Vie de Tolstoï/Les Idées sociales de Tolstoï
Tolstoï ne renonça jamais à l’art. Un grand artiste ne peut, même s’il le veut, abdiquer sa raison de vivre. Il peut, pour des causes religieuses, renoncer à publier ; il ne le peut, à écrire. Jamais Tolstoï n’interrompit sa création artistique. M. Paul Boyer, qui l’a vu à Iasnaïa Poliana, dans ces dernières années, dit qu’il menait de front les œuvres d’évangélisation ou de polémique et les œuvres d’imagination ; il se délassait des unes par les autres. Quand il avait terminé quelque traité social, quelque Appel aux Dirigeants ou aux Dirigés, il s’accordait le droit de reprendre une des belles histoires qu’il se contait à lui-même, — tel son Hadji-Mourad, une épopée militaire, qui chantait un épisode des guerres du Caucase et de la résistance des montagnards sous Schamyl[1]. L’art était resté son délassement, son plaisir. Mais il eût regardé comme une vanité d’en faire parade[2]. À part son Cycle de lectures pour tous les jours de l’année (1904-5)[3], où il rassembla les Pensées de divers écrivains sur la vérité et la vie — véritable Anthologie de la sagesse poétique du monde, depuis les Livres Saints d’Orient jusqu’aux artistes contemporains, — presque toutes ses œuvres proprement artistiques, à partir de 1900, sont restées manuscrites[4].
En revanche, il jetait hardiment, ardemment, ses écrits polémiques et mystiques dans la bataille sociale. De 1900 à 1910, elle absorbe le meilleur de ses forces. La Russie traversait une crise formidable, où l’empire des tsars parut un moment craquer sur ses bases et déjà près de s’effondrer. La 158 VIE DE TOLSTOÏ
guerre russo-japonaise, la débâcle qui suivit, l'agi- tation révolutionnaire, les mutineries de l'armée et de la flotte, les massacres, les troubles agraires semblaient marquer c la fin d'un monde », — comme dit le titre d'un ouvrage de Tolstoï. — Le sommet de la crise fut atteint entre 1904 et 1905. Tolstoï publia, dans ces années, une série d* œuvres retentissantes : Guerre et Révolution^ ^le Grand Crime^ la Fin (Tun J/onde.^Durant cette der- nière période de dix ans, il occupe une situation unique, non seulement en Russie, mais dans l'uni- vers. Il est seul, étranger à tous les partis, à toutes les patries, rejeté de son Eglise qui Ta excommu- nié'. La logique de sa raison, l'intransigeance de sa foi, l'ont € acculé à ce dilemme : se séparer des autres hommes, ou de la vérité. » Il s'est souvenu du dicton russe : c Un vieux qui ment, c'est un riche qui vole » ; et il s'est séparé des hommes, pour dire la vérité. Il la dit tout entière à tous. Le vieux chasseur de mensonges continue de traquer infatigablement toutes les superstitions religieuses ou sociales, tous les fétiches. Il n'en a pas seule-
1. Le titre russe de cette œuvre est : Une seule chose est nécessaire (Saint-Luc, XI, 41.)
2. La plupart ont été, de son vivant, gravement mutilées par la censure, ou totalement interdites. L'œuvre circulait en Russie, jusqu'à la, Révolution, sous la forme de copies manuscrites, cachées sous le manteau. Même aujourd'hui, il s'en faut que tout soit publié; et la censure bolchevike n'a pas moins été tyrannique que la censure tsariste.
3. L'excommunication de Tolstoï par le Sainte-Synode est du 22 février 1901. Elle fut motivée par un chapitre de Résurrection relatif à la messe et k PËucharistie. Ce chapitre, nous le regret- tons, a été supprimé dans la traduction française de Wyze\va.
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ment aux anciens pouvoirs malfaisants, à l'Église persécutrice, à l'autocratie tsarienne. Peut-être même s'apaise-t-il un peu à leur égard, mainte- nant que tout le monde leur jette la pierre. On les connaît, elles ne sont plus si redoutables ! Et après tout, elles font leur métier» elles ne trompent pas. La lettre de Tolstoï au tsar Nicolas 11^ est, dans sa vérité sans ménagements pour le sou- verain, pleine de douceur pour l'homme, qu'il appelle son c cher frère », qu'il prie de c lui pardonner s*il l'a chagriné sans le vouloir » ; et il signe : c Votre frère qui vous souhaite le véritable bonheur ».
