Vie de Tolstoï/Le combat était terminé

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Hachette, 1911 (pp. 194-205).

Le combat était terminé, le combat de quatre-vingt-deux ans, dont cette vie avait été le champ. Tragique et glorieuse mêlée, à laquelle prirent part toutes les forces de la vie, tous les vices et toutes les vertus. — Tous les vices, hors un seul, le mensonge, qu’il pourchassa sans cesse et traqua dans ses derniers refuges.

D’abord, la liberté ivre, les passions qui s’entrechoquent dans la nuit orageuse qu’illuminent de loin en loin d’éblouissants éclairs, — crises d’amour et d’extase, visions de l’Éternel. Années du Caucase, de Sébastopol, années de jeunesse tumultueuse et inquiète... Puis, la grande accalmie des premières années du mariage. Le bonheur de l’amour, de l’art, de la nature, — Guerre et Paix. Le plein jour du génie, qui enveloppe tout l’horizon humain et le spectacle de ces luttes, qui pour l’âme sont déjà du passé. Il les domine, il en est maître ; et déjà elles ne lui suffisent plus. Comme le prince André, il a les yeux tournés vers le ciel immense qui luit au-dessus d’Austerlitz. C’est ce ciel qui l’attire : VIE DE TOLSTOÏ 195

n y a des hommes aux ailes puissantes^ que la volupté fait descendre au milieu de la foule, oit leurs ailes se brisent : moi, par exemple. Ensuite, on bat de son aile brisée, on s'élance vigoureusement, et l'on retombe de nouveau. Les ailes seront guéries. Je volerai très haut. Que Dieu m'aide ^I

' Ces paroles sont écrites, au milieu du p}us ter- rible orage, celui dont les Confessions sont le souvenir et l'écho. Tolstoï a été plus d'une fois rejeté sur le sol, lés ailes fracassées. Et toujours il s'obstine. Il repart. Le voici qui plane dans « le ciel immense et profond », avec ses deux grandes ailes, dont Tune est la raison et l'autre est la foi. Mais il n y trouve pas le calme qu'il cherchait. Le ciel n'est pas en dehors de nous. Le ciel est en nous. Tolstoï y souffle ses tempêtes de passions. Par là il se distingue des apôtres qui renoncent : il met à son renoncement la même ardeur qu'il mettait à vivre. Et c'est touj ours la vie qu'il étreint, avec une violence d'amoureux. Il est « fou de la vie ». Il est

i. Journal^ h la date da 2S octobre 1879 (trad. Bienstock Voir Vie et Œuvre), — Voici le passage entier, qui est des plus beaux :

« Il y a dans ce monde des gens lourds, sans ailes. Ils s'agi- tent, en bas. Parmi eux, il y a des forts : Napoléon. Ils laissent des traces terribles parmi les hommes, sèment la discorde, mais rasent toii^ours la terre. — Il y a des hommes qui se laissent pousser des ailes, s^élancent lentement et planent : les moines. — Il y a des hommes légers qui se soulèvent facilement et retombent : les bons idéalistes. — Il y a des hommes aux ailes puissantes... — Il y a des hommes célestes, qui, par amour des hommes, descendent sur la terre en repliant leurs ailes, et apprennent aux autres & voler. Puis, quand ils ne sont plus nécessaires, ils remontent : Christ. •

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« ivre de la vie ». Il ne peut vivre sans cette ivresse *. Ivi-e de bonheur et de malheur» à là fols. Ivre de mort et d'immortalité*. Son renoncement à là vie individuelle n*est qu'un cri de passion exaltée vers la vie éternelle. Non, la paix qu'il atteint, là paix de l'âme qu'il invoque, n^est pas celle de la mort. C'est celle de ces inondes enflammés qui gravitent dans les espaces infinis. Chez lui, la colère edt calme', et le calme est brûlant. La foi lui a doùné des armes nouvelles pour reprendre, plus* implacable, le com- bat que, dès ses premières œuvres,* il ne cessait de livrer aux mensonges de la société moderne. H ne s'en tient plus à quelques types de romans, il s'attaque à toutes les grandes idoles : liypocrisies de la religion, de l'État, de la science, de l'art, du libéralisme, du socialisme, de Tinstruction popu- laire, de la bienfaisance, du pacifisme^ ., Il les soufflette, il s'acharne contre elles.

1. < On peut vivre seulement pendant qu'on est ivre de la vie. » {Confessions^ 1879-.)

« Je suis fou de la vie... C'est Tété, Tété délicieux. Cette année, j'ai lutté longtemps; mais la beauté de la nature m'a' vaincu. Je me réjouis de la vie ». (Lettre à Fet, juillet 1880.) — Ces lignes sont écrites en pleine crise religieuse.

