↑ Cf. der teutsche Merkur, 1779, mars, p. 258.
- ↑ Préface de 1795, p. 8 : Illud mihi inde ab adolescentia in votis fuerat ut, si promissis aucti essemus opibus et praesidiis, Homerum accurate religioseque emendarem ad criticas leges... etc.
- ↑ Il faut mettre sous les yeux du lecteur cette note 84, dont nous allons avoir à discuter tous les mots : jacta est alea, ad quam certe non imparatus accessi ; superstites adhuc sunt (et utinam diu sint) memineruntque fortase duo litteratissimi viri quid ego annis 1780 et 1781 de hac re secum et sermonibus et litteris egerim ; ab illo inde tempore ad alias curas digressus, raro mihi inter amicos passus sum verbum excidere quo silentium et firmatam opinionem doctorum interpellarem.
- ↑ Dans son Épitre dédicatoire à Reiz, il dit avoir employé près de quatre années à ce travail : non ignoras quantum ego temporis hoc ferme quadriennio oratoribus graecis et principi eorum Demostheni tribuerim.
- ↑ Suite de la note 84 : etiam in praelectionibus meis multos annos imitatus sum interpretes doctrinae sacrae qui, edictorum metu territi, non id docent quod sibimet ipsis placet, sed quod ecclesiae olim ex tempore probandum praescriptum est, neque publice quidquam de dubitationibus istis prodidi ; reposui praeterea subinde et abolevi quidquid illarum mihi notaveram si forte iis ex memoria et animo elapsis succedent alio tempore nova cogitatio scrupulos tolleret.
- ↑ Suite de la note 84 : semel adeo puduit me et taeduit plane viae vel erroris mei, lecto Perralti libro de Comparatione Vett. et Recentt., ubi T. III, p. 35. in contemptionem antiquitatis refert aliquid simile a quodam popularium suorum commentatum esse et aliquando proditurum ; paullo post accipio opusculum, quod ille minabatur, hominis Homerum negantis unquam fuisse utrumque autem σωμάτιον conflatum esse docentis ex tragoediis et variis canticis de trivio, mendicorum et circulatorum, à la manière des chansons du Pont-Neuf ; cetera in eumdem modum ; et in Proœmio omnino nihil se ex Graecis litteris operae pretium didicisse confirmat ; quod unum est ex paucis in quibus facile apud omnes fidem inveniat ; reliqua sunt somnia et deliramenta ; hominis alioquin non obscuri neque insulsi aliisque libris etiam in Germania noti (Fr. Hedelin, abbé d’Aubignac) libellus ita inscriptus : Conjectures académiques ou Diss. sur l’Iliade, quum diu latuisset apud Charpenterium et alios qui, incertum amici an veterum amore, illius editioni moram nectebant, tandem mortuo Hedelino prodiit Par. 1715. 8.
- ↑ Suite de la note 84 : is aliquoties mihi perlectus, ut dixi, taedium attulit opinionis meae, in cujus similitudinem quandam levissima temeritas et inscitia antiquitatis delapsa esset ; serioque coepi vulgari, quamvis male cohaerenti, rationi argumenta conquirere ; nam ne Hedelino quidem a Boilavio, Dacerio et aliis bene responsum videbam ; ita varie annisus ut historicis difficultatibus alia atque alia via occurrerem, mox denuo vexatus illis denique coactus cedere, conscius mihi sum nihil me nec vanitati cupiditatis nec sententiae novitati indulsisse et omnes intendisse nervos ut ab erroris laqueis caverem ; testes rei habeo multos familiarium meorum quibuscum per hos proximos annos laborem meum communicavi, provocando eos ad quaerendum verum et omnia, quae in ipsis Carminibus mihi adversari viderentur, studiose colligenda et sub unum adspectum cogenda ; ac ne nunc quidem haec disputo ut cuiquam persuadeam, cui non ipsa res persuadeat, sed ut, si quid erraverim aut in falsum detorserim, erroris convincar ab acutioribus.
- ↑ Prolegomena, p. 40 : nam et nihil in his litteris quod contra opinionem communem sit, expavescendum puto esse viro studioso, etc.
- ↑ Conjectures, p. 8-10.
- ↑ Cf. Kleine Schriften, I, p. 378.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 239-240.