Mais ce que Tolstoï pardonne le moins, ce qu'il dénonce avec virulence, ce sont les nouveaux mensonges, car les anciens sont percés à jour. Ce n'est pas le despotisme, c'est l'illusion de la liberté. Et l'on ne sait ce qu'il hait le plus, parmi les sectateurs de nouvelles idoles, des socialistes ou des « libéraux t^.
Il avait pour les libéraux une antipathie de longue date. Tout de suite, il l'avait ressentie, quand, officier de Sébastopol, il s'était trouvé dans le cénacle des gens de lettres de Pétersbourg. C'avait été une des causes de son malentendu avec Tourgueniev. L'aristocrate orgueilleux, l'homme d'antique race, ne pouvait supporter ces intellec- tuels et leur prétention de faire, bon gré, mal gré, le bonheur de la nation, en lui imposant leurs
i. Sur la nationalisation du sol (Voir le Grand Crime, 1905).
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utopies. Tris Russe, de vieille souche', il avait unamélitLncapourles nouveautés libérales, pour ces idéea eonstitntionneltes qui venaient d'Oocident; et ses deux voyages en Europe ne firent que forti- fier ses privenlions. Au retour du premier vojag», il «orit :
Eviter fambition du Hbérêtiinv*,
An FQtQor 4u 9fi(!Q°âi il note que c la société privilégiée » ij'a aucunemeot le droit d'élevçr i u manière le psople q»i Ui eat étranger*....
Dam Anna Karénine, il expose largement spr dédain pour les libéraux. Levîne refuse de fl'ftsso^ ei^r 4 l'QBijTre des institqtions provinciales pour inplruire le peuple et aux innovatiDna 4 l'ordre dn jour. Le tableau des électioPB k l'assemblée prçh- vinciiJe dai Baigneur» montra le marçbé de dupe que fait uo paya, en substituant k son sn^iennp administration conservatrice une administration libérale. Rien de cbangé, mais un mensonge de plus et qui n'a point l'excuve qp U couséçraUon des ii&Ql«a.
f Nous ne Tslons peut-être pas grand' cbose, dit lentant de t'aofiiea régime, mais noua n'en is moina duré mille ans. 9 Isto) l'indigne contre l'abns que lei libé*
RusiedelKTieilleMnscoTla, {lilU. A.. Leroj-BunHsu,
itiBB au s«nK 8l»»B, miliiii dt llnnpi^ phy^inHeniont 1 peuple plus que de ruislocraUe -, (Renue dei iJtua; i ddcsHbre 1010.)
�� � raux font du mot : « Peuple^ Volonté du peuple,,. » Eb! que savent-ils du peuple? Qu’est-ce que le peuple?
C’est surtout à l’époque où le mouvement libéral semble sur le point de réussir et fait convoquer la première Douma, que Tolstoï exprime violemment sa désapprobation des idées constitutionnelles.
En eu dernier $ temps ^ la déformation du chriS’ tianisme a donné liçu d una nQUV^lh mp^rcherie^ g^i a mieuso enfoncé nos peuples dans Uur servilité 4 Faidé d’un systèn^ compleçoc d’élections parle^ mpntairês, H leur fut suggéré quen élisant leurs représentante dir^ctemmtt ils participaient au got/h’ pernement^ et quen leur obéissant^ ils obéissaient à leur prçprc vohntéy ik étaient libres, C'est une fourberie. Le peuple ne peut ecpprimer $a volo7Uéj tnéme avec fc suffrage universel ; /• parce qu’une pareille volonté coUeotive d’une nation de plusit^urs miliions d’habitants ne peut eçHster; y parce que, même si elle existait^ la majorité des voix ne serait pê$ son pQopression. Sans insister sur ce fait que les élus légifèrent et administrent, fion pour U bien générale mais pour se maintenir au pouvoir^ -<«- sans appuifer sur le fait de la dépravation du peuple duc i^ la pression et i la corruption électorale y -^ ce mensonge est particulièrement funeste^ en raison 4^ Ve$clavage présomptueux oU tombent ceux qui s’y soumettent... CeshQ^P^^ libres rappellent les prisonniers qui s’imaginent jouir de la liberté^ lorsqu’ils .f
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ont le droit dCélire cev^ parmi leurs geôliers qui sont chargés de la police intérieure de la prison,.. Un membrq d'un État despotique peut être entière- ment libre^ même parmi les plus cruelles violences. Mais un membre d'un État constitutionnel est tou- jours esclave^ car il reconnaît la légalité des violences commises contre lui.,. Et voici quon voudrait amener le peuple russe au même état d'esclavage constitutionnel que les autres peuples européens^!...
i. !> Fin d'un Monde (i905-janyier 1906).
