À Fès - La journée de prière

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À Fès - La journée de prière
Revue des Deux Mondes5e période, tome 32 (p. 871-905).


MATIN DE FÊTE

Fès !… la ville blanche, basse, massive, d’où jaillissent, comme des fûts de palmiers, les minarets fins et rigides, contenue dans son bandeau de pierre crénelé qu’entourent les champs infinis des sépultures… Vision solitaire sous la blancheur lointaine et pure des neiges de l’Atlas, dans la campagne vaste et muette où circulent, vierges de toute voile, de toute rame, les calmes rivières ; où nulle vie, nul mouvement, pas même une fumée, n’annonce le fourmillement des vies humaines qui se perpétuent et se multiplient, jamais dénombrées, étrangères au reste du monde, dans la ville fondée par Moulay Idriss.

Aujourd’hui, c’est la fête sainte ; celle qui va interrompre le travail, les échanges, pendant sept jours de pieuses réjouissances ; la fête de l’Aïd-Kébir.

Sur l’immense plaine gazonnée où l’étroite ceinture de murailles ouvre ses ogives séculaires, un simple petit édicule blanc, très bas, regarde le Levant et reçoit son premier rayon. Il se prolonge en deux lignes de pierre vers le Nord et vers le Sud. Ainsi posé, il a la forme d’un oiseau blanc, au corps un peu gonflé, déployant ses longues ailes. C’est le Msalla, le mur où l’on prie. La tradition qui le fait recouvrir chaque année d’un lait de chaux le veut blanc comme la lumière, plus blanc que la ville blanche, plus blanc que les neiges blanches, plus blanc que tous les voiles blancs des Fasis prosternés devant « le mur de la prière. » Il barre le sol d’un trait éclatant, simple et net comme une volonté. Pas une broderie, pas une moulure, pas un ornement. Il est là pour ordonner avec force devenir sacrifier et prier. Le soir, quand l’ombre plane sur la ville, adoucit les arêtes des minarets, couvre les basses coupoles des marabouts, éteint les miroitemens des oliviers, revêt de sa douceur la nudité des monts, le petit édicule du Msalla délie la nuit, qu’il éclaire de sa blancheur impérieuse.

Ce matin, le peuple de Fès se rend à l’appel du Msalla. C’est l’heure de la prière, du sacrifice. Depuis bien des jours on s’y prépare, et, par centaines, nous avons vu s’engouffrer dans les portes, à flots dociles et poussiéreux, les troupeaux qui seront immolés aujourd’hui. Chaque Fasi a acheté son mouton. Nous avons vu jusqu’au plus petit artisan marchander soigneusement le sien sur la place. Et les ruelles étaient pleines de « Bons pasteurs, » portant sur leurs épaules les douces brebis dont le sang coulera tout à l’heure.

Mais d’abord il faut monter et se réunir au « mur de la prière. » Sur le peuple blanc qui chemine, la lumière tombe à flots prodigues. Elle élargit le paysage, recule à l’infini les limites des choses. Elle rayonne sur les faïences vertes des portes et des minarets et leur donne des reflets d’émaux. Sur le diadème ocré des murailles, elle révèle les usures lentes des ans, les longues traînées vertes, pareilles à des algues, à des mousses, les plaques que les brûlures du soleil ont irisées comme des nacres et tout le dessin des arabesques qui courent et s’entrelacent au front des ogives. Dans les cintres des portes voûtées et coudées qui s’ouvrent ici sur la plaine, Bâb Mahrouk, Bâb Segma, les Fasis se pressent, flots blancs, tranquilles, religieux. On ne voit que les hommes ; les femmes, restées au logis, regardent du haut des terrasses le mouvement de ce matin de fête. Les Fasis cheminent, montent lentement au mur de la prière, traversent la vallée des tombes qui déploie autour de la ville sa ceinture morte et sacrée. Par groupes calmes ils s’assemblent, patriarches à barbes blanches et jeunes seigneurs aux colliers noirs. Juchés sur les mules, les pieds solidement posés sur les larges étriers d’argent, uniformément enroulés dans les voiles fins, tissés ici pour eux dans les souks, ils font un peuple de statues vivantes, si blanches sur le socle des hautes selles de drap écarlate ! Les caïds cossus, venus de leurs proches ou lointains territoires pour rendre leur hommage et présenter leurs dons, chevauchent derrière leurs bannières, entourés de leurs cavaliers. Ils défilent par tribus. On voit là des figures guerrières, tannées et tatouées, aux yeux perçans comme ceux des oiseaux de proie ; des boucles noires échappées de la chéchia tombent en tire-bouchons sur les cous minces. Ils ont l’aspect à la fois classique et sauvage. Le même mouvement rapide qui chassait sur l’épaule le manteau flottant du cavalier antique rejette hardiment en arrière le burnous qui tombe en plis statuaires et va tout à l’heure s’ouvrir et voler au vent des galops. Ils semblent d’une autre race que celle des modestes et gras citadins. — Le menu peuple chemine à pied. Les longues pièces de laine blanche s’enroulent sur le caftan clair, encapuchonnent la tête, emprisonnent les épaules, font les mouvemens lents, graves et religieux. On dirait des moines silencieux, tout blancs, se rendant à l’église pour chanter matines. Ainsi vont les marchands et les artisans, les ciseleurs de cuivre, les tisserands qui dévident tout le jour, assis dans les échoppes, les laines floconneuses et les lumineux écheveaux de soie luisant comme des toisons d’or dans l’ombre des souks ; — et les vendeurs d’odorantes et lointaines épices ; et les distributeurs d’eau qui portent sur l’épaule l’outre ruisselante et gonflée et vont par les ruelles agitant leurs sonnailles ; et les fgihs, hommes de science, détenteurs de l’esprit du Coran, habiles à en interpréter les textes, que l’on appelle des « hommes de mule » par opposition à l’homme de cheval, à l’homme de poudre, au cavalier agile, ami de la guerre et des rapines. — Tout cela monte au Msalla, du même flot silencieux, sans mêler aucune rumeur à la voix des eaux blanches et bouillonnantes qui sautent en cascades aux portes de la ville cl courent dans les jardins et la campagne. Toute cette blancheur des vêtemens reçoit le rayonnement de la lumière matinale qui fait les voiles plus brillans, plus fins, plus transparens. Par les chemins étroits, entre les faisceaux bleutés des lames d’aloès qui bordent les champs d’oliviers, descendent de petites processions blanches. Elles arrivent des rares villages, à peine visibles au flanc des montagnes. Et l’on voit aussi, toujours blanche, — de ce blanc monochrome et pourtant si nuancé, qui peut exprimer la jeunesse des adolescens et la dignité des vieillards, l’opulence comblée des riches et la misère sans espoir de tout ce qui par l’abandon et la pauvreté semble déjà dans la mort, — on voit la triste procession des mendians, des infirmes, des suppliciés d’autrefois, aux yeux à jamais éteints, des prodigieux loqueteux qui vont aussi à la prière. Sur eux les rudes laines qui ont tant pâti ont la rigidité massive et triste de la pierre, la blancheur morne et terreuse des statues exhumées. Ils sont déjà comme les morts d’un autre âge, dans leurs vieux suaires.

Devant le palais du Sultan, petite ville aux minarets de faïence, close dans ses jardins, les soldats marocains sont rangés. Leur ligne mince comme un fil enclôt le terrain où va se dérouler la scène religieuse ; et le long fil serpente au loin, bizarrement bariolé de bleu, de rouge, d’orange, de vert, d’améthyste, de jonquille, et pas un arbre, pas un édifice n’en coupe le dessin. Tout là-bas, on dirait une rangée de boutons d’or. C’est que, pour les soldats réguliers, plus de djellabs blanches, plus de burnous relevés sur l’épaule, plus de souples enroule-mens blancs autour de la tête. La tenue européenne a commencé d’entrer ici. C’est l’uniforme : la large culotte bouffante, la courte veste brodée ouverte sur le double gilet. Les couleurs, autrefois, aux premiers jours d’organisation militaire, ont obéi à un semblant d’ordonnance : elles ont classé les régimens, les tabors, indiqué les grades, distingué le caïd mia du caïd reha et le fantassin de l’artilleur. Mais c’en est fait déjà de ces belles velléités d’ordre et les uniformes des premiers jours ont été bien des fois troqués, vendus, rachetés peut-être pour la parade d’aujourd’hui que l’on veut belle, car il y a là un ministre de France à qui l’on désire donner le spectacle d’une troupe bien disciplinée. Tout ce qui, au pays Maghzen, peut faire pour une heure figure de soldat est là. Seulement les bleus turquoise voisinent mal avec les amarante, et les amarante avec les verts. Ce n’est plus la beauté naturelle des hommes d’Orient ; ce n’est que la copie grimaçante de ceux d’Europe. Les visages, les gestes, privés des draperies qui en font décidément la valeur, n’ont plus de grandeur ni de caractère ; ils n’ont même plus cette noblesse inconsciente de l’homme primitif se mouvant dans le rythme que lui ont donné l’air natal qu’il respire, ses coutumes, ses rêves. Et ils sont bien loin encore d’évoquer aucune idée d’ordre, de discipline ou de force militaire.

Les hommes, assis sur leurs talons, sous l’œil nonchalant des officiers à cheval chamarrés d’or neuf, les caïds mia, les caïds reha, organisateurs de la parade, attendent, en fumant de longues pipes minces, le signal de se redresser et de porter arme. Monsieur le ministre de la Guerre, qui, lui, n’a pas dû se plier aux coutumes d’Europe, embarrassé dans ses robes et ses voiles, se hisse péniblement sur son cheval, avec l’aide de ses esclaves. Il passe dans les rangs. Les petits yeux endormis dans le visage gras derrière les grandes lunettes d’or sont satisfaits. Il y a cinq mille hommes, armés, habillés, montés. On le fait dire au petit groupe observateur et incrédule des roumis français.

C’est l’attente longue et patiente ; le silencieux peuple blanc s’est massé aux lianes de la colline, laissant vide la large enceinte que gardent les soldats autour du « mur de la prière. » Là pénètrent un à un des personnages voilés, tous pareils et solennels, monastiquement blancs comme au chapitre d’une cathédrale. Tous vont se prosterner devant le Msalla, tous les fronts s’inclinent devant l’Est éblouissant.

Des centaines de formes prosternées, — une seule nappe blanche, une seule masse où aucune individualité, aucun rang ne se distingue, — semblent couchées en attente sur le sol, devant le petit édicule qui jette aux yeux, par son éclat blanc, la blessure qu’y ferait une lueur d’épée. Les cavaliers des tribus se massent plus loin en phalanges distinctes, chaque groupe autour de son chef et de sa bannière. Là le geste est libre, et libre aussi la fantaisie des harnachemens, des glands, des ceintures, des selles de velours, des tapis de feutre de toutes les nuances superposés en gamme d’arc-en-ciel. Les chevaux portent au front de longues franges de soie de même teinte que la selle et la bride. Les verts doux dominent et les beaux tons orangés. Là tout hennit, frémit, caracole, sent la vie guerrière, la poudre. Tout à coup un essaim blanc traverse la plaine dans un nuage et un jacassement de poudre. C’est la fantasia, brusquement lancée au galop, la nuée d’oiseaux blancs hardis et batailleurs qui s’élance, et s’arrête si brusquement aussi qu’elle laisse dans les yeux l’image d’un éclair.

