Vie de Tolstoï/La Critique de l’Art

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Hachette, 1911 (pp. 111-127).

Il est singulier que, lorsqu’on parle des idées de Tolstoï sur la science et sur l’art, on laisse généralement de côté le plus important des livres où ces idées sont exprimées : Que devons-nous faire ? (1884-1886). C’est là que, pour la première fois, Tolstoï engage le combat contre la science et l’art ; et jamais nul des combats suivants n’a dépassé en violence cette première rencontre. On s’étonne que, lors des récents assauts livrés chez nous à la vanité de la science et des intellectuels, personne n’ait songé à reprendre ces pages. Elles constituent le réquisitoire le plus terrible qu’on ait écrit contre « les eunuques de la science » et les « forbans de l’art », contre ces castes de l’esprit, qui, après avoir détruit ou asservi les anciennes castes régnantes : Église, État, Armée, se sont installées à leur place, et, sans vouloir ou pouvoir rien faire d’utile aux hommes, prétendent qu’on les admire et qu’on les serve aveuglément, édictant comme des dogmes une foi impudente en la science pour la science et en l’art pour l’art, — masque il2 VIB D£ TOLSTOÏ

leur dont cherche à se couvrir leur justification personnelle^ l'apologie de leur monstrueux égoïsme et de leur néant.

c Ne me faites point dire, continue Tolstoï, que je nie l'art et la science. Non seulement je ne les nie pas, mais c'est en leur nom que je yeux chasser les vendeurs du temple. »

La science et Vart sont aussi nécessaires que le pain et l'eaUf même plus nécessaires.... La vraie science est la connaissance de la mission ^ et par conséquent du vrai bien de tous les hommes. Le vrai art est Vexprèssion de la connaissance de la mission et du vrai bien de tous les hommes.

Et il loue ceux qui, € depuis que les homities exis- tent, ont sut- les harpes et sur les tympanons, par les Images et la parole^ exprimé leur lutte côntl'e la duplicité, leurs souffrances dans cette lutte, leur espoir dans le triomphe du bien, leur désespoir au triomphe du mal et leur enthousiasme à la tue prophétique de l'avenir ».

Alors, il trace l'image du vrai artiste, dftns Un6 page brûlante d'ardeur douloureuse et itiystique :

L'Oâtivité de la science et de l'art na de fruit que loTÉquelle ne s'artoge aucun droit et ne ie tonnait que des devoirs, C*est seulement paircê que cette activité est tellCy parce que son essence est le i^acriflcey que rhumunité Vhono^e, Les hommes qui ëùnt appelés à servir les autres par le travail spirituel Bouffrefit toujours daM V accomplissement de cette

�� � VIE DÉ TOtSÏOl ils

tâche : eàt te inondé spiHtuél naît s&uletnent dans lés souffrances et les tôttûfès. Lé sacHfice et la Souffrance, tel est le Sort du penséUr et de l'artiste : car sbn but est lé bien des hofhffiêà. Lei kômfnéÉ Sbni mdlheurèuùb, ils souffrent y ilé mêhrerit} on n'd pus lé tëmpà de flânèf et de s'àmuséf. Le pensèûf ou taHiste ne reste jamais assis sut lès hauteurs àlympiénnesy comme nous ébfnthts habitués à le cr*oiré} il est toujours dans le tf^àuble et dans Cémotion. Il doit décider et dife ce qui donnera le bien auoâ hôMinéS, ce qui les dêli'&réra des souffrances, et il né ta pas décidéy il né Va pas dit; et demain il serd peUt^tte itôp tard, et il mourra... Ce n'est pas celui qui est élei)é dans un établissement oU Von formé dès af listes et des éavants [à dire vtai, on en fait

Ûéi deStrUcteUH de Id Séienàé et dé Vart); ée n'est pas tëlui qui téçùii dek diplômes et un traitement^ qui sera un penseUf* OU un artiste; c^est celui qui ibràii heUHucô dé ne pas péiiséT et de nt paè êtprifner ce qui lui est mis dans Vdmè, mais qui ne peut Sé dispenâér de le faire i tat il y est entraîné par deux forces invincibles : Son besoin intérieur et son amour, dès hommes. Il n^p a pas d'artistes gras, jouisseurs,

et satisfaits de soi ^.