Cf. le télégramme adressé par Tolstoï à an journal américain:
« L'agitation des Zemstvos a pour objet de limiter le pouYoir despotique et d'établir un gouvernement représentatif. Qulls réussissent ou non, le résultat certain sera Tajournement de la véritable amélioration sociale. L'agitation politique, en donnant rillusion funeste de cette amélioration par dés moyens extérieurs, arrête le vrai progrès, comme on peut le constater par Texemple de tous les Etats constitutionnels : France, Angleterre, Amérique. » {Le mouvement social en Russie, •— M. Bienstock a* introduit cet article dans la préface du Grand Crime, trad. française, 1905.)
Dans une longue et intéressante lettre à yxtc^ dame, qui lui demandait de faire partie d'un Comité de propagation de la leo" ture et de Vécriture parmi le peuple, Tolstoï exprime d'autres griefs contre les libéraux : Ils ont toujours joué le rôle de dupes; ils se font les complices, par peur, de l'autocratie; leur partici- pation au gouvernement donne à celui-ci un prestige moral, et les habitue & des compromis, qui font d'eux rapidement 'les instruments du ^ pouvoir. Alexandre II disait que tous les libé- raux étaient à vendre pour des honneurs, sinon pour de l'argent* Alexandre III a pu anéantir sans risques l'œuvre libérale de son père : « Les libéraux chuchotaient entre eux que cela ne leur plaisait pas, mais ils continuaient & prendre part aux tribunaux, au service de l'État, à la presse; dans la presse, ils faisaient allu- sion aux choses pour lesquelles l'allusion était permise, mais ils se taisaient pour ce dont il était défendu de parler, et ils inséraient tout ce qu'on leur ordonnait d'insérer ». Us font de môme sous Nicolas II. « Quand ce jeune homme qui ne sait rien, qui ne comprend rien, répond avec effronterie et avec manque de tact aux représentants du peuple, les libéraux protestent-ils? Nullement... De tons côtés, on envoie au jeune tsar de lÀches et flatteuses félicitations. • (Corresp. inédite^ p. 2B3-306*)
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Dans^son éloîgnement du libéralisme, c'est le dédain qui domine. Vis-à-vis du socialisme, c'est — ou plutôt ce serait — la haine, si Tolstoï ne se défendait de haïr quoi que ce fût. Il le déteste doublement, parce que le^ socialisme amalgame en lui deux mensonges : celui de la liberté et celui de la science. Ne de prétend-il pas fondé sur je ne sais quelle science économique, dont les lois abso- lues régentent le progrès du monde!
Tolstoï est très sévère pour la science. 11 a des pages d'une ironie terrible sur cette superstition moderne et € ces futiles problèmes : origine des espèces, analyse spectrale, nature du radium, théorie des nombres, animaux fossiles et autres sornettes, auxquelles on attribue aujourd'hui la même importance qu'on attribuait, au moyen âge, à rimmaculée Conception ou à la Dualité de la Substance ». — Il raille € ces servants de la science, qui, de même que les servants de l'Église, se persuadent et persuadent aux autres qu'ils sauvent l'humanité, qui, de même que l'Église, croient en leur infaillibilité, ne sont jamais d'accord entre eux, se divisent en chapelles, et qui, de même que l'Église, sont la cause principale de la grossièreté, de l'ignorance morale, du retard que met l'homme à s'affranchir du mal dont il souffre : car ils ont rejeté la seule chose qui pouvait unir l'humanité: la conscience religieuse ^ »
i. Guerre et Révolution.