« Quand vous verrez là-bas, sous l’ogive, se mouvoir cette tache rouge qui est en ce moment au repos, c’est que le Sultan aura paru, » dit une voix. Et les milliers de regards sont tendus vers ces points rouges qui ressemblent à des pavots poussés dans les jardins verts de l’Aguedal. C’est la garde particulière du Sultan. La voici qui se dresse, qui se meut, qui court en désordre. On dirait une bande de bêtes à Bon Dieu devenues folles. Sous l’ogive une forme blanche est apparue. Des musiques éclatent. Les caïds reha, les caïds mia se redressent sur leurs chevaux, et tous les soldats, jetant leurs pipes, rechaussent précipitamment leurs babouches ; les sabres se relèvent en haies étincelantes. Le peuple d’albâtre massé devant le mur de la prière ne détourne pas ses regards et demeure prosterné.

Le jeune Sultan passe dans les rangs de ses troupes et gravit lentement la colline. A la tête de son cortège marche sa garde entièrement revêtue de pourpre ardente, puis ses musiciens, singulièrement enveloppés dans de longues robes étroites et raides, des teintes les plus vives et les plus disparates. Ils sonnent des musiques aigres dans d’étranges trombones. Rien de plus inattendu que cette vision violente et bruyante au milieu de ce que les choses ont ici de discret, d’atténué, de voilé. Une seule note de ces musiques les fait tout de suite reconnaître pour l’une de ces importations étrangères auxquelles lame maure, qui les accepte, demeure pourtant indifférente et fermée. Par là, tout européennes qu’elles prétendent être, elles deviennent barbares. Passent ensuite les chevaux sellés et harnachés de velours clair que mènent en main des esclaves, la rangée des étendards dont celui du centre, en soie verte brodée de mystérieux signes d’or, figure l’Etendard du Prophète. Enfin, sur son cheval à robe claire, précédé de la hampe qui porte bien haut sur le ciel, au-dessus des foules, le turban blanc cent fois enroulé, signe sacré de son pouvoir, apparaît Moulay Abd El Azis, descendant de Mahomet, chef des croyans, Sultan du Maghreb, figure papale d’une majesté simple et religieuse dans ses longs vêtemens blancs. A peine si l’ampleur nuageuse des burnous dégage le visage bronzé, doux, aux traits larges, éclairé d’un regard très brillant et très grave. Jolie apparition de jeunesse et de majesté, sans pompe barbare. Moulay Abd El Azis monte un cheval gris, très simplement harnaché à la plus traditionnelle mode marocaine : la haute serija de drap rouge sur les tapis île feutre multicolores. A ses côtés, d’un rythme lent, régulier, les grands esclaves nègres éventent les naseaux du cheval de leurs longs chasse-mouches blancs. Derrière la tête du souverain le grand parasol rouge, doublé de vert, s’éploie haut porté par les esclaves. Il ombre le grave visage, et les blancheurs du burnous. Sur le large espace, il fait une tache flamboyante. Le jeune cherif simple et blanc chevauche en silence, ses yeux impassibles baissés sur son peuple. Il est suivi de ses ministres, de ses dignitaires, de tout ce qui fait le Maghzen, hommes de toutes races, la plupart fils d’esclaves comme leur maître. Le long cortège défile, les caïds relia, les caïds mia saluent de l’épée baissée. Toutes les têtes, sur les minces files des soldats, s’inclinent pieusement. Mais pas une acclamation, pas un cri. Le silence par lequel ce peuple accueille son seigneur est plein de respect craintif et religieux.

Maintenant le Sultan a mis pied à terre. Il a laissé derrière lui ses escortes, ses esclaves qui gardent en main les chevaux et il s’en va seul, à pied, prendre sa place au lieu de la prière, au milieu des Fasis prosternés. Il se confond avec eux, aucun signe n’indique son rang suprême ; on reconnaît seulement la blancheur plus immaculée et comme sucrée de ses vêtemens. L’iman gravit les trois degrés du petit édicule, et, face au peuple, les bras étendus, récite les textes sacrés. Alors toutes ensemble, les blanches figures, si petites dans le large espace sous le ciel infini, s’abaissent et se relèvent suivant une liturgie mystérieuse. Une moisson de fleurs blanches n’est pas plus docile auvent qui passe sur elle et la couche, que ne sont toutes ces têtes voilées lorsqu’elles s’inclinent sous le souffle saint qui tombe des lèvres de l’iman. On pense aux grands frissons qui moirent nos avoines pressées. Ainsi toujours ici les foules, par l’uniformité et la simplicité des gestes, éveillent des idées de nature. Les forces parlent, les hommes s’inclinent sans résistance. Ensemble tous les fronts touchent le sol ; ensemble ils se relèvent ; ensemble la voix du chef et celle de tout le peuple répondent au pieux appel de l’iman. La grande clameur de prière monte dans l’air transparent, emplit la plaine. Derrière le peuple blanc, les soldats sur leurs longs alignemens prient. Tous les fronts des cavaliers, dans les épaisses phalanges, se courbent sur les cols des chevaux. Pour un moment une immobilité absolue a frappé ce peuple. Les draperies blanches, les longs plis des burnous semblent de marbre, reposés dans un geste éternel. Il n’y a de vivant que le cri de prière qui monte.

C’est une vision d’ordre et de beauté ; impression fugitive, mais émouvante et solennelle. Le ciel illimité où s’épand et s’éteint le même appel de ces milliers de voix semble absorber la prière. Prière immuable, universelle qui perd soudain tout caractère temporaire ou local. Moïse, qui avait vu Dieu dans le buisson ardent et qui avait entendu sa loi au Sinaï, faisait ainsi prier son peuple dans les déserts. La même lumière resplendissante éclairait leurs agenouillemens. Les mêmes cieux sans fond s’ouvraient à leurs voix.

Mais après les rites profonds, communs à tous les hommes, de tous les âges, et qui courbent aussi nos peuples dans nos cathédrales, et les fronts de nos moissonneurs à l’heure où naît et meurt notre lumière d’Occident, voici les coutumes particulières. Selon des rites antiques, le sang va couler, il faut en ce jour de l’Aïd Kebir qu’un mouton soit égorgé dans chaque demeure. Le premier de son peuple, le Sultan, jeune chef de l’Islam, prend le couteau aigu et tranche la gorge d’une victime. Aussitôt accompli le sacrifice, souvenir de celui d’Abraham, des muletiers postés en attente saisissent la pauvre bête pantelante. Ils sautent en selle sur les mules réputées les plus rapides, puis, à toute vitesse fendant la foule tout à l’heure si recueillie, qui maintenant crie et s’excite, ils emportent le mouton expirant. Il faut, sous peine de malheur, qu’il arrive encore vivant à la mosquée de Karaouiyine. Le sang coule à petits ruisseaux par la gorge ouverte. Vile, vite par bonds prodigieux, dans un galop de fantasia, on se précipite. Si le mouton respire encore, lorsqu’il sera jeté sur les marches de la mosquée, alors l’année sera heureuse ; s’il est mort, il faut tout craindre. Et la foule qui veut connaître les présages court aussi, folle d’impatience dans son ardente crédulité. Elle excite, par ses cris et ses claquemens de mains, les muletiers à la vitesse. Les femmes posées comme de grands oiseaux blancs sur le rebord des terrasses poussent les « you you » stridens qui invitent à l’espoir. Les petits enfans, sous leurs capuchons rouges, orange, verts, volent comme au soleil une nuée de moucherons étincelans. Le flot en délire s’écrase sous les ogives, dans les ruelles étroites. Quand il a disparu derrière le bandeau ocré, la clameur aiguë et lointaine, le petit sillon dépoussière dessine aux oreilles et aux yeux son trajet.

Les présages sont bons. Au moment où elle a été jetée sur le parvis de la mosquée, la victime a eu un dernier sursaut. L’année sera heureuse, des cris jubilans l’annoncent, les muletiers et leur cortège reviennent avec de grands rires joyeux. Et maintenant que le Souverain a obéi au rite, tout chef de famille accomplit son sacrifice. Le sang jaillit, rougit les mains, les robes blanches, ruisselle dans les ruelles, sur tous les seuils, met la teinte tragique dans les canaux où l’eau claire bouillonnait tout à l’heure. Des milliers et des milliers de moutons sont égorgés dans toutes les demeures, dans toutes les villes, dans toutes les campagnes, dans tout l’Islam. Le riche a envoyé un mouton au pauvre, l’ami à son ami, le maître à ses serviteurs, les chefs des zaouia bienfaisantes en ont reçu pour les malades, et tandis que les canons posés sur la colline jettent sur le sacrifice leur encens de poudre et leurs lourdes fumées, tout le peuple du Prophète offre sa prière de sang.

Quand elle est finie, le Sultan remonte en selle, échangeant contre un cheval harnaché de mauve pâle celui qu’il montait d’abord. Il a rappelé à soi le cortège pourpre de ses gardes, et ses musiques et ses esclaves, les chevaux tenus en main, et l’impérieux bouclier qui défend au soleil de toucher son visage, et le turban enroulé sur la haute hampe. Précédé de tous les signes qui annoncent sa puissance, il va, toujours papalement simple et blanc avec ses ministres et ses dignitaires, vers les phalanges des cavaliers serrées sur la colline. Elles vont lui présenter l’hommage.

Dans le vaste paysage, sous le cirque des monts, des pures neiges lointaines, dans ce vide immense et lumineux de l’espace, la procession blanche va, s’éloigne, devient toute petite. On dirait un petit joujou chatoyant d’où s’échappent les bouffées minces d’aigres musiques, que nous rapporte le vent léger. Une à une, nous avons aperçu les lignes blanches se courber cinq fois devant le chérif tandis que la voix retentissante d’un caïd colossal les dénombrait au maître, tribu par tribu. « Seigneur, voici tes fidèles sujets les Béni Hassen, les Béni Messaouar, voici les Anjera et les Glaoua et les Goundafa, et ceux-ci sont venus depuis Tetouan, et voici ceux du Tafilelt. Ils te saluent. » On a entendu la lointaine clameur de la formule d’hommage et, l’une après l’autre, comme des vagues régulières qui dévalent, les phalanges blanches rendant la main à leurs chevaux, les libres et rapides galops ont dévoré la plaine. Alors le petit joujou chatoyant revient ; nous le regardons grandir, reprendre malgré les monts sa majesté auguste. Et maintenant le peuple de Fès se range en cohortes sur son passage, lui fait un chemin triomphal entre deux murailles blanches, véritables stèles humaines. Du même mouvement toutes les têtes se courbent, et le grand caïd à la voix retentissante les désignant au chérif s’écrie : « Sidna, Sidna mon Seigneur, voici ton peuple, il est à toi. »

Et les blanches stèles vivantes s’inclinent toutes les deux, et toutes les voix répondent : « Sidna, Sidna, oui, tu es notre maître et nous sommes tes enfans. »

Et le Seigneur silencieux et doux pose sur les dociles légions blanches ses yeux impassibles, mais il ne leur accorde qu’un regard. Pas un signe, pas un geste. Tout le long du trajet vers le palais, jusqu’à ce que le Sultan ait pour de longs mois disparu aux yeux de son peuple, les cohortes blanches s’alignent et se courbent. Et toujours vers le Seigneur monte le verset et toujours le répons : « Sidna, Sidna mon Seigneur, regarde ton peuple, il est à toi.