Cette page àplendidô, qui jette un jour tragique sur le génie de Tolstoï^ était écrite sous Timpres- sioii it&tnédiate de k sduffi'd.&ûë (|uë Itii càuisàit lé spëotaole de la misère à Moscou et dans la cou*

i. Que devoru-notts faire 9 p, 979-9*

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yiction que la science et Fart étaient complices de tout le système actuel d'inégalité sociale et de violence hypocrite. — Cette conviction, jamais il ne la perdra. Mais l'impression de sa première ren- contre avec la misère du monde ira en s'atténuant; la blessure est moins saignante * ; et dans nul de ses livres suivants on ne retrouvera le frémisse- ment de douleur et de colère vengeresse qui tremble en celui-ci. Nulle part, cette sublime profession de foi de l'artiste qui crée avec son sang, cette exaltation du sacrifice et de la souf- france, € qui sont le lot du penseur », ce mépris pour l'art oljrmpien, à la façon de Gœthe. Les ouvrages où il reprendra ensuite la critique de l'art traiteront la question d'un point de vue litté- raire et moins mystique ; le problème de l'art y sera dégagé du fond de cette misère humaine, à laquelle Tolstoï ne peut penser sans délirer, comme le soir de sa visite à l'asile de nuit, où, rentré chez lui, il sanglote et crie désespérément.

Ce n'est pas à dire que ces ouvrages didactiques soient jamais froids. Froid, il lui est impossible de l'être. Jusqu'à la fin de sa vie, il restera celui qui écrivait à Fet :

Si Von naime pas ses personnages, même les

1. Il en arrivera même à Justifier la souffrance, — non seulement la souffrance personnelle, mais la souffrance des autres. « Car c'est le soulagement des souffrances des autres qui est l'essenco de la vie rationnelle. Gomment donc Tobjet du travail pourraiMi être un objet de souffrance pour le travailleur? C'est comme *)( le laboureur disait qu'une terre non labourée est une souffrance pour lui. » (De la Vie, ch. zxziv-xxxv.)

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moindres^ alors il faut les insulter de telle façon que le ciel en ait chaude ou se moquer d^eux jusquà ce que le ventre en éclate *.

II ne s'en fait pas faute, dans ses éérits sur l'art. La partie négative — insultes et sarcasmes — y est d'une telle vigueur qu'elle est la seule qui ait frappé les artistes. Elle blessait trop violemment leurs superstitions et leurs susceptibilités pour qu'ils ne vissent point, dans l'ennemi de leur art, l'ennemi de tout art. Mais jamais la critique, chez Tolstoï, ne va sans la reconstruction. Jamais il ne détruit pour détruire, mais pour réédifier. Et dans sa modestie, il ne prétend même pas rien bâtir de nouveau; il défend l'Art, qui fut et sera toujours, contre les faux artistes qui l'exploitent et qui le déshonorent :

Za science véritable et Vart véritable ont toujours existé et existeront toujours; il est impossible et inutile de les contester ^ m'écrivait-il, en 1887, dans une lettre qui devance de plus de dix ans sa fameuse Critique de l'Art*. Tout le mal d^ aujour- d'hui vient de ce que les gens soi-disant civiliséSj ayant à leur côté les savants et les artistes, sont une

��1. 23 féTTier 1860. Corresp, inédite, p. 19-20. ^ C'est en quoi Fart « mélancolique et dyspeptique » de Tourgueniev lui déplaisait.

2. Cette lettre du 4 octobre 1887 a paru dans les Cahiers de la quinzaine, 1902, et dans la Correspondanee inédite, 1907.