Dans Résurrection^ lors de l'examen en cassation du Jagement de la MasloTa, au Sénat, c'est un Darwiniste matérialiste qui
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Maii son inquiétude redouble et son indignll- tiou éclate, quaud il voit cette artne dangereuse du nouveau fanatisme dans les mains de ceux qui prétendent régénérer l'humanité. Tout révO*- lutionnaire l'atti'iste, quand il recourt à la vio- lence. Mais le rétolUtioûndire intellectuel et théo- ricien lui fait horreur i ô'ést un pédant meurtrier» une âme orgueilleuse et sèche» qUi n'aime pas leÉ^ hommes^ qui n'aime que ses idée^^
De basses idées, d'ailleurs.
ié socialisme a pour but la saHsfaction des besoins les plus bus de C homme : son bien-être maté^ fiel. El ce but même, il est impuissant à Vatteindre par* les moyens qu'il préconise **
Au fond il est sans amour. Il n'a que de la haine
est le plu« opposé à la révision, parce qu'il est choqué secrète- ment de ce qUe NekliliidoV vciillte é[30bser par detoir uns pros^ tituëe : toute nianîfeâtation du devoir et« plus encore^ du senti- ment religieux, lui fait, l'efTet d'une injure personnelle. (1, p. 3b9.)
1. Cf., comme types, dans HéàurréctléH^ Novodtoi'oWj le meneur révolutionnaire, dont la vanité 6t l'égoïsme excessifs ont stérilisé la grande intelligence. Nulle imagination : « absence tota^edes (Qualités morales etesthétiques<}uip^oduisetiCledouM». — A sa suite, attaché à ses pas, comme' son ombre, Markel, l'ouvrier devenu révolutionnaire par huibiliation et par désir de vengeance, adorateur passiohiié de lët âéiencé qu*il ne bbmpreftâ pas« anticlérical Avec fanatismoi et ascétique.
On trouvera aussi, dans Encore trois morts, ou le JÙivin et (^Humain (trad. franÇ. parue dans lé tolurile ihtitUié Afé Réffolû- tionnairesj 1906), quelques spécimens de la nouvelle génération révolutionnaire : Romane et ses amis, qui méprisent les anciens terroristes, et prétendent arriver scientiÛ(|Ueillènt à léUfé fins, en transformant le peuple agticult&ur en pellplè inddstt>iel4
2. Lettre au Japonais Izo-Abe, fi h 1^04 {Cot*resp. {nédité)^ -*. Voir, page 219, le chapitre c La Réponse de PAsie à Tolsioy*
�� �� � pour les oppresseurs et « une envie noire pour la vie douce et rassasiée des riches : une avidité de mouches qui se rassemblent autour des déjections 1 ». Quand le socialisme aura vaincu, l'aspect du monde sera terrible. La horde européenne se ruera sur les peuples faibles et sauvages avec une force redoublée, et elle en fera des esclaves, afin que les anciens prolétaires de l’Europe puissent tout à leur aise se dépraver par le luxe oisif, comme les Romains 2.
Heureusement que la meilleure force du socialisme se dépense en fumées, — en discours, comme ceux de Jaurès…
Quel admirable orateur ! il y a de tout dans ses discours 9 — et il ny a rien... Le socialisme, c'est un peu comme notre orthodoxie russe : vous le pressez, vous le poussez dans ses derniers retranchements, vous croyez l'avoir saisi, et brusquement il se retourne et vous dit : « Mais non! je ne suis pas celui que vous croyez, je suis autre. » Et il vous glisse dans la main... Patience ! Laissons faire le temps. Il en sera des théories socialistes comme des modes de femmes, qui très rapidement passent du salon à l'antichambre 3.
Si Tolstoï fait ainsi la guerre aux libéraux et
1. Les paroles vivantes de L. N. Tolstoy, notes de Ténérotùo (chap. Socialisme), (publié en trad. franç. dans Révolutionnaires, 1906).
2. Ibid.
3. Conversation avec M. Paul Boyer ( Le Temps, 4 novembre 1902). aux socialistes, ce n*est pas, tant s’en iaut, pour laisser le champ libre à l’autocratie; c’est au contraire pour que la bataille se livre dans toute son ampleur entre le vieux monde et le monde nouveau, après qu’on aura éliminé de l'armée les éléments troubles et dangereux. Car lui aussi» il croit dans la Révolution. Mais sa Révolution a une bien autre envergure que celle des révolutionnaires : c’est celle d’un croyant mystique du moyen âge, qui attend pour le lendemain le règne du Saint-Esprit :
Je crois qu’à cette heure précise commence la grande révolution^ qui se prépare depuis deux mille ans dans le monde chrétien^ — la révolution qui substituera au christianisme corrompu et au régime de domination qui en découle le véritable christianisme, base de l’égalité entre les hommes et de la vraie liberté^ à laquelle aspirent tous les êtres doués déraison^.
