Voyage dans la mer du sud

La bibliothèque libre.
 
Aller à : navigation, rechercher
Voyage dans la mer du sud
Dillon



Premier article[modifier]

Voyage aux îles de la mer du Sud en 1827 et 1828 et relation de la découverte du sort de Lapérouse, dédié au Roi. Par le capitaine Peter Dillon [1]

Nous allions mettre sous presse, lorsque nous avons reçu le Voyage du capitaine Dillon. Dans l’impossibilité où nous nous trouvons de pouvoir rendre un comte détaillé de cet ouvrage, et voulant répondre toutefois à la juste impatience de nos lecteurs, nous en avons choisi l’un des fragmens les plus remarquables. M. Le capitaine anglais Dillon mérite toute la reconnaissance du monde savant, et on ne saurait trop donner d’éloge à son courage, à son habileté, et surtout à la naïve véracité d’un récit qu’il n’est plus permis de révoquer en doute, depuis la brillante expédition de M. Le capitaine d’Urville dans les mêmes parages.

Voyage dans la mer du Sud. – Épouvantable massacre aux îles Fidji. – Circonstances qui amenèrent plus tard la découverte du sort de Lapérouse.

Avant d’arriver à l’évènement qui forme le sujet de ce livre, il est à propos de rapporter des circonstances qui s’y rattachent d’une manière directe et qui furent les causes premières de la découverte que j’ai eu le bonheur de faire.

Vers la fin de 1812, je m’embarquai, en qualité d’officier, sur le navire le Hunter, capitaine Robson, qui partit de Calcutta, pour un voyage à la Nouvelle-Galles du sud, aux îles Biti, communément appelées îles Fidji, et finalement à Canton. J’avais antérieurement visité les îles Fidji et j’y avais séjourné pendant quatre mois. Durant ce séjour, j’avais beaucoup fréquenté les naturels et j’avais fait de grands progrès dans l’étude de leur langue. Le capitaine Robson s’était lui-même arrêté deux fois dans ces îles et avait acquis une grande influence sur l’esprit des habitans d’une partie de la côte de l’île du Sandal, en prenant part à leurs guerres et en les aidant à détruire leurs ennemis qui avaient été rôtis et mangés en sa présence. Le chef avec lequel il était le plus intime, était Bonassar, chef du village de Vilear et de ses dépendances, dans l’intérieur de l’île.

Dans l’après-midi du 19 février 1813, le Hunter jeta l’ancre dans la baie de Vilear, à la distance d’environ un quart de mille de l’embouchure d’une petite rivière qu’il faut remonter pour arriver au village. Vilear est situé à environ un mille ou un mille et demi du mouillage, et les bords de la petite rivière ou ruisseau qui le baigne sont couverts d’une magnifique verdure. Des deux côtés, sur un terrain bas, d’épaisses forêts de mangliers s’étendent jusqu’à une petite distance du village, où le sol a un peu plus d’élévation et est entièrement déboisé.

Nous n’avions pas encore jeté l’ancre, que le frère du chef de Vilear arriva à bord pour féliciter le capitaine sur son retour. Bientôt après, parut Bonassar lui-même avec plusieurs autres chefs secondaires, des prêtres et un Lascar qui avait déserté le Hunter, environ vingt mois auparavant. Le chef informa notre capitaine que, peu de temps après le départ du Hunter pour Canton, les habitans des villages qu’il avait conquis avec son assistance s’étaient révoltés, et, ayant été joints par les puissantes tribus qui habitaient les bords d’une grande rivière appelée Nanpacab, lui avaient fait une guerre cruelle.

Bonassar chercha ensuite à nous persuader qu’il serait impossible de se procurer du bois de sandal, à moins que cette ligue formidable ne fût vaincue par la force de notre mousqueterie. En conséquence, il pria notre commandant de se joindre à lui pour entreprendre une nouvelle campagne. Le capitaine Robson n’y acquiesça pas d’abord. Le chef de Vilear lui représenta le danger auquel ses sujets se trouveraient exposés pendant qu’ils seraient éparpillés dans les forêts et occupés à couper du bois de sandal pour nous ; leurs ennemis pourraient alors les épier et les enlever au moment où il s’y attendraient le moins. Les choses en restèrent là pour l’instant. Je descendis à terre avec le capitaine. Bonassar nous accompagna, et nous nous rendîmes au village, où nous fûmes parfaitement bien reçus. On nous apporta en présent un porc, des iguames et des cocos. Le lendemain nous reûmes à bord la visite de deux matelots anglais nommés Terence Dun et John Riley. Le premier avait été congédié du Hunter au denier voyage, et l’autre, à la même époque, d’un brick américain.

Ces hommes nous apprirent qu’ils avaient résidé dans diverses parties des îles Fidji, et que partout ils avaient été extrêmement bien traités par les habitans, mais que d’autres Anglais, qui résidaient sur l’île voisine, nommée Bow, étaient devenus très tubulens et fort importuns pour les insulaires. Leur conduite violente avait fini par les rendre si insupportables, que les naturels s’étaient un jour jetés sur eux et en avaient tué trois, avant que le roi de Bow eût eu le temps d’interposer son autorité et d’arrêter le courroux de son peuple qui voulait massacrer tout ce qu’il y avait d’Européens dans l’île. En conséquence, Dun était d’avis qu’on empêchât les survivans de venir à bord de notre navire.

Il est nécessaire d’expliquer comment il se faisait qu’un assez grand nombre de matelots de diverses contrées du globe résidassent dans ces îles. Dans l’année 1808, un brick américain, venant de la rivière de la Plata, fit naufrage près d’une des Fidji ; il avait à bord 40,000 piastres d’Espagne. L’équipage parvint à se sauver dans les embarcations du bâtiment, et une partie gagna un navire américain qui était alors à l’ancre dans la baie de Myanboor, sur la côte de l’île du Sandal ; le reste se réfugia dans une île voisine, celle de Bow, avec une aussi grande quantié de piastres qu’il avait été possible d’en loger dans l’embarcation. Peu de temps après ce naufrage, plusieurs bâtimens anglais, indiens, américains et nouveaux-gallois, vinrent aux Fidji pour y charger du bois de sandal. Les bruits de l’existence d’une aussi grande quantité d’argent dans une de ces îles causèrent une vive tentation aux marins de ces bâtimens. Dans le dessein de s’enrichir, quelques-uns d’entre eux, avec les piastres qu’ils parvinrent à se procurer, achetèrent des armes à feu et de la poudre. Maître de ces objets, ils furent à même de rendre d’importans services au roi de Bow et à ses sujets, dans leurs guerres. Ils prirent des femmes parmi eux, et menèrent une vie agréable jusqu’à l’époque où leur insolence et leur cruauté poussèrent les naturels à en massacrer une partie. On verra bientôt quel sort cruel éprouvèrent les autres, en conséquence de la conduite du capitaine Robson.