Qu^est-^e que Part? parut en 1897-98; maia Tolstoï y pensait depuis quinze ans, soit depuis iSSS

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e^sfe privilégiée comme les prêtres. Et cette caste ^ tow les défauts de toutes les castes » Elle dégrade et rabaisse le principe en vertu duquel elle s'organise^ Ce quon appelle dans notre monde les sciences et les arts n'est quun immçnse hambug, t^ne grande superstition dans laquelle nous tombons ordinaire^ ment, dès que nous nous affranchissons 4^ h vi^lk superstition d^ VÉlgl{se. Pour voir clair dans h route que nous devons cuivre, il faut commencer par 1$ commeneem^ent, r- il faut relever le capuchon qu( me tient chaud, mais qui me couvre h vue, — Ia tentf^tion ^sf grande, l^ous naissons Qu nous nouf hissons sur les marches de VécheUe; et nous nous trouvons parmi les privilégiés, les prêtre^ de la eivir lisation, d^ la I^ultur» çom^^ disent les Allemands, n nous fmtf commit ç^ux prêtres l^ahmane^ o^

catholiques, beaucoup de sincérité et un grand amour du vraiy pour mettre en doute les principes qui nous wsurent cette position avantageuse, Mais un homme sérieux, qui se pose Iq question de Iq vie, ne peut pas hé^ter. Pour- commencer à voir clair, il faut qu'il s'affranchisse 4f h superstition où il se trouva, quoiqu'elle lui soit avantageuse. C'est un^ condition siM quâ ï»p»..f« Np pas avoir 4^ superstition. S^ mettre dans l'état d'un e^fant^ Qu d'un jpefr cartes...

Cette superstition de Tait moderne, dans la^ guelle ^e complaisent des castes intérei^sées, f cet immense hundiug », Tplstoï les dénonoe dans son livre : Qu'est-ce ifue VArtf Ave© une rude verve,

�� � ��VIE PE TOLSTOÏ il7

il en montre lei^ ridicules, la pauvreté, l'iiypor erjsie, la corruption fonpièfe, Jl fait table rase. Il apporte à cette démolition la joie d'un enfant qui naassacre ses jquets. Tpnte cette partie cri- tique est souvent pleine d'humour, mais aussi d'injustice : c'est la guerre. Tolstoï se sert de toutes armes et frappa au hasard, sans regarder ^u visage ceux qu'il frappe* BieB souvent, il ^rive -^ comme dm9 toutes les batailles -^ qu'il blesse tels de ceu:| qu'il eût été de son devoir de défendre 2 Ibsen on Beethoven. C'est 1^ faute de son emportement qui ne lui laisse pas Je temps de réflé<|hiF asse» ftvant d'agir, de sa passion qui T^veugle souvent sur la faiblesse de 9QS raisons, et -rr disons^le r^ c 0St ^ussi la faut^ de su culture artistique incomplète.

En dehors de ses lectures littéraires, quf» peut-il bian connaître de l'art contemporain? Qu'a-t-il pu voir de la peinture, qu'a-t-il pu entendre de la musique européenne, ce gentilhomme campa- gl^^rd, gui a p9^ssé le^ trois quarts de sa vie dans son village moscovite, qui n^est plus venu en Europe depuis iSÇO ; ^rr- et qu'y aTt-il vu alors^ h part les écoles^ qui seules l'intéressaient? — Ponrl^ peinture, il en parle d'o^près ouï-dire, citant pèle- méle, parmi les décadents, Puvis, Manet, Monet, Bceckjin, Stnck, Ranger, admirant de confiance^ à cause de leurs bons sentiments, Jules Breton et Lhermîtte, méprisant Michel-Ange, et, parmi les peintres de Pâme, ne faisant pas une fois mention d6 RembFWdtr — Pour la musique, il la sent

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��lis VIE DE TOLSTOÏ

beaucoup ^mieux*, mais ne la connaît guère : il en reste à ses impressions d'enfance, s'en tient à ceux qui étaient déjà des classiques vers 1840, n'a rien appris à connaître depuis, (à part Tschai- kovsky, dont la musique le fait pleurer) ; il jette au fond du même sac Brahms et Richard Strauss» fait la leçon à Beethoven*, et, pour juger Wagner, croit en savoir assez après une seule représentation de Siegfried où il arrive après le lever du rideau et d'où il part au milieu du second acte'. — Pour la littérature, il est (cela va sans dire) un peu mieux informé. Mais par quelle étrange aberra- tion évite-t-îl de juger les écrivains russes qu'il connaît bien et se mèle-t-il de faire la loi aux poètes étrangers, dont l'esprit est le plus loin du sien et dont il feuillette les livres avec une hau- taine négligence ^ !