Et quelle heure choisit-il, le voyant prophétique, pour annoncer la nouvelle ère de bonheur et d’amour ? L’heure la plus sombre de la Russie» l’heure des désastres et des hontes. Pouvoir superbe de la foi créatrice ! Tout est lumière autour d’elle, — jusqu’à la nuit. Tolstoï aperçoit dans la mort les signes du renouvellement, — dans les calamités de la guerre de Mandchourie, dans
1. La Fin d'un Monde. la débâcle des armées russes^ dans l’affreuse anarchie et la sanglante lutte de classes. Sa logique de rêve tire de la victoire du Japon cette conclusion étonnante que la Russie doit se désintéresser de toute guerre : car les peuples non chrétiens auront toujours l'avantage, à la guerre, sur les peuples chrétiens c qui ont franchi la phase de soumission servile ». — Est-ce abdication pour son peuple ? — Non, c’est orgueil suprême. La Russie doit se désintéresser de toute guerre, parce qu’elle doit accomplir c la grande révolution ».
Et voici que l'Évangéliste de lasnaïa Poliana, ennemi de la violence, prophétise, sans s’en douter, la Révolution Communiste^!
La Révolution de 1905, qui affranchira les hommes de l'oppression brutale^ doit commencer en Russie. — Elle commence.
Pourquoi la Russie doit<^lle jouer ce rôle de peuple élu? — Parce que la révolution nouvelle doit avant tout réparer c le grand Crime », la monopolisation du sol au profit de quelques milliers de riches, l’esclavage de millions d’hommes, le
1. Dès 1865, Tolstoï écrivait ces paroles annonciatrices de la grande tourmente sociale :
« La propriété, c’est le vol, reste, aussi longtemps qu’existe une humanité, une vérité plus grande que la Constitution anglaise... La mission historique de la Russie consiste en ce qu’elle apportera au monde l'idée de la socialisation de la terre. La Révolution russe ne peut être fondée que sur ce principe. Elle ne se fera point contre le tsar et contre le despotisme ; elle se fera contre la propriété du sol. V
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plus cruel des esclavages *. Et parce que nul peuple n'a conscience de cette iniquité autant que le peuple russe'.
Mais surtout parce que le peuple russe est, de tous les peuples, le plus pénétré du vrai christia- nisme, et que la révolution qui vient doit réaliser, au nom du Christ, la loi d'union et d*amour. Or cette loi d'amour ne peut s'accomplir, si elle
��1. « Le plus cruel des esclavages est d'être privé de la terre. Car resclave d'un maître est Tesclaye d'un seul ; mais Phomme privé du droit à la terre est Tesclave de tûut le monde. • (La Fin dPun monde^ chap. vn.)
2. La Russie était en effet danâ une situation spéciale ; et si le tort de Tolstoï a été de généraliser d'après elle à Pensembld des États européens, on ne peut s'étonner qu'il ait été surtout sensible aux souffrances qui le touchaient de plus près. — Voir, dans le Grand Crime, ses conversations, sur la route de Toula, avec les paysans, qui tous manquent de pain, parce que la terre leur manque, ei qui touS; au fond du cœur, attendent que la terre leur revienne. La population agricole de la Russie forme les 80 p. 100 de la nation. Une centaine de millions d'hommes, dit Tolstoï, meurent de faim par suite de la mainmise des pro- priétaires fonciers sur le sol. Quand on vient leur parler, pour remédier à leur mal, de la liberté de la presse, de la sépara- tion de rÉglise et de l'État, de la représentation nationale, et même de la journée de huit heures, on se moque d'eux, impu- demment :
« Ceux qui ont l'air de chercher partout des moyens d'amé- liorer la situation des masses populaires, rappellent ce qi}i sa passe au théâtre, quand tous les spectateurs voient parfaitement l'acteur qui est caché, tandis que ses partenaires qui le voient très bien aussi, feignent de ne pas voir, et s'efforcent à distraire mutuellement leur attention. »
Nul autre remède que de rendre la terré au peuple qui tra- vaille. Et, pour la solution de cette question foncière, Tolstoï préconise la doctrine de Henry George, son projet d'un imp6t unique sur la valeur du sol. C'est son Évangile économique, il y revient inlassablement, et se l'est si bien assimilé que sou- vent, dans ses œuvres, il reprend jusqu'à des phrases entières de Henry George.