Depuis notre arrivée jusqu’à la fin de mars, le bois de sandal nous fut fourni avec une extrême lenteur. A diverses reprises, les naturels du voisinage prièrent notre capitaine de les assister dans leurs guerres, promettant en récompense de compléter notre cargaison dans l’espace de deux mois, après que leurs ennemis auraient été vaincus. Le capitaine Robson finit par céder à leurs instances. En conséquence, nous entreprîmes, le 1er avril, une expédition contre la petite île de Nanpacab, située à environ six milles au-dessus de l’embouchure de la rivière du même nom et à quarante ou cinquante milles de notre mouillage. Cette expédition consistait en trois embarcations armées, portant vingt fusiliers, et une autre sur laquelle était monté un pierrier ou petit canon de deux livres Nous étions accompagnés par quarante-six grandes pirogues portant, â ce que je puis supposer, près d’un millier de sauvages armés. Trois mille autres se dirigeaient par terre vers le point sur lequel on devait agir. Le mauvais temps nous força de nous arrêter, jusque dans la matinée du 4, à un îlot situé près de l’embouchure du Nanpacab. Nous entrâmes alors dans la rivière. L’ennemi, embusqué sur les deux rives, nous salua d’une grêle de flèches et de pierres lancées avec dextérité, à l’aide de frondes. En approchant de la petite île de Nanpacab, nous la trouvîmes fortifiée. Après quelques décharges de notre pierrier, les défenseurs du fort l’abandonnèrent et se sauvèrent sur la grande terre d’où ils furent bientôt chassés par notre mousqueterie. Il y eut, dans cette occasion, dix guerriers de Nanpacab qui furent tués. On mit leurs corps dans les pirogues de nos auxiliaires, à l’exception d’un qui fut expédié sur-le-champ, par une de ces pirogues, fine voilière, à Vilear, pour y être dévoré. Après cette escarmouche, nous remontâmes la rivière jusqu’à quinze milles et nous détruisîmes les villages et les plantations sur les deux rives. Dans la soirée, nous redescendîmes et nous nous arrêtâmes à un lieu où les insulaires se mirent à préparer un festin horrible de la manière que je vais décrire.

Les cadavres de leurs ennemis furent étendus sur l’herbe et dépecés par un de leurs prêtres. Voici comment on procède à cette opération : l’on commence par séparer les pieds des jambes et les jambes des cuisses, puis on enlève les parties naturelles ; ensuite on détache les cuisses des hanches, les mains des avant-bras, les avant-bras des bras, et les bras des épaules ; finalement la tête et le cou sont séparés du tronc. Chacun de ces fragmens du corps humain forme une pièce de viande que l’on enveloppe soigneusement dans des feuilles de bananier vertes, et que l’on met au four pour la faire rôtir avec la racine de tara.

Dans la matinée du 5, nous longeâmes la côte vers l’est ; mais nous trouvâmes les villages, les forts et les plantations abandonnés. Le 8 au soir nous rejoignîmes notre navire.

Dans le commencement de mai, nous fûmes ralliés par notre allège, le cutter l’Elisabeth commandé par M. Ballard, qui avait fait voile du port Jackson avant nous, pour se rendre aux îles Sandwich. Quelques jours après, nous reçûmes la visite des Europées qui résidaient à Bow. Le capitaine les engagea pour ramer dans nos embarcations, promettant de les payer à quatre livres sterling par mois, en coutellerie, verroterie, quincaillerie, etc., évaluées à un taux fixé ; ils devaient retourner à Bow quand notre navire serait prêt à partir.

Mai, juin, juillet et août s’écoulèrent, et nous n’avions encore pu nous procurer que cent cinquante tonneaux de bois de sandat formant tout au plus le tiers de notre cargaison. Les insulaires nous déclarèrent alors qu’il leur était impossible de nous en fournir davantage, parce que les forêts avaient été épuisées par le grand nombre de bâtimens qui avaient fréquenté ces parages depuis quelques années.

Les chefs et autres individus de quelque importance ne venaient plus à bord du navire, de peur qu’on ne les retint comme otages, jusqu’à ce qu’ils eussent rempli leur engagement de compléter notre cargaison. Le capitaine Robson était vexé de se voir joué de la sortie par un peuple barbare et rusé, et se promettait de tirer vengeance de ses anciens et fidèles alliés qu’il avait si souvent aidés à se régaler de la chair de leurs ennemis.

Au commencement de septembre, deux grandes pirogues de Bow, portant environ deux cent vingt ou deux cent trente hommes, vinrent auprès du navire pour réclamer et ramener chez eux les Européens qui nous avaient joints en mai avec leurs femmes. Vers ce même temps, le capitaine Robson étant à soixante milles du navire sur le cutter, attaqua une flotille de pirogues de Vilear et en prit quatorze. Dans cette occasion, un naturel fut tué par un biscayen. Le cutter ayant ensuite rallié le navire, le capitaine voulut abattre le premier en carène pour réparer quelques dommages qu’il avait éprouvés dans ses fonds. Cependant il jugea prudent, avant d’entreprendre cette opération, de tâcher de s’emparer du reste des pirogues de Vilear, pour empêcher les sauvage d’attaquer nos gens pendant qu’ils seraient occupés à réparer le cutter qu’il était nécessaire de haler à terre à marée haute.

Dans la matinée du 6 septembre, tous les Européens appartenant au navire furent armés de fusils ainsi que tous les européens de Bow, et expédiés sous les ordres de M. Norman, notre premier officier. Nous débarquâmes à un endroit nommé la Roche noire, à une petite distance à l’est de la rivière ; les deux pirogues de Bow, dont j’ai parlé plus haut, y abordèrent un peu après nous. Nous fûmes bientôt ralliés par les chefs de Bow, dont j’ai parlé plus haut, y abordèrent un peu après nous. Nous fûmes bientôt ralliés par les chefs de Bow à la tête d’une centaine de leurs guerriers. Les deux pirogues et nos embarcations se retirèrent ensuite au large de la côte, précaution qu’il convenait de prendre pour les empêcher d’échouer à la marée descendante.

Après que nous eûmes débarqué, les Européens commencèrent à se disperser en petites troupes de deux, trois et quatre hommes. Je représentai à M. Norman qu’il convenait mieux de les tenir tous réunis, dans la crainte d’une attaque subite de la part des insulaires ; mais notre commandant n’eut pas d’égard à cette représentation. Nous nous avançâmes sans obstacles par un étroit sentier sur une plaine assez unie, et nous arrivâmes près d’une colline dont nous gagnâmes le sommet qui formait une espèce de plateau. Là, quelques naturels se montrèrent et nous menacèrent par des cris et des gestes.

M. Norman, tourna sur la droite et s’engagea dans un sentier qui menait à travers un fourré vers quelques huttes. Je le suivis avec sept autres Européens, ainsi que les deux chefs de Bow avec un de leurs hommes. Bientôt quelques naturels voulurent nous disputer le passage. Nous tirâmes sur eux : nous en tuâmes un, et les autres s’enfuirent. M. Norman ordonna alors de mettre le feu à la cabane du chef et à quelques autres. Cet ordre fut exécuté sur-le-champ, et, au bout de quelques secondes, les flammes s’élevèrent de tous côtés. Bientôt nous entendîmes des hurlemens affreux qui venaient du chemin par lequel nous avions gagné le plateau. Les chefs de Bow comprirent à ces cris que quelques-uns des leurs ainsi que des Européens venaient d’être tués par les naturels de Vilear. Ces derniers, en effet, s’étaient tenus en embuscade jusqu’à ce que nous eussions atteint le plateau, et avaient ensuite attaqué nos hommes épars. Ceux-ci, après avoir fait feu, avaient été enveloppés et massacrés avant d’avoir eu le temps de recharger leurs armes. D’autres, ainsi que je l’ai su après, se voyant sur le point d’être cernés par les sauvages avaient jeté leurs fusils et s’étaient enfui à toutes jambes vers nos embarcations. Dans le nombre, deux seulement parvinrent à s’échapper. La petite troupe de M. Norman ne se composait que de dix des nôtres, armés de fusils, et des deux chefs de Bow avec un de leurs hommes. Nous résolûmes de nous tenir pelotonnés, et de nous diriger ainsi vers nos embarcations, en nous ouvrant le chemin à l’aide de nos armes à feu.

Nous nous hâtâmes de gagner le fourré sur le plateau. Il n’y avait là que trois insulaires qui, au milieu d’acclamations de joie, nous crièrent que plusieurs de nos gens avaient été tués, ainsi qu’un certain nombre de naturels de Bow, et que nous ne tarderions pas à éprouver le même sort. En arrivant au haut du sentier qui conduit dans la plaine, nous trouvâmes Térence Dun étendu par terre, le crâne fracassé d’un coup de massue.

