À Edmond Rostand

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Au fil des heures
Les Fleurs de Givre (p. 233-236).


 




Tu voulus affirmer dans ton drame nouveau
Que le coq nous rappelle encor l’âme française.
Erreur ! Non, maître, non, ce n’est pas cet oiseau
Qui peut symboliser, après Quatre-vingt-treize,
Celle dont le vol, fier comme la Marseillaise,
L’emporte au grand soleil éblouissant du Beau [1].



Le coq est un pédant, un chanteur ridicule,
Qui se bat sans raison et frappe comme un sourd.
Dressé sur ses ergots de l’aube au crépuscule,
Il cherche à dominer toute la basse-cour.
On dirait qu’il se croit le rival du vautour,
Et le capon devant le dindon capitule.

Cruel, jaloux, vulgaire, impuissant à planer,
Il ne s’élance pas vers l’astre qui flamboie.
Sur le sol poussiéreux il aime piétiner ;
A gratter un parterre il met toute sa joie ;
Il cherche dans le faible une facile proie,
Et souvent ses méfaits le font emprisonner.

Non, non, ce triste oiseau pour moi n’est pas la France.
L’alouette plutôt incarnera toujours
Le grand peuple, amoureux du vin de l’éloquence,
Que charmaient les accents naïfs des troubadours,
Qui voit tout, du sommet orgueilleux de ses tours,
Et le premier vola dans l’étendue immense.

L’alouette hardie est fille du soleil.
Ne gazouillant jamais qu’aux rayons de l’aurore.
Elle va vers l’éther pour chanter le réveil.

Elle monte, elle monte et monte encore, encore.....
Puis elle fait pleuvoir dans l’air calme et sonore
Les notes d’un refrain sans fin et sans pareil.

Le doux poète ailé, dans ses envols sublimes,
Embrassant du regard toute l’immensité,
Voyant au loin décroître et s’effacer les cimes,
S’aplanir de la mer le grand flot tourmenté,
Applaudit l’homme au champ d’un cri plein de gaîté,
Nargue l’aboi des loups et l’horreur des abîmes.

Comme l’oiseau gaulois dans l’infini du ciel,
La France dit un chant qui jamais ne s’achève.
Jetant aux travailleurs un vivat fraternel,
Dans les sphères de l’Art toujours elle s’élève,
Et, l’œil vers l’Idéal, sur les ailes du Rêve,
Se rit des envieux qui lui crachent le fiel.

Oui, la France ressemble à la libre alouette
Dont le trille, au matin, éclate le premier
Et fait taire aussitôt le hibou, la chouette.....
Non pas au coq banal, stupide et chicanier,
Qui, roi de basse-cour, trône sur un fumier,
Et, ne pouvant monter, se moque du poète.


Elle ne prétend pas, comme ton Chantecler,
Faire lever l’aurore. Étant lumière et vie,
Elle lance partout un fécondant éclair ;
Et si ses chants d’amour, que chaque peuple envie,
Cessaient de caresser son oreille ravie,
L’Europe ne serait bientôt qu’un morne enfer.

Non, non, le coq n’est pas l’oiseau qui nous rappelle
La nation planant sur les plus fiers sommets.....
C’est la reine des airs, la sœur de l’hirondelle,
Qu’à l’aube nul rival ne devance jamais,
Qui chante au firmament pour dire de plus près
Au maître souverain sa chanson immortelle.


  1. M. Chapman dans son poème n’a nullement voulu mettre en doute la valeur du dernier drame de M. Rostand. Il a simplement saisi l’occasion de l’apparition de Chantecler pour reprendre le thème du grand idéaliste Émile Trolliet, qui a prétendu que de l’alouette et du coq gaulois il préférait le premier oiseau comme incarnation de la France. (Note de l’éditeur).