À M. d’Alembert

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JEAN-JACQUES ROUSSEAU

CITOYEN DE GENEVE,

À M. D’ALEMBERT,


De l’Académie Françoise, de l’Académie Royale des Sciences de Paris, de celle de Prusse, de la Société Royale de Londres, de l’Académie Royale des Belles-Lettres de Suede, & de l’Institut de Bologne.


Sur son Article GENEVE,

Dans le Septieme Volume de l’ENCYCLOPEDIE,

ET PARTICULIEREMENT,

Sur le Projet d’établir un Théâtre de Comédie en cette Ville.



Dii meliora piis, erroremque hostibus illum.


PRÉFACE.

J’ai tort, si j’ai pris en cette occasion la plume sans nécessité. Il ne peut m’être ni avantageux ni agréable de m’attaquer à M. d’Alembert. Je considere sa personne : j’admire ses talens : j’aime ses ouvrages : je suis sensible au bien qu’il a dit de mon pays : honoré moi-même de ses éloges, un juste retour d’honnêteté m’oblige à toutes sortes d’égards envers lui ; mais les égards ne l’emportent sur les devoirs que pour ceux dont toute la morale confine en apparences. Justice & vérité, voilà les premiers devoirs de l’homme. Humanité, patrie, voilà ses premieres affections. Toutes les fois que des ménagemens particuliers lui font changer cet ordre, il est coupable. Puis-je l’être en faisant ce que j’a du ? Pour me répondre, il faut avoir une patrie à servir, & plus d’amour pour ses devoirs que de crainte de déplaire aux hommes.

Comme tout le monde n’a pas sous les yeux l’Encyclopédie, je vais transcrire ici de l’article Geneve le passage qui m’a mis la plume à la main. Il auroit dû l’en faire tomber, si j’aspirois à l’honneur de bien écrire ; mais j’ose en rechercher un autre, dans lequel je ne crains la concurrence de personne. En lisant ce passage isole, plus d’un lecteur sera surpris du zele qui l’a pu dicter : en le lissant dans article, on trouvera que la Comédie qui n’est pas à Geneve & qui pourroit y être, tient la huitieme partie de la place qu’occupent les choses qui y font.

"On ne souffre point de Comédie à Geneve : ce n’est pas qu’on y désapprouve les spectacles en eux-mêmes ; mais on craint, dit-on, le goût de parure, de dissipation & de libertinage que les troupes de Comédiens répondent parmi la jeunesse. Cependant ne seroit-il pas possible de remédier à cet inconvénient par des loix séveres & bien exécutées sur la conduite des Comédiens ? Par ce moyen Geneve auroit des spectacles & des mœurs, & jouiroit de l’avantage des uns & des autres ; les représentations théatrales formeroient le goût des Citoyens, & leur donneroient une finesse de tact, une délicatesse de sentiment qu’il est très-difficile d’acquérir sans ce secours ; la littérature en profiteroit sans que le libertinage fit des progrès, & Geneve réuniroit la sagesse de Lacédémone à la politesse d’Athenes. Une autre considération, digne d’une République si sage & si éclairée, devroit peut-être l’engager à permettre les spectacles. Le préjugé barbare contre la profession de Comédien, l’espece d’avilissement où nous avons mis ces hommes si nécessaires au progrès & au soutien des arts, est certainement une des principales causes qui contribuent au déréglement que nous leur reprochons ; ils cherchent à se dédommager par les plaisirs, de l’estime que leur état ne peut obtenir. Parmi nous, un Comédien qui à des mœurs est doublement respectable ; mais à peine lui en fait-on gré. Le Traitant qui insulte à l’indigence publique & qui s’en nourrit, le Courtisan qui rampe & qui ne paye point ses dettes : voila l’espece d’hommes que nous honorons le plus. Si les Comédiens étoient non-seulement soufferts à Geneve, mais contenus d’abord par des réglemens sages, protégés ensuite & même considérés des qu’ils en seroient dignes, enfin absolument places sur la même ligne que les autres Citoyens, cette ville auroit bientôt l’avantage de posséder ce qu’on croit si rare & qui ne l’est que par notre faute : une troupe de Comédiens estimables. Ajoutons que cette troupe deviendroit bientôt la meilleure de l’Europe ; plusieurs personnes, pleines de goût & de dispositions pour le théâtre, & qui craignent de se déshonorer parmi nous en s’y livrant, accourroient à Geneve, pour cultiver non-seulement sans honte, mais même avec estime un talent si agréable & si peu commun. Le séjour de cette ville, que bien des François regardent comme triste par la privation des spectacles, deviendroit séjour des plaisirs honnêtes, comme il est celui de la philosophie & de la liberté ; & les Etrangers ne seroient plus surpris de voir que dans une ville où les spectacles décens & réguliers sont défendus, permette des farces grossieres & sans esprit, aussi traites au bon goût qu’aux bonnes mœurs. Ce n’est pas tout : peu-à-peu l’exemple des Comédiens Geneve, la régularité de leur conduite, & la considération dont elle les seroit jouir, serviroient modele aux Comédiens des autres nations & de leçon à ceux qui les ont traites jusqu’ici avec tant de rigueur & même d’inconséquence. On ne les verroit pas d’un côté pensionnés par le gouvernement & de l’autre un objet d’anathême ; nos Prêtres perdroient l’habitude de les excommunier & nos bourgeois de les regarder avec mépris ; & une petite République auroit la gloire d’avoir reforme l’Europe sur ce point, plus important, petit-être, qu’on ne pense."

