À Catulle Mendès - Mardi soir (20 mars 1866)

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Tournon, Mardi soir
(20 mars 1866)



Mon cher Catulle,

Vous êtes un monstre de ne pas me répondre, et cependant je vous excuse en me rappelant l'ambiguïté de la ligne que vous reçûtes. Je vous demandais une goutte d'encre, deux traits de plume, ne serait-ce qu'un mot ! Vous avez dû comprendre que je demandais si le Parnasse n'était qu'une parole, un rêve ; et l'envoi des deux premiers numéros[1] de ce recueil vous aura semblé une réponse naturelle. Je dis des deux premiers feuillets, car on m'a été infidèle la semaine dernière, et j'attends les deux autres ce matin.

Mais où vais-je ? Je ne devais vous crayonner qu'une ligne, en costume de voyage comme vous cet automne, avant de prendre le train de Nice où m'invite mon ami Lefébure, épuisé que je suis, usé de travail malheureux et stérile. Je compte sur une vraie résurrection, là-bas, au soleil pascal, parmi les lauriers méditerranéens. Où vais-je encore ? .. Je ne puis vous parler, sans le désir d'une longue causerie. — Vous aurez à mon retour une vraie lettre, à laquelle vous répondrez n'est-ce pas. — Maintenant que cette promesse me délivre, pour le moment, de toutes mes velléités exubérantes de confidences, je viens au fait : Voici. Je suis à Cannes, (Villa Delamp, ancienne route de Grasse, Var.) de Jeudi 29 Mars à Vendredi 6 Avril. Si la livraison, qui contiendra mes vers devait paraître aux alentours de ces dates, je vous en supplie, envoyez-moi les épreuves à Cannes, ou, ensuite (si c'est plus tard), à Tournon, car j'ai beaucoup à réviser. S'il n'était pas très ambitieux de vouloir remplir à soi seul une livraison, je vous demanderais de voir qu'il en fût ainsi pour moi, (je l'aimerais infiniment,) afin d'offrir et garder séparément ces quelques poèmes. — Au revoir, jusqu'à ma prochaine lettre et donnez-moi quelquefois signe de vie.

Votre.
STÉPHANE MALLARMÉ.


      Amitiés à tous mes amis. Mes respects à Monsieur et à Madame de Lisle. Ne m'oubliez pas près de de Banville.



  1. Parus le 3 et 10 mars. Les poèmes de Mallarmé paraîtront dans la onzième livraison du samedi 12 mai avec ceux d'Henri Cazalis.