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��VIE t)E TOLSTOÏ ^ ^
ne ^*appuie sur la loi, de non-résistance au n». «r Et Wte non-résistance est, a toujours été ùu trait essentiel du peuple russe*
Le peuple russe a toujours observé à V égard du pouvoir une tout autre attitude que les autres pays européens^ Jamais il nest entré en lutte contre le pouvoir; jamais surtout il ny a participé^ et par conséquent il vHa pu en être souillé. Il Va considéré eomm^ un mal quHl faut éviter. Une antique légende représente les Russes faisant appel aux Variagues^ pour venir les gouverner. La majorité des Russes a toujours mieux aimé supporter les actes de violence que d'y répondre ou d*y tremper. Elle s'est donc toujours soumise...
Soumission volontaire, qui n'a aucun rapport avec Tobéissance servile^ .
Le vrai chrétien peut se soumettre^ il lui est méms impossible de ne pas se soumettre sans lutte à
1. « La loi de non-résistance au mal eat la clef de voûte de tout l'édifice. Admettre la loi de l'aide mutuelle, en méconnais- sant le précepte de la non-résistance, c'est construire la voûte dans la sceller dans sa partie centrale. » {La Fin d'un Monde).
2. Dans une lettre de 1900 à un ami {Corresp. inéd.y p. 312), Tolstoï se plaint de la fausse interprétation donnée èi son prin- cipe de la non-résistance. On confond, ditril, « NeVopposepasau mal pat le mal »... avec « Ne V oppose pas au mal », c'est-à-dire avec : « Sois indifférent an mal »... « Au lieu que la lutte contre le mal est le seul objet du christianisme et que le comman- dement de la non-résistance au mal est donné comme le moyen de lutte le plus efticace. »
Que l'on rapproche cette conception de celle de Gandhi, •— de
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\ toute tnolence; mais il ne saurait y obéir ^ cest^ dire en reconnaître la légitimité*.
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��Au moment où Tolstoï écrivait ces lignes, il était sous l'émotion d'un des plus tragiques exemples de cette non-résistance héroïque d'un peuple» — la sanglante manif^tation du 22 jan^ vier 1905, à Saint-Pétersbourg, où une foule désarmée, conduite par le pope Gapone, se laissa fusiller, sans un cri de haine, sans un geste pour se défendre.
Depuis longtemps en Russie, les vieux croyants, qu'on nommait les sectateurs^ pratiquaient opiniâ- irément, malgré les persécutions, la non-obéis- sance à l'Etat et refusaient de reconnaître la légi- timité du pouvoir*. Après les désastres de la guerre russo-japonaise, cet état d'esprit n'eut pas de peine à se propager dans le peuple des cam- pagnes. Les refus de service militaire se multi- plièrent; et plus ils furent cruellement réprimés, plus la révolte grossit au fond des cœurs. — D'autre part, des provinces, des races entières, sans connaître Tolstoï, avaient donné l'exemple du refus absolu et passif d'obéissance à FÉtat :
son Sab/dgraha, de la « Résistance active », par l'amour et le sacrifice! C'est la même intrépidité d'âme, qui s'oppose à la passivité. Mais GaÀdhi en a accentué plus encore l'énergie héroïque. — (Cf. Romain Rolland : Mahatma Gandhi^ p. 53 et suivantes; — et ^introduction à La Jeune Inde, de Gandhi, p. XH et suiv.).
1. La Tin d*un Monde. **'
2. Tolstoï a dessiné deux types de ces c sectateurs », — l'un à la fin de Résurrection^ — l'autre dans Encore trois morts.
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les Doukhobors du Caucase, dès 1898» les Géor- giens de la Gourie, vers 1905. Tolstoï agit beau- coup moins sur ces mouvements qu'ils n'agirent sur lui; et l'intérêt de ses écrits est justement qu'en dépit de ce qu'ont prétendu les écrivains du parti de la révolution, comme Gorki S il fut la voix du vieux peuple russe.
L'attitude qu'il garda, vis-à-vis des hommes qui mettaient en pratique, au péril de leur vie, les principes qu'il professait^, fut très modeste et très digne. Pas plus avec les Doukhobors et les Gouriens qu'avec les soldats réfractaires, il ne se pose en maître qui enseigne.
��i. Après la condamnation par Tolstoï de l'agitation des Zems- tTos, Gorki, se faisant l'interprète du mécontentement de ses amis, écrivait : « Cet homme est devenu Tesclave de son idée. Il y a longtemps qu'il s'isole de la vie russe et n'écoute plus la voix du peupla. 11 plane trop haut au-dessus de la Russie. »
2. C'était pour lui une souffrance cuisante de ne pouvoir être persécuté. Il avait la soif du martyre ; mais le gouvernement, fort sage, se gardait bien de la satisfaire.