Voilà certainement le tableau le plus agréable & le plus séduisant qu’on pût nous offrir ; mais voilà en même tems le plus dangereux conseil qu’on put nous donner. Du moins, tel est mon sentiment, & mes raisons sont dans cet écrit. Avec quelle avidité la jeunesse de Geneve, entraînée par une autorité d’un si grand poids, ne se livrera-t-elle point à des idées aux-quelles elle n’a déjà que trop de penchant ? Combien, depuis la publication de ce volume, de jeunes Genevois, d’ailleurs bons Citoyens, n’attendent - ils que le moment de favoriser l’établissement d’un théâtre, croyant rendre un service à la patrie & presque au genre-humain ? Voilà le sujet de mes alarmes, voilà le mal que je voudrois prévenir. Je rends justice aux intentions de M. d’Alembert, j’espere qu’il voudra bien la rendre aux miennes : je n’ai pas plus d’envie de lui déplaire que lui de nous nuire. Mais enfin, quand je me tromperois, ne dois-je pas agir, parler, selon ma conscience & mes lumieres ? Ai-je du me taire, L’ai-je pu, sans trahir mon devoir & ma patrie ?

Pour avoir droit de garder le silence en cette occasion, il faudroit que je n’eusse jamais pris la plume sur des sujets moins nécessaires. Douce obscurité qui fis trente ans mon bonheur, il faudroit avoir toujours su j’aimer ; il faudroit qu’on ignorât que j’ai eu quelques liaisons avec les Editeurs de l’Encyclopédie, que j’ai fourni. quelques articles à l’ouvrage, que mon nom se trouve avec ceux des auteurs ; il faudroit que mon zele pour mon pays fût moins connu, qu’on supposât l’article Geneve m’eut échappé, ou qu’on ne put inférer de mon silence que j’adhere à ce qu’il contient. Rien de tout cela ne pouvant être, il faut donc parler, il faut que je désavoue ce que je n’approuve point, afin qu’on ne m’impute pas d’autres sentimens que miens. Mes compatriotes n’ont pas besoin de mes conseils, je le sais bien ; mais moi, j’ai besoin de m’honorer, en montrant que je pense comme eux sur maximes.

Je n’ignore pas combien cet écrit, si loin de ce qu’il devroit être, est loin même de ce que j’aurois pu faire en de plus heureux jours. Tant de choses ont concouru à le mettre au-dessous du médiocre où je pouvois autrefois atteindre, que je m’étonne qu’il ne soit pas pire encore : J’écrivois pour ma patrie : s’il étoit vrai qu le zele tînt lieu de talent, j’aurois fait mieux que jamais ; mais j’ai vu ce qu’il faloit faire, & n’ai pu l’exécuter. J’ai dit froidement la vérité : qui est - ce qui se soucie d’elle ? triste recommandation pour un livre ! Pour être utile il faut être agréable, & ma plume à perd cet art-là. Tel me disputera malignement cette perte. Soit : cependant je me sens déchu & l’on ne tombe pas au-dessus de rien.