2. Dans son Journal^ h la date d'octobre 1865 :

« La pensée de la mort... » « Je veux et j'aime l'immortalité. >

3. « Je me grisai de cette colère bouillonnante d'indignation que jlBiime en mol, que j'excite mâme quand je la sens, parce qu'elle agit sur moi. d'une façon calmante, et me donne, pour quel- ques instants au moins, une élasticité extraordinaire, l'énergie et le feu de toutes les ca)3acités physiques et morales. » (Journal du prince P. Nekhludov, Lucerne, 1857). ;

4. Son {^rticle sur la Guerre^ à propos du Congrès universel de la paix, à Londres, en 1891, est une rude satire des pacidstés, qui croient à l'arbitrage entre nations :

« C'est l'histoire de l'oiseau qu'on prend, après loi avilir mit

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Lé inonde voiti de loin en loin, de ^es fippari- • tions de grands esprits révoltés, qui, comme Jean le Précurseur, lancent Tanathème contre une civilisation corrompue, La dernière de ces appa- ritions avait été Rousseau. Par son amour de la nature S par sa haine de la société moderne, par

��un grain de set , sur la queue. |1 est tout aussi facile de le prendre d*abord. <2'est se moquer des gens que de leur parler d'arbitrage et de désarmement consenti par les Etats. Verbiage que tout cela4 Naturellement, les gouvernements approuvent : les bons ap6tres ! Us savent bien que cela ne les empêchera jamais d'envoyer des millions de gens à l'abattoir, quand il leur plaira de le faira«  (Le i^yatane de Dieu est en nom^ chap. vi.)'

U La nature fut toujours « le meilleur ami » de Tolstoï, comme il aimait à dire :

« Un ami, c'est bien ; mais il mourra, il 8*en ira quelque part* el; on ne pourra le suivre, tandis que la nature à laquelle on s'est uni par l'acte de vente; ou qu'on possède par héritage, c'est mieux. Ma nature à moi est froide, rebutante, exigeante, encom- brante ; mais c'est un ami qu'on gardera jusqu'à la mort; et quand on mourra, on y entrera. » (Lettre à Fet, 19 mai 1861. Corresp, inéd.t p. 31.)

Il participait à la vie de la nature, il renaissait au printemps; (« Mars et Avril sont mes meilleurs mois pour le travail. » — A Fet,^3 mars 1877), il s'engourdissait à là fin d'automne (« C'est pour moi la saison la plus morte, je ne pense pas, je n'écris pas, je me sens agréablement stupide. » — A Fet, 21 octobre 1869). '

Mais la nature qui lui parlait intimement au cœur, c'était la nature de chez lui, celle de iasnaïa. Bien qu'il ait, au cours de son voyage en Suisse, écrit de fort belles notes sur le lac dé Oenève, il s'y sentait un étranger; et ses liens avec la terre natale lui apparurent alors plus étroits et plus doux :

« Taime Ta nature, quand de tous côtés elle m*entoure, quand de tous côtés m'enveloppe l'air chaud qui se répand dans le loin- tain inûni, quand cette même herbe grasse que j'ai écrasée en m'asseyant fait la verdure des champs infinis, quand ces méraeà feuilles qui, agitées par le vent, portent l'ombre sur mon visage, font le bleu sombre de la forêt lointaine, quand ce même air que je respire fait le fond bleu clair du ciel infini, quand je ne suis pas seul h, jouir de ia nature, quand, autour de moi, bour^ donnent et tournoient des millions d'insectes et que chantent

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��198 VIE DE TOLSTOÏ

sa jalouse indépendance, par sa ferveur d'adora- tion pour l'Evangile et pour la morale chrétienne, Rousseau annonce Tolstoï, qui se réclamait de lui : « Telles de ses pages me, vont au cœur, disait-il, je crois que je les aurais écrites *. >

les oiseaux. La jouissance principale de la nature, c'est quand je me sens faire partie du tout. — Ici (en Suisse), le lointain infini est beau, mais je suis sans liens avec lui. » (Mai 1857.)