- ↑ Prolegomena, p. 24, note 2 : curavit id nuper novus Editor Bibliothecae Fabricianae copiose et accurate... ; antiquos potissimum fontes anquiremus, non hos novitios editorum librorum, quibus quae factae sunt vicissitudines textus, si cum illis comparentur, vix dignae sunt occupati hominis indagatione.. ; si quid autem ab aliis jam dudum collectum repetam, communi materia utar novo modo ; qua in re me admodum sollicitum habent angustiae hujus libelli, unde brevitas exsistet parum apta talibus rebus et interdum immodestiae speciem habitura.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 305 : ut novum ipsi exemplum conderemus, nec instituti ratio ferebat, nec dati temporis spatium, neque ei rei adjumenta satis aderant.... ; itaque, mutato consilio, constitui ad hos libellos alio tempore attexere annotationes, partim aliorum excerptas, partim meas, et indicem graecitatis...
- ↑ Prolegomena, p. 16 : mihi vero paratis opibus acquiescendum putanti, quum Odysseae tantum novos codices quaererem, statim ab eo tempore quo poeta primum in hac urbe usui scholarum aptaretur, ipsa tunc curae meae festinatio quodammodo extorsit hoc consilii ut, colligendo quodcumque textus rationibus ullo modo profore videretur, strenue ad hunc recensionis laborem pararem ; quidquid interea egi, etsi nonnulla me satis occupatum tenebant, subsecivae operae fuerunt ; Homerum nunquam diu ex animo et conspectu amisi.
- ↑ L’éditeur de 1715 nous a prévenus : « L’auteur vivoit dans un tems où la langue françoise n’étoit pas encore parvenue à ce haut degré de perfection qu’elle possède à présent ; cependant on peut dire que tout est intelligible dans cet ouvrage et que les idées qu’il expose sont soutenues par des preuves si claires et si fortes qu’il sera difficile de n’en être pas convaincu. » Avis au Lecteur, p. 2-3.
- ↑ Prolegomena, p. 96-97 : errorem, quo ex falsa notatione nominis ῥαψῳδοῦ, collegerunt quidam, versatam esse operam eorum in versibus passim excerpendis et consarcinandis ad modum centonum, quales ex Homero a sanctis animis facti exstant, ridiculae ineptiae in summa gravitate rerum.
- ↑ Prolegomena, p. 97 : atque absurdum illud commentum etiam turpius ornatum est ab iis, qui circulatorios cantores sui temporis rhapsodis similes rati, res, quas illi cecinerint, in tabulo pictas et bacillo demonstratas figerunt.
- ↑ La clarté et la fluidité cicéroniennes, que les philologues et latinistes de la Renaissance avaient si fort prisées et que leurs successeurs des xviie et xviiie siècles s’efforçaient encore d’imiter, n’avaient pas l’heur de plaire à Wolf. Il dédaignait ce latin trop simple, ce style « en robe de chambre » : Tacite et ses contemporains étaient les seuls modèles qu’il admirât. Cf. Körte, I, p. 268 ; Arnoldt, II, p. 168 ; W. Peters, p. 12, note 6 : in den von Böttiger aufgezeichneten Gesprächen Wolfs, findet sich folgendes : « Ernestis Latinität nennt Wolf nur den Schlafrockstil und ist ihm, sowie dem ciceronianischen, herzlich gram ; er hält uberhaupt die sogenannten scriptores argenteae aetatis wegen der Verfeinerung und zärteren Nuancierung der Sprache weit höher als die sogenannten Goldklassiker... Tacitus ist Wolfs Abgott ».
- ↑ Cf. dans W. Peters, page 12, note 6, l’amour de Wolf pour la Nüancirung.
- ↑ Cf. W. Körte, Leben und Studien, p. 12 et 34. Avant même d’aller à l’université hanovrienne de Göttingue, Wolf faisait des vers français, italiens et anglais, car ce philologue de carrière était avant tout un littérateur, et ce professeur, un homme de lettres : antequam Göttingam peterem, versiculos tentavi gallicos, italicos et cupidissime anglicos facere. W. Körte, p. 258.
- ↑ Il suffit, pour s’en rendre compte, de feuilleter tel périodique de ce temps, le Teutsche Merkur de Wieland par exemple.