Premiérement, il ne s’agit plus ici d’un vain babil de Philosophie ; mais d’une vérité de pratique important à tout un peuple. Il ne s’agit plus de parler au petit nombre, mais au public, ni de faire penser les autres, mais d’expliquer nettement ma pensée. Il a donc falu changer de style : pour me faire mieux entendre à tout le monde, j’ai dit moins de choses en plus de mots ; & voulant être clair & simple, je me suis trouve lâche & diffus.

Je comptois d’abord sur une feuille ou deux d’impression tout au plus ; j’ai commence à la hâte & mon sujet s’étendant sous ma plume, je l’ai laissée aller sans contrainte. J’étois malade & triste ; &, quoique j’eusse grand besoin de distraction, je me sentois si peu en état de penser & d’écrire ; que, si l’idée d’un devoir à remplir ne m’eut soutenu, j’aurois jette cent sois mon papier au feu. J’en suis devenu moins sévere à moi-même. J’ai cherche dans mon travail quelque amusement qui me le fit supporter. Je me suis jette dans toutes les digressions qui se sont présentées, sans prévoir, combien, pour soulager mon ennui, j’en préparois peut-être au lecteur.

Le goût, le choix, la correction ne sauroient se trouver dans cet ouvrage. Vivant seul, je n’ai pu le montrer à personne. J’avois un Aristarque sévere & judicieux, j e ne l’ai plus, je n’en veux plus ;*

[* Ad amicun etsi produxeris gladium, non desperes ; est enim regressus ad amicum, Si aperueris os triste, non timeas ; est enim concordatio : excepto convitio, & improperio, & superbiâ, & mysterii revelatione, & plagâ dolosâ la hisomnibus effugiet amicus Ecclesiastic. XXII. 26. 27.] je le regretterai sans cesse, & il manque bien plus encore à mon cœur qu’a mes écrits.

La solitude calme l’ame, & appaise les passions le désordre du monde à fait naître. Loin des vices qui nous irritent, on en parle avec moins d’indignation ; loin des maux qui nous touchent, le cœur en est moins ému. Depuis que je ne vois plus les hommes, j’ai presque cesse de haÏr les méchans. D’ailleurs, le mal qu’ils m’ont fait à moi-même m’ôte le droit d’en dire d’eux. Il faut désormais que je leur pardonne pour ne leur pas ressembler. Sans y songer, je substituerois l’amour de la vengeance à celui de la justice ; il vaut mieux tout oublier. J’espere qu’on ne une trouvera plus cette âpreté qu’on me reprochoit, mais qui me faisoit lire ; je consens d’être moins lu, pourvu que je vive en paix.

À ces raisons il s’en joint une autre plus cruelle & que je voudrois en vain dissimuler ; le public ne la sentiroit que trop malgré moi. Si dans les essais sortis de ma plume ce papier est encore au-dessous des autres, c’est moins la faute des circonstances que la mienne : c’est que je suis au-dessous de moi-même. Les maux du corps épuisent l’ame : à force de souffrir, elle perd son ressort. Un instant de fermentation passagere produisit en moi quelque lueur de talent ; il s’est montré tard, il s’est éteint de bonne heure. En reprenant mon État naturel, je suis rentré dans le néant. Je n’eus qu’un moment, il est passé ; j’ai la honte de me survivre. Lecteur, si vous recevez ce dernier ouvrage avec indulgence, vous accueillirez mon ombre : car pour moi, je ne suis plus.

À Montmorenci, le 20 Mars 1758.

JEAN -JAQUES ROUSSEAU CITOYEN DE GENEVE,

À Monsieur D’ALEMBERT

J’ai lu, Monsieur, avec plaisir votre article GENEVE, dans le septieme Volume de l’Encyclopédie.*

[* L’article GENEVE qui a donne lieu à cette Lettre de M. Rousseau, sera imprime dans le premier du Supplément, avec les autres pieces qui y ont rapport.] En le relisant avec plus de plaisir encore, il m’a fourni quelques réflexions que, j’ai cru pouvoir offrir, sous vos auspices, au public & à mes Concitoyens. Il. y à beaucoup à louer dans cet article ; mais si les éloges dont vous honorez ma Patrie m’ôtent le droit de vous en rendre, ma sincérité parlera pour moi ; n’être pas de votre avis sur quelques points. C’est assez m’expliquer sur les autres.