« Autour de moi, on persécute mes amis et on me laisse tran- quille, bien que, s'il y a quelqu'un de nuisible, ce soit moi. Evi- demment, je ne vaux pas la persécution, et j'en suis honteux.» (Lettre à Ténéromo, 1892, Corresp. inéd.j p. 184.)
« Evidemment, je ne suis pas digne des persécutions, et il me faudra mourir ainsi, sans avoir pu, par des souffrances physiques, témoigner de la vérité.» (A Ténéromo, 16 mai 1892, ibid,^ p. 186.)
« Il m'est pénible d'être en liberté. » (A Ténéromo, i*' juin 1894, t6td, p. 188.)
Dieu sait pourtant qu'il ne faisait rien pour cela ! Il insuite les Tsars, il attaque la patrie, « cet horrible fétiche auquel les hommes sacrifient leur vie et leur liberté et leur raison > {La Fin (Tun Monde,) ~ Voir, dans Guerre et Révolutiony le résumé qu'il trace de l'histoire de Russie. C'est une galerie de monstres : ^ le détraqué Ivan le Terrible, l'aviné Pierre 1, l'ignorante cuisi- nière Catherine I, la débauchée Elisabeth, le dégénéré Paul, le parricide Alexandre I » (le seul pour qui Tolstoï ait pourtant une
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Celui qui ne supporte aucune épreuve ne peut rien apprendre à celui qui en supporte^.
��U implore € le pardon de tous ceux que ses paroles et ses écrits ont pu conduire aux souf- frances^ ». Jamais il n'engage personne à refuser le service militaire. G* est à chacun de se décider soi-même. S'il a affaire à quelqu'un qui hésite, « il lui conseille toujours d'entrer au service et de ne pas refuser l'obéissance, tant que ce ne lui sera pas moralement impossible ». Car, si l'on hésite, c*est que l'on n'est pas mûr; et c mieux vaut qu'il y ait un soldat de plus qu'un hypocrite ou un renégat, ce qui est le cas avec ceux qui entreprennent des œuvres au-dessus de leurs forces^ ». Il se défie delà résolution du réfractaire Gontcharenko. Il craint « que ce jeune homme n'ait été entraîné par l'amour-pitopre et par la gloriole, non par l'amour de Dieu*^ ». Aux Dou- khobors, il écrit de^ne pas persister dans leur refus d'obéissance, par orgueil et par respect
tendresse secrète), « le cruel et ignorant Nicolas I, Alexandre II, peu intelligent, plutôt mauvais que bon, Alexandre III, à coup sûr un sot, brutal et ignorant, Nicolas II, un innocent officier de hussards, avec un entourage de coquins, un jeune homme qui ne sait rien, qui ne comprend rien. »-
Dans un numéro de la revue : Les Tablettes, consacré à Tolstoï (Genève, juin 1917), nous avons réuni une collection des textes les plus significatifs de Tolstoï, relatifs à VÊtat, la Patrie^ la guerre, Varmée, le service militaire et la Révolution»
1. Lettre à Gontcharenko, réfractaire, 19 janvier 1905 {Corresp. inéd.y p. 264).
2. Aux Doukhobors du Caucase, 1897 {lôid, p. 289).
3. Lettre à un ami, 1900 (Correspondance ^ p. 308-9).
4. A Gontcharenko, 12 février 1905 {Ibid., p, 265),
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humain, mais» c s'ils en sont capables, de délivrer des souffr'Mices leurs faibles femmes et leurs enfants. Personne ne les condamnera pour cela ». Ils ne doivent s'obstiner < que si l'esprit du Christ est ancré en eux, parce qu'alors ils seront heureux de souffrir^ ». En tout cas, il prie ceux qui se font persécuter € de ne rompre, à aucun prix, leurs rap- ports affectueux avec ceux qui les persécutent^ ». Il faut aimer Hérode, comme il Técrit, dans une belle lettre à un ami :
Vous dites : « On ne peut aimer Hérode ». — Je V ignore 9 mais je sens^ et vous aussi ^ qu'il faut V aimer. Je sais, et vous aussiy que si je ne Vaime paSf je souffre^ quil n'y a pas en moi la vie*.
Divine pureté, ardeur inlasi^able de cet amour, qui finit par ne plus se contenter des paroles mêmes de l'Évangile : « Aime ton prochain comme toi-même i», parce qu'il y trouve encore un relent d'égoïsme * !