- ↑ Prooemium VI, Kleine Schriften, I, p. 32 : Bonam Famam dicimus Ciceronis exemplo, qui graecum Εὐδοξίαν, quod gallico vocabulo optime respondet, sic latine vertendum putavit.
- ↑ On lit dans la Bibliotheca graeca d’Harles-Fabricius, I, p. 319, note e, au sujet de d’Aubignac : vide Novam Bibliothecam germanice scriptam. part. 63. p. 477 seqq. Il a paru à Francfort, au début du xviiie siècle, une Neue Bibliothek, dont la collection ne se trouve ni à la Bibliothèque nationale, ni au British Museum, ni dans aucune autre bibliothèque à laquelle j’aie pu avoir accès.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 315 : cf. toute cette Epistola ad Villoisonium imprimée par Wolf en tête du De Prosodiae graecae Accentus Inclinatione, de F. V. Reiz.
- ↑ Ch. Jorel, D’Ansse de Villoison et l’Hellénisme en France, Biblioth. de l’École des Hautes Études, Paris, 1910, p. 378.
- ↑ Cf. M. Cesarotti, Prose inedite, Bologna, 1882, p. 396.
- ↑ Alexis Pierron donne en appendice à son Iliade (tome II, p. 567) un résumé de cette préface ; ayant cité la phrase ci-dessus, il ajoute en note : « Les Français auxquels Wolf fait allusion ici sont l’abbé d’Aubignac, Perrault, La Motte, etc., hommes d’esprit, mais absolument dénués de science et de raison. Wolf, qui a traité son sujet en savant consommé, ne veut pas être confondu avec des gens qui parlent de ce qu’ils n’ont pas même pris la peine d’étudier ». Après cela, on a le droit de se demander si Alexis Pierron a « pris la peine d’étudier » ou de feuilleter seulement d’Aubignac.
- ↑ Voir à ce sujet W. Peters, Zur Geschichte. p. 9 : Wolf nennt Böttiger seinen Räther... ; kaum wird Wolf ihm die Kenntniss der gelegentlichen Bemerkungen des Casaubonus und Bentley verdanken, etc.
- ↑ W. Peters, Zur Geschichte, p. 12.
- ↑ Prolegomena, note 84 : ...haec professio principis criticorum, tam aperta tamque memorabilis propter ipsum tempus quo eum edidit, i. e. paucis annis post famosum opus Perralti, seu quod ea in libro potissimum theologis scripto latebat, seu quod multis temere jactata videbatur, ab ullo viro docto ad disceptationem vocata est ; immo a plerisque penitus neglecta, ut a Moneta ad Bailletum t. III. P. 1, p. 277. Hedelini caecum impetum enarrante, ab aliis, ut a Clarkio, frigide aut tribus verbis transmissa, a Popiis adeo derisa fortasse.
- ↑ Nihil est de quo potius Bentleii judicium cognosse cupiam, et quis non idem cupiat, qui Phalarideae controversiae judicem norit ? dit-il en sa note 84 des Prolégomènes.
- ↑ Prolegomena, p. 122 : scio quam difficile sit Aristotelem et ceteros scriptores artium oblivisci qui multo post quam partes hae firmiter coaluerant, inde sua praecepta duxerunt.
- ↑ At ipse Bentleius, qui senectuti suae criticam Homeri seposuerat..., digamma aeolicam eum reducturum fuisse Dawesius et alii operose docent.
- ↑ Cf. F.-C. Kraft, Epistolae, p. 142 et suiv.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 5-11 : revocaremus hic animos vestros, Commilitones, ad memoriam socialis foederis, quod Teutonicae libertati novo firmamento stabiliendae inter Principes factum est, nisi adeo nova esset res el vulgi praeconiis celebrata ; sed quid cum publica libertate conjunctius est quam privata ingeniorum libertas ? hanc nonne denuo revocatam et stabilitam eidem auctori debemus ? ac nisi universa Divi merita de re litteraria diligentius alibi recolenda essent, libenter nos pro munerum nostrorum rationibus in hoc uno versaremur... ; neque enim dum libertatem de quibus libet rebus ad proprium judicium, non ad publicam quandam normam aut alterius judicium sentiendi concessit eruditis, novum quoddam jus concessisse videri voluit, aut rem, in beneficii seu meriti loco haberi.
