À Alfred Tattet

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Poésies de Félix Arvers  : Mes Heures perdues. Pièces inédites
Texte établi par Introduction par Aabel d’Avrecourt, H. Floury, éditeur (p. 266-270).




A A..... T..... [1]




I


A....., j’ai vu des jours où nous vivions en frères :
Servant les mêmes dieux aux autels littéraires :
Le ciel n’avait formé qu’une âme pour deux corps ;
Beaux jours d’épanchement, d’amour et d’harmonie
Où ma voix à la tienne incessamment unie
Allait se perdre au ciel en de divins accords.

Qui de nous a changé ? Pourquoi dans la carrière
L’un court-il en avant, laissant l’autre en arrière ?
Lequel des deux soldats a déserté les rangs ?
Pourquoi ces deux vaisseaux qui naviguaient ensemble,
Désespérant déjà d’un port qui les rassemble,
Vont-ils chercher si loin des bords si différents ?

C’est la loi d’ici-bas : Quand tout change et tout passe.
Quand chaque son qui fuit en traversant l’espace
Semble une voix d’ami qui murmure un adieu ;
Quand sur nous, sans pitié, déployant ses ravages,
Le temps roule sans fin dans un lit sans rivages
Pour ne se reposer que dans le sein de Dieu.

Tu veux que notre cœur, chétive créature,
Seul exempt ici-bas des lois de la nature
Qui détruit son ouvrage et le pousse au trépas,
Immuable lui seul et lui seul sédentaire,
Debout sur les débris, puisse voir sur la terre
Toute chose changer, et qu’il ne change pas.

Non, non ; je n’ai jamais, divine poésie.
Profané ton autel par une apostasie ;
J’ai tenu devant tous ton culte pour sacré :
À ton temple nouveau j’ai déposé ma pierre
Et jamais cette voix n’en vint, comme saint Pierre,
À renier le Dieu qu’elle avait adoré.

Je n’ai pas dévoué mon maître aux gémonies,
Je n’ai pas abreuvé de fiel et d’avanies
L’idole où mes genoux s’usaient à se plier :
Je n’ai point du passé répudié la trace.


J’y suis resté fidèle, et n’ai point, comme Horace,
Au milieu du combat jeté mon bouclier.

Non, c’est toi qui changeas. Un nom qui se révèle
T’éblouit des rayons de sa gloire nouvelle,
Tu vois dans le bourgeon le fruit qui doit mûrir :
Mécène du Virgile et Saint-Jean du Messie,
Tu répands en tous lieux la sainte Prophétie,
Tu sèmes sa parole et tu la fais fleurir.


II



Moi, Je suis ainsi fait : au rang des plus grands crimes
Je mets le fantastique et les mauvaises rimes :
La rime est un écho qui se perd sans effet.
S’il ne sait recueillir la voix à sa naissance,
C’est un instrument faux, et j’appelle impuissance
Le dédain orgueilleux que certains en ont fait.

Je ne suis pas de ceux qui croient que la pensée,
Dans un cadre grossier bien ou mal enchâssée,
Puisse assez resplendir de sa propre beauté.
Beaucoup en cette erreur sont tombés dans notre âge.
Je veux qu’un grand dessein éclairant tout l’ouvrage
Imprime à chaque vers la vie et l’unité.

Je ne suis pas de ceux qui vont dans les orgies
S’inspirer aux lueurs des blafardes bougies,
Qui, dans l’air obscurci par les vapeurs du vin,
Tentent de ranimer leur muse exténuée,
Comme un vieillard flétri qu’une prostituée
Sous ses baisers impurs veut réchauffer en vain.

Je crois que le génie est un fils du mystère,
Qui veut être lavé des fanges de la terre,
Pour marcher dans sa force et dans sa liberté ;
Je crois qu’un vase infect en souillerait la flamme ;
Que, pour l’œuvre divin, le corps, ainsi que l’âme,
À besoin de pudeur et de virginité.

C’est ainsi que j’entends l’œuvre de poésie :
Chacun de nous s’est fait l’art à sa fantaisie,
Chacun de nous l’a vu d’un différent côté.
Prisme aux mille couleurs, chaque œil en saisit une
Suivant le point divers où l’a mis la fortune :
Dieu lui seul peut tout voir dans son immensité.

Conserve ta croyance et respecte la nôtre,
Apôtre dévoué de la gloire d’un autre ;
Fais-toi du nouveau Dieu confesseur et martyr.
Ne crois pas que mon cœur cède comme une argile,

Ni que ta voix, prêchant le nouvel Évangile,
Si chaude qu’elle soit, puisse me convertir.

Adieu. Garde ta foi, garde ton opulence.
Laisse-moi recueillir mon cœur dans le silence,
Laisse-moi consumer mes jours comme un reclus ;
Pardonne cependant à cette rêverie,
C’est le chant d’un proscrit en quittant la patrie,
C’est la voix d’un ami que tu n’entendras plus.


13 Novembre 1832.
  1. Les initiales A..... T..... désignent Alfred Tattet, grand ami d’Arvers et d’Alfred de Musset ; et c’est ce dernier qui est clairement désigné dans cette boutade, qui dut, sans doute de ne pas être imprimée dans le volume de 1833 à l’excellente entente qui ne cessa de régner entre Tattet et Arvere et même, quoique moins intime, entre rvers et l’auteur des Nuits. (Note de l’édition.)