Nous vîmes alors toute la plaine qui nous séparait de nos embarcations couverte de plusieurs milliers de sauvages armés et en furie. Au moment où nous allions descendre de ce côté, un jeune homme de notre troupe, nommé Graham, nous quitte et s’enfuit dans un fourré sur la gauche de la route. Les trois sauvages que nous venions d’y rencontrer l’y poursuivirent et le massacrèrent en un instant. Ce jeune homme était le fils d’un aubergiste du port Jackson, et avait déjà beaucoup navigué. Il s’était embarqué deux ans auparavant sur un brick américain, en qualité d’interprète auprès des habitans des îles Fidji, et, après avoir procuré une cargaison à ce bâtiment, il avait demandé son congé et était resté dans ces îles. Après ce triste événement, nous continuâmes à descendre la colline. Quand nous fûmes arrivés au bas, les sauvages se disposèrent à nous recevoir ; ils se tenaient réunis par milliers aux deux côtés du sentier, et brandissant leurs armes. Nous remarquâmes avec horreur qu’ils s’étaient frotté le visage et le corps avec le sang de nos malheureux compagnons.

Dans ce moment, un sauvage, qui était descendu derrière nous sans être aperçu, lança à M. Norman un javelot qui pénétra par le dos et sortit par la poitrine. Cet officier fit encore quelques pas et ensuite tomba mort. Je tirai sur le sauvage qui venait de tuer notre chef, et je rechargeai mon arme aussi vite que possible. En me retournant, je m’aperçus que tous mes compagnons s’étaient enfuis de tous côtés. Profitant de l’absence des sauvages qui s’étaient mis à leur poursuite, je me mis à courir de toutes mes forces en suivant le sentier ; à quelques pas en avant, je trouvai le corps de William Parker étendu en travers du chemin, son fusil à côté de lui ; je m’emparai de cette arme et continuai ma retraite en courant avec une vitesse surnaturelle.

Les sauvages m’aperçurent alors et se mirent à me poursuivre. L’un d’entre eux m’approchait tellement, que je fus obligé de me débarrasser du fusil de Parker, ainsi que d’un pistolet fort lourd que j’avais à ma ceinture. Un moment après, j’atteignis le pied d’un rocher escarpé qui se trouvait isolé dans la plaine. Voyant qu’il m’était impossible de percer la foule des sauvages pour gagner nos embarcations, je criai à mes compagnons, dont quelques-uns se trouvaient sur ma droite : Au rocher ! Au rocher ! Je parvins à en atteindre le sommet où je ralliai cinq des nôtres : Charles Savage, Luis (Chinois), Martin Bushart, Thomas Dafny et William Wilson. Les trois premier résidaient à Bow, et les deux derniers appartenaient à notre équipage. Les deux autres Européens de la troupe de M. Norman, Mick Maccab et Joseph Atkinson, avaient été tués ainsi que les deux chefs de Bow, Dafny, après avoir tiré son fusil, en avait brisé la crosse en se défendant contre les massues des sauvages. Il était blessé en plusieurs endroits et avait quatre flèches fichées dans le dos. La pointe d’une lance lui avait percé l’omoplate et était sortie par-devant, sous la clavicule.

Il se trouva, heureusement pour nous, que la hauteur que nous occupions était si escarpée, qu’elle ne pouvait être gravie à la fois que par un petit nombre d’hommes ; elle était en même temps trop élevée pour que les sauvages pussent nous incommoder beaucoup avec leurs javelots et leurs frondes. Par un hasard non moins heureux, un vent très fort détournait la grêle de flèches qu’ils nous lançaient. Notre chef ayant succombé, le commandement m’appartenait ; j’en profitai pour disposer mes compagnons de manière à défendre notre poste le plus avantageusement possible. Je ne permis pas qu’on tirât plus d’un coup de fusil à la fois, et j’employai notre blessé à charger nos armes. Plusieurs sauvages gravirent la hauteur jusqu’à quelques verges de nous. Nous les tuâmes à mesure qu’ils approchaient : le salut de notre vie en dépendait. Après avoir vu quelques-uns des leurs tués de la sorte, les sauvages renoncèrent à nous approcher. Comme il ne nous restait guère de munitions, nous les ménagions le plus que nous pouvions. D’un autre côté, pour ne pas augmenter la furie déjà assez violente des naturels, nous ne tirions qu’en cas de nécessité absolue. De la position élevée que nous occupions, nous apercevions nos embarcations à l’ancre, attendant notre retour, les deux pirogues de Bow et notre bâtiment. Quant à ce dernier, nous ne comptions guère le rejoindre jamais, bien que j’eusse une lueur d’espérance que le capitaine Robson ferait un effort pour nous délivrer, en armant six soldats indiens qui étaient à bord, deux ou trois Européens, les hommes des pirogues de Bow, et en se mettant à leur tête. Cette espérance s’évanouit complètement, quand je vis les pirogues de Bow mettre à la voile et se diriger vers leur île sans passer auprès du navire.

La plaine, autour de notre position, était couverte de sauvages au nombre de plusieurs milliers qui s’étaient rassemblés de toutes les parties de la côte, et s’étaient tenus embusqués attendant notre débarquement. Cette masse d’hommes nous offrait alors un spectacle révoltant. On allumait des feux et l’on chauffait des fours pour faire rôtir les membres de nos infortunés compagnons. Leurs cadavres, ainsi que ceux des deux chefs de Bow et des hommes de leur îles qui avaient été massacrés, furent apportés devant les feux de la manière suivante. Deux des naturels de Vilear formèrent avec des branches d’arbres une espèce de civière qu’ils placèrent sur leurs épaules. Les cadavres de leurs victimes furent étendus en travers sur cette civière, de façon que la tête pendait d’un côté et les jambes de l’autre. On les porta ainsi en triomphe jusqu’auprès des fours destinés à en rôtir les lambeaux. Là, on les plaça sur l’herbe dans la position d’un homme assis. Les sauvages se mirent à chanter et à danser autour d’eux avec les démonstrations de la joie la plus féroce. Ils traversèrent ensuite de plusieurs balles chacun de ces corps inanimés, se servant pour cela des fusils qui venaient de tomber entre leurs mains. Quand cette cérémonie fut terminée, les prêtres commencèrent à dépecer les cadavres sous nos yeux. Les morceaux furent mis au four pour être rôtis et préparés comme je l’ai dit plus haut, et servir de festin aux vainqueurs. Pendant ce temps, nous étions serrés de près de toutes part, excepté du côté d’un fourré de mangliers qui bordait la rivière. Savage proposa à Martin Bushart de s’enfuir de ce côté et de tâcher d’atteindre le bord de l’eau pour gagner ensuite le navire à la nage. Je m’y opposai, en menaçant de tuer le premier qui abandonnerait le rocher. Cette menace produisit pour le moment son effet. Cependant la furie des sauvages paraissait un peu apaisée, et ils commençaient à écouter assez attentivement nos discours et nos offres de réconciliation. Je leur rappelai que le jour de la capture des quatorze pirogues, huit des leurs avaient été faits prisonniers et étaient détenus à bord du navire. L’un d’eux était frère du nambeau ou grand-prêtre de Vilear. Je fit entendre à la multitude que, si on nous tuait, ces huit prisonniers seraient mis à mort ; mais que, si l’on nous épargnait, mes cinq compagnons et moi, nous ferions relâcher les prisonniers sur-le-champ. Le grand-prêtre, que ces sauvages regardent comme une divinité, me demanda aussitôt si je disais la vérité, et si son frère et les sept autres insulaires étaient vivans. Je lui en donnai l’assurance et proposai d’envoyer un de mes hommes à bord inviter le capitaine à les relâcher, si lui, le grand-prêtre, voulait conduire cet homme sain et sauf jusqu’à nos embarcations. Le prêtre accepta ma proposition.