- ↑ Wolf fait allusion au proverbe antique : « Corcyre est libre ; c... où tu veux. » Kleine Schriften. I, p. 315.
- ↑ Cf. W. Körte, Studien und Leben, I, p. 106 et 128.
- ↑ On trouvera la traduction de ces Édits en appendice au premier volume de l’Histoire... de Frédéric-Guillaume II de Prusse, par L. P. Ségur.
- ↑ Discours à Görlitz, le 28 novembre 1902.
- ↑ W. Kôrte, Studien und Leben, I, p. 316.
- ↑ Sur tout cela cf. W. Körte, Studien und Leben, I, p. 318.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 99 : en disputatione id assecutus est, vir sagacissimus, R. Bentleius, ut, quod paucis sui temporis eruditis persuadere posset, caeco partim studio in transversum abreptis, centum post annos nemo non concedat paulo politior, planeque appareat satis novum esse eorum imperitium qui in istis epistolis priscum tyrannum sibi legere viderentur.... ; itaque litterarum et artium historia docet evenisse saepius ut validissima plurium aetatum commenta unius praecellentis ingenii cura ac sagacitas convellerit funditusque deleverit.
- ↑ Chap. xxxiv, p. 153.
- ↑ Cf. W. Peters, Zur Geschichte, p. 14.
- ↑ Voir plus haut, p. 17.
- ↑ Prolegomena, p. 131 : de illius loci ambiguitate, culpa minime homerica. Nous verrons dans R. Wood le premier auteur de cette appréciation du style homérique.
- ↑ Histoire de la Littérature grecque, I, p. 186 et 190.
- ↑ Kleine Schriften, I. p. 212 : id tamen poterit effici ut liquido appareat Homero nihil praeter majorem partem Carminum tribuendum esse, reliqua Homeridis, praescripta lineamenta persequentibus ; mox novis et insignibus studiis ordinata scripto corpora esse a Pisistratidis variisque modis perculta posthac a διασκευασταῖς, in levioribus quibusdam rebus etiam a criticis, a quorum auctoritate hic vulgatus textus pendet.
- ↑ Quatuor vel quinque majores rhapsodias, unamquamque trium pluriumve librorum. (p. 122) ; [non] multo diversum opus exiturum fuisse, etiamsi quatuor poetae telam detexissent (p. 120).
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 201 : hae sunt questiones illae et maximae et difficillimae ; quae quia totae prope ad conjecturale genus altioris quam dicunt critices pertinent, nunc tantum eas difficultates objeci quas movebat historia ; auxi etiam eas, non removi ; dirui, non aedificavi ; verum non tam eos metuo qui nisi probabiliter confecta tali re conquiescere nequeunt quam religiosos quibus fidem antiquitatis labefactasse malo exemplo videbor.
- ↑ Cf. W. Peters, Zur Geschichte, p. 11 et 12.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 200 : illud in controversiam veniet quantae partis Homericorum Homerus videatur auctor esse atque utrum ipsi an Homeridis, Pisistratidis et criticis tribuenda sit hujus splendidissimorum duorum operum artificiosae formae et compositionis perfectio.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 212.
- ↑ Unde fit ut Odysseam nemo, cui omnino priscus vates placeat, nisi perlectam e manu deponere queat.
- ↑ Conjectures, p. 325.
- ↑ Cf. Prolegomena, p. 131.
- ↑ Cf. W. Peters, Zur Geschichte, p. 17.
- ↑ Cité par R. Volkmann, Progr. Iauer, 1887, p. 3 : Wolfius ingeniose commentum Roussavii quodpiam ornabat et ope dialectices sophisticae commendatum lectoribus suis propinabat, non quo fidem ipse haberet suspicionibus veri dissimillimis, sed ut lubens et impetum ingenii sequendo res novas ad aliorum oblectationem depromeret et quousque progredi liceret cautus experiretur ; itaque substitit intra mediam viam, incertum vanitate an molem operis incepti reformidans ac specie modestiae callidus homo tot dubitationibus audaciam doctrinae temperavit ut refugium si opus foret honestum posset invenire.