Je commencerai par celui que j’ai le plus de répugnance à traiter, & dont l’examen me convient le moins ; mais sur lequel, par la raison que je viens de dire, le silence ne m’est pas permis. C’est le jugement que vous portez de la doctrine de nos Ministres en matiere de foi. Vous avez fait de ce corps respectable un éloge très-beau, très-vrai, très-propre à eux seuls dans tous les Clergés du monde, & qu’augmente encore la considération qu’ils vous ont témoignée, en montrant qu’ils aiment la Philosophie, & ne craignent pas l’œil du Philosophe. Mais, Monsieur, quand on veut honorer les gens, il faut que ce soit à leur maniere, & non pas à la notre, de peur qu’ils ne s’offensent avec raison des louanges nuisibles, qui, pour être données à bonne intention, n’en blessent pas moins l’état, l’intérêt, les opinions, ou les préjugés de ceux qui en sont l’objet. Ignorez-vous que tout nom de Secte est toujours odieux, & que de pareilles imputations, rarement sans conséquence pour des LaÏques, ne le sont jamais pour des Théologiens ?

Vous me direz qu’il est question de faits & non de louanges, & que le Philosophe à plus d’egard à la vérité qu’aux hommes : mais cette prétendue vérité n’est pas si claire, ni si indifférente, que vous soyez en droit de l’avancer sans bonnes autorités, & je ne vois pas où l’on en peut prendre pour prouver que les sentimens qu’un corps professe & sur lesquels il se conduit, ne sont pas les liens. Vous me direz encore que vous n’attribuez point à tout le corps ecclésiastique les sentimens dont vous parlez ; mais vous les attribuez à plusieurs, & plusieurs dans un petit nombre sont toujours une si grande partie que le tout doit s’en ressentir.

Plusieurs Pasteurs de Geneve n’ont, selon vous, qu’un Socinianisme parfait. Voilà ce que vous déclarez hautement, à la face de l’Europe. J’ose vous demander comment vous appris ? Ce ne peut être que par vos propres conjectures, ou par le témoignage d’autrui, ou sur l’aveu des Pasteurs en question.

Or dans les matieres de pur dogme & qui ne tiennent point à la morale, comment peut-on juger de la foi d’autrui par conjecture ? Comment peut-on même en juger sur la déclaration d’un tiers, contre celle de la personne intéressée ? Qui fait mieux que moi ce que je crois ou ne crois pas, & à qui doit - on s’en rapporter là-dessus plutôt qu’a moi-même ? Qu’après avoir tire des discours ou des ecrits d’un honnête-homme des conséquences sophistiques & désavoués, un Prêtre acharne poursuive l’Auteur sur ces conséquences, le Prêtre fait son métier & n’étonne personne : mais devons-nous honorer les gens de bien comme un fourbe les persécute ; & le Philosophe imitera-t-il des raisonnemens captieux il fut si souvent la victime ?

Il resteroit donc à penser, sur ceux de nos Pasteurs que vous prétendez être Sociniens parfaits & rejetter les peines éternelles, qu’ils vous ont confie là-dessus leurs sentimens particuliers : mais si c’etoit en effet leur sentiment, & qu’ils vous l’eussent confié, sans doute ils vous l’auroient dit en secret, dans l’honnête & libre épanchement d’un commerce philosophique ; ils l’auroient dit au Philosophe, & non pas à l’Auteur. Ils n’en ont donc rien fait, & ma preuve est sans replique ; c’est que vous l’avez publie.

Je ne pretends point pour cela juger ni blâmer la doctrine que vous leur imputez ; je dis seulement qu’on n’a nul droit de la leur imputer, à moins qu’ils ne la reconnoissent, & j’ajoute qu’elle ne ressemble en rien à celle dont ils nous instruisent. Je ne sais ce que c’est que le Socinianisme, ainsi je n’en puis parler ni en bien ni en mal ; mais, en général, je suis l’ami de toute Religion paisible, où l’on sert l’Etre éternel selon la raison qu’il nous à donnée. Quand un homme ne peut croire ce qu’il trouve absurde, ce n’est pas sa faute, c’est celle de sa raison ;*