Thomas Dafny étant blessé et n’ayant pas d’armes pour se défendre, je le décidai à se hasarder à descendre pour aller joindre le prêtre et se rendre avec lui à notre embarcation. Il devait informer le capitaine Robson de notre horrible situation. Je lui ordonnai aussi de dire au capitaine que je désirais surtout qu’il ne relachât que la moitié des prisonniers, et qu’il leur montrât une grande caisse de quincaillerie et d’autres objets qu’il promettrait de donner aux quatre derniers prisonniers avec leur liberté, au moment même de notre retour à bord du navire.

Mon homme se conduisit comme je lui avais ordonné, et je ne le perdis pas de vue depuis l’instant où il nous quitta jusqu’à celui où il arriva sur le pont du navire. Pendant ce temps il y eut une suspension d’armes, qui se fût maintenue sans l’imprudence de Charles Savage. Divers chefs sauvages avaient monté et s’étaient approchés jusqu’à quelques pas de nous, avec des prosternations en signe d’amitié, nous promettant toute sûreté pour nos personnes, si nous consentions à descendre parmi eux. Je ne voulus pas me fier à ces promesses, ni laisser aller aucun de mes hommes. Cependant je finis par céder aux importunités de Charles Savage. Il avait résidé dans ces îles pendant plus de cinq ans et en parlait couramment la langue. Persuadé qu’il nous tirerait d’embarras, il me pria instamment de lui permettre d’aller au milieu des naturels avec les chefs à qui nous parlions, parce qu’il ne doutait pas qu’ils ne tinssent leurs promesse, et que, si je le laissais aller, il rétablirait certainement la paix et nous pourrions retourner tous sains et saufs à bord de notre navire. Je lui donnai donc mon consentement ; mais je lui rappelai que cette démarche était contraire à mon opinion, et j’exigeai qu’il me laissaît son fusil et ses munitions. Il partit et s’avança jusqu’à environ deux cents verges de notre poste. Là, il trouva Bonassar assis et entouré de ses chefs qui témoignèrent de la joie de le voir parmi eux, mais qui étaient secrètement résolus à le tuer et à le manger. Cependant ils s’entretinrent avec lui pendant quelque temps d’un air amical, puis il me crièrent dans leur langage : « Descends, Peter, nous ne te ferons pas de mal ; tu vois que nous n’en faisons point à Charley ! » Je répondis que je ne descendrais pas que les prisonniers ne fussent débarqués. Pendant ce colloque, le chinois Luis, à mon insu, descendit du côté opposé, avec ses armes, pour se mettre sous la protection d’un chef qu’il connaissait particulièrement et à qui il avait rendu des services importans dans quelques guerres. Les insulaires, voyant qu’ils ne pouvaient me décider à me remettre entre leurs mains, poussèrent un cri effrayant. Au même moment, Charles Savage fut saisi par les jambes et six hommes le tinrent la tête en bas et plongée dans un trou plein d’eau jusqu’à ce qu’il fût suffoqué. De l’autre côté, un sauvage gigantesque s’approcha du chinois par derrière et lui fit sauter le crâne d’un coup de son énorme massue. Ces deux infortunés étaient à peine morts qu’on les dépeça et qu’on les fit rôtir dans des fours préparés pour nous.

Nous n’étions plus que trois pour défendre la hauteur ; ce qui encouragea nos ennemis. Nous fûmes attaqués de tous côtés et avec une grande furie par ces cannibales, qui néanmoins montraient une extrême frayer de nos fusils, bien que les chefs les stimulassent à nous saisir et nous amener à eux, promettant de conférer les plus grands honneurs à celui qui me tuerait, et demandant à ces barbares s’ils avaient peu de trois hommes blancs, eux qui en avaient tué plusieurs dans cette journée. Encouragés de la sorte, les sauvages nous serraient de près. Ayant quatre fusils entre nous trois, deux étaient toujours chargés, attendu que Wilson étant un très mauvais tireur nous lui avions laissé l’emploi de charger nos armes, tandis que Martin Bushart et moi faisions feu. Bushart était natif de Prusse ; il avait été tirailleur dans son pays et était fort adroit. Il tua vingt-sept sauvages dans vingt-huit coups, n’en ayant manqué qu’un seul. J’en tuai et blessai aussi quelques-uns quand la nécessité m’y obligea. Nos ennemis, voyant qu’ils ne pouvaient venir à bout de nous sans perdre un grand nombre des leurs, s’éloignèrent en nous menaçant de leur vengeance.

La chair de nos malheureux compagnons étant cuite, on la retira des fours et elle fut partagée entre les différentes tribus qui la dévorèrent avec avidité. De temps en temps les sauvages m’invitaient à descendre et à me laisser tuer avant la fin du jour, afin de leur épargner la peine de me dépecer pendant la nuit. J’étais dévolu pièce par pièce aux différens chefs dont chacun désignait celle qu’il voulait avoir, et qui tous brandissaient leurs armes en se glorifiant du nombre d’hommes blancs qu’ils avaient tués dans cette journée.

En réponde à leurs affreux discours, je déclarai que si j’étais tué, leurs compatriotes détenus à bord le seraient aussi ; mais que, si j’avais la vie sauve, ils l’auraient également. Ces barbares répliquèrent : « Le capitaine Robson peut tuer et manger les nôtres, s’il lui plaît. Nous vous tuerons et nous vous mangerons tous trois. Quand il fera sombre, vous ne verrez plus clair pour nous ajuster, et vous n’aurez bientôt plus de poudre. »

Voyant qu’il ne nous restait plus d’espoir sur la terre, mes compagnons et moi tournâmes nos regards vers le ciel et nous mîmes à supplier le Tout-Puissant d’avoir compassion de nos âmes pécheresses. Nous ne comptions pas sur la moindre chance d’échapper à nos ennemis et nous nous attendions à être dévorés comme nos camarades venaient de l’être. La seule chose qui nous empêchait encore de nous rendre était la crainte d’être pris vivans et mis à la torture.

On voit en effet quelquefois, mais peu souvent, ces peuples torturer leurs prisonniers. Voici comment ils s’y prennent : ils enlèvent à leurs victimes la peau de la plante des pieds ; puis ils leur présentent des torches de tous côtés, ce qui les oblige à sauter pour fuir le feu et leur cause des douleurs atroces. Une autre manière consiste à couper les paupières à leurs prisonniers et à les exposer ainsi la face tournée vers le soleil. On dit que c’est un épouvantable supplice. Ils leur arrachent aussi parfois les ongles. Au reste, il paraît que ces tortures sont très rares, et qu’ils ne les infligent qu’à ceux qui les ont irrités au dernier point. Nous étions dans ce cas, ayant tué un si grand nombre des leurs, pour notre défense.

Il ne nous restait plus que seize ou dix-sept cartouches. Nous décidâmes alors qu’aussitôt qu’il ferait sombre nous appuierions la crosse de nos fusils à terre et le bout du canon contre notre poitrine, et que, dans cette position, nous lâcherions la détente, pour nous tuer nous-mêmes plutôt que de tomber vivans entre les mains de ces monstres.

A peinte avions-nous pris cette résolution désespérée, que nous vîmes notre embarcation partir du navire et s’approcher de terre. Nous comptâmes les huit prisonniers. J’en fus confondu. Je ne pouvais imaginer que le capitaine eût agi d’une manière aussi maladroite que de les relâcher tous, puisque le seul espoir que nous puissions conserver était de voir ceux des prisonniers qu’on eût relâchés intercéder pour nous, afin qu’à notre tour intervinssions pour faire rendre la liberté à leurs frères quand nous retournerions à bord du navire. Cette sage précaution ayant été négligée, malgré ma recommandation expresse, toute espérance me parut évanouie, et je ne vis plus d’autre ressource que de mettre à exécution le dessein que nous avions formé de nous tuer nous-mêmes.