- ↑ Geschichte und Kritik, p. 4.
- ↑ Pour ce chapitre et les suivants, le livre de G. Finsler, Homer in der Neuzeit, est le répertoire de tous les noms propres et de toutes les opinions que l’on rencontre en ces discussions sur Homère à la fin du xviiie siècle.
- ↑ C’est du moins la date qu’en son Programm. Zur Geschichte, p. 14-15, note 16, donne W. Peters, alors qu’il date la réponse de Wolf du sept mai ? faut-il lire dix-sept pour cette réponse ou onze pour la lettre ? C’est dans ce Programm que l’on trouvera toutes les lettres de Wolf et de Böttiger que je citerai par la suite.
- ↑ W. Peters, Zur Geschichte, p. 17.
- ↑ Il est un livre que l’on ne saurait trop recommander aux lecteurs français pour la nouveauté des idées qu’il expose : Ed. Naville, Archéologie de l’Ancien Testament, traduction Segond, Paris, 1914.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 199.
- ↑ Prolegomena, note 8 : Woodii in celebratissimo libro An Essay on the original Genius of Homer, sec. edit. 1775, capite eo quod est de Oratione et Doctrina poetae ; ibi, ut in toto libro, plura sunt scite et egregie animadversa, nisi quod subtilitas fere deest, sine qua historica disputatio persuadet, non fidem facit ; igitur illud caput potissimum nuper a pluribus viris reprehendi et vulgarem opinionem adjuvari vidimus, singulari studio a Wiedeburgio, Humanist. Magaz. T. I, p. 143 seqq. et Harlesio, Bibl. Graec.-Fabric., t. I, p. 353 ; quorum judicio non praetulerim eorum levitatem qui ingeniosi Angli sententiam seu, ut ipse dicit, conjecturam simpliciter repetierunt, vel in eam ablati sunt propriis erroribus, tanquam, auctor libelli Conjectural Observations on the Origin and Progress of alphabetic Writing, p. 99 ; quanquam hic artem scribendi tantum heroum Homericorum saeculo, non Homero ereptum ibat, ille eam tamen circa 554 a. Christ. vulgatiorem factam esse putabat.
- ↑ Suite de la note 8 : docte atque eleganter Woodii argumenta percensuit ac nouo acumine defendit philosophas litterator Merianus in Dissertatione Gallicis scriptis Academiae Berolinensis praeterito anno inserta, quae mihi, hanc plagulam ad typographum missuro. commode ab amico offertur ; ea raptim lecta peropportune me impulit ut rationes meas magis adstringerem et in breve cogerem pluraque penitus delerem, quae in eandem sententiam disputaveram ; eruditis enim haec scribuntur, qui et illum legent, et apud quos singulis momentis amplificandis non multum proficitur in tali re.
- ↑ Cf. sur ce sujet de l’écriture aux temps homériques G. Finsler, Homer in der Neuzeit, p. 203 et suivantes.
- ↑ Le texte porte ici lues : le contexte me semble prouver que nous avons ici une faute de copie ou d’impression.
- ↑ Cf. G. Finsler, Homer in der Neuzeit, p. 428 et suivantes.
- ↑ Cf. là-dessus W. Peters, Zur Geschichte, p. 17.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 40.
- ↑ J.-B. Merian, né près de Bâle, en 1723, appelé à Berlin par Maupertuis en 1750, nommé par Frédéric II directeur de la classe des belles-lettres en son Académie, mort en 1807.
- ↑ Cf. la phrase de Wolf dans une lettre à Böttiger (W. Peters, Zur Geschichte, p. 17) sur les doutes des Anglais : da erst die albernen Zweifel der Engländer niedergeworfen werden musten, was nicht leicht ist.
- ↑ Cf. W. Peters, Zur Geschichte, p. 7.
- ↑ Voir là-dessus les Göttingische Anzeigen de 1795, en particulier ceux du 1er août, du 24 novembre et du 19 décembre. Cf. R. Volkmann, Geschichte und Kritik, p. 71-97.
- ↑ Berlin. Nanck, 1797. Ces Lettres ont été réimprimées dans l’édition des Prolégomènes de Peppmüller (Halle, 1884)
- ↑ Commentationes Societatis Regiae, vol. XIV, p. 121-142.