Son intrépide assurance augmente encore avec

1. Je reviendrai sur ce point à propos de La Sonate à Kreutzer,

^ 2. Son intolérance s'était accrne depuis 1886. Dans Que devons-nous faire? il n*osait pas encore toucher à Beethoven (ni à Shakespeare). Bien plus, il reprochait aux artistes contempo- rains d'oser s'en réclamer. « L'activité des Galilée, des Sha- kespeare, des Beethoven n'a rien de commun avec celle des Tyndall, des Victor Hugo, des Wagner. De même que les Saints Pères renieraient tonte parenté avec les papes. » {Que detfons-' nous fairet p. 375.)

3. Encore voulait-il partir avant la fin du premier. « Pour moi, la question était résolue. Je n'avais plus de doute. Il n'y avait rien à attendre d'un auteur capable d'imaginer des scènes comme celles-ci. On pouvait affirmer d'avance qu'il n'écrirait jamais rien qui ne fût mauvais. »

4. On sait que, pour faire un choix parmi les poètes français des écoles nouvelles, il a cette idée admirable de « copier^ dane chaque volume^ la poésie qui se trouvait à la page îê »l

�� � VIE DE TOLStÔÏ 4id

l'âge. Il en vient à écrire un livre, pour prouver que Shakespeare < n était pas un artiste ».

Il pouvait être n importe quoi; mais il n'était pas un artiste ^

. Admirez cette certitude ! Tolstoï ne doute pas. Il ne discute pas. Il a la vérité. Il vous dira :

La Neuvième Symphonie est une œuvre qui désunit les hommes*.

Ou :

En dehors de Vair célèbre pour violon de Bach, du Nocturne en Es dur de Chopin^ et d'une dizaine de morceaux, non pas \néme entiers, choisis parmi les œuvres de Haydn, Mozart, Schubert, Beethoven et Chopin,... tout le reste doit être rejeté et méprisé, comme un art qui désunit les hommes.

Ou :

Je vais prouver que Shakespeare ne peut être tenu même pour un écrivain de quatrième ordre. Et, comme peintre de caractères, il est nul.

Que le reste de l'humanité soit d'un autre avis, n'est pas pour l'arrêter : au contraire!

i. Shakespeare t 1903. — L'ouvrage fut écrit, à l'occasion d'un article d^Ernest Crosby sur Shakespeare et la classe ouvrière.

2. (Exactei^îent :) « La Neuvième Symphonie n'unit pas tous les hommes,^ mais seulement un petit nombre d'entre eux, qu'elle séparedes autres. »

R. Rolland. — Vie de Tolstoï. ^

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Mon opinion^ écrit-il fièrement, est entièrement différente de celle qui s'est établie ^ur Shakespeare^ dans tout le inonde européen.

Dans sa hantise du mensonge, il le flaire par- tout; et plus une idée est généralement répandue, plus ij s^ hérisse contre elle; i) s'en déQjB, il y soupçonne, comme il dit à propos de la glçire de Shakespeare, € une de ces influences épidé- miqUjBs qu'ont toujours ^ubiesi les hommes. Telles, les Croisades du moyen âge, la c^^oyaiic^ aux sorciers, la recherche de la pierre philosophale, la passio]DL des tulipes. Les hommes ne voient la folie de ces influences qu'une fois qu'ils en sont débarrassés. Avec le développement de la presse, ces épidémies sont devenues particulièrement extraordinaires. » — Et il donne comme type lo plus récent de ces maladies contagieuses l'Affaire Dreyfus, dont il parle, lui, l'ennemi de toutes les ifijustices, le défenseur de tous les opprimés, avec une indifférence dédaigneuse \ Exemple bien frappant des excès où peuvent l'entraîner sa méfiance du mensonge et cette répulsion instinc- tive contre c les épidémies morales »^ dont il

1. « C'était là un de ces faits qui se produisent souvent, sans attirer Tattention de personne, ni intéresser — je ne dis pas Tunivers — mais même le monde militaire français... > > Et plus loin :

« Il fallut quelques années, avant que les hommes s'évjBîllassent de leur hypnotisme et comprissent qu'ils ne pouvaient nullement savoir si Dreyfus était coupable ou non, et que chacun a d^autres intérêts plus importants et plus immédiats que TAffaire Dreyfus. » (Shakespeare, trad. Bienstock, p. 116-118.)

