À Armand Renaud - 20 Décembre 1866

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Besançon,
le 20 Décembre 1866.
Rue de Poithune, 36.



Mon cher Armand,

Je vous écris tant de lettres imaginaires en me promenant, seul, ― je cause si souvent mentalement avec vous dans ma chambre qu'emplit votre chère présence plus encore que votre portrait, suspendu au mur, que non seulement je juge de la dernière inutilité de vous écrire, mais même j'aurais peur, en mettant entre nous la réalité de la poste et l'intervalle d'une lettre, de faire s'évanouir votre fantôme. Toutefois, comme vous existez cependant, paraît-il, autre part, et peut-être ne devinez pas mes attentions, je me décide à prendre un papier, mais pas de plume ! D'autant mieux, cher ami, que j'ai à vous remercier de tout mon cœur, vous êtes aussi de ceux sur lesquels l'absence n'a pas de prise, je l'ai su par les recommandations que vous aviez eu la bonté de faire, en mon nom, à un chef du Ministère de l'Instruction, de votre connaissance.

Je ne vous dis pas combien nous en avons été touchés ― j'aime mieux, pour me confondre davantage avec vous, vous écrire que cela m'a paru naturel !

Nous voici donc à Besançon, je puis dire un peu grâce à vous. Le grand bénéfice jusqu'ici est d'avoir quitté Tournon, car, monétairement, je suis à peu près dans les mêmes conditions, et, quant au temps que je dois au Lycée, mes journées sont déplorablement morcelées, même le Jeudi et le Dimanche. Enfin, j'essaierai, à force de ruse, de remédier à tout cela, car j'ai besoin de longues heures de rêverie, condition absolue de mon travail, et exigence en faveur de laquelle je vous demande de ne pas considérer ce billet, écrit au milieu des tracas, de la poussière, et de l'ineptie d'une installation, comme une vraie lettre. Je ne me suis pas encore retrouvé spirituellement. ― Sous l'autre rapport, celui de l'argent, mon déplacement m'a entièrement ruiné, et je voudrais bien que cet ennui-là ne s'ajoutât pas, pour entraver mon travail de l'hiver, au précédent. Je vous demanderai donc de vouloir bien prier Monsieur Lebourgeois[1], (à qui, du reste, je compte écrire un mot de remercîment,) d'appuyer au ministère une prière d'allocation de frais de voyage que j'envoie par voie administrative, mais dont je joins à votre lettre un double que vous auriez l'amabilité de lui remettre ― dans le cas, toutefois, où cela ne vous embarrasserait en rien, cher ami !

La tête, plus que le papier et le temps, me manque pour vous parler de notre Art. J'ai infiniment travaillé cet été, à moi d'abord, en créant, par la plus belle synthèse, un monde dont je suis le Dieu, ― et à un Œuvre qui en résultera, pur et magnifique, je l'espère. Hérodiade, que je n'abandonne pas, mais à l'exécution duquel j'accorde plus de temps, sera une des colonnes torses, splendides et salomoniques, de ce Temple. Je m'assigne vingt ans, pour l'achever, et le reste de ma vie sera voué à une Esthétique de la Poësie. Tout est ébauché, je n'ai plus que la place de certains poëmes intérieurs à trouver, ce qui est fatal et mathématique. Ma vie entière a son idée, et toutes mes minutes y concourent. Je compte publier le tout d'un bloc, et ne détacher des fragments, auparavant, que pour mes intimes amis, comme vous, mon cher Armand ? Quand vous lirai-je les premiers ? (Je travaille, du reste, à tous à la fois.) Ah ! si j'avais assez d'argent pour aller à Paris aux prochaines vacances ! Que de bonnes heures nous passerions. Mais il faudra bien que nous nous soyions, ― dussiez-vous aller en Suisse pour passer par Besançon. Adieu, jusque-là, mon cher Armand, je vous souhaite une année de paix, sinon de bonheur, et vous aime.

Votre
STÉPHANE MALLARMÉ



  1. Sous-chef de bureau, ami d'Armand Renaud. Voir A. Gill, « Mallarmé fonctionnaire », RHLF, 1968.