- ↑ Göttingische Anzeigen, 1795, II, p. 1858 : Da der Rec., wie Hr. Prof. W. selbst weiss, sich seit mehrern zwanzig Jahren, freylich sehr unterbrochen und nur erst seit der Erscheinung von Villoison’s Homer mit Ernst, mit einer neuen Recension Homers beschäftiget und manche bessere Begriffe von Homer erst in Umlauf zu bringen das Seinige beygetragen hat : so ist er im Stande das was geleistet ist zu schätzen.
- ↑ 1770, p. 32. Cf. là-dessus R. Volkmann, Geschichte und Kritik. p. 24.
- ↑ 1792, p. 1962.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 198 : nam illud mihi inde ab adolescentia in votis fuerat ut si, promissis aucti essemus opibus et praesidiis, Homerum accurate religioseque emendarem... ; cujus voti mei modestia non videbatur in occupatam a quoquam provinciam invadere, quoniam praeter Koeppenium meum nemo erat qui aliquid doctius in Homerum moliretur.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 161-2 : v. i. Heynii disquisitionem iterum in rem meam convertendam duxi indeque transcripsi quae interiorem rerum intelligentiam adjuvare viderentur... ; contigit mihi demum post textum typis jam exscriptum ut qui ab omnibus praesidiis primum essem inops, ope amicorum quorundam et virorum erga me benevolentissimorum, ex quibus Heynium et Reizium honoris causa nomino, aliquantulum ditescerem.
- ↑ Kleine Schriften, I, 178 : Homerus is auctor est, in cujus contextu multis adhuc modis a genuina formula nos abesse constat et in quo ad majorem integritatem ut perveniri possit, varia restant magno doctrinae apparatu movenda ; egregie nuper in summa brevitate hoc argumentum tractavit is, cujus manibus utinam tandem poeta ornatior prodeat, Homeri rectius legendi praestantissimus auctor, Heynius, in Epistola ad Tychsenium v. e..
- ↑ Cf. là-dessus R. Volkmann, Geschichte und Kritik, p. 43 et suivantes.
- ↑ Cf. W. Peters, Zur Geschichte, p. 13.
- ↑ Göttingische Anzeigen, p. 1858 et 2034.
- ↑ Cf. W. Peters, Zur Geschichte, p. 9.
- ↑ Id., ibid., p. 9 : auf das Staunen und die langen Gesichter die, wenn auf einmal der neidische Vorhung aufliegen wird, im Parterre und den Logen zu sehen sein werden.
- ↑ Cf. Allgemeine deutsche Biographie, s. v. Cf. W. Körte, Leben und Studien, I, p. 72.
- ↑ Praefatio, p. xxv : Kœppen olim disciplinae nostrae alumni in paucis mihi cari et pii.
- ↑ I, 1787 ; II, 1789 ; III-IV, 1791.
- ↑ Ueber Homer’s Leben und Gesänge, 1788.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 199.
- ↑ Heyne raconte, avec les dates précises, l’histoire de ce travail en sa Préface de l’Iliade, vol. I, p. i-il, en particulier p. xiv.
- ↑ 1783, p. 1387 et 1435.
- ↑ Cf. W. Körte, Leben und Studien, p. 298.
- ↑ Voir le grand ouvrage que lui a consacré en 1910, dans la Bibliothèque de l’École des Hautes Études, Charles Joret : D’Ansse de Villoison et l’Hellénisme en France, p. v-xii et 1-539.
- ↑ Lettre du 21 juillet 1779, citée par Ch. Joret, op. laud., p. 184. Dès le mois de janvier 1779, Villoison écrivait les mêmes choses à Wieland, qui traduisait la lettre en allemand dans le Teutsche Merkur de mars.
- ↑ Publication phototypique de Dom. Comparetti, Homeri Ilias, Codex Venetus A, Leiden, 1901.
- ↑ C. Lehrs, de Aristarchi Studiis, 1833, 3e édition, 1882 ; H. Duentzer, de Zenodoti Studiis, 1848 ; J. La Roche, die homerische Textkritik im Alterthum, 1866, etc. ; A. Ludwich, Aristarchs homerische Kritik, 1884 ; die Homervulgata als voralexandrinisch erwiesen, 1893 ; A. Römer, die Werke des Aristarches, 1875. Homerrezension des Zenodot, 1886, Aristarchea (dans Homerische Probleme de Boelzner), 1911, etc., etc.