[* Je crois voir un principe qui, bien démontré comme il pourroit l’être, arracheroit à l’instant les armes des mains à l’intolérant & au superstitieux, & calmeroit cette fureur de faire des prosélytes qui semble animer les incrédules. C’est que la raison humaine n’a pas de mesure commune bien déterminée, & qu’il est injuste à tout homme de donner la sienne pour regle à celle des autres. Supposons de la bonne-foi, sans laquelle toute dispute n’est que du caquet. Jusqu’a certain point il y à des principes communs, une évidence commune, & de plus, chacun à sa propre raison qui le détermine ; ainsi le sentiment ne mene point au Scepticisme : mais aussi les bornes générales de la raison n’étant point fixées, & nul n’ayant inspection sur celle d’autrui, voilà tout d’un coup le fier dogmatique arrête. Si jamais on pouvoit établir la paix où regnent l’intérêt, l’orgueil, & l’opinion, c’est par-la qu’on termineroit à la fin les dissentions des Prêtres & des Philosophes. Mais peut-être ne seroit ce le compte ni des uns ni des autres : il n’y auroit plus ni persécutions ni disputes ; les premiers n’auroient personne à tourmenter ; les seconds, personne à convaincre : autant vaudroit quitter le métier.

Si l’on me demandoit la-dessus pour-quoi donc je dispute moi-même ? Je repondrois que je parle au plus grand nombre, que j’expose des vérités de pratique, que je me fonde sur l’expérience, que je remplis mort devoir, & qu’après avoir dit ce que je pense, je ne trouve point mauvais qu’on ne soit pas de mon avis.] & commet concevrai-je que Dieu le punisse de ne s’être pas fait un entendement *

[* Il faut se ressouvenir que j’ai répondre à un Auteur qui n’est pas Protestant ; & je crois lui répondre en effet, en montrant que ce qu’il accuse nos Ministres de faire dans notre Religion, s’y seroit inutilement, & se fait nécessairement dans plusieurs autres sans qu’on y songe.

Le monde intellectuel, sans en excepter la Géométrie, est plein de vérités incompréhensibles, & pourtant incontestables ; parce que la raison qui les démontré existantes, ne peut les toucher, pour ainsi dire, à travers les bornes qui l’arrêtent, mais seulement les appercevoir. Tel est le dogme de l’existence de Dieu ; tels sont les mysteres admis dans les Communions Protestantes. Les mysteres qui heurtent la raison ; pour me servir des terme de M. d’Alembert, sont toute chose. Leur contradiction même les fait rentrer dans ses bornes ; elle à toutes les prises imaginables pour sentir qu’ils n’existent pas : car bien qu’on ne puisse voir une chose absurde, rien n’est si clair que l’absurdité. Voilà ce qui arrive, lorsqu’on soutient à la fois deux propositions contradictoires. Si vous me dites qu’un espace d’un pouce est aussi un espace d’un pied, vous ne dites point du tout une chose mystérieuse, obscure, incompréhensible ; vous dites, au contraire, une absurdité lumineuse & palpable, une chose évidemment fausse. De quelque genre que soient les démonstrations qui l’établissent, elles ne sauroient l’emporter sur celle qui la détruit, parce qu’elle est tirée immédiatement des notions primitives qui servent de base à toute certitude humaine. Autrement la raison, déposant contre elle-même, nous forceroit à la récuser ; & loin de nous faire croire ceci ou cela, elle nous empecheroit de plus rien croire, attendu que tout principe de foi seroit détruit. Tout homme, de quelque Religion qu’il soit, qui dit croire à de pareils mysteres, en impose donc, ou ne fait ce qu’il dit.] contraire à celui qu’il à reçu de lui ? Si un Docteur venoit m’ordonner de la part de Dieu de croire que la partie est plus grande que le tout, que pourrois-je penser en moi-même, sinon que cet homme vient m’ordonner d’être fou ? Sans doute l’Orthodoxe, qui ne voit nulle absurdité dans les rnysteres, est oblige de les croire : mais si le Socinien y en trouve, qu’a-t-on à lui dire ? Lui prouvera-t-on qu’il n’y en à pas ? Il commencera, lui, par vous prouver que c’est une absurdité de raisonner sur ce qu’on ne sauroit entendre. Que faire donc ? Le laisser en repos.