« Oui, mon Seigneur, nous sommes tes enfans et tu es notre maître, » et les voix frôles des enfans portés dans les bras des pères, chantent sur un diapason aigu : « Sidi, Sidi mon Seigneur, tu es le maître de mon père et tu es le maître de son enfant. »

Et maintenant, aux abords du palais, dans la longue cour carrée qui porte le nom de Mechouar, une foule dense s’est massée. C’est là qu’une dernière fois, avant qu’il disparaisse sous l’ogive, les Fasis verront leur pape. Ils veulent suivre des yeux l’auguste forme blanche jusqu’à la dernière seconde. Là se rangent les cavaliers, les soldats, les caïds, les chérifs et les fgibs et les tolbas, et les femmes voilées dans l’épais haïk, étranges statues de pierre dont les yeux dardent des feux ; et les sombres phalanges de Juifs aux bonnets noirs et aux longues lévites, et les troupes d’enfans encapuchonnés qui courent dans la lumière comme des papillons diaprés. Tout se presse ; tout attend une dernière fois. Toutes les selles de velours, toutes les franges de soie claires, tous les caftans roses, verts, orange et les burnous « sucri » légèrement teintés de bleu comme un ciel du matin qui s’éclaire, tout cela dans le quadrilatère exact des murs fauves, chatoie, se déplace, avec les remous de la foule, les sursauts des chevaux impatiens, reçoit et renvoie des reflets de feu. On croirait voir des rayons passer à travers un prisme. Le dessin ferme des créneaux découpe le ciel ardent en broderie précise ; il avive encore l’absolue clarté du ciel. La lumière est comme magnifiée, portée à son dernier degré de puissance : elle est à l’état de passion véhémente. Elle perce tous les neigeux et transparens voiles blancs sous lesquels s’atténuaient les étoiles colorées. Elle révèle toute l’intensité des verts qui ruissellent comme des nappes d’émeraudes, des verts rayonnans et d’autres profonds comme ceux de nos molles prairies. Il en est de chauds comme des flammes ; et il y a des verts fins, légers, presque spirituels comme la dernière lueur d’un ciel de couchant. Elle illumine d’un éclat extraordinaire les myriades et myriades d’yeux graves qui absorbent et se renvoient toute l’éblouissante clarté de ce matin triomphal. Les yeux des femmes dardent leurs feux solitaires sur l’uniforme et mate blancheur des haïks et les yeux des enfans ont l’éclair rapide d’un miroir qu’un rayon brûlant a frappé. Tout ce qu’il y a d’éclat dans cette fête se renouvelle et se multiplie dans les jeunes et rieuses prunelles.

Et lorsqu’une dernière fois sous le rouge disque flamboyant, dans l’étincellement des sabres qui saluent, la jeune figure souveraine passe et regarde son peuple, les myriades de têtes s’inclinent comme chez nous au passage de la procession. Un instant de silence religieux plane, mais les femmes lancent aussitôt leurs « you you » pareils aux appels juhilans d’oiseaux perdus dans les cieux. Toutes les voix alors d’une seule clameur proclament l’obéissance. En une seule masse, comme une sombre vague d’orage qui croule, le Ilot noir des lévites juives s’est aussi prosterné et les voix d’Israël mêlées à celles du peuple blanc psalmodient aussi le répons : « Sidna, Sidna, tu es le maître et nous sommes tes enfans. » Ils le répètent comme en une litanie d’église, et cet hommage direct, religieux, annuellement répété, du peuple qui s’offre lui-même rejoint encore par ce qu’il exprime d’éternel le plus antique passé. Dans l’impassibilité même du jeune souverain il y a comme une obéissance au rite tel que ses pères de tous les âges l’ont accompli, et dont lui-même est le sujet, au rite absolu que lui impose la volonté des siècles. Au centre de son cortège, derrière l’étendard du Prophète lourd des mystérieux signes d*or, dans sa majesté muette et douce, ombrée du disque flamboyant, il est aussi soumis que l’humble sujet qui se prosterne. Et le chef, qui a reçu l’hommage, est l’exact et obéissant serviteur de la loi coin me ceux qui l’ont rendu.

On parle du moins ici d’une vision, d’une apparence, d’un instant. Ce n’est pas que cette apparence réponde à des réalités permanentes, et pourtant si elle est trompeuse elle n’est pas mensongère. Pour quelques heures le chérif et son peuple ont vraiment lu ensemble dans ce livre de vie qu’écrivent au cours des siècles les coutumes et les traditions. Ils en ont répété à commune voix un verset, avec sincérité, avec piété, avec scrupule et respect sous les cieux grands ouverts. Ils ont communié avec leur passé rituel, et les yeux étrangers qui les observaient aujourd’hui ont senti la force religieuse qui anime leur être, ont vu passer le souffle qui explique leur vie. L’heure de la prière, quand tout le peuple blanc s’est couché sur la terre comme s’incline une moisson de fleurs ; l’heure de l’hommage, quand toutes les rudes têtes guerrières se sont courbées devant celui qui se nomme lui-même le chef de l’Islam, et que les stèles animées se sont inclinées dans la salutation rituelle, ont exprimé, en même temps que l’appel de toute l’humanité présente et passée vers les dieux invisibles, l’obéissance particulière de l’Islam a celui qui lui a donné sa foi, qui, de génération en génération, se perpétue et qui se nomme aujourd’hui, pour le Moghreb, Moulay Abd El Azis, fils du Prophète.


FIN DE JOUR

L’après-midi a été claire et légère. Les Fasis sont en réjouissances ; on a festoyé autour du mouton. Pour les seigneurs on l’a rôti tout entier, au-dessus d’un brasier de bois allumé à même la terre ; les esclaves l’ont apporté embroché sur un grand pieu de bois ; et les doigts experts, agiles comme des couteaux, ont délicatement levé les chairs, choisi les « morceaux » délicats, déchiré les peaux croustillantes du « méchoui. » D’autres, moins riches, se sont réservé encore bien des jours de festin autour du mouton, et les petites gens se débitent à eux-mêmes leur pieuse proie jour à jour, morceau à morceau. Le serviteur Mohammed, fier d’expliquer aux ignorans les rites réguliers de ce partage, raconte comme, avec sa femme et ses « petits, » il a mangé ce matin la tête, seulement la tête, demain « moi mangera le foie ; après », dit-il, « faire bouillir, bouillir dans la marmite, mettre dans un grand pot et garder jusqu’à la fin de l’hiver. » Le serviteur Mohammed a ses habits de fête, et l’orgueil de ces rites magnifiques, auxquels nous lui demandons de nous initier, éclate sur son grave visage aux lignes précises. Les fêtes vont durer six jours et voici la fin du premier. Plus d’échanges, plus de marchés, plus d’intrigues, plus de politique. On se visite, on se complimente. Que de blancheurs neigeuses dans les minces ruelles ! On rencontre les vizirs et leurs khalifas, et quels sourires enchanteurs on échange, et combien sont loin les soucieuses discussions des réformes ! Ils passent, et on croit avoir vu une nuée d’archanges. Les burnous bleutés étaient célestes et les incertaines transparences vertes ou rosées, si subtilement méditées, laissaient un trouble d’apparition. On voit passer de fins vieillards qu’on n’avait pas encore aperçus, qui ne sortent que pour ces solennités. Les voiles neigeux les enveloppent de plis statuaires, les rendent pareils à de fragiles et précieuses figurines qui se mettraient à parler, à se mouvoir comme dans un conte. Ce petit vieillard aux joues roses qui passait ce matin, qui semblait si vieux, vieux au-delà du temps, avec son visage plissé et rosé, sa longue barbe neigeuse, ses minces épaules bandées dans les voiles, semblait un vieux génie de légende, une légende sereine. Rien du sombre Moghreb. Il ferait un charmant bonhomme Noël, descendrait sans bruit comme une ombre blanche par la cheminée. Il va, trottinant sur sa mule blanche conduite par deux nègres placides ; il trouve son chemin comme une fourmi dans sa fourmilière à travers le lacis inextricable des ruelles ; il sait le secret de toutes les petites rainures de pierre, enchevêtrées au bas des murailles, sévères voiles qui ne nous ouvrent pas leur clôture de pierre. Le petit vieillard va, il longe des jardins ; sa mule blanche, d’instinct sûr et docile, s’arrête, et les esclaves noirs font toc-toc. Une porte petite et basse s’ouvre comme une trappe, se referme sans bruit. Et il y aura encore dans le jardin d’orangers bien des sentiers obscurs et embrouillés avant que le visiteur arrive à la demeure souvent splendide où se déroule, jalousement cachée, l’invisible vie de famille. Les yeux étrangers ne verront pas l’accueil fait au petit vieillard, et pourtant l’hospitalité algérienne qui a souvent accueilli à Fès le roumi français nous a donné bien des fois la vision des hôtes réunis dans l’étroite et longue salle lambrissée de faïences ; et nous savons bien comment, laissant les babouches à la porte ou sur le seuil des épais tapis, nos citoyens de Fès vont s’asseoir en rond, les genoux repliés sur ces minces divans que les mains des femmes invisibles ont recouverts des broderies patientes de leurs longs loisirs.

Les bonnes esclaves vont entrer sans bruit. Jeunes juives ou joyeuses négresses, elles apporteront le grand plateau de cuivre où se dressent les petites théières pointues, le grand samovar de cuivre. Le maître de céans, avec une courtoisie attentive et grave, dosera au goût de ses hôtes le thé vert, les feuilles de menthe fraîche, les morceaux de sucre. Dans les brûle-parfums de cuivre ajouré où rougeoient des tisons, on jettera des grains de précieux bois d’aloès, et on se passera lentement à la ronde la petite sphère odorante et enflammée d’où montent les fumées. On la couvera sous les voiles entr’ouverts pour s’imprégner de ses parfums. Les têtes penchées sur la cassolette, les yeux clos, les narines ouvertes en aspireront dévotement les vapeurs qui mettent leur buée sur les êtres et sur les choses. Puis on tirera de leurs étuis les longues et minces pipes de kif. La chambre s’emplit des brouillards parfumés qui appellent le silence et les rêves. Un jeune homme accordera son luth, par petits tâtonnemens lents qui jettent dans le lourd silence comme des gémissemens. Nul ne sera impatient. Les plaintes du luth cherchant péniblement son accord s’apaiseront lentement. Alors une jeune voix posera une chanson basse et rapide sur ces battemens du luth qui sont un rythme plus qu’une musique, quelque chose comme un battement d’ailes strident, à peine plus nuancé, à peine plus mélodique que le chant des cigales par les clairs jours d’été. Dans l’épaississement graduel des fumées parfumées, les petites tasses de thé vert imprégné de menthe se renouvellent et circulent, la voix jeune et grave s’arrête, reprend, au gré de son rêve. Son luth lui répond, ils évoquent, pour les hôtes devenus comme des ombres dans la fumée, les délices d’une « promenade dans un jardin fleuri, » les senteurs d’orangers, les fleurs d’amandiers, et l’autre musique, celle au bruit de laquelle toute la triste Fès s’anime, respire et vit, la musique éternelle des eaux.