�� � VIE DE tOLSTOÏ 121 N

s'accusait lui-même, sans pouvoir la combattre. Revers des vertus humaines , inconcevable aveu- glement qui entraîne ce voyant des âmes, cet évocateur des forces passionnées, à traitor le Roi Lear € d'œuvre inepte » et la fière Cordelja de € créature sans aucun caractère^ ».

Notez qu'il voit très bien certains des défauts réels de Shakespeare, défauts que nous n'avons pas la sincérité d'avouer : ainsi, le caractère artificiel de la langue poétique, uniformément prêtée à tous les personnages, la rhétorique de la passion, de l'héroïsme, voire de la simplicité. Et je comprends parfaitement qu'un Tolstoï, qui fut le moins litté- rateur de tous les écrivains, ait manqué de sym- pathie pour l'art de celui qui fut le plus génial

��i. • Le Roi Leaf est un drame très mauvais, très négligem- ment fait, qui ne pent inspirer qnt du dégoût et de l'ennui. » — Othello, pour lequel Tolstoï montre quelque sympathie, sans doute parce que Tceuvre s^aceordait avec ses pensées d'alors sur le mariage et sur la jalousie, « tout en étant le moins mau- vais drame de Sfhakespeare, n*est qu'un tissu dp paroles empha- tiques ». ^e personnage d'Hamlet n*a aucun caractère ; « c'est un phonographe de>i'auteur, qui répète toutes ses idées, à la file ». Pour te Tempête^ Cymbeline, Troïlus, ptc, Tolstoï ne les men- tionne qu'à cause de leur « ineptie ?. Le seul personnage de Shakespeare qu'il trouve naturel est celui de Palstaff, « précisé- ment pa^e qu'ici la langue de Shakespeare, pleine de froides plaisanteries et de calembours ineptes, s'accorde avec le carao- tère faux, vaniteux et débauché dé cet ivrogne répugnant ».

Tolstoï n'avait pas toujours pensé ainsi. Il avait plaisir à lire Shakespeare, entre 1860 et 1870, surtout à l'époque où il avait l'idée d'écrire un drame historique sur Pierre t. Dans ses notes de 1869, on voit même qu'il prenait Han\let pour modèle et poqr guide. Après avoir mentionné ses travaux achevés, Guerre et Paix, qu'il rapprochait de l'idéal homérique, Tolstoï ajoute :

« VUm^ et toes futurs travaux : poésie du rom«ncîer dans U peinture des caractères. »

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�� � des hommes de lettres. Mais pourquoi perdre son temps à parler de ce qu’on ne peut comprendre, et quelle valeur peuvent avoir des jugements sur un monde qui vous est fermé ?

Valeur nulle, si nous y cherchons la clef de ces mondes étrangers. Valeur inestimable, si nous leur demandons la clef de l'art de Tolstoï. On ne réclame pas d’un génie créateur l’impartialité critique. Quand un Wagner, quand un Tolstoï parlent de Beethoven ou de Shakespeare, ce n’est pas de Beethoven ou de Shakespeare qu’ils parlent, c’est d’eux-mêmes : ils exposent leur idéal. Ils n’essaient même pas de nous donner le change. Pour juger Shakespeare, Tolstoï ne tâche pas de se faire « objectif ». Bien plus, il reproche à Shakespeare son art objectif. Le peintre de Guerre et Paix, le maître de l’art impersonnel n’a pas assez de mépris pour ces critiques allemands, qui, à la suite de Goethe, « inventèrent Shakespeare » et « la théorie que l’art doit être objectif, c’est-à-dire représenter les événements, en dehors de toute valeur morale, — ce qui est la négation délibérée de l’objet religieux de l’art ».

Ainsi, c’est du haut d’une foi que Tolstoï édicte ses jugements artistiques. Ne cherchez dans ses critiques nulle arrière-pensée personnelle. Il ne se donne pas en exemple; il est aussi impitoyable pour ses œuvres que pour celles des autres* Que

1. Il range dans « l'art mauvais » ses « œuvres d’imagination ». (Qu’est-ce que l'Art?) — Il n'excepte pas de sa condamnation de l'art moderne ses propres pièces de théâtre, « dénuees de ��VIE DB TOLSTOÏ 123

veui-il donc, et que vaut pour Tart l'idéal reli- gieux qu'il propose?