Peu de temps après que les huit prisonniers eurent été débarqués, on les amena sans armes auprès de moi, précédés par le prêtre, qui me dit que le capitaine Robson les avait relâchés tous et avait fait débarquer une caisse de coutellerie et de quincaillerie pour être offerte, comme notre rançon, aux chefs à qui il nous ordonnait de remettre nos armes. Le prêtre ajouta que, dans ce cas, il nous conduirait sains et saufs à notre embarcation. Je répondis que tant que j’aurais un souffle de vie je ne livrerais pas mon fusil qui était ma propriété, parce que j’étais certain qu’on nous traiterait, mes compagnons et moi, comme Charles Savage et Luis.

Le prêtre se tourna alors vers Martin Bushart pour tâcher de le convaincre et de le faire acquiescer à ses propositions. En ce moment, je conçus l’idée de faire prisonnier le prêtre et de le tuer ou d’obtenir ma liberté en échange de la sienne. J’attachai le fusil de Charles Savage à ma ceinture avec ma cravate, et cela fait, je présentait le bout du mien devant le visage du prêtre, lui déclarant que je le tuerais s’il cherchait à s’enfuir ou si quelqu’un des siens faisait le moindre mouvement pour nous attaquer, mes compagnons et moi, ou nous arrêter dans notre retraite. Je lui ordonnai alors de marcher en droite ligne vers nos embarcations, le menaçant d’une mort immédiate s’il n’obéissait pas. Il obéit, et, en traversant la foule des sauvages, il les exhorta à s’asseoir et à ne faire aucun mal à Peter ni à ses compagnons, parce que, s’ils nous assaillaient, nous le tuerions, et qu’alors il attireraient sur eux la colère des dieux assis dans les nuages, qui, irrités de leur désobéissance, soulèveraient la mer pour engloutir l’île et tous ses habitans.

Ces barbares témoignèrent le plus profond respect pour les exhortations de leur prêtre, et s’assirent sur l’herbe. Le nambeaty (nom qu’ils donnent à leurs prêtre) se dirigea, comme je le lui avais ordonné, du côté de nos embarcations. Bushart et Wilson avaient le bout de leur fusil placé de chaque côté à la hauteur de ses temps, et j’appuyais le mien entre ses deux épaules pour presser sa marche. L’approche de la nuit, et le désir si naturel de prolonger ma vie, m’avait fait recourir à cet expédient, connaissant le pouvoir que les prêtres exercent sur l’esprit de toutes les nations barbares.

En arrivant auprès des embarcations, le nambeaty s’arrêta tout court. Je lui ordonnai d’avancer ; il s’y refusa de la manière la plus positive, me déclarant qu’il n’irait pas plus loin, et que je pouvais le tuer si je voulais. Je l’en menaçai et lui demandai pourquoi il refusait d’aller jusqu’au bord de l’eau. Il répondit : « Vous voulez m’emmener vivant au bord du navire pour me mettre à la torture. » Comme il n’y avait pas de temps à perdre, je lui ordonnai de ne pas bouger, et, nos fusils toujours dirigés sur lui, nous marchâmes à reculons et gagnâmes de la sorte un de nos canots. Nous n’y fûmes pas plus tôt embarqués que les sauvages accoururent en foule et nous saluèrent d’une grêle de flèches et de pierres ; mais bientôt nous nous trouvâmes hors de la portée de leurs traits.

Dès que nous nous vîmes hors de danger, nous remerciâmes la divine Providence, et nous fîmes force de rames vers le navire, que nous atteignîmes au moment où le soleil se couchait.

Je fis au capitaine des remontrances sur sa conduite imprudente qui avait causé, sans nécessité une aussi grande effusion de sang humain. Il chercha à s’excuser en alléguant des raisons plus ou moins absurdes, et il nous demanda si nous étions les seuls qui eussent échappé au massacre. Je lui répondis que oui, et que si les sauvages avaient su se service comme il faut des fusils qui étaient tombés entre leurs mains dans cette occasions, nous aurions tous été tués [2].

J’appris que deux seulement des hommes qui avaient débarqué avec nous s’étaient sauvés. Ils s’appelaient Georges et Orecow ; le premier était natif de la Nouvelle-Zélande, et l’autre d’Otaïti ; tous deux étaient matelots à notre bord…

Le capitaine me donna le commandement du cutter, et l’on y embarqua tous les étrangers [3]. M. Robson se proposait de partir le lendemain pour la Chine, avec les deux bâtimens. Je le priai de retarder notre départ de quelques heures et de me permettre d’approcher de terre le lendemain avec deux canots, afin d’offrir aux sauvage une rançon pour les ossemens de M. Cox, jeune homme pour lequel j’avais eu beaucoup d’amitié. Il y consentit.

En conséquence, le lendemain 7 septembre, je m’approchai de terre et je me servis d’un naturel de Bow pour appeler les sauvages de Vilear dans leur langue. Ceux-ci ayant demandé ce que nous voulions, notre interprète le leur dit. Ils nous répondirent qu’ils n’avaient plus ni chair ni os, que tout avait été dévoré la veille. Cependant un des sauvages nous montra deux fémurs qu’il dit être ceux de M. Norman, et nous demanda ce que nous donnerions pour ces os. Je lui offrir une hache. Il se mit à rire aux éclats, et brandissant les os qu’il tenait d’un air de triomphe, il déclara qu’il ne voulait pas les vendre, qu’il en tirerait d’excellentes aiguilles à voiles pour réparer la voilure de sa pirogue. Les sauvages alors nous lancèrent une grêle de flèches et de pierres, à laquelle nous répondîmes par une décharge de mousqueterie, après quoi nous retournâmes à bord du navire. L’ancre fut bientôt levée, et nous mîmes à la voile.

Les calmes et les brises variables ne nous permirent qu’au bout de six jours de sortir du milieu de ce groupe d’îles et des innombrables récifs qui les environnent. En passant près de l’île de Bow il ventait trop fort pour qu’un canot pût tenir la mer ; nous dûmes donc renoncer à débarquer les gens de cette îles, et nous continuâmes notre route.

La femme de Martin Buschart était enceinte et près d’accoucher ; il me pria, ainsi que le Lascar, de les débarquer à la premier terre à porter de laquelle nous passerions. Dans la matinée du 20 septembre, nous découvrîmes une petite île que nous supposions inhabitée. Notre capitaine se proposait d’y débarquer tous nos étrangers, excepté l’homme de Bow. On fit part de cette intention à Martin Bushart, qui l’approuva. On prépara en conséquence des graines de citrouille, et quelques volailles destinées à peupler son jardin et sa basse-cour.

En approchant de l’île, nous reconnûmes qu’elle contenait un grand nombre d’habitans. Ils nous arriva, dans des pirogues ; plusieurs insulaires que nous supposâmes n’avoir jamais vu d’Européens. Ils étaient sans armes, mais très sauvages. Une fois sur le point de notre navire, ils se jetèrent sans façon sur tous les objets en métal qu’ils purent saisir et se précipitèrent à la mer pour les emporter. Ils nous enlevèrent de la sorte une poêle à frire, des casseroles, des couteaux, la hache du coq, etc. ; un coup de fusil tiré en l’air ne produisit aucun effet sur eux. Je conçus quelques alarmes à raison de la petitesse du cutter que je commandais, parce que, de leurs pirogues, les sauvages n’avaient qu’une enjambée à faire pour monter à bord. Cependant en brandissant un sabre de cavalerie, et faisant avec cette arme une entaille sur une pièce de bois, je parvins à les effrayer. Ceux qui étaient sur le pont sautèrent dans l’eau à l’exception d’un seul qui venait de prendre notre boussole. Une des jeunes femmes des Fidji, concevant le danger auquel nous exposerait la perte de cet instrument, saisit le voleur d’une main à la gorge, et de l’autre aux parties sexuelles, le terrassa et l’eût certainement étranglé, si nous ne l’en eussions empêché. L’ordre fut bientôt rétabli ; et un des chefs vint à bord. Nous lui fîmes quelques présens consistant en quincaillerie, verroterie, etc. Notre canot ayant mis à l’eau, je m’y embarquai avec Martin Bushart, le Lasear et le chef dont je viens de parler. En arrivant à terre, le chef débarqua et conduisit Burshart au roi de l’île, qui était assis à l’ombre de quelques cocotiers, mâchant du bétel. Martin fit à sa majesté quelques présens, et lui annonça, par signes, que lui, le Lascar, sa femme et d’autres individus venaient résider dans son île. Le roi parut satisfait, et Burshart revint à notre canot.