Ainsi passeront les heures. Aux portes de la ville, sur les bords de l’Oued-Fès, sous la grande arche d’où s’élancent les grandes lianes amoureuses, d’autres amis des « jardins fleuris » ont apporté leur thé vert, leur samovar, leur poignée de menthe. Couchés sur la prairie, ils écoutent chanter leur bouilloire. Ils se taisent aussi. Leurs yeux suivent la course rapide et sonore de l’eau prodigue qui jaillit ici hors de son lit en mousses, en fusées, en cascades impatientes qui sautent et sonnent sur les roches, polies, retombent avec de joyeux bruits de grelots. Quelle vie ! quelle ardeur ! quelle clarté ! l’élan bondissant des lianes, la course éternelle des eaux, la palpitation chaude du jour, sont ici les vraies créatures de vie. Les hommes étonnés regardent, couchés sur les millions de petites fleurs blanches, visibles seulement par leur masse, qui ouvrent leurs minuscules corolles au souffle de ce premier printemps, et font aux amis du « jardin fleuri « un tapis plus fin qu’aucune soie persane. Sous la grande arche, on a aussi apporté les vieux fusils incrustés d’ivoire, longs et minces comme des roseaux. On tire à la cible. Les détonations se répercutent sur les vieilles et tremblantes murailles, font trembler les pierres mal assemblées sur les tombes. Mais, pour le Fasi, le jardin préféré à tous, le vrai jardin de ses loisirs, de son silence, de ses rêves, est dans les grands cimetières. C’est là surtout, dans la vallée des morts, qu’il aime à porter son samovar, son luth, ses aigres pipeaux ; il y retrouve ses compagnons de silence. C’est là qu’on s’assemble et que les yeux noirs emplis de stupeur solennelle regardent sans lassitude, sans fin, les jeux changeans du jour et du soir. Quand nous passons, nous croyons dans les groupes immobiles et blancs, voir les morts, levés de leurs tombes mal closes, regarder encore une fois les choses qui leur furent familières. Quelques petits édicules, au toit vert renflé en coupole, s’appellent marabouts ; la piété publique les a élevés sur les restes d’un « saint » vénéré : ils sont épars au hasard dans la vallée désolée, au milieu des pierres roulantes, des herbes sauvages, parfumées de menthes et d’absinthes, qui verdissent les vieilles tombes. Aux marabouts on demande un peu d’ombre, c’est à leur abri qu’on s’assied, qu’on embrasse du regard les innombrables sépultures qui ne portent pas un nom, pas une date, toutes semblables, toutes muettes, les anciennes et les nouvelles, les riches, les pauvres. Elles emplissent la vallée, montent innombrables sur la colline, envahissent la campagne. Les dernières se confondent avec les pierres des champs et des chemins. Nul effort vers la durée ; le plus souvent une mince bordure de pierres gauchement assemblées autour du tumulus allongé qui garde la forme humaine, précise seule l’endroit où un peu de terre s’est soulevé, a reçu un corps et en a gardé un petit remous. Et ce petit remous mille fois renouvelé met sur toute la campagne son ondulation mortuaire. Mais point de tristesse chez les morts. Nulle limite, nulle secrète prévention ne les sépare de leurs frères vivans. Ils dorment au sein même de la vie et de la nature, et si les insouciantes mains qui les ont si facilement rendus à la terre ne leur ont pas élevé de stèles funéraires, les iris et les grandes asphodèles, impatientes du jour en ce bouillonnant printemps ont vite percé le sol, écarté de leurs doigts ardens et veloutés ces pierres qui leur bouchaient le jour, et on les voit monter vers la lumière en touffes pressées, couvrant les morts de linceuls parfumés. Et la vallée des morts est le vrai « jardin fleuri » du Fasi. Le pâtre y chemine avec ses troupeaux. Les chevreaux y font leurs gambades, y piétinent dans leur avidité dévorante leurs bonnes mères chèvres qui tendent, couchées sur le flanc, leurs mamelles vidées à grands traits sous les sucées impérieuses. Avec leurs oreilles dressées, leurs barbiches naissantes, la légèreté de leurs petits pieds fourchus, ils ont l’air, les petits chevreaux, de jeunes démons aux aguets. Au moindre bruit, ils frémissent, détalent, on les voit se dresser eu attente sur les tombes. Les immobiles fumeurs de kif, couchés sur la roche, suivent leurs ébats, croient voir les « djnoun » qui apparaissent dans les fumées du bois d’aloès lorsqu’on l’a émietté sur les brûle-parfums ajourés.

Les grands bœufs aux taches brunes couchent les fleurs sous leurs pas pesans.

Le soir vient, et de tous côtés les flâneurs, les rêveurs, arrivent dans les champs des tombes. C’est l’heure préférée. Les jeunes femmes voilées, portant leurs marmots sur les reins, montent aussi. Au hasard, sans aucune idée de culte envers les morts, on s’assemble aux abords des tombes. On écoute de vagues musiques qui s’éparpillent dans les bruits de la nature comme les monotones murmures d’eau, les insaisissables souffles du vent, des musiques à peine humaines, à peine séparées de la voix naturelle des choses. Elles s’égrènent lentement en une simple résonance de vie élémentaire, les mêmes qu’eût pu chanter Abel s’il avait déjà un pipeau, les mêmes qu’ont entendues tous ceux qui dorment ici sans ordre, sans nom, sous les fleurs, et dont ils ont eux-mêmes battu les rythmes simples dans ces mêmes champs que de plus anciennes tombes faisaient déjà rocheux, sous ces mêmes lignes de montagnes qui découpent leurs neiges sur le ciel pâle. Et, de même, ce soir, ceux qui sont là, réunis au-dessus des morts, semblent vivre si peu, et la mort paraît devoir leur être si légère et si indifférente qu’à peine seront-ils moins immobiles quand ils seront venus ici, beaucoup, beaucoup de soirs, attendre la mort du jour, et que sur eux aussi se sera fait le petit remous dont les iris effaceront la trace. Ils regardent le paysage, l’espace. Si vous passez à la bonne heure, quand la lumière tombe d’aplomb, dévorant les pierres, assoiffant les fleurs, ils sont là, formes blanches, statues de sépulcre sur les tombeaux ; et si vous passez encore beaucoup plus tard, quand l’or, puis la grisaille du soir allège les formes et les teintes, ils sont là toujours. Mais alors ils n’ont plus la précision dense des statues. Sans les battemens de leurs luths et de leurs tambourins, on les prendrait pour des fantômes voilés d’ombre, de mortelle tristesse. Ils suivent encore les grands cercles que tracent les cigognes sur le ciel du soir. A la cime d’une mosquée, l’une d’elles a bâti son nid colossal que l’on repère de partout, qui fait une seconde coupole à la faïence opaline du vieux minaret. Elle l’a posé là, paille à paille, voici des années. Elle y revient à chaque printemps. Cette année, elle était là avant toutes les autres, et pendant quelques jours on l’a vue planer sur la ville comme un génie. Le soir, quand, ses ailes repliées, elle dort dans l’ombre, elle est de toutes les choses la plus proche des nues. Oiseau sacré, le minaret la porte comme une offrande. La voici qui se dresse sur son grand nid, éploie ses ailes, jette dans l’espace d’un élan son corps étroit cl rigide comme la coque d’un vaisseau conduit au rythme régulier de ses grandes voiles. Elle plane, solitaire et souveraine, tournoie au-dessus des tombes et vient errer aussi dans le champ sépulcral. Plus d’un regard morne et grave suit la forme familière.

Dans le désert des tombes, on voit aussi les vieux amandiers qui accomplissent aujourd’hui le miracle de leur floraison. Ils abritent quelque marabout plus sacré, ils se mêlent aux oliviers. Et ils enlacent leurs bouquets éblouissans près des vieux tombeaux des rois Merinides, sur la colline où l’on voit la ville se développer tout entière, dans son silence et son mystère, comme un ossuaire blanc où toutes les clameurs de vie sont éteintes. Ces royales sépultures qui dominent toutes les autres, éventrées, évidées comme des troncs d’arbres trop vieux, semblent, le soir, des arches d’or dans la campagne, arches fragiles que le temps émiette chaque jour. Mais si les rois anciens entendent tomber pierre à pierre, et dans l’usure des ans ce qui fut le monument de leur gloire, ils doivent sentir au-dessus de leurs têtes la floraison des amandiers, des cerisiers sauvages, dont la vie rajeunie, exubérante de grâce et de beauté retentit profondément dans le sol couleur de sang et fait frémir jusqu’aux derniers fils des racines et jusqu’aux morts.

Les vieux amandiers s’épanouissent dans la clarté en miraculeuses gerbes d’un rose blanc, d’un blanc rose. Si délicates, si fragiles qu’on les regarde avec un frisson, et qu’on sent déjà avec un regret que c’est une réussite de grâce et de délicatesse trop parfaite, et que demain elles ne seront plus. Enfans adorées du printemps qui tisse autour d’elles ces robes de lumière irisée, elles évoquent sur la douceur pâle et bleutée des aloès et des oliviers, des visions bienheureuses de Paradis. Fleurs d’amandiers, fleurs de cerisiers épanouis en ce soir de printemps, vivans pour un jour, et qui laisseront tomber demain leur neige nacrée, elles montent en invraisemblables fusées. Sur le ciel immaculé, leur jubilation éclate comme un chant. Dans les cimetières, dans la campagne, l’œil suit les vieux arbres transfigurés, isolés, éblouissans comme dans une nuit d’été les feux de la Saint-Jean. Au milieu d’un champ, au détour d’un chemin caillouteux, au bord d’une fontaine, ou dans le lit ronceux d’un ruisseau desséché, ils surgissent comme des créatures d’un autre monde ; les plus lointains sont lumineux comme la première étoile qu’ils louchent de leurs fils roses. Ils semblent s’appeler, se répondre et chanter pour eux seuls des hymnes de fête. Leurs jaillissemens ont la légèreté des eaux bouillonnantes, l’ardeur des flammes, ils expriment sur ce sol de mort ce qui est invisible ici, ce que peut-être nos éternels rêveurs assis sur les tombes retrouvent le soir chez eux au cœur caché du silencieux ossuaire : la jeunesse, la grâce, la joie, le frémissant appel à la vie, l’espoir passionné du bonheur. En nul endroit ils ne font sentir leur allégresse éphémère, comme ici dans la grande vallée chaotique des morts. Ce soir leur neige parfumée tombe déjà à flocons lents, légers sur les lombes.