Cet idéal est magnifique. Le mot € art religieux » risque de tromper sur l'ampleur de la conception. Bien loii;i de rétrécir l'art, Tolstoï l'élargit. Uart, dit-il, est partout.

L'art pénètre toute notre vie; ce que notis notnn mans art : théâtres^ concerts^ livres^ expositions^ n'en est qu*une infime partie. Notre vie est remplie de manifestations artistiques de toutes sortes, depuis les jeux d^ enfants jusqu'aux: offices religieux. Lart et la parole sont les deux organes du progrès humain. Vun fait communier les cœurs, et Vautre les pensées. Si Vun des deux est faussé, la société est malade. Uart d'aujourd^hui est faussé.

Depuis la Renaissance, on ne peut plus parler d'un art des nations chrétiennes. Les classes se sont séparées. Les riches, les privilégiés ont pré- tendu s'arroger le monopole de l'art ; et ils ont fait de leur plaisir le critérium de la beauté. En s'éloignant des pauvres, l'art s'est appauvri.

La catégorie des émotions éprouvées par ceux qui ne travaillent pas pour vivre est bien plus limitée que les émotions de ceux qui travaillent. Les senti- ments de noire société actuelle se ramènent à trois : Vorgueilj la, sensualité et la lassitude de vivre. Ces

oette conception religieuse qai doit former le tmee da drune de TaTenir. »

�� � i24 VIE DE TOLSTOÏ

trois sentiments et leurs ramifications constituent presque exclusivement le sujet de Vart des riches.

Il iûfeute le moiidô, il pervertit le peuplé, il pro- page la déprâVatioû sexuelle, il est détenu le pire obstacle à la réalisation du bonheur huffîain. Il est d'ailleurs sans beauté véritable, sans naturel, âdnâ sincérité, —un art affecté, fabriqué, cérébral.

En fâcè de ce liiènëorigè d'esthëtés, de ce p&àâë^ tetnps de riches, élevons l'art Vivant, l'art humain, fcèlui qui uUit îeë hotnmès, de totités classes, de toutes Uâtidhs. Le passé nous en offre dé gldrieiiit modèles.

Toujours la majorité des hommes a compris et aimé ce que nous considérons comme Vart le plus élevé : V épopée de la Genèse^ les paraboles de rÉ^van- gtle^ les légendes^ les contes^ les chansons pôpu^ laires.

L'art le plus gràhcl est celui qui trâdiiit là côii«  science religieiise de l'époque. N'ëiitèndez poiiif par là iihe doctrine de l'Eglise, i Chaque société a une conception religieuse dé la vie : c'est l'idéal du plus grand bonheur auquel tend cette société. » 'fous en oiit un seiitiment plus ou moins clair; quelques hommes d'avànt-garde Téxprimeni nei- tement.

Il existe toujours une conscience religieusei G'eSê le lit où coule le fleuve^.

i. (Ou, plus exactement :) < C'est la direction do cours d«  fteuve, f

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��VIE OE TOLSTOÏ 12S

La conscience religieuse de notre époque est l'aspiration au bonheur réalisé par la fraternité des hommes. Il n'y a d'art véritable que celui qui tra- vaille à cette ùnipn. Le plus haut est celui qui l'accomplit directement par la puissance de l'amour. Mais il en est un autre qui participe à la même tâche, en combattant par les armes de l'indigna- tion et du mépris tout ce qui s'oppose à la frater- nité. Tels, les romans de Dickens, ceux de Dos- toievsky, les Misérables de Hugo, les tableaux de Millet. Même sans atteindre à ces hauteurs, tout art qui représente la vie journalière avec sjonpathie et vérité rapproche entre eux les hommes. Ainsi, le Don Quichotte et le théâtre de Molière. Il est vrai que ce dernier genre d'art pèche habituellement par son réalisme trop minutieux et par la pauvreté des sujets, € quand on les compare aux modèles antiques, comme la sublime histoire de Joseph v. La précision excessive des détails nuit aux œuvres, qui ne peuvent, pour cette raison, devenir univer- selles.