1. Entretiens avec M. Paul Boyer (Le Temps, 28 août 1901).

De fait, on s'y tromperait souvent. Soit à cette profession de foi de Julie mourante :

« Ce qu'il m'était impossible de croire, je n'ai pu dire que je le croyais, et j'ai toujours cru ce que je disais croire. C'était tout ce qui dépendait de moi. »

A rapprocher de la lettre de Tolstoï au Saint-Synode :

« Il se peut que mes croyances gênent ou déplaisent. Il n'est pas en mon pouvoir de les changer, comme il n'est pas en mon pouvoir de changer mon corps. Je ne puis croire autre chose que ce que je crois, à l'heure où je me dispose à retourner vers ce Dieu, dont je suis sorti. »

Ou bien ce passage de la Réponse à Christophe de Beaumontf qui semble du pur Tolstoï :

« Je suis disciple de Jésus-Christ. Mon Maître m'a dit que celui qui aime son frère a accompli la Loi. »

Ou encore :

« Toute l'oraison dominicale tient en entier dans ces paroles : Que Ta volonté soit faite! » {Troisième lettre de la Montagne.)

A rapprocher de :

« Je remplace toutes mes prières par le Pater Noster. Toutes les demandes que je puis adresser à Dieu sont exprimées avec plus de hauteur morale par ces mots : Que Ta volonté soit faite! » {Journal de Tolstoï, au Caucase, 1852-53.)

Les ressemblances de pensée ne sont pas moins fréquentes sor le terrain de l'art que sur celui de la religion :

« La première règle de l'art d'écrire, dit Rousseau, est de parler clairement et de rendre exactement sa pensée. »

Et Tolstoï :

« Pensez ce que vous voudrez, mais de telle façon qae chaque mot puisse être compris de tous. On ne peut rien écrire de mau- vais dans une langue tout & fait claire. »

J'ai montré ailleurs que les descriptions satiriques de l'Opéra de Paris, dans la Nouvelle Heloïse, ont beaucoup de rapports avec les critiques de Tolstoï, dans Qt^esi^e que Vart ?

�� � TIB DE TOL8TOI 199

Mais quelle différence entre les deux &mes, et comme celle de Tolstoï est plus purement chré- tienne ! Quel manque d'humilité» quelle arrogance pharisienne, dans ce cri insolent des Confessions de l'homme de Genève :

Être éternel t Qu'un seul te dise^ s'il Pose : Je fus meilleur que cet homme-là t

Ou dans ce défi au monde :

Je le déclare hautement et sans crainte : qui- conque pourra me croire un malhonnête homme est luirméme un homme à étouffer.

Tolstoï pleurait des larmes de sang sur les < crimes » de sa vie passée :

J*éprouve les souffrances de Tenfer. Je me rap- pelle toute ma lâcheté passée^ et ces souvenirs ne me quittent pas ^ ils empoisonnent ma vie. On regrette d^ ordinaire que Von ne garde pas le souvenir après la mort. Quel bonheur quil en soit ainsi! Quelle souffrance ce serait^ sif dans cette autre vie, je me rappelaie tout le mal que je commis ici-bas ^ /. . .

Ce n'est pas lui qui eût écrit ses Confessions, comme Rousseau, parce que, dit celui-ci, c sentant

1. Journal^ 6 Janyier 1903 (cité dans la Préface de Tolstoï à $ei Souvenirs, 1* volume de Vie et CEtiOre de Tolstùï, publié par BimkoT).

R. RoLLAMB. — Ym d« Tolstoï. 14

�� � 200 TIB DE TOLSTOÏ

que le bien surpassait le mal, j'avais mon în.orêt à tout «lire' ». Tolstoï, après avoir essayé, reaonce à écrire ses Mémoires; la plume lui tombe des mains : il ne veut pas être un objet de scandale pour ceux qui le liront :

Des gens diraient : Voilà donc, cet homme que plusieurs placent si haut! Et quel lâche il était! Alors y à nousn simples mortels^ c est Dieu lui-même qui ordonne d'être lâches '.

Jamais Rousseau n'a connu de la foi chrétienne la belle pudeur morale, l'humilité qui donne au vieux Tolstoï une candeur ineffable. Derrière Rousseau, — encadrant la statue de l'île aux Cygnes . — on voit Saint-Pierre de Genève, la Rome de Calvin. En Tolstoï, on retrouve les pèlerins, les innocents, dont les confessions naïves et les larmes avaient ému son enfance.

Mais, bien plus encore que la lutte contre le ' monde, qui lui est commune avec Rousseau, un autre combat remplit les trente dernières années de la vie de Tolstoï, un magnifique combat entre les deux plus hautes puissances de son âme : la Vérité et l'Amour.

La Vérité, — « ce regard qui va droit à l'âme i, — la lumière pénétrante de ces yeux gi;is qui vous

��4. Quatrième Promenade,

5. Lettre à Birukoy.

�� � percent... Elle était sa plus ancienne foi, la reine de son art.

L'héroïne de mes écrits, celle que j aime de toutes les forces de mon âme, celle qui toujours fut, est, et sera belle, c’est la vérité.

