À Dieu s’il existe

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Paul Roinard ()
Nos plaies
(p. 265-267).




A DIEU..... S’IL EXISTE


à C.-A. MOLÉNAT


Si j’avais été toi, quand tu fus Créateur,
Je n’eusse pas créé tes beaux chefs-d’œuvre immondes,
Je n’eusse pas pétri, sculpteur et tourmenteur,
De fange et de soleil tes milliards de mondes ;
Moins féroce que toi, j’eusse aimé mieux, au lieu
D’inventer tant de mal et tant de servitudes,
Rêver sereinement dans mes béatitudes.
J’eusse dormi, si j’avais été Dieu !

Je sais que les ennuis de ton oisiveté,
Te torturant les nerfs, t’inspiraient la torture,
Qu’il fallait pour charmer ta morne éternité
Des hochets sanglants ; mais quand on est de nature
Juste, impeccable et forte, on cherche un autre jeu !
Quand on se prétend bon on le prouve ; on invente
Un passe-temps plus doux ! Eh ! parbleu ! je m’en vante,
J’eusse trouvé, si j’avais été Dieu !


Je n’eusse pas tiré le papillon, du ver,
Le blé, la vigne et l’or, des terres remuées,
L’été beau de clartés, des sombreurs de l’hiver,
Le diamant, du sol, l’étoile, des nuées,
L’esprit, de la matière, et de toi, l’espoir bleu !
Puisque toute beauté naît d’essence grossière,
Puisque tout est poussière et retourne en poussière,
Rien ne fût né, si j’avais été Dieu !

Et pourquoi créas-tu l’homme, ce dieu raté ?
La femme, ce démon ? ces deux bêtes de somme,
Faites pour s’accoupler et qui n’ont enfanté
Jamais, que des fils comme eux, tes chefs-d’œuvre en somme ?
Pourquoi nous créas-tu, nus, laids, sans feu ni lieu,
Avec des yeux en pleurs, des fronts qui s’humilient,
De la mort dans le sang et des bras qui supplient ?
J’eusse eu pitié, si j’avais été Dieu !

Pourquoi créer le sol ? la mer ? Pour y creuser
Des tombeaux à la vie éternellement brève !
Le vent ? Pour tout flétrir ! Le temps ? Pour tout user !
Les cieux ? Pour qu’on n’y pût jamais monter qu’en rêve !
Pourquoi faire un soleil qui pleure quand il pleut ?
Pourquoi frapper la lune avec une effigie
Qui montre au gueux sans gîte et nargué par l’orgie
Que l’or est roi partout, même chez Dieu ?


Si tu voulais vouer ma race à tous les maux,
Pourquoi donc nous donner des instincts de génie
Et créer, en créant le roi des animaux,
Le prêtre qui te vend, le savant qui te nie ?
S’il est vrai que tout tourne autour de ton essieu,
Meilleur, plus Dieu que toi, poète et réfractaire,
Moi je te crache au nez les larmes de la terre :
J’en rougirais si je m’appelais Dieu !

Enfin, si j’étais Dieu, si j’étais toi, tyran !
J’aurais honte et pitié de l’infini qui souffre ;
J’essaierais une fois d’être bon, d’être grand,
Et m’engrossant d’éclairs et de lave et de soufre,
Dans un tonitruant rayonnement de feu,
M’irradiant partout en flamboyante pieuvre,
Je me ferais sauter moi-même avec mon œuvre,
Prouvant ainsi que j’étais vraiment… Dieu !



FIN