Les œuvres modernes sont gâtées par un réalisme, qu*it serait plus juste de taxer de provincialisme en art*

Ainsi Tolstoï condamne, sans hésiter, le prin- cipe de son génie propre. Que lui importe de se sacriâei' tout entier à l'avenir, — et qu'il ne reste plus rien de lui?

L'art de l'avenir ne continuera plus celui du pré-

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��THE DE TOLSTOÏ

��sent^ il sera fondé sur (f autres bases. H ne sera plus la propriété d'une caste. Lart n'est pas un métier, il est Vexpression de sentiments vrais. Or^ Vartiste ne peut éprouver un sentiment vrai que lorsqu'il ne s'isole pas^ hrsquU vit de Vexistence naturelle à rhomme. C'est pourquoi celui qui se trouve à Vàbri de la vie est dans les pires conditions pour créer.

Dans Tavenir, c les artistes seront tous les hommes doués ». L'activité artistique deviendra accessible à tous € par l'introduction dans les écoles élémentaires de l'enseignement de la musique et de la peinture, qui sera donné à l'enfant, en même temps que les premiers éléments de la gram- maire ». Au reste, l'art n'aura plus besoin d'une technique compliquée, comme celle d'à présent; il s'acheminera vers la simplicité, la netteté, la con- cision, qui sont le propre de l'art classique et sain, de l'art homérique ^ Gomme il sera beau de tra- duire dans cet art aux lignes pures des sentiments universels ! Composer un conte ou une chanson, dessiner une image pour des millions d'êtres, a bien plus d'importance — et de difficulté — que d'écrire un roman ou une symphonie '. C'est un

1. Dès 1873, Tolstoï écrivait : « Pensez ce que vous voudrez, mais de teUe façon que chaque mot puisse être compris du charretier qui transporte les livres de l'imprimerie. On ne peut rien écrire de mauvais dans une langue tout à fait claire el simple. »

2. Tolstoï a donné Texemple. Ses quatre Livres de lectures^ pour les enfants des campagnes, ont été adoptés dans toutes les écoles de Russie, laïques et ecclésiastiques. Ses Premiers contés populaires sont l'aliment de milliers d*àmes. « Dans le bas

�� � VIE DE TOLSTOÏ 127

domaine immense et presque vierge. Grâce à de telles œuvres, les hommes apprendront le bonheur de l'union fraternelle.

Vari doit supprimer la violence, et seul il peut le faire. Sa mission est de faire régner le royaume de Dieu^ cest-à-dire de l'Amour^,

Qui de nous n'épouserait ces généreuses paroles? Et qui ne voit qu'avec beaucoup d'utopies et quel- ques puérilités, la conception de Tolstoï est vivante et féconde! Oui, l'ensemble de notre art n'est que l'expression d'une caste, qui se subdivise elle- même, d'une nation à l'autre, en petits clans ennemis. Il n'y a pas en Europe une seule âme d'artiste qui réalise en elle l'union des partis et des races. La plus universelle, en notre temps, fut celle même de Tolstoï. En elle nous nous sommes aimés, hommes de tous les peuples et de toutes les classes. Et qui a, comme nous, goûté la joie puis- sante de ce vaste amour, ne saurait plus se satis- faire des lambeaux de la grande ftme humaine, que nous offre l'art des cénacles européens.

peuple, écrit Stephan Anikine, ancien député à la Douma, le nom de Tolstoï se confond avec l'idée de « livre >. On peut sou- vent entendre un petit villageois demander naïvement, dans une bibliothèque : « Donnez-moi un bon livre, un tolstoïen! » (Il veut dire un livre épais). — (A la mémoire de Tolstoï, lectures faites à TAula de l'Université de Genève, le 7 décembre 1910.) 1. Cet idéal de T union fraternelle entre les hommes ne marque point pour Tolstoï le terme de l'activité humaine; son âme insatiable lui fait concevoir un idéal inconnu, au delà de l'amour : « Peut-être la science découvrira-Uelle, un jour, à Tart un idéal encore plus életé, et Part le réalisera. •

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