La vérité, seule épave, surnageant du naufrage, après la mort de son frère ’. La vérité, pivot de sa vie, roc au milieu de la mer...

Mais bientôt, < la vérité horrible’ » né lui avait plus suffi. L’Amour l’avait supplantée. C’était la source vive de son enfance, « l’état naturel de son âme^ »• Quand vint la crise morale de 1880, il n’abdiqua point la vérité, il l’ouvrit à l’amour*.

L’amour est < la base de l’énergie* ». L’amour est la « raison de vivre », la seule, avec la beauté*. L’amour est l’essence de Tolstoï mûri par la vie,


1. Sébastopol en mai 48SS.

2. « La vérité,... la seule chose qui me soit restée de ma conception morale, la seule chose que j’accomplirai encore. » (17 octobre 1860.)

3. IHd.

4. * L*amour pour les hommes est l’état naturel de l’âme, et nous ne le remarquons pas. » {Journal, du temps qu’il était étudiant à Kâzan.)

5. • La vérité. s’ouvrira à l’amour... » (Confessions, 1879-81.) — < Moi qui plaçais la vérité dans l’unité de l’amour... »

(Ibid.)

6. « Vous parlez toujours d’énergie ? Mais la base de l’énergie, c’est l’amour, dit Anna, et l’amour ne se donne pas, à volonté » {Anna Karénine, II, p. 270).

7. « La beauté et l’amour* ces deux raisons de vivre. » {Guerre et Paix, II, p. %%»*} 202 TIB PB TOLSTOÏ

de l'auteur de Guerre et Paix et de la lettre au Saint-Sjrnode*.

Cette pénétration de la vérité par l'amour fait le prix unique des chefs-d'œuvre qu'il écrivit, au milieu de sa vie, — nel mezzo del cammin^ -— et distingue son réalisme du réa- lisme à la Flaubert. Celui-ci met sa force à n'aimer point ses personnages. Si grand qu'il soit ainsi, il lui manque le : Fiat lux! La lumière du soleil ne suffit point, il faut celle du cœur. Le réalisme de Tolstoï s'incarne dans chacun des êtres, et, les voyant avec leurs yeux, il trouve, dans le plus vil, des raisons de l'aimer et de nous faire sentir la chaîne fraternelle qui nous unit à to\is'. Par l'amour, il pénètre aux racines de la vie.

Mais il est difficile de maintenir cette union. Il y a des heures où le spectacle de la vie et ses dou- leurs sont si amers qu'ils paraissent un défi à l'amour, et que, pour le sauver, pour sauver sa foi, on est obligé de la hausser si loin au-dessus du monde qu'elle risque de perdre tout contact avec

��i. « Je crois eo Dieo, qui est pour moi l'Amour. » (Au Saint- Synode, 1901.)

— « Oui, l'amour!,.. Non Tamour égoïste, mais l'amour tel que je Tai éprouvé, pour la première fois de ma vie, lorsque j*ai aperçu à mes côtés mon ennemi mourant, et que Je l'ai aimé... C'est l'essence môme de T&me. Aimer son prochain, aimer ses ennemis, aimer tous et chacun, c'est aimer Dieu dans toutes ses manifesta- tions !... Aimer un être qui nous est cher, c'est de 1 amour humain, mais aimer son ennemi, c'est presque de l'amour divin !... » (Le prince André, mourant, dans Guerre et Paix, III, p. 176.)

2. « L'amour passionné de l'artiste pour son s^jet est le cœur de l'art Sans amour, pas d'œuvre d'art possible. » (Lettre de septembre 1889.— leo ToUtcU Briefe 1848 bis 4940^ Berlin, 1911.)

�� � TIB DB TOLSTOÏ 203

lui. Et comment fera celui qui a reçu du sort le don superbe et fatal de voir la vérité, de ne pouvoir pas ne la point voir? Qui dira ce que Tolstoï a souffert du continuel désaccord de ses dernières années, entre ses yeux impitoyables qui voyaient rhorreur de la réalité, et son cœur passionné qui continuait d'attendre et d'affirmer l'amour!