Avant que la nuit vienne, il faut pourtant laisser les cimetières à leur solitude. C’est l’heure des pillards. Les hardis cavaliers du Bled Siba rôdent autour des troupeaux, et ils savent les refuges de la montagne où les réguliers marocains ne les poursuivront pas. On peut les croiser sur la route sans frisson. Ils sont drapés dans leurs laines blanches aussi pacifiquement que les cavaliers des Panathénées ; ils semblent revenir d’une promenade au bord de l’Oued ; ils font semblant d’amener des moutons pour le marché de demain. Mais peut-être portent-ils comme fusils, non plus les longs roseaux incrustés d’ivoire, mais de bonnes carabines Gras qui déjà ont abattu plus d’un homme. Contre eux les neuf portes ogivales vont fermer leurs lourds battans et leurs loquets fantastiques dont le poids tuerait un homme, mais que l’habileté d’un enfant ouvrirait. Et par tous les chemins ouverts sur la campagne, on voit rentrer les laboureurs qui portent sur leurs épaules les socs de bois des charrues. Les pâtres ramènent les brebis dociles, les bonnes mères chèvres et les bandes de diablotins noirs qui ont gambadé tout le jour. Enfin ! les éternels rêveurs des cimetières aux grands regards lustrés se lèvent et retournent lentement vers la ville. C’est qu’elle est ici l’asile nécessaire. Derrière ses remparts on s’abrite vraiment des surprises de la nuit. Aussi hors des murailles, pas un faubourg, pas un douar, pas une habitation isolée. Elles tendent leur bandeau juste qui limite strictement la vie. Et ce soir, tout ce qui se meut, tout ce qui respire, laboureurs, artisans, pâtres, troupeaux, du même flot tranquille, descend, converge vers les remparts. C’est comme une migration d’oiseaux mus par les mêmes instincts, les mêmes besoins. Les grandes nuées de vanneaux, de martinets que l’on voit passer sur le ciel en masses denses ne sont pas plus dociles à la voix secrète qui les a fait s’élancer tous vers le même point de l’espace. Cette rentrée du soir se fait ainsi en grandes processions blanches, lentes, calmes sur le sol qui se dore, entre les haies d’aloès, le long des champs d’oliviers. Les rares étrangers aussi se hâtent, les roumis qui savent que même pour ceux qui se sont montrés leurs amis, c’est l’heure de la tentation meurtrière. Le même cavalier qui se penchait ce matin sur son cheval en me souhaitant un bonjour si ouvert et gracieux peut ce soir s’incliner encore dans le même geste séduisant. Il peut me tendre la main et je lui donnerai la mienne ; il l’attirera si vivement à lui que je me pencherai en avant et, de sa main restée libre, il me frappera d’un coup de poignard. Point par haine, mais au contraire par indifférence, et parce que mon cheval lui plaît. Ma vie ne lui représente rien, ni ma mort non plus : que l’ennui de porter un corps à la nuit close à travers les bois d’oliviers jusqu’au fleuve Sebou dont les eaux feront sur lui aussi leur petit remous, et le rouleront jusqu’à l’Atlantique. Car aucun habitant des villages ne donnera l’asile d’une fosse au corps du roumi. Et si ce n’est pas moi, ce sera aussi bien le riche marchand musulman qui revient des villes de la cote, portant dans son sac de cuir brodé les écus d’argent contre lesquels il a échangé ses troupeaux. Et je me hâte, malgré la beauté toujours plus grande, plus dorée, plus triste des tombeaux, des chemins bleutés, des vallées au sol couleur d’argent, et malgré le regret de laisser neiger sans moi au vent du soir mes fleurs d’amandiers. La lumière qui rase la terre en éclaire tous les accidens, toutes les saillies, alors que le ciel a déjà pâli au zénith et ne flamboie plus qu’au couchant derrière le massif du Zerhoun. Je revois dans des tonalités plus intenses où des flammes d’or semblent courir, les prairies où s’ouvrent comme des yeux jeunes les liserons bleus, mes tapis de petites fleurs blanches au cœur d’or. Les buveurs de thé, les joueurs de luth, les souffleurs de pipeaux n’y sont plus couchés. Quand le coup de canon tonne et annonce la disparition du soleil, les moueddins aux sommets des minarets qui appellent tous ensemble les fidèles à la prière, ne voient plus que la campagne vide, les tombes sans nombre. La cigogne aussi a regagné son aire, si grande que les petits martinets, les alouettes huppées viennent abriter leurs petits nids dans le sien, dans l’épaisseur des bords recourbés.

Les lourdes portes extérieures sont closes et les remparts serrent maintenant leur anneau fermé autour de ces milliers de vies humaines qu’en des hypothèses peu vérifiables notre curiosité d’étrangers dénombre toujours. S’il est des retardataires, ils se collent aux portes près des gardes qui veillent, et là ils attendront le jour. Par surcroît de prévoyance, les dix-huit quartiers de la ville vont aussi s’isoler les uns des autres par des portes intérieures qui se ferment pour la nuit. Cela fera comme autant de petites villes séparées, protégées les unes contre les autres. Aussi chacun se hâte de regagner son logis. On voit passer les jeunes meuniers enfarinés, pareils à de petits pierrots sérieux. Ils trottinent, drôlement juchés sur l’arrière-croupe des petits ânons qu’ils battent de leurs pieds nus. Dans leur hâte de passer les portes avant qu’il soit trop tard, ils se bousculent, les petits meuniers ; quand leurs ânons se cognent nez contre nez aux tournans aigus des ruelles, ils se mettent en colère, ils font voler leurs bâtons. Mais le croisement est impossible ; toutes les imprécations du monde ne feront pas la ruelle plus large et les petits pierrots fâchés s’en vont à reculons chercher un autre tournant. Les barbiers, les tailleurs, les vanneurs, les raccommodeurs de babouches, les vendeurs d’épices sautent à bas des stalles qui leur servent d’échoppe, où ils ont été repliés sur les talons tout le jour. Tout s’arrête, les bateleurs qui s’escrimaient sur la grande place de Bou-jéloud, avec leurs longs fleurets de bois et les conteurs d’histoire qui tenaient un quadruple rang d’auditeurs suspendus à l’anneau sans fin de leurs récits, et les jeunes garçons, vêtus en jeunes filles, parés de robes blanches et d’anneaux dorés, qui mimaient des danses langoureuses coupées de grands éclats de rire. Les éternels fainéans qui dévident les heures dans cette oisiveté qui nous semble suppliciante, se relèvent enfin, abandonnent ces grands murs contre lesquels ils demeurent collés du matin au soir sans un geste et sans une pensée, dans cette stupeur mystérieuse qui donne à leurs regards un lustre sans flamme ; ils s’orientent aussi vers les gîtes de la nuit, on les voit, dans leur marche indolente, se bousculer aux laboureurs, aux troupeaux qui rentrent. Et, petit à petit, la fourmilière se vide, le flot vivant s’échappe, on ne voit pas bien par quelles issues. On sait seulement que la nuit le reflue là, derrière les murs de pisé, voile de pierre cent fois replié, blanche et sévère clôture qui ne trahit guère le secret de vie intérieure, que l’on voit quelquefois tisser lentement au rythme traînant des mélopées aussi mortellement tristes que les chants funéraires. Les maçons ici, quand ils battent de leurs marteaux de bois les hautes murailles sans fenêtres, ont l’air de sceller des tombeaux. Et les demeures que nous savons fastueuses semblent seulement des sarcophages plus cachés encore, plus grands et plus blancs. A présent, tout ce qui a une maison, une tente, une petite loque de toile tendue sur deux bâtons, et tous les esclaves, tous les troupeaux, et même les petits ânons meurtris, aux plaies saignantes, qui ont tant peiné tout le jour, tout est blotti pour la nuit. Mais on devine encore, accroupies au fond des froides rainures de pierre, des êtres innommables, aux chairs déjà rongées ou pourries, ensevelis sous des haillons sans forme, sans couleur, teintés seulement d’usure, de misère et de mort. Avec leurs têtes collées au sol, sous le capuchon rabattu, ils ne se distinguent presque plus de la terre à laquelle ils demandent le repos. On croit voir un petit tumulus, un mort oublié. Le cheval qui passe s’inquiète, flaire, frôle du pied la forme prostrée ; alors, sous l’ensevelissement des haillons une voix monte morte, étouffée, une voix comme de dessous la terre, qui psalmodie encore l’invocation à Moulay Idriss, l’appel à la charité du seigneur qui passe : « Allah, allah, allarebbi. » Et si on laisse tomber un grisch dans cette cendre de la nuit, sera-t-il seulement aperçu, ramassé ? La forme écroulée qui s’est révélée humaine était sans regard, sans mouvement, abîmée dans sa détresse indicible, dans la mort.

Tout s’est tu. On n’entend même plus, si on passe au seuil des mosquées, les grands bourdonnemens de prière ; et, avant que les mois soient devenus plus chauds, nous ne devinerons pas, le soir, sur les terrasses la vie jeune et bavarde des femmes, leurs robes éclatantes qui chatoient dans l’ombre, les voiles lamés d’or, les enroulemens de perles sur les cous robustes. Les grands sarcophages sont bien clos. La nuit est venue et la lune monte sur le grand ossuaire. Pas un son de la vie des hommes, pas une lueur : on dirait une ville d’autrefois, exhumée après des siècles de mort dans un paysage oublié. On n’entend que le bruissement des eaux sous les roues des moulins, dans les étroits lits de faïence sous les orangers, les eaux claires, vivantes, jaillissantes, qui racontent partout et toujours combien ici la nature prime la vie humaine, au moins pour ce qu’on a appelé ici « les yeux étrangers. » Car le jour qui s’éteint n’a révélé au roumi que des apparences, des jeux de lumières, des ombres, des chants, des parfums. Il n’a rien éclairé de cette vie intérieure du peuple caché. La jeunesse de l’amandier en fleurs nous est moins mystérieuse que celle de ces jeunes gens dont les parons célèbrent ce soir les fiançailles au sanctuaire de Moulay Idriss, et qui se marieront dans quinze jours en longs rites transmis d’âge en âge. La forme rigide que nous voyions porter ce matin sur une civière où pendaient des linceuls et que secouaient, au rythme rapide des chants funéraires, les épaules qui la portaient, nous est moins lointaine depuis que s’est éteinte sa vie musulmane et que, lavée à la sortie de Bâb Mahrouk, à la fontaine mortuaire, elle dort sans cercueil dans la terre maternelle où nous reposerons aussi.