Amour trop vaste, au gré de certains, et si
��1« Apx Doukhobors du Caucase, 1897 {CorrespondancCy p. 240).
2. A Gontcharenko, 19 janvier. 1905 {Ibid,, p. 264).
3. A uo aïni, novembre 1901 {Ibid,, p. 326).
Sur la question de la Patrie^ là écrits les plus importants de Tolstoï sont : V esprit chrétien et le patriotisme 1894 (trad. J. Legras, éd. Perrin) ; — Le patriotisme et le gouvernement, 1900 (trad. Birukoiî, Genève); — Carnet du soldat, 1903; — La guare riisso-Japonaisey 1904; — Salut aux réfractaires, 1909.
4. « C'est comme une fente dans la machine pneumatique; tout le souffle d'égoTsme qu'on voulait aspirer de l'&me humaine y rentre. »
Et il s'ingénie à prouver que le texte original a été mal lu, et que la parole exacte du "second Commandement était : « Aime ton prochain comme Lui-même (coiame Bieu) ». (Entro- tiens avQC Ténéromo.)
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dégagé de tout égoïsme humain qu'il se dilue dans le vide ! — Et pourtant, qui plus que Tolstoï se défie de c V amour ab$trait »?
Le plus grand péché ^aujourd'hui : Vatnour abstrait des hommes, lamour impersonnel pour ceux qui sont quelque part, au loin... Aimer le$ hommes qu'on ne connaît pas, qu'on ne rencontrera jamais, c'est si facile.' On n'a besoin de rien sacri- fier. Et en même temps, on est si content de soi! La conscience est bernée. — Non. H faut aimer le pro- chain, — celui avec qui Von vit, et qui vous gêne'.
Je lis dans la plupart des études sur Tolstoï que sa philosophie et sa foi ne sont pas originales. Il est vrai : la beauté de ces pensées est trop étemelle pour qu'elle paraisse jamais une nouveauté & la mode... D'autres relèvent leur caractère utopique. Il est encore vrai : elles sont utopiques, comme- l'ËvaDgile. Un prophète est un utopiste; il vit dès ici'bas de la vie étemelle; et que cette apparition nous ait été accordée, que nous ayons vu parmi nous le dernier des prophètes, que le plus grand de nos artistes ait cette auréole au front, — c'est là, me semhle-t-il, un fait pins original et d'impor- tance plus grande pour le monde qu'une religion de plus, ou une philosophie nouvelle. Aveugles, ceux qui ne voient pas le miracle de cette grande
incarnation de l'amour fraternel dans un
ensanglanté par la haine!
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- ↑ Le Temps, 2 novembre 1902.
- ↑ « Ne me reprochez pas, écrit-il à sa tante, la comtesse Alexandra A. Tolstoï, de m’occuper encore de ces fstilités, au seuil de la tombe ! Ces futilités remplissent mon temps libre et me procurent le repos des pensées vraiment sérieuses dont mon âme est surchargée. » (26 janvier 1903).
- ↑ Tolstoï le regardait comme une de ses œuvres capitales : « Un de mes livres, — Pour tous les jours, — auquel j’ai la suffisance d’attacher une grande importance... » (Lettre à Jan Styka, 27 juillet-9 août 1909).
- ↑ Ces œuvres ont été publiées depuis la mort de Tolstoï. La liste en est longue. Nous relevons, parmi les principales : Le journal posthume du vieillard Féodor Kousmiteh, Le père Serge, Hadji-Mourad, Le Diable, Le Cadavre vivant, drame en douze tableaux, Le faux coupon, Alexis le Pot, Le journal d’un fou, La lumière luit dans les ténèbres, drame en cinq actes. Toutes les qualités viennent d’elle, petite pièce populaire, et une série d’excellentes nouvelles : Après le Bal, Ce que j’ai vu en réve, Khodynka, etc.
Voir page 206, la Note sur les œuvres posthumes de Tolstoy.
Mais l’œuvre essentielle est le Journal intime de Tolstoï. Il embrasse une quarantaine d’années de sa vie, depuis l’époque du Caucase jusqu’à la veille de sa mort ; et il parait un des livres de Confessions les plus impitoyables qui ait été écrit par un grand homme. Paul Birukoff en a publié, en français, deux volumes : la période de 1846 à 1852, et celle de 1895 à 1899.