- ↑ Le lecteur français trouvera un exposé encore satisfaisant de cette question dans l’Appendice II à l’Iliade d’A. Pierron (vol. II, p. 523) ; mais c’est dans l’admirable thèse d’Henri Alline, Histoire du texte de Platon (Bibl. de l’École des Hautes Études, 1915), qu’il prendra l’idée la plus complète des méthodes alexandrines.
- ↑ « Le mot obel signifie broche ; la forme du signe rend compte de son nom et même de son usage, ut quasi sagitta, dit Isidore, jugulet supervacua atque falsa confodiat. » Pierron.
- ↑ Voir, par exemple, les éditions de J. van Leeuwen et da Costa — en particulier l’Odyssée de 1890, Lugduni Batavorum, apud A. W. Sijthoff.
- ↑ Page lix : monitum tandem volo lectorem pag. I lin. 13 horum Prolegomenorum, ubi de nostro Scholiorum Codice fit mentio, in Veneta D. Marci Bibliotheca servato, mihi excidisse CCLIV pro CCCCLIV.
- ↑ Voir là-dessus les Prolégomènes de Villoison, p. xxxiv-xliv : nec sola rhapsodorum licentia vel librariorum et editorum incuria, sed etiam emendantium, seu potius corrumpentium audacia carmina depravata esse, etc...
- ↑ Page xliv.
- ↑ Cf. là-dessus Harles-Fabricius, Bibliotheca graeca, I, p. 408.
- ↑ Harles-Fabricius, op. laud., p. 413 : quanquam immensa fere vis est codicum manuscriptorum homericorum, hi tamen parum valent ad poetam ipsi reddendum : nam neque Iliada, neque Odysseam, prouti ex ingenuo oreque aut a manu Homeri profectae sint, ex illis codd. accipere possumus ; neque secundum prima exempla quomodo primum, litteris nondum perfectis, necdum plenis, fuerunt aratae, possunt restitui, etc.
- ↑ Cf. Harles-Fabricius, op. laud., p. 444-451.
- ↑ Le lecteur français trouvera dans l’Iliade d’Alexis Pierron, I, p. lxxiv-xc un exposé de l’œuvre de Villoison ; il y faut signaler quelques erreurs de détail (ex : 1781 au lieu de 1779 pour la date de la découverte du Venetus par Villoison). Voir aussi en appendice au second volume d’Alexis Pierron une analyse des Prolégomènes de Villoison (p. 499-521).
- ↑ Publiée par A. Pierron, Iliade, II, p. 516 et suivantes.
- ↑ Göttingische Anzeigen, 1795, p. 1856-1857.
- ↑ Bibliotheca graeca. I, p. 397 : nostra demum aetate contigit studio singulari, cura et diligentia Siebenkeesii et Villoisonii..., etc.
- ↑ Villoison, Prolegomena, p. i, xiii, etc.
- ↑ Wolf annonce en son titre de 1794 une Iliade recensée ex veterum criticorum notationibus optimorumque exemplarium fide.
- ↑ Prolegomena, p. 21.
- ↑ Prolegomena, p. 16 : mihi vero paratis opibus acquiescendum putanti, quum Odysseae tantum novos codices quaererem, statim ab eo tempore quo poeta primum in hac urbe usui scholarum aptaretur, ipsa tunc curae meae festinatio, etc.
- ↑ Cf. Kleine Schriften, I, p. 237.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 213 : sera paenitentia edoctus sum quam sit anceps et res periculosa criticum emendatorem agere inter ipsum festinantium et quotidie pensa poscentium operarum laborem, in tot minutarum rerum, quae ad typographicam correctionem pertinent, animadversione animique distractione, si praesertim necessariis subsidiis et interiore scriptoris familiaritate carens et studii navandi cupiditatem habeas pro apparatu.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 169 : nulla mea auctoritate rei primum coepta res..., sed accidit ut in regendo instituto suo operam a me [librarius] expeteret ; hic ego etsi aliis laborum curis tum premebar..., tamen non defugiendum videbatur munus.
