À Ernesto Rossi

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Œuvres de Sully Prudhomme, poésies 1872-1878Alphonse Lemerre, éditeurPoésies 1872-1878 (p. 192).

À Ernesto Rossi


Sonnet


Quand le monde réel m’est un trop lourd fardeau,
Je voudrais bien m’en faire un autre à mon usage
Et, comme toi, muant mon âme et mon visage,
Devenir un autre homme au lever du rideau ;

Agiter, tout un soir, plus fort, plus grand, plus beau,
Le fantôme évoqué d’un héros et d’un âge,
Dussé-je, aveuglément fidèle au personnage,
Le rideau descendu, le suivre en son tombeau.

Je ne le puis. Jamais le rôle que je rêve,
Dans l’espace où l’on marche et parle, ne s’achève,
Et l’espace où l’on rêve est si près du néant !

Par tes créations, tu vis plus d’une vie,
Mais moi je n’en ai qu’une et l’épuisé en créant.
C’est pourquoi le poète, en t’admirant, t’envie.