De retour à bord, Martin et le Lascar rassemblèrent leurs effets et les embarquèrent dans le canot avec la femme du premier. Les deux autres femmes ne voulurent pas quitter le navire et me supplièrent d’obtenir du capitaine Robson qu’il les conduisît dans un pays où il y eût des vaisseaux, afin qu’elles pussent espérer de retourner un jour dans leur patrie. Elles me représentèrent en outre que, si on les débarquait dans l’île voisine, elles courraient le risque d’être maltraitées, sinon tuées, et en second lieu qu’elles n’auraient jamais occasion de retourner aux Fidji.

J’en rendis compte au capitaine, qui me répondit : « Il faut qu’elles ailles à terre, parce que je n’ai pas le moyen de leur procurer un passage pour retourner dans leur pays. » Je lui dis alors qu’ayant séjourné dans l’île de Bow, pendant quatre mois, pour le service du navire, je prenais intérêt aux gens de cette île et que je me chargerais d’une de ces femmes jusqu’à ce qu’il se présentât une occasion pour son retour. Cette considération détermina le capitaine à garder une de ces malheureuses. Je repartis bientôt avec le canot et les personnes qui devaient résider dans l’île. En approchant du rivage, je le trouvai couvert d’une foule d’insulaires qui paraissaient dans une grande agitation, bien que je ne pusse démêler la cause de cette espèce de tumulte. Ils m’invitèrent à débarquer ; mais je refusai et leur fis entendre que je voulais qu’une de leurs pirogues vînt prendre les gens qui étaient dans mon canot. Il vint en effet une pirogue dans laquelle Martin Bushart, sa femme et le Lascar entrèrent, et qui les conduisit à terre. La seconde jeune femme des Fidji ne voulut jamais quitter mon canot, et je ne cherchai pas à l’y contraindre, parce que je regardais comme le comble de l’injustice d’user de violence envers un des sujets d’un prince dont nous avions reçu tant d’attentions, et dont le frère, le neveu et soixante de ses meilleurs guerriers avaient été tués en nous défendant. J’appris que les naturels nommaient leur île Tucopia. Ils parurent très contens de posséder les trois personnes que nous avions débarquées ; ils me réitérèrent leurs invitations de venir à terre et d’y passer la nuit. Je leur fis entendre que j’étais obligé de coucher à bord de mon bâtiment, mais que je les reverrais le lendemain.

Je regagnai le navire à la brune. Le capitaine parut très mécontent que je n’eusse pas forcé la pauvre femme à débarquer. Bientôt après, nous mîmes à la voile et fîmes route à l’ouest. Le lendemain matin nous passâmes à environ huit lieues d’une grande île assez élevée [4]. Là, le navire et le cutter se séparèrent ; le premier fit route pour Canton, en Chine, et le second pour le port Jackson, dans la Nouvelle-Galles du Sud.

Je crois nécessaire de dire ici que je m’occupe d’une histoire complète des îles Biti ou Fidji, depuis leur découverte jusqu’en 1825, ouvrage dans lequel on trouvera la description des mœurs et usages des insulaires, ainsi que des renseignemens sur les personnes emmenées à bord du Hunter.

De 1813 jusqu’en mai 1826, je n’entendis point parler de Martin Bushart. En revenant, dans le courant de cette dernière année, de Valparaiso et de la Nouvelle-Zélande, et faisant route pour le Bengale, je me trouvai à vue de Tucopia le 13 mai au matin, et bientôt plusieurs pirogues quittèrent l’île et se dirigèrent vers mon bâtiment. Dans la première qui approcha je reconnus le Lascar Joe et je l’invitai à monter à bord. Il ne parvint à me reconnaître qu’au moment où je lui dis que j’étais le capitaine cu cutter qui l’avait emmené des îles Biti et débarqué à Tucopia avec Martin Buschart. Il paraissait avoir oublié la langue indienne, et ne put répondre ni à moi ni à mes domestiques dont trois étaient ses compatriotes. Son langage était un mélange de bengali et d’anglais avec les dialectes des Biti et de Tucopia.

La seconde pirogue qui nous accosta portait Martin Bushart. Je l’invitai aussi à monter à bord. Il ne me reconnait pas plus que le Lasxar, jusqu’à ce que je lui eusse rappelé notre ancienne connaissance et notre miraculeuse évasion lors du massacre de Vilear. Il me dit qu’aucun bâtiment n’avait paru près de Tucopia durant les onze premières années qui suivirent son débarquement dans cette île ; qu’il y avait environ vingt mois qu’un baleinier était venu pêcher dans les environs pendant un mois ; qu’il était allé à bord de ce navire et y était resté jusqu’au moment où il avait remis à la voile pour l’Angleterre. Il ajouta que, dix mois après, un second baleinier avait passé auprès de l’île, qu’il était allé à bord dans une pirogue, mais n’y était resté que vingt minutes, ce bâtiment ayant repris tout de suite sa route vers l’ouest.

Un de mes officiers étant venu me dire que le Lascar Joe avait vendu à mon armurier une poignée d’épée en argent, je me fis apporter cet objet ; je l’examinai et j’y trouvai cinq chiffres, mais tous tellement effacés que je ne pus les reconnaître. Je demandait à Martin Buschart comment son compagnon se l’était procuré ; il me répondit qu’à son arrivée à Tucopia il avait vu entre les mains des naturels des chevilles en fer, des chaînes de haubans, des haches, des couteaux, de la porcelaine, le manche d’une fourchette d’argent et beaucoup d’autres objets. Il supposa d’abord qu’un bâtiment avait fait naufrage près de l’île, et que les naturels en avaient sauvé tous ces objets ; mais, lorsqu’au bout d’environ deux ans, il eut acquis une connaissance passable de la langue du pays, il reconnut qu’il s’était trompé.

Il apprit alors que les objets qu’il avait vus, ainsi que la poignée d’épée, avaient été apportés par les Tucopiens, qui se les étaient procurés dans une île assez éloignée qu’ils appelaient Malicolo [5], près de laquelle deux grands navires comme le Hunter avaient fait naufrage, quand les vieillards existans alors à Tucopia étaient de jeunes garçons, et qu’il restait encore à Mannicolo quantité de débris de ce naufrage. Le Lascar confirma le rapport de Martin et dit qu’il était allée à Mannicolo, il y avait environ six ans, et y avait vu deux hommes âgés qui faisaient partie de l’équipage des bâtimens naufragés. On appela ensuite un Tucopien qui était revenu de Mannicolo, depuis six ou sept mois. Il déclara qu’il avait résidé pendant deux ans dans l’île près de laquelle s’étaient perdus les deux bâtimens et qu’on pouvait encore sauver quelques débris de ce naufrage. D’après tous ces renseignemens donnés d’une manière naïve, je conclus sur-le-champ que les deux bâtimens en question devaient être ceux du célèbre et infortuné Comte de Lapérouse, puisqu’on n’avait pas entendu parler de la perte de deux grands bâtimens européens autres que ceux-ci à l’époque indiquée.

Je fis demander aux insulaires si, postérieurement à ce naufrage, quelqu’autre bâtiment avait touché à Mannicolo ; ils répondirent que non ; que l’on avait bien vu quelques navires passer à une grande distance de l’île, mais qu’aucun n’avait communiqué avec la terre.