- ↑ KIeine Schriften, I, p. 130.
- ↑ Page 179, note 41 : vide Villoisonii eruditissima Prolegomena ad Il. suam p. xxvi. Page 182, note 44 : facilem veniam apud eruditos habuit error olim meus... [quem] refutavit deinde Villois. Prolegg. p. xxiv ; ego autem rem retractavi in edit. illius censura quae inserta est Ephemerid. univers. litter, lenae prodeuntibus a. 1791, n. 31. Page 252, note 37 : de hoc [obelo] et reliquis signis criticis in universum erudite post alios multos disserentem vide Villois., Prolegg. p. xiii seqq.
- ↑ A. Pierron, Iliade, I, p. lxvii et II, p. 499-500.
- ↑ Iliade, I, p. xc, note i.
- ↑ Prolegomena, p. 156 : sed de his [hebraeis] et arabicis collectionibus viderint homines eruditi litteris Orientis.
- ↑ Voir là-dessus le livre de Joseph Texte, Jean-Jacques Rousseau et le Cosmopolitisme littéraire, en particulier page 391.
- ↑ Prolegomena, p. 42-43 : omnem artem illam naturae quodammodo propiorem esse apparet neque ex disciplinae cujusdam formula prescripta libris, sed ex nativo semel recti et venusti delibatam.... ; vates ille...apud gnaros rerum et intelligentes novo decore et gratia effloruit.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 158 et 165.
- ↑ Die homerische Textkritik im Alterthum von Jacob La Roche, Leipzig, 1866.
- ↑ Année 1791, quatre articles de la page 244 à la page 263.
- ↑ Harles-Fabricius, p. 353 ; Wolf, Prolégomènes, p. 78, note 38.
- ↑ W. Körte, Leben und Studien, p. 64.
- ↑ Id., ibid., p. 73.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 198.
- ↑ Prolegomena, p. 18.
- ↑ W. Körte, Leben und Studien, p. 74-75 : wenigstens getraute ich nur nicht a priori zu behaupten es sei ohne Buchstabenschrift unmöglich ein so grosses Werk wie die Ilias zu verfertigen ; die Kraft des Verdachtnisses .; etc.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 196.
- ↑ Bibliotheca graeca, note de la page 317 : Interim cel. Wolfius, Professor Halensis, in illustrando explicandoque Homero diu multumque versatus, per litteras spem fecit mihi fore ut, quae de Homero, scriptis fatisque et quidquid ad historiam ejus pertineat legerit aut adnotarit sibi aut adhuc inveniet, colligat, in ordinem redigat atque justum conficiat volumen ; quod ut faciat, omnino est optandum !.... Cf. la phrase de Wolf lui-même à la fin de sa Préface de 1785 (Kleine Schriften, I, p. 196) : hinc digredi constitueram in disquisitionem de textu homerico, ejus varia apud antiquos forma et criticorum diversis recensionibus.... de iisdem argumentis et reliquis, quae aditum patefaciunt ad Homerum legendum, proprie alio tempore et copiosius scribere in animo est. — A la note 84 des Prolégomènes, Wolf disait avoir brûlé ses notes : est-ce antérieurement ou postérieurement à cette lettre à G.-C. Harles ?
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 283.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 233.
- ↑ Cf. les deux textes dans les Kleine Schriften, I, p. 588 et 233.
- ↑ Kleine Schriften, I, p. 589 : postquam ergo notae et vulgatae copiae emendationis homericae, Villoisoni v. c. et aliorum cura, novis longeque insignioribus satis auctae essent, opus aliquanto ante meditatum, instante exemplarium olim editorum penuria, alacrius urgere coepi et nihil intentatum omittere ut quaecumque ad accuratam editionem necessaria essent, inquirerem et in unum conferrem. Quantae id. molestiae fuerit quantumque sudaverim in tanta materia colligenda, in omnis aevi veterum scriptis pervolutandis, in excutiendis tot Scholiis, tanta Glossarum et variarum Lectionum farragine, in Eustathio ter accurate perlegendo.
- ↑ Cf. l’édition des Prolégomènes de Calvary, Berlin, 1876, p. 172 et suivantes.