L’âme étrangère n’a point cherché à forcer le rempart des turbans islamiques. Les vies, les pensées lui demeurent inconnues, elle ignorera peut-être toujours quelle tendresse ou quelle indifférence conduisent chaque jour tant de vivans dans le champ des morts. Mais ici, ce n’est pas à la vision des êtres qu’elle essaie de relier le fil de sa propre vie, de ses propres visions passées. C’est à la terre, aux arbres, aux fleurs, aux eaux jaillissantes, qu’elle enchevêtre ses souvenirs et ses rêves. Lequel de nous ne se souvient, en frissonnant, de ses bonheurs et de ses souffrances, devant la nature et les tombeaux ?


SUR LE CHEMIN DE LA MOSQUEE

En suivant le cours du torrent, je vais vers Bâb Ftou, la porte carrée, sévère comme une entrée d’hypogée. La lumière est pesante, la campagne est vide. Assez de couleur, de bruit, de piaffemens de chevaux. Celui qui est lassé de Fès n’a d’ailleurs qu’à franchir la clôture. Elle n’est pas sévère. Les minces remparts sont plus religieux que guerriers. Leurs neuf arches s’ouvrent sur la libre campagne, et tout de suite vous trouvez l’absolu silence et cette sensation de l’espace que la ville close ne donne jamais. Ce sera un repos que de longer par le dehors les vieux murs ocrés, d’entendre rouler les eaux gonflées que déversent les sources et qui bouillonnent sous les saules. Les coquelicots ardens, les anémones leur font des rives empourprées ; ce matin, leur voix jeune et sonore appelle l’éclosion des fleurs d’oranger qu’on voit ouvrir leurs corolles de cire et qui suivent docilement autour de la cité les caprices du torrent.

C’est le miracle de la triste Fès que ces eaux bondissantes, dont la clameur est partout présente et berce même nos nuits au fond des cours. Bruit frais, bavardage cristallin. Tout autour de la ville elles courent, abondantes et claires comme un torrent des Alpes. Ici leur fougue se dépense en écumes qui battent les champs de fleurs. Les roches sur lesquelles elles glissent et sautent sans arrêt, sans fatigue, sans qu’aucun été les ait jamais taries, sont arrondies et polies comme de vieux marbres, des vasques précieuses. Il en est une, taillée en trois vastes gradins, où elles se précipitent en nappes frangées de mousses bouillonnantes, avec des éclats de joie pareils à des rires. Puis elles se cachent, invisibles, au bas du vallon. Chuchotant sous les verdures que nous voyons jour à jour s’épaissir, verdures tendres comme celles de nos printemps de France et que l’été consumera si vite tandis que les eaux continueront autour de la ville leur ronde sans fin. Elles sourdent de l’intérieur des terres, de ce sol de feu, inépuisables. Sur leur chemin la vie fuse à miracle, jeunes trembles, hêtres, bouleaux ; et quand toute la campagne languit et meurt, elles bondissent encore. Par mille rigoles de faïence elles courent, étincelantes, agiles, aux jardins du Sultan, allumer les flamboyantes fleurs de grenade. Par les canaux, faisant irruption dans la ville, elles apportent la vie aux moulins, la fraîcheur aux allées d’orangers, l’élan aux fontaines. A l’intérieur des cours, dans la pesanteur des jours torrides, elles jouent dans les bassins. Leur ruissellement frais sonne sur les dalles de marbre comme un tintement léger, régulier qui emplit le vide des heures. Pour un seigneur du Maghzen quelle plus belle richesse que la grande fleur d’eau qui monte dans le patio découvert, plus haut que les murailles, s’épanouit comme une palme heureuse, resplendissante, prodiguant à fracas ce que l’homme alangui n’a plus la force de fournir : le mouvement et la voix !

Sans elles, le paysage serait mort. Dès qu’on s’éloigne de leur étroit et verdissant royaume, on chemine entre la vallée sèche et les tristes créneaux faits de pisé, — ce pisé tout arrondi aux angles qui s’effrite, s’écorne, s’ouvre partout comme un voile déchiré. Ils font une réponse de mort à cet appel jeune et jaillissant des eaux. Chaque jour ils voient rouler à terre un de leurs débris. Ils sont jaunis et troués comme de vieilles et fragiles broderies d’église. Mais que leur vétusté est vénérable ! Si longtemps ils ont abrité le mystère de la ville sacrée ! A Venise, sur les fonds des mosaïques séculaires, on voit les mêmes ors ternis, usés, qui s’éteignent ici sur ces murailles branlantes passées mille fois au feu des ans, des étés fougueux. Les soirs sans nombre leur ont laissé un reflet de leurs rayonnemens. Ils n’ont jamais vu de guerre, de sièges. Ils cèdent au temps vainqueur. Des pans effondrés roulent dans les iris et les mousses, y demeureront à jamais ; et dans les bords de la pierre déchirée, on voit, comme dans un cadre ancien, la masse rocheuse de la ville close, ses blancheurs usées, dévorées, pareilles à celles de nos ossemens. C’est qu’à part le miracle des eaux bondissantes et chantantes, tout ici sent le feu, la mort, la domination de cette lumière torride qui a fait la ville pâle comme un sépulcre et qui boit aussi la verdeur des végétations où les oliviers et les aloès répètent éternellement leurs tonalités de grisaille, de cendres. Les débris des remparts consumés, où l’incendie semble avoir fait brèche s’émiettent en poussière sous nos pieds et, là où les blés commencent à sortir de terre, les rayons brûlans s’abattent comme des faucilles qui tranchent prématurément la moisson.

Si le clair royaume des eaux nous donne la figure des mystères heureux de Fès, voici déjà les mystères douloureux : d’abord ces champs que les pluies du ciel n’ont pas visités depuis douze semaines et que les torrens n’atteignent pas. Au loin, le fleuve Sebou voit baisser sa nappe large étalée comme une eau sans vie et pour que Fès ne soit pas vraiment un tombeau il faut du blé, beaucoup de blé. La sécheresse s’annonce, implacable. Le Maghzen prend-il des mesures pour assurer les subsistances ? Le pays n’est pas sûr, les routes manquent, les convois sont chers, les perpétuelles révoltes, le brigandage permanent s’opposent aux échanges. Or, les forces des hommes ici sont moindres que les obstacles. Mais voici le remède : à genoux sur le chemin, une centaine d’enfans sont affairés à une besogne mystérieuse, 1e les vois ramasser des pierres, les cribler à travers un tamis. J’entends le nom de Moulay Idriss passer indéfiniment sur les lèvres, dans une ferveur de litanie. Moulay Idriss ! Moulay Idriss ! J’ai avec moi le bon serviteur Hadj-Ali qui a droit au turban vert, car il a été à la Mecque et il sait les rites, et je l’interroge. « Ceux, que tu vois là, me dit-il, ce sont les enfans de Tlemcen. Par ordre de Moulay Idriss, ils doivent ramasser des pierres, beaucoup de pierres ; on les mettra dans des grands sacs et on les jettera dans le fleuve Sebou. Alors le grand Saint peut-être il donnera la pluie. »

La tête ceinte seulement d’une corde, le crâne rasé, nu sous le soleil flamboyant, les patiens enfans de Tlemcen répètent sans lassitude le geste rituel. Ils choisissent les pierres les plus rondes, les plus polies, car il ne faut pas porter de mauvais cailloux au fleuve Sebou. On n’ose les observer longtemps : toute curiosité blesse la pudeur religieuse. Ils sont là pour tout le jour, pour tout demain : l’exaltation fervente les soutient, et cet appel à Moulay Idriss, lancé à chaque levée et retombée du bras, infatigable. Moulay Idriss, le père, le fondateur de la ville sainte, — le sauveur, — dont les reliques sont gardées dans un mystère farouche sous la mosquée qui porte son nom ! Son nom sacré est pour le Fasi l’exclamation de tous les instans, la respiration de l’âme. Maintenant que nous approchons de la porte et que nous rentrons dans l’enceinte habitée, nous ne cesserons plus de l’entendre mêlé aux prières, aux querelles, aux appels des femmes, aux jeux des enfans auxquels il est dès la naissance aussi familier qu’à l’abeille son bourdonnement. Les jeunes gens de Tlemcen le répéteront, soixante-dix mille fois, courbés, comme soumis à une pénitence publique.

Les jeunes saules, les bouleaux frêles sous lesquels filtraient des lumières vertes, les coquelicots, les liserons, toute la création de l’eau vivante, sont déjà loin de nos yeux et de nos pensées. Dès qu’on les quitte, c’est un autre monde, pauvre, menacé et qui n’attend rien de lui-même. Que répondra Moulay Idriss ? le ciel sur nos têtes est sans promesse de pluies, la route a cette mollesse poudreuse qui donne soif.

Sous l’arche profonde de Bât Ftou on voudrait s’arrêter un instant, savourer l’ombre comme on ferait un breuvage. Mais les soldats de garde y demeurent accroupis ; les muletiers et les chameliers, conduisant leurs convois, s’y disputent le passage, emplissant la voûte sonore de leurs imprécations. Il faut franchir rapidement la zone fraîche et sombre où luisent des yeux peu bienveillans, et nous voici dans la clôture où la vision grave, obsédante se lève toujours : la grande ville dans son creux de vallée, compacte, pierreuse comme une seule grande mosquée à plusieurs flèches. La masse blanche est si dense qu’on a peine à croire qu’elle contient des tranchées, des rues, le mouvement d’un peuple à l’air libre. Rien ne marque plus d’activité ou de richesse sur un point que sur un autre. Les yeux ne repèrent que les lieux de prière, les fûts tranquilles des minarets. C’est vraiment l’uniformité intacte et sévère d’un grand monastère méditant la mort sous les collines chargées de tombeaux. A le revoir toujours surgir tout entier avec ce qu’il exprime de fanatisme jaloux, le cœur chrétien sent une oppression comme si toute la force islamique concentrée en cette masse de pierre se dressait, hostile, contre lui.