J’étais fort à court de vivres ; cependant je pris la résolution de ma rendre à Mannicolo, et, avec les faibles moyens que je possédais, d’arracher des mains des sauvages les deux hommes qui avaient survécu au naufrage, et qui, je n’en doutais nullement, devaient être Français…

Je priai Martin Bushart et le Lascar de m’aéccompagner ; Martin y consentit à condition d’être ramené à Tucopia ; mais le Lascar refusa absolument. Toutefois, Bushart parvint à décider un Tucopien à venir avec nous. Le soir même, je remis en route et fis gouverner à l’ouest, attendu que c’était dans cette direction qu’on disait que se trouvait Mannicolo. J’eus du calme et des folles brises pendant la nuit et toute la journée du lendemain, et je n’arrivai en vue de Mannicolo que deux jours après avoir quitté Tucopia. Là, je restai en calme pendant près d’une semaine, à huit lieues de la terre, dont les courans m’approchaient et m’éloignaient tour à tour. Mon navire faisait beaucoup d’eau, et, pour surcroît de malheur, mes vivres étaient presque épuisés par suite des circonstances qui avaient alongé la traversée. Je me déterminai donc avec regret à abandonner mes recherches pour le moment. Je pris ma route vent arrière, poussé par une jolie brise qui venait de s’élever, et je gagnai le lendemain l’île d’Indenny, communément appelé Santa Cruz. En passant auprès de cette île, je fus approché par plusieurs pirogues dans l’une desquelles s’embarqua notre Tucopien. Pendant la nuit, je me trouvai arrêté par le calme à quelques lieues de l’île du Volcan de Carteret. Je touchai ensuite aux îles dont les noms suivent, avant d’arriver au Bengale le 30 août : la Nouvelle-Irlande, l’île du duc d’Yorck, près la Nouvelle-Bretagne, dans le canal Saint-Georges ; Pulosiang ; Bouro, l’une des Moluques ; Savu et l’île de Noël. Je restai à l’ancre dans le Hâvre de Gore, à la Nouvelle Irlande, pendant quatre jours, pour faire de l’eau. J’y fus visité par les insulaires qui n’entendaient aucun des langages que nous essayâmes de leur parler ; et cependant il y avait parmi mon équipage et mes passagers des individus de différens parages de la mer du Sud ; savoir : Byzan Borou, prince de la Nouvelle-Zélande ; Morgan Mac Marragh, noble de la même île ; quatre naturels d’Otaïti, deux des Marquises et un des îles Sandwich. J’essayai, mais sans succès, de leur parler dans l’idiome des Biti. Martin Buschart ne réussit pas mieux en employant celui de Tucopia. J’essayai encore le bengali ou la malais ; mais tous nos efforts pour nous faire entendre d’eux, autrement que par signes, furent vains.

Ce qui venait de m’arriver ayant frappé mon esprit de la conviction que les bâtimens de Lapérouse avaient péri près de l’île de Mannicolo, et concevant l’espérance que, si l’on adoptait immédiatement quelques mesures pour cela, on pourrait encore sauver quelques-uns des hommes qui avaient survécu à cette catastrophe, je résolue, à mon arrivée au Bengale, de faire tous mes efforts pour atteindre ce but.

DILLON.


Deuxième article[6][modifier]

Dans le premier chapitre de la relation du capitaine Dillon, qui nous a paru d’un trop haut intérêt pour ne devoir pas être cité en entier, on a appris sur quelles données s’appuyait ce navigateur, pour croire que les côtes de l’île de Mannicolo avaient été le point du naufrage de l’expédition de Lapérouse. Il s’empressa de communiquer ses idées au gouvernement du Bengale, et offrit d’aller vérifier lui-même ses conjectures, reconnaître les lieux, et ramener les individus qui pourraient exister encore des frégates l’Astrolabe etla Boussole. Ces offres furent accueillies avec empressement, et le capitaine reçut, avec le commandement du bâtiment le Research, destiné à l’expédition projetée, les instructions les plus sages et les plus philantropiques. Nous ne le suivrons pas dans sa traversée de Calcutta à la terre de Van Diémen, ne croyant pas devoir analyser les détails d’une longue et insignifiante discussion, entre le capitaine et son chirurgien-major, détails entièrement étrangers au voyage, et qui remplissent la plus grande partie du premier volume.

Après une courte relâche au port Jackson, où il s’était rendu de la terre de Van Diémen, le Research fit voile pour la Nouvelle-Zélande, et, dans le mois d’août, arriva à Tonga, ou Tougatabou, une des îles des Amis. Le capitaine Dillon y apprit que les premiers vaisseaux européens que les insulaires avaient vus étaient ceux de Cook. Quelques années après, deux autres grands vaisseaux vinrent y mouiller. Il y eut entre les équipages et les naturels un mal entendu, à la suite duquel un chef sauvage fut tué. Les insulaires ajoutèrent qu’après le départ de Cook, et avant l’arrivée des bâtimens dont il vient d’être fait mention, deux autres gros vaisseaux étaient arrivés devant l’île, mais n’avaient pas jeté l’ancre, et avaient envoyé à terre des canots pour trafiquer. L’officier qui dirigeait les échanges traça sur le rivage un carré, où il se tenait, ayant à ses côtés deux hommes armés. Il portait des lunettes, et les naturels lui donnèrent le nom de Laouage. Un jeune chef ayant voulu le voler, il saisit un pistolet qu’il avait à sa ceinture, et étendit cet homme mort sur la place. Les naturels s’étant alors enfuis dans l’es bois, l’officier et ses gens retournèrent à bord des vaisseaux, qui mirent à la voile le jour suivant, et on ne les revit plus.

Il est hors de doute que ces deux bâtimens ne peuvent être autres que les frégates l’Astrolabe et la Boussole, de même que les derniers, dont les sauvages parlèrent au capitaine Dillon, sont ceux de l’Entrecasteaux.

Après avoir touché à deux autres îles, le Research arriva à Mannicolo (Vanikoro) située par 11°41’ de latitude sud, et par 167°5’ de longitude est de Greewich, et c’est ici que commence, pour un lecteur français surtout, un intérêt qui s’accroît à chaque page qu’il parcourt, et à chaque pas que fait le capitaine Dillon sur l’île où il rencontre des traces si précieuses de l’infortuné Lapérouse, et si long-temps cherchées en vain. Il résulte des divers rapports, faits par les habitans de Mannicolo, que c’est en effet sur les rescifs qui environnent leur île qu’a péri l’expédition dont le sort fut enveloppé de mystère pendant tant d’années. Il est plus que probable que, si les frégates aux ordres du général d’Entrecasteaux eussent visité ces parages, elles y auraient recueilli les débris encore récens de l’Astrolabe et de la Boussole, et quelques malheureux échappés à la catastrophe, puisqu’un des marins de l’expédition était mort depuis trois ans seulement, à l’époque de la visite du capitaine Dillon.

Tous les journaux français ont donné le résultat des enquêtes faites sur les lieux par le capitaine anglais, et nous croyons superflu de revenir sur ces détails. Il suffit de rappeler qu’une des deux frégates coula, et que tout son équipage périt. L’autre, ayant échoué sur des rescifs de corail à fleur d’eau, une partie des marins qui la montaient parvinrent, à se rendre à terre, et construisirent, auprès d’un village appelé Paiou, un brick, sur lequel ils s’embarquèrent six mois après leur naufrage, et dont on n’a jamais entendu parler. Deux hommes cependant étaient demeurés à Mannicolo ; l’un d’eux s’était enfui de cette île avec un chef qui l’avait pris sous sa protection ; et l’autre, comme on l’a vu, était mort à Paiou.

Une foule de débris appartenant aux deux frégates, et recueillis par le capitaine Dillon, ne laissent aucun doute sur le lieu et sur la réalité de la catastrophe. Parmi ces objets on remarque une cloche portant ces mots : Basin m’a fait, quelques pierriers, et divers instrumens où se trouvent gravées les armes de France, et surtout une planche qui paraît avoir fait partie de l’arrière d’une des deux frégates, et sur laquelle sont des fleurs de lis en relief. Ces indications eussent été plus que suffisantes pour terminer toutes les incertitudes sur le sort de l’illustre navigateur, quand bien même elles n’eussent point été corroborées par les déclarations des habitans [7].

