À Henri Cazalis - 31 Décembre 1866

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Besançon,
le 31 Décembre 1866.
Rue de Poithune 36.



Mon cher Henri,

Il ne sera pas dit que nous ayons commencé l'année sans nous embrasser. J'ai tant souffert depuis deux mois, ― tant souffert de tracas d'argent et de la poussière, dans une installation qui n'est pas encore terminée, l'appartement n'ayant été libre que successivement (je n'aurai une chambre à moi que dans quinze jours !) ― tant souffert d'un morcellement désolant de mes heures par le Lycée, au point que je n'ai plus les royales journées du Jeudi et du Dimanche ― que je ne me suis plus senti moi-même, et me suis totalement abandonné, ― jusqu'à l'heure où je commencerai un poëme dans ma chambre recomposée, ― à la saleté désespérante des choses, parmi les meubles brisés.

Tu ne croiras donc pas une minute, ami et frère, que je t'oublie ? Non, tu es toujours près de nous. J'écrirais les plus charmantes lettres de ce que nous disons chaque soir de toi, et les plus magnifiques volumes de ce que je pense de toi. Tu es toujours si présent à chacune de mes conceptions et de mes actions, que je crains de rompe le charme en t'écrivant, et de ne plus pouvoir, la lettre faite, te marmotter toutes les paroles que je te glisse à l'oreille dans le silence de ma solitude. Comprends-moi, cher ami, et pardonne-moi, ou, plutôt, ne me pardonne même pas.

Mais toi, ― qui as une chambre, heureux mortel, avec laquelle, du reste, la mienne, très-savante, bien que payée par des gros sous, hélas ! rivalisera ― écris-moi, parle-moi d'Ettie ; presse sa chère main de notre part. Tous nos vœux de santé et de paix, les deux seules choses nécessaires aux poëtes, et aux amants, partage-les avec elle. Marie vous embrasse ― en sœur, moi, en frère ― Geneviève, en espoir de petite fille. J'écrirai à Madame Yapp, et à toi, une des premières lettres datées de ma chambre.

Ton
STÉPHANE