Mais la vision obstinée s’impose. Avant de redescendre dans l’ombre des ruelles où bruissent les vies obscures, arrêtez-vous un instant. Pourquoi fuir cette présence de la mort qui veille éternellement sur la ville ? Nous la retrouverons partout. Arrêtons-nous dans ce champ pieux où des saints reposent sous de petits temples verts, épars et solitaires, des thébaïdes dans le désert de pierres pour des moines retirés dans la solitude inviolable. L’air est léger, les figuiers qui traçaient sur le ciel il y a trois semaines leurs réseaux d’argent lisse, dont nous avons suivi jour à jour le bourgeonnement, sont maintenant entièrement revêtus de leurs feuillages dentelés. Un vieillard tourné vers l’Est fait ses génuflexions. Quand il se relève, les bras étendus, il se profile dans la lumière éclatante, au-dessus de sa cité, grand comme un prophète. Partout la prière. Des chants nous arrivent, une modulation liturgique très pareille à nos psalmodies de vêpres. Autour des saints, dans leurs thébaïdes, une procession se forme. Encore des invocations à Moulay Idriss pour que le ciel s’ouvre et que les pluies tombent sur les moissons. Les voix fortes et passionnées battent l’air comme des cloches, sonnant l’alarme et la prière, elles chantent comme nous dans nos églises des ver-sots dont les trois dernières notes sont modulées en mineur. D’autres voix leur répondent. Un second cortège chemine vers celui-ci, théories blanches comme des frises de marbre ancien. Elles se rejoignent, se croisent, circulent, suppliantes, autour des tombeaux à coupole verte. Puis je les vois se diriger vers le fleuve Sebou. En chemin, les enfans de Tlemcen leur donneront leurs cailloux et demeureront plies à leur tâche. On se plaît, les yeux fermés, à suivre la clameur qui s’éloigne, le roulement d’orgue qui s’éteint, à se mettre pour un instant dans son rêve. Que répondront le grand Moulay Idriss ? le fleuve Sebou ? Les soixante-dix mille cailloux jetés dans son lit feront-ils monter ses eaux indolentes ? Hier soir, des roulemens d’orage, des souffles froids avaient mis de l’émoi dans nos jardins, et déjà commençaient, sous les tentes des gardes, le battement des tambourins et les cris triomphans. Mais la lumière de midi est pure et tranchante. Les faucilles de flamme s’abattent sans pitié sur les jeunes blés. Les processions vont, répandant par la campagne leurs prières, leurs chants, leur confiance.

Ici, ce ne sont pas seulement les saints qui sont saints. Voici le vieil olivier marabout. Devant lui, deux femmes sont en lamentations. Elles ont déposé leurs amphores, le grand haïk lourd comme la pierre les couvre tout entières, cachant leur visage. On entend qu’elles pleurent, qu’elles grondent, un malheur est arrivé ; elles prennent le ciel à témoin. Le vieil arbre muet est un saint aussi à sa manière et Hadj-Ali, dans sa langue naïvement sérieuse, explique son histoire. Il a ses devoirs, il est marabout : il doit veiller au bien des troupeaux. On l’avait prié, il avait promis, l’offrande est là encore, avec toutes les autres. L’olivier saint ! il porte sur ses ramures des milliers de brindilles de laine, rousses, blondes, blanches. Si une brebis ou si une chèvre est malade, vite, on porte à l’arbre un morceau de sa toison. Chaque flocon de laine ainsi suspendu est une offrande, une prière. Et tous ces petits haillons, apportés tous les jours depuis si longtemps, font au bon olivier une pieuse toison qui le recouvre tout entier. Il semble enseveli sous des siècles de toiles d’araignées. Ainsi aveuglé, il a l’air si humble, si patient, indulgent à la crédulité des hommes. Ses feuilles ne voient plus le jour, n’offrent plus leurs miroitemens d’argent à la lumière, ne se balancent plus jamais sous les vents légers. Après l’image de la campagne pure et claire, où les jeunes plantes, dans cette poussée de printemps, percent si avidement la terre, et montent vers la vie, le vieil olivier enfloconné semble vraiment un saint. Résigné à écouter toujours les plaintes et les inquiétudes des humbles créatures, qui l’implorent, il se couvre des signes de leurs détresses. Il a l’air d’une pauvre victime chargée d’iniquités. Ce matin, il écoute les reproches ; les deux femmes entr’ouvrent leurs haïks ; elles ont apporté de nouvelles offrandes ; elles répandent sur les branches d’autres débris de toison, puis s’éloignent relevant leurs amphores.

Le bon olivier n’est pas bienfaisant seulement aux chèvres et aux brebis ; il porte des flocons de laine à bâtir des nids pour tous les oiseaux du ciel. Les deux suppliantes ne sont pas loin, et déjà les petits martinets rôdeurs foncent sur les brindilles de laine moelleuse, les arrachent, les emportent à tire-d’ailes, éperdus, comme des voleurs poursuivis.

L’éclat du soleil de midi devient trop dur. Il faut descendre vers les souks, remonter ensuite sur l’autre versant de la ville pour retrouver son logis. Voici l’ombre, la fraîcheur des ruelles. La lumière n’y vient plus que par flèches à travers les percées des légers toits de paille tendus d’une terrasse à l’autre. Au fond des échoppes, les marchands, allongés sûr des coussins ou repliés sur leurs jambes croisées, attendent sans fièvre les acheteurs. Ils fument leurs grandes pipes de kif. Au-dessus d’eux, pendus aux cloisons, les tapis de hautes laines, les caftans à fleurs d’or, les broderies à ramages déploient leurs étalages peu séduisans. Et moi je n’aime ici que cette monochromie statuaire et calme du blanc. Fuyons les bariolages, les cuivres grossiers, les bijouteries de négresses et le cauchemar jaune des babouches. Passons chez les tisserands, dans la grande cour où les métiers sont tendus pour les enfans qui jettent gaiement la navette, emmêlent les laines blanches, les fines ou les rugueuses. C’est ici à palper les tissus, à peser du regard les valeurs mystérieuses du blanc, qu’on sent combien chacune est expressive et juste. Haïks frangés de soie, longs à enrouler cinq fois le corps et légers à passer dans un anneau, les voici nuageux, transparens qui se tissent à la main pour les seigneurs du Maghzen, pièce à pièce, dans la forme même qu’ils garderont.

Une blancheur suave et souple aux épaules, impénétrable au soleil dévorant, assez fine pour laisser deviner le ton vif du caftan, quelle recherche plus délicate d’élégance ? Et voici les burnous rugueux, épais, qui ont vraiment le grain de la pierre et qui tombent sur les bergers en plis si lourds. Le marbre fin, poli, l’albâtre translucide, le granit pesant, qui semblent couvrir pour l’éternité un peuple de statues, c’est donc ici, sous des doigts humains qu’ils se créent ! Les blancheurs emplissent la cour de clarté, une clarté douce et sérieuse comme celle du lin dans l’ombre des églises. Les jeunes tisserands sont blancs eux-mêmes comme des néophytes. Joyeux, ils se lancent la navette. Pour la première fois, j’entends des rires. Dans la même cour, des femmes de la campagne, serrées ensemble sous un petit auvent, ont la permission de vendre leurs denrées, un peu d’huile, des olives. On les entend bavarder, disputer, sous leurs voiles, on devine la gaîté des lèvres invisibles et cela étonne comme ferait la vue de nonnes dissipées en rupture du vœu de silence. Toutes cachées, toutes blanches, ne laissant voir que leurs longs yeux noirs sous le petit toit qu’elles ne doivent jamais, déborder, elles ressemblent à des tourterelles dans une volière. Notons la vision jeune et claire, elle est rare et nous ne la reverrons pas. Les ruelles se font plus étroites, l’ombre plus dense, un froid saisit. Nous sommes entrés dans la coquille et nous allons vers le fond. Comment, rendre avec des mots cette impression de noirceur et de vétusté, ce vertige triste qui saisissent l’âme à mesure qu’on s’enfonce dans ces trouées obscures où l’on entend bruire de la vie invisible ? Les murs où l’humidité suinte en traînées noirâtres montent comme des parois de prison, quelques grillages s’ouvrent sur de l’ombre, soupiraux de cave où nulle tête curieuse ne regarde jamais. Les toiles d’araignée y pendent, déchirées, lourdes comme de vieilles loques. Des femmes qui semblent drapées dans des suaires s’effacent en silence dans le renfoncement des portes closes pour vous laisser passer ; leurs voiles sont collés sur leur visage comme des bandelettes sur des faces de mortes, découvrant seulement les regards usés, creusés, vieilles et tristes lueurs qui barrent la blancheur mate du lin. Les jeunes femmes, les jeunes filles, à l’abri des curiosités demeurent derrière les grillages. Ce sont les vieilles mères qui vont aux souks et que l’on voit ainsi passer, la bouche bandée comme pour la mort. Et le silence ! Les babouches sans talons ou les pieds nus vont sans rythme, sans résonance. On croit voir passer des ombres, frôler des fantômes. On va, la tête baissée sur l’encolure de la mule, se garant des voûtes trop basses. On se croit à l’intérieur de la terre, dans ces couloirs de grottes où pénètre à grand-peine une lueur blafarde. Au sommet les hautes parois se rejoignent presque, font de la ruelle une petite rainure imperceptible, un chenal souterrain pour un ver de terre. C’est un royaume pour des aveugles : le matin, le midi, le soir, y sont également gris ; on se demande si, vraiment, au-dessus de ces grottes fermées, il y a le ciel lumineux, de flamme à cette heure, et, ce soir, constellé d’étoiles. Même la grande voix des eaux s’est éteinte, aucun bruit de nature, aucun souffle du beau printemps n’entre jamais ici. On entend seulement derrière les murs, ou par les ouvertures de soupiraux, des bourdonnemens nasillards. Des enfans apprennent le Coran. Si un seuil est ouvert, c’est le lieu public, la mosquée. Des ombres blanches prosternées y continuent l’éternelle veillée de prières. Nous sommes vraiment au fond de la carapace : cela n’a plus rien de commun avec une ville ou un coin de ville. Impossible de rien imaginer du dessin primitif de ce réseau, et je m’émerveille que Hadj-Ali puisse me conduire. Je ne vois nulle différence entre une rainure et une autre. Elles semblent s’être faites, formées, enchevêtrées l’une sur l’autre, cellule à cellule, comme les raies d’une coquille qui n’a d’autre accident, d’autre raison d’être que l’adaptation aux goûts, aux habitudes de l’animal intérieur. Et l’animal intérieur veut se cacher et prier. Derrière ces parois de pierre, dans ces enfoncemens d’ombre indicible, il cache sa femme, son bien, ses joies, s’il en a. Par une porte entrouverte, ces lourdes portes rébarbatives, cloutées de grosses têtes de fer, vous voyez quelquefois sur les marches des escaliers bleus des marmots qui jouent, toujours seuls, les plus grands portant sur leur dos les plus petits, larves tristes et comiques. Déjà pliés aux rites religieux, ils ont sur la tête rasée la mèche noire que saisira l’ange Gabriel pour les emporter en Paradis. Avec les amulettes qui sonnent à leurs cous, leurs talismans de cuivre couverts de grimoire, ils ont l’air de petits enfans-diables, préparés pour des sorcelleries. La petite tresse noire entortillée de laine se dresse comme un plumet menaçant, les petits pieds nus ont la sécheresse agile de ceux des chevreaux. Je leur dis bonjour ; je ris de les voir ; je fais avec mon doigt un geste de caresse sur les fronts poilus. Quelques-uns rient et répondent ; d’autres se sauvent, invoquant avec des voix stridentes le grand Moulay Idriss. Ils escaladent les hautes marches bleues, ils courent se cacher dans les jupes des jeunes mamans, invisibles dans ce qui nous semble leurs prisons d’ombre, les mystères noirs. A présent, on ne sait plus si on a même la plus petite bande de ciel sur la tête. Ce sont des lueurs de crypte où passent des bouffées d’encens qui se mêlent aux odeurs de cave. Il faut descendre de mule, le chenal est trop étroit et nous approchons des sanctuaires. Nous voici revenus aux couloirs ombreux des souks. Les travées régulières se croisent comme des nefs religieuses. Les marchands, repliés dans leurs échoppes, le Coran à la main, semblent des moines dans leurs stalles ; et, quand ils circulent dans l’ombre incertaine, on croit voir s’accomplir des cérémonies d’église. C’est l’heure de leurs ablutions. La grande mosquée de Moulay Idriss est toute proche, invisible. On entend des chants. Instinctivement on tourne la tête. « Ne regarde pas, c’est défendu, dit Hadj-Ali. » Un barrage est dressé au bas de la travée qui débouche sur le sanctuaire ; il avertit le roumi de passer vite, de ne pas souiller même de son regard le lieu trois fois sacré où Moulay Idriss repose. « Passe et ne regarde pas, » répète, dans sa sollicitude, le bon Hadj-Ali. Je n’ai pas regardé, mais j’ai vu, j’ai senti, et je recule. C’était une grande clarté au fond de l’ombre, et dans cette clarté une foule mouvante qu’on rangeait et qui débouche soudain, impétueuse, jetant à bas le barrage. Encore la grande clameur de prières, la procession qui s’écoule, torrent passionné que vomit le sanctuaire. Impossible de songer à briser son élan, il faut rebrousser chemin, demander asile un instant chez le vendeur de parfums pour n’être pas écrasé, emporté. Hélas ! je note que Hadj-Ali, le bon serviteur, se recule un peu, pris de respect humain, pour n’être pas vu avec le roumi. Il renie son maître une seconde. Mais ses yeux fidèles veillent. Le cortège remonte les souks ; il s’en va chercher l’issue de Bâb Ftou et se dirigera aussi vers le fleuve. Les centaines de visages serrés l’un contre l’autre expriment tous la même invocation brûlante. Les voix s’enivrent de l’appel mille fois jeté à Moulay Idriss. L’uniformité des vêtemens, des gestes, la même flamme ardente dans tous les yeux, le mouvement violent qui emporte ce flot humain d’un seul élan, donnent l’idée d’une force presque aussi simple, aussi naturelle que l’écroulement d’une vague, la chute d’un torrent.

