À Auguste Supersac

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Œuvres de Théodore de BanvilleAlphonse Lemerre, éditeur (p. 236-242).



 

Auguste, mon très bon, qui toujours as fléchi
         Pour les yeux en amande,
Sais-tu qu’hier matin j’ai beaucoup réfléchi
         Et que je me demande

Pourquoi décidément ce monde où nous rions
         A tant de choses sombres,
Et pourquoi Dieu n’a mis que de faibles rayons
         Dans un océan d’ombres ?

Pourquoi les champs, les prés, les montagnes, les cieux,
         Les forêts, les prairies,
Ne sont pas tout soleil, comme ces vases bleus
         Pleins de chinoiseries ?

Pourquoi près de l’éloge, ô mon alter ego !
         Rampe la diatribe,
Près du Musset charmant et du Victor Hugo
         Le Bourgeois et le Scribe ?


Pourquoi la belle femme incessamment voudra
         Être le lot d’un pleutre,
Et pourquoi nous allons étonner Sumatra
         Par nos chapeaux de feutre ?

Pourquoi de la cithare et du haut brodequin
         Le trépas se combine,
Et pourquoi c’est toujours ce vieux fat d’Arlequin
         Dont s’éprend Colombine ?

Pourquoi nous achetons avec un vrai transport
         Tant de meubles rocaille,
Et pourquoi dans le lit, lorsque l’Amour s’endort,
         La Satiété bâille ?

Pourquoi tout ce qui brille est, excepté l’argent,
         Un bagage inutile ?
Pourquoi rampe toujours au fond du lac changeant
         Quelque hideux reptile ?

Quand on aurait pu faire un monde jeune et beau
         Plein de choses sans voiles,
Où tout serait zéphyr, où tout serait flambeau
         Et pensives étoiles !

Où sur des fleuves d’or et sur l’azur sans fin
         Des eaux mélancoliques,
On aurait à son gré l’épaule d’un dauphin
         Pour voitures publiques !


Où, comme telle Agnès avec un seul jupon
         Notre terre étant plate,
On verrait d’ici luire au pays du Japon
         Une fleur écarlate !

Comme on retrancherait le chemin du tombeau,
         Ce chemin où nous sommes,
Et qu’en ce pays-là chacun serait très beau,
         Les femmes et les hommes,

L’Enfant Amour saurait à l’âme de chacun
         Souffler ses folles gammes,
Et viendrait caresser d’un céleste parfum
         Les hommes et les femmes.

Au lieu de nos brigands dont le flâneur risqua
         De subir les principes,
Les routes n’auraient plus que des fleurs d’angsoka
         Et de larges tulipes.

On y verrait courir sous leurs diamants lourds,
         Et pleines de folie,
En souliers de satin, en robes de velours,
         Rosalinde et Célie.

Nous serions leurs amants et leurs amphitryons,
         Et pour nos équipages,
Nous autres Orlandos, nous les habillerions
         En casaques de pages.


Alors elles iraient, en pourpoint mi-parti,
         Chercher des coupes pleines
De ce nectar divin, le Lacryma-Christi,
         Qui coulerait aux plaines.

Et comme elles seraient notre ange, notre amour
         Et notre page rose,
Elles nous serviraient de compagnons le jour,
         Et la nuit d’autre chose.

Ou bien elles auraient des arcs et des carquois
         En chasseurs d’alouettes,
Nous diraient des chansons, rouleraient de leurs doigts
         Nos molles cigarettes,

Avec la soie et l’or feraient pour les amants
         De merveilleuses trames,
Déchireraient en bloc nos vers et nos romans
         Et brûleraient nos drames.

J’oubliais de te dire, à ce qu’il me paraît,
         Une chose importante !
Comme ici-bas, chacun, où bon lui semblerait,
         Pourrait planter sa tente,

Et libre d’être gueux et de tenir son rang
         Sous la tiède atmosphère,
Sans écrire de prose et sans verser de sang
         Y vivre à ne rien faire,


Tous les gens que la Mort a mis sur les genoux
         Et couverts de son aile
Pourraient se réveiller pour goûter avec nous
         Cette vie éternelle.

Alors, observateurs, refaisant un travail
         D’époques espacées,
Nous pourrions ce jour-là choisir dans le sérail
         Des nations passées ;

Faire avec Cléopâtre, ange, femme et bourreau,
         Un gueuleton insigne,
Et, comme Léander, aller chercher Héro
En nageant comme un cygne ;

Courtiser Messaline, infante aux sens troublés,
         Très belle, quoi qu’on fasse,
Ou Camille, aux bras nus, qui courait sur les blés
         Sans courber leur surface ;

Avoir Ève, Judith, Phèdre, Hélène, Thisbé,
         Suzanne, ce prodige,
Marion, cette fange où l’or pur est tombé,
         Toi, Vénus Callipyge !

Il me semble que tout serait rare et profond
Dans cette fête énorme,
Et qu’on y trouverait son compte pour le fond
         Autant que pour la forme.


Pourquoi partout le mal vient-il donc à son tour ?
         Près du berceau la tombe,
Le bourbier près du flot de cristal, le vautour
         Auprès de la colombe ?

Pourquoi l’abîme creux sous le gazon des champs,
         Dont nos âmes sont aises ?
Pourquoi sous les beaux yeux et les limpides chants
Tant de choses mauvaises ?

C’est peut-être que Dieu, qui met le diamant
         Dans une pierre close
Et le serpent sous l’herbe, a placé son aimant
         Au fond de chaque chose.

Et, comme en chaque rêve adorable ou fatal,
         En tout ce qui respire,
C’est toujours sous le bien que se cache le mal,
         Et le beau sous le pire ;

Où l’un trouve à plaisir des monstres effrayés
         Et des replis sans nombre,
L’autre voit des gazons et des chemins frayés,
         Pleins d’harmonie et d’ombre.

Ainsi, quand des méchants contre le feu vainqueur
         La colère s’édente,
Nous autres, nous savons au fond de notre cœur
         Garder la lampe ardente.


Qu’ils voient dans l’avenir et couvent dans leur sein
         Le malheur et l’envie,
Le calcul soucieux de quelque noir dessein
         Qui leur use la vie !

Mais nous, insoucieux du mal et du tombeau,
         Tournons les yeux sans cesse
Vers ce que Dieu jeta de suave et de beau
         Parmi notre paresse !

Les chansons des oiseaux chez nous expatriés,
         Les transparentes gazes,
Les tulipes en or, les champs coloriés,
         Les caprices des vases,

Les lyres, les chansons, les horizons de feu,
         Le zéphyr qui se pâme !
Pourquoi chercher ailleurs l’azur du pays bleu ?
         Nous l’avons dans notre âme.


Avril 1842.