On se fera une idée des soins ingénieux, de l’attention que le capitaine Dillon portait à tout ce qui pouvait éclairer ses recherches, par le fragment suivant des instructions données à un officier chargé d’explorer les environs du village de Paiou, et l’endroit où l’on supposait que les naufragés avaient construit leur brick.

« … C’est près de Paiou, d’après le rapport des insulaires, que fut construit un petit bâtiment ou brick, il y a trente-cinq ou quarante ans. A votre arrivée sur ce point, vous examinerez soigneusement le lieu où ce bâtiment fut construit, pour voir s’il reste quelques traces des fortifications en pierre ou en bois, que les constructeurs auraient érigées pour se défendre contre les insulaires. Vous rechercherez aussi avec soin les traces de quelque tranchée ou chenal qui auraient été creusé pour lancer ce bâtiment.

« Apportez un soin particulier à examiner les arbres, pierres et rochers voisins du lieu où le bâtiment fut construit, pour voir s’ils ne portent pas quelque inscription qu’on y aurait gravée, ou si l’on n’y aurait pas attaché quelque plaque de cuisson de cuivre ou d’autre métal. Si vous trouviez une épitaphe ou inscription indiquant le tombeau d’un des malheureux naufragés, faites ouvrir ce tombeau et emportez les ossemens s’ils s’y trouvent encore.

« On ne saurait supposer que des hommes aussi éclairés que le comte de Lapérouse et ses officiers fussent restés sur cette île, pendant plusieurs mois, sans laisser quelque relation de leurs infortunes, gravée sur les arbres ou sur les rochers, ou enfouie dans la terre, avec des instructions propres à la faire retrouver par les navigateurs qui visiteraient ces parages après eux.

« Vous ne pourrez trouver peut-être la place où le bâtiment fut construit sans l’assistance de quelques vieux insulaires des environs de Paiou. Si vous êtes assez heureux pour découvrir cette place, je suis fermement persuadé que vous trouverez gravé sur les rochers ou sur les arbres quelque témoignage suffisant pour résoudre le problème qui occupe et intéresse depuis quarante ans les amis de l’humanité. »

L’officier suivit avec exactitude ces instructions aussi sages que précises, et se rendit sur le lieu que les habitans lui indiquèrent comme celui qui avait servi de chantier à la construction du brick. Il examina cette place avec tout le soin possible, pour tâcher de trouver des traces de fortifications en pierres ou en bois, mais ne put rien découvrir. Si l’espèce de rempart, dont il s’agit fut construit en bois, ce bois, exposé depuis trente-neuf ans à toutes les intempéries des saisons, avait eu le temps de se pourrir et de se détruire complètement. D’aun autre côté, il n’existait dans les environs ni pierres ni rochers qui eussent pu servir à élever une sorte de muraille.

Les recherches de l’officier pour trouver des inscriptions furent également infructueuses, attendu que les arbres des environs n’étaient pas assez gros pour qu’on y eût pu rien écrire, et que, comme on l’a vu, il n’y avait point de rochers. Il remarqua néanmoins des souches d’arbres qui avaient été abattus très-anciennement à coups de hache, et qui très-certainement avaient été employés à la construction du bâtiment. Du reste, l’endroit où l’officier fut conduit était le seul terrain déboisé de toute la côte, et on voyait évidemment qu’il l’avait été par la main des hommes. Comme les insulaires n’avaient aucun motif pour le faire, on doit naturellement en conclure qu’il le fut par les naufragés qui y résidèrent et y construisirent leur bâtiment.

Ainsi que nous l’avons dit, tout l’intérêt de la relation se concentre sur Mannicolo, et doit nécessairement décroître au départ de cette île. Cependant le service rendu à la France par le capitaine Dillon est trop important pour qu’on ne le suive pas encore avec plaisir et reconnaissance au-delà du but qu’il s’était proposé et qu’il a si heureusement atteint. Après une seconde relâche à la Nouvelle-Zélande et au port Jackson, il arriva le 7 avril 1828 à Calcutta, où l’attendaient les félicitations et les récompenses méritées par l’heureux succès de son entreprise. Les débris rapportés par lui des bâtimens de Lapérouse, déposés au musée de la société Asiatique, furent l’objet de la curiosité du public et de l’intérêt général des personnes instruites, qui parurent convaincues que tous ces objets avaient effectivement appartenu aux vaisseaux français perdus dans la mer du Sud.

Mais il était un peuple sur la reconnaissance duquel le capitaine Dillon devait particulièrement compter, et c’était dans la patrie de Lapérouse qu’il devait s’attendre surtout à recueillir le fruit de ses travaux. Un espoir si bien fondé l’engagea à se rendre en France, où le ministre de la marine l’accueillit avec la plus haute distinction. Le gouvernement acquitta la dette du pays et les promesses de l’Assemblée nationale, en donnant au capitaine Dillon la décoration de la légion d’honneur, et entre autres marques de sa munificence une pension de quatre mille francs, dont la moitié est réversible sur la famille de ce brave marin.


LARDIER.


  1. 2 vol. in-8° : prix : 14 fr. Paris, chez Pillet, rue des Grands Augustins.
  2. Parmi les hommes attachés au service du navire, 14 furent égorgés par les sauvages.
  3. Les habitans de l’île de Bow, qui s’étaient engagés au service du navire.
  4. Cette île se trouva être plus tard l’île de Lapérouse. Si par un hasard heureux le Hunter fût passé plus près de la côte, il aurait sans doute pu recueillir les malheureux naufragés qui avaient survécu jusqu’à cette époque, comme on va le voir !!!…
  5. Plus exactement (ainsi qu’on s’en assura depuis) Mannicolo ou Vannicolo (Vanikoro).
  6. Boy. notre cahier de janvier, pag. 27.
  7. Voici d’après le capitaine Dillon, la liste de quelques-uns des principaux objets : 1° Une petite cloche en cuivre d’un diamètre de plus de huit pouces, sans battant, et portant trois fleurs de lis moulées. Une grande cloche de vaisseau de douze pouces et demi de diamètre, sans battant, et ayant un morceau détaché de la tête. Sur un des côtés de cette cloche on voyait, en figures moulées, la sainte croix, dressée entre l’image de la vierge Marie et celle d’un saint qui portait une croix sur les épaules. Du côté opposé se trouvaient trois images, enfermées dans une sorte de médaillon elleptique, au-dessus duquel était un soleil rayonnant. Ces images semblaient être celle de la Vierge, du Sauveur et de saint Jean. Sur tous ces ornemens, il y avait des lettres que, faute de loupe, je ne pouvais déchiffrer. A droite de la grande croix on lisait ces mots Basin m’a fait. 2° Un petit canon de bronze du calibre de deux pouces, mais tellement oxidé qu’il était impossible de découvrir ce qui s’y trouvait de moulé ou de gravé ; 3° Une poissonnière en cuivre, avec le couvercle garni de son anse ; sur un des côtés de ce vaisseau étaient gravées deux fleurs de lis ; 4° Une casserole de cuivre sans couvercle ni queue, et timbrée de deux fleurs de lis ; 5° Quatre petits canons en bronze, dont trois du calibre d’un peu plus de deux pouces, et un quatrième de un pouce trois quarts (leurs tourillons portent des nombres que je suppose désigner, d’un côté, le poids du canon, et de l’autre le numéro d’enregistrement) ; savoir : premier canon, n° 602, 144 livres ; deuxième dito, n° 541, 144 livres ; troisième dito, n° 451, 143 livres ; quatrième dito, n° 252, 94 livres ; 6° Un boulet du calibre de dix-huit ; 7° Deux morceaux de boucle à souliers, etc., etc. (Tom. II, pag. 122, 123, 176 et 177.)