Il passe, et comme la répétition obsédante de la même image dans un rêve, voici un autre cortège. Ce sont les enfans des écoles, agréables au Seigneur, qui émergent aussi du sanctuaire caché et supplient à leur tour. Chacun d’eux porte sa tablette d’écolier et la trappe en cadence avec une petite latte de bois. Par milliers, ils défilent, moins violens, moins passionnés que les hommes. Ils ont aussi un costume moins sévère, leurs petits djellabs à capuchons pointus sont de drap éclatant. La sombre ardeur ne les tient pas encore. Et le temps n’est pas non plus venu pour eux du calme hiératique. Ils ont des gestes dociles et vifs d’écoliers, les petites têtes se balancent d’une épaule à l’autre dans le rite obligatoire sous les petits chignons imperceptibles troussés au sommet de la tête, mais leurs » yeux sérient ; ils s’en vont gaiement, scandant leurs pas au claquement retentissant des tablettes. Ici, on aime à regarder beaucoup les enfans, chez eux seulement on retrouve un peu d’humanité familière. Aussi curieux, aussi bavards iraient nos écoliers.

Le flot sonore a passé, tous les marchands ont sauté à bas de leurs stalles, en ont rabattu le volet, poussé le gros loquet. Toute la vie à cette heure est dans les sanctuaires. Il faut avancer doucement, avec précaution. Ici, on ne sait jamais si on est dans la vie ou dans le culte. Sans l’avoir cherchée, vous êtes à la mystérieuse Karaouiyine, moins défendue que le tombeau de Moulay Idriss. Comment n’y pas aboutir ? elle est là au centre même de la Kaïsoria. Toutes les travées ombreuses s’y viennent perdre ; elle est au cœur des choses comme une âme où toute sensation, toute pulsation aboutit ; qui reçoit et rejette toute la vie de ce réseau incompréhensible où l’ombre emprisonne de l’ombre, où les pensées sont aussi obscures que la matière. Aucun recul ne permet de distinguer un dessin général. Le mot de mosquée qui signifie une chose arrêtée, précise, une forme séparée des autres formes, ne convient pas à Karaouiyine. Elle n’est pas plus distincte des choses que l’esprit n’est du corps. La vie des souks la bat de si près qu’on comprend enfin que ses murs servent de fonds aux échoppes. Elles se sont collées à ses lianes comme des coquilles apportées par le flot. Par les multiples arches grandes ouvertes, arches de bois vermoulu, on devine, en passant rapidement, les croisemens de colonnades qui circulent en quatre nets autour de la cour carrée. C’est une forêt blanche de troncs trapus, nus, passés au lait de chaux. Ce qu’on voit de matière est peu de chose et semble sans beauté. Et ce lieu ne vaut que par la volonté de se cacher et de prier qui n’a jamais fléchi, par la force du mystère jalousement gardé, que les prunelles défiantes fixées sur nos yeux défendent même de nos regards.

Mais la lumière qui tombe enfin, libérée, dans la vaste cour ouverte fait autour de ceux qui prient, prosternés, une atmosphère mystique, sacrée. Pour ceux qui regardent du fond des ombres, des noirceurs, des trous obscurs où l’on sent respirer et remuer une humanité misérable, les formes blanches qui prient reposent, se lavent aux eaux murmurantes, ressemblent pour un moment à des âmes délivrées, portées dans une autre sphère lumineuse et pure. La seule clarté les transfigure. Si vous entriez là, le Bædeker à la main, peut-être que vous verriez peu de chose et que vous ne sentiriez rien, mais de tourner autour de ce vaisseau incrusté dans ces flots de vie humaine qui le battent depuis onze cents ans, de sentir la sombre ardeur de foi prête à se faire meurtrière contre le chrétien qui franchirait ces seuils grands ouverts, donne à ce Karaouiyine la majesté d’une citadelle imprenable.

En faisant semblant de regarder les souks, d’acheter une poterie, une djellab blanche, vous pouvez tranquillement frôler tout le pourtour irrégulier, déconcertant, du vieux vaisseau, revoir dans des perspectives changeantes les futaies de colonnades. Sous leurs arceaux, accroupis, les étudians de Fès récitent éternellement le Coran, fond de toute science. A la même heure sur l’autre rive de l’Afrique, sous une lumière plus brillante encore, dans la mosquée d’El-Azar, des foules de jeunes hommes redisent les mêmes textes dans la même langue, apprennent, en balançant aussi leurs têtes, la même lettre qui s’est vidée d’esprit. Fès, Le Caire, toute l’Afrique s’écoule sur ces deux versans. C’est un bourdonnement monotone, celui d’une ruche énorme où se mêlent le rire des enfans, les appels des mendians, les roucoulemens de milliers de colombes, les plaintes des aveugles qui lèvent vers le passant leurs orbites vides, où saigne encore le trou des fers supplicians.

Ecroulés sous les arches, comme des statues mutilées, des infirmes tendent leur sébile. Dans des recoins, des saints, sanctifiés par l’idiotie ou la folie, répandent en discours le vent de l’esprit. Une femme entièrement nue, une sainte aussi, erre autour du vieux sanctuaire, secoue sa crinière noire. Je connais bien, dans une cour de Fès fedid, sa petite tente loqueteuse, la tanière sous laquelle on la voit, le soir, se glisser comme une bête. Couchée dans un enfoncement d’ombre, elle écoute les prédications. La chevelure longue et désordonnée fait un flot sauvage sur le corps lisse, nu, qu’aucune curiosité ne frôle. Elle est hors l’humanité. Elle se lève, elle rôde, bête familière, respectée, visitée par un esprit inconnu. La grande vague humaine qui bat le vieux vaisseau a son écume. Les hideux Aissaoua, les Hammadja sanguinolens viendront ici après leurs extases furieuses.

Dans le grand rectangle inaccessible, lumineux, les moines blancs qui vous vendaient tout à l’heure des grains de canelle procèdent à leurs longs et profonds agenouillemens.

Karaouiyine, Moulay Idriss, voyez leurs minarets, les voici qui se lèvent encore une fois derrière nous et fusent au-dessus de la ville blanche comme nous remontons l’autre versant des ruelles tortueuses. Voici le jour, la lumière, des souffles de vent, des jardins. Fès se masse encore dans sa vallée, son vieux cadre ocré où les déchirures laissent entrer les verdures. Quelle délivrance, quel repos après l’ombre pesante, la clameur des processions, l’impétuosité fanatique qui ordonne les pluies et les orages à ce ciel pacifique qui creuse à l’infini au-dessus de nos têtes sa coupole immaculée ! Il faut s’asseoir ici sur le rebord de la fontaine, dans la solitude de ce midi qui a fait le vide aux champs et sur les chemins. Dans le beau silence les minarets aux tons de turquoise semblent porter en eux plus d’humanité sensible que n’en ont les vivans eux-mêmes. Le temps qui fait ici si peu pour les hommes a fait ces minarets pareils à de vieilles pensées. Ils ont vu les siècles, ils savent l’histoire, que les générations oublieuses n’ont pas retenue. Sur les longs rectangles brodés en camaïeu, où se répètent les œils de paon, sont empreintes toutes les marques d’une longue vie, la trace du soleil, les douceurs fondues d’opales qu’ont laissées les longues pluies silencieuses suivies des sécheresses flamboyantes. Leurs tons éteints répètent ceux des oliviers, des aloès, les mêmes bleus verdis, ils sont devenus parties de la nature, ils semblent son vieux et précieux joyau, plus vivans qu’un joyau, car ils participent à la sensibilité, ils ont perçu en même temps qu’elle les variations du ciel, de la lumière et des étés. Le soir, ils ont la gloire éteinte et douce de la dernière lueur verdie au couchant. Sans eux la ville blanche, serrée dans sa gaine de pierre, serait pareille à un ossuaire où la mort égale a tout desséché et blanchi. Ils sont la relique du temps, la relique vivante chère à tout un peuple. Inutile de descendre dans les souks, d’aller dans les froideurs de grottes épier les gestes de la ruche bourdonnante et l’interroger sur ce qu’elle ne nous dira pas. Ici, sur le rebord de la fontaine ; hier, du haut de nos terrasses, à chaque heure au cours de nos chevauchées, par toutes les percées des murailles, nous avons la vision des minarets verdis, jaillissant de la ville close au-dessus de la campagne peuplée de tombeaux. Restons dans la beauté claire du jour. Plus douce est ici la leçon invariable que tout répète et dont nous distraient seulement les jaillissemens des fontaines et les parfums d’orangers qui enivrent la terre. L’enfant l’apprend après son père qui l’a lui-même redite toute sa vie dans le texte immuable. Petit citoyen de la ville sainte, il n’a qu’à ouvrir ses yeux pour lire sur toutes les choses la formule de son obscur et monotone destin : se cacher, prier et mourir.