Nous avons tous connu ces tragiques débats. Que de fois nous nous sommes trouvés dans l'alternative de ne pas voir, ou de haïr ! Et que de fois un artiste, — un artiste digne de ce nom, un écrivain qui connaît le pouvoir splendide et redou- table de la parole écrite, — se sent-il oppressé d'angoisse au moment d'écrire telle ou telle vérité M Cette vérité saine et virile, nécessaire au milieu des mensonges modernes, des mensonges de la civili- sation, cette vérité vitale, semble-t-il, comme l'air qu'on respire... Et puis l'on s'aperçoit que cet air, tant de poumons ne peuvent le supporter, tant d'êtres affaiblis par la civilisation, ou faibles sim- plement par la bonté de leur cœur! Faut-il donc n'en tenir aucun compte et leur jeter implacable- ment celte vérité qui tue? N'y a-t-il pas, au-dessus, une vérité qui, comme dit Tolstoï, c est ouverte à Tamour? » — Mais quoi! peut-on pourtant con- sentir à bercer les hommes avec de consolants mensonges, comme Peer Gynt endort, avec ses contes, sa vieille maman mourante?... La société

t. « J*écri8 des Uvres, c'est pourquoi Je sais tout le mal qu^ls font... » (Lettre de Tolstoï h P.-V. Vériguine, chef des Doakho- lK>rs, U QOTembre 1897, Corretp. inéd., p. 241.)

�� � VIE Dfi TOLSTOl

se trouve sans cesse en face de ce dilemme : la vérité, ou l'amour. Elle le résout, d'ordinaire, en sacrifiant à la fois la vérité et l'amour.

Tolstoï n'a jamais trahi aucune de ses deux Fois. Dans ses œuvres de la maturité» l'amour est le flambeau de la vérité. Dans les œuvres de la fin, c'est une lumière d*en haut, un rayon de la grâce qui descend sur la vie, mais ne se mêle plus avoc elle. On Ta vu dans Résurrection^ où la foi domine la réalité, mais lui reste extérieure. Le même peuple, que Tolstoï dépeint, chaque fois qu'il regarda les iËgures isolées, comme très faible et médiocre, prend, dès qu'il y pense d'une façon abstraite, une Sainteté divine ^ — Dans sa vie de tous les jours, s'accusait le même désaccord que dans son art, et plus cruellement. Il avait beau savoir ce que Tamour voulait de lui, il agissait autrement; il ne vivait pas selon Dieu, il vivait selon le monde. L'amour lui-même, où le saisir? Comment distin- guer entre ses visages divers et ses ordres contradic- toires? Était-ce l'amour de sa famille, ou l'amour de tous les hommes?... Jusqu'au dernier jour, il se débattit dans ces alternatives.

Où est la solution? — Il ne l'a pas trouvée. Laissons aux intellectuels orgueilleux le droit de l'en juger avec dédain. Certes, ils l'ont trouvée, eux,

1. Voir la Matinée d^un Seigneur ^ — oQ, d&ns les Ctmfeaions^ la voe extrêmement idéalisée de ces hommes simples, bons, contents de leur sort, tranquilles, ayant le sens delà vie, — on, à la fin de la deuxième partie de Réiuttection^ cette yision « d'une humanité, d'une terre noutelle », qui apparaît à Mekhlti* doY, quand il croise des ouvriers qui reviennent du traT«iL

�� � ils ont la vérité, et ils s’y tiennent avec assurance. Pour ceux-là, Tolstoï était un faible et un sentimental, qui ne peut servir d’exemple. Sans doute, il n’est pas un exemple qu’ils puissent suivre : ils ne sont pas assez vivants. Tolstoï n’appartient pas i l’élite yaniteuse, il n’est d’aucune église» -^ pas plus de celle des Scribes, comme il les appelait^ que de celles des Pharisiens de l’une ou Tautre foi. Il est le type le plus haut du libre chrétien^ qui s’efforce, toute sa vie, vers un idéal qui reste toujours plus lointain,*.

Tolstoï ne parle pas aux privilégiés de la pensée^ il parle aux hommes ordinaires —» hominibus bonse mluntatis. — (1 est notre conscience. Il dit ce que nous pensons tous» âmes moyennes, et ce que nous craignons de lire en nous. Et il n’est pas pour nous un maître plein d’orgueil^ un de ces génies hautains qui trônent dans leur art et leur intelligence, au-dessus de l’humanité. Il est «^ ce qu’il aimait à se nommer lui-même dans ses lettres, de ce nom le plus beau de tous, le plus doux, — >

« notre frère s.

Janvier 1914.

1. « Un chrétien ne saurait être moralement supérieur ou inférieur à un autre ; mais il est d’autant plus chrétien qu’il se meut plus rapidement sur la voie de la perfection, qnel que soit le degré sur lequel il se trouve, à un moment donné : en sorte que la vertu stationnaire du pharisien est moins chrétienne que celle du larron, dont l'âme est en plein mouvement vers l'idéal, et qui se repent sur sa croix. » {Plaisirs Cruels, trad. Halpérine-Kaminsky.)


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