Je ne suis pas plus scandalisé que ceux qui servent un Dieu clément, rejettent l’éternité des peines, s’ils la trouvent incompatible avec sa justice. Qu’en pareil cas ils interpretent de leur mieux les passages contraires à leur opinion, plutôt que de l’abandonner, que peuvent-ils faire autre chose ? Nul plus pénétré que moi d’amour & de respect pour le plus sublime de tous les Livres ; il me console & m’instruit tous les jours, quand les autres ne m’inspirent plus que du dégoût. Mais je soutiens que si l’Ecriture elle-même nous donnoit de Dieu quelque idée indigne de lui, il faudroit la rejetter en cela, comme vous rejettez en Géométrie les démonstrations qui menent a des conclusions absurdes : car de quelque authenticité que puisse être le texte sacré, il est encore plus croyable que la Bible soit altérée, que Dieu injuste ou malfaisant.

Voilà, Monsieur, les raisons qui m’empecheroient des blâmer ces sentimens dans d’équitables & modérés Théologiens, qui de leur propre doctrine apprendroient à ne forcer personne à l’adopter. Je dirai plus, des manieres de penser si convenables à une créature raisonnable & foible dignes d’un Créateur juste & miséricordieux, me paroissent préférables à cet assentiment stupide qui fait de l’homme bête, & à cette barbare intolérance qui se plaît à tourmenter des cette vie ceux qu’elle destine aux tourmens éternels dans l’autre. En ce sens, je vous remercie pour ma Patrie de l’esprit de Philosophie & d’humanité que vous reconnoissez dans son Clergé, & de la justice que vous aimez à lui rendre ; je suis d’accord avec vous sur ce point. Mais pour être philosophes & tolérans,

[*] Sur la Tolérance Chrétienne, en peut consulter le chapitre qui porte ce titre, dans l’onzieme livre de la Doctrine Chrétienne de M. Professeur Vernet. On y verra par quelles raisons l’Eglise doit apporter encore plus de ménagement & de circonspection dans la censure des erreurs sur la foi, que dans celle des fautes contre les mœurs, & comment s’allient dans les regles de cette censure la douceur du Chrétien, la raison du Sage & le zele du Pasteur.] il ne s’ensuit pas que ses membres soient hérétiques. Dans le nom de parti que vous leur donnez, dans les dogmes que vous dites être les leurs, je ne puis ni vous approuver, ni vous suivre. Quoiqu’un tel système n’ait rien, peut-être, que d’honorable à ceux qui l’adoptent, je me garderai de l’attribuer à mes Pasteurs qui ne l’ont pas adopte ; de peur que l’éloge que j’en pourrois faire ne fournit à d’autres le sujet d’une accusation très-grave, &.ne nuisit à ceux que j’aurois prétendu louer. Pourquoi me chargerois-je de la profession de foi d’autrui ? N’ai-je pas trop appris à craindre ces imputations téméraires ? Combien de gens se sont charges de la mienne en m’accusant de manquer de Religion, qui surement ont fort mal lu dans mon cœur ? Te ne les taxerai point d’en manquer eux-mêmes : car un des devoirs qu’elle m’impose est de respecter les secrets des consciences. Monsieur, jugeons les actions des hommes, & laissons Dieu juger de leur foi.

En voilà trop, peut-être, sur un point dont l’examen ne m’appartient pas, & n’est pas aussi le sujet de cette Lettre. Les Ministres de Geneve n’ont pas besoin de la plume d’autrui pour se défendre ; *

[* C’est ce qu’ils viennent de faire, à ce qu’on m’écrit, par une déclaration publique. Elle ne m’est point parvenue dans ma retraite ; mais j’apprends que le public l’a reçue avec applaudissement. Ainsi, non-seulement je jouis du plaisir de leur avoir le premier rendu l’honneur qu’ils méritent, mais de celui d’entendre mon jugement unanimement confirme. Je sens bien que cette déclaration rend le début de ma Lettre entièrement superflu, & le rendroit peut-être indiscret dans tout autre-cas : mais étant sur le point de le supprimer, j’ai vu que parlant du même article qui y à donne lieu, la même raison subsistoit encore, & qu’on pourroit toujours prendre mon silence pour une espece de consentement. Je laisse donc ces réflexions d’autant plus volontiers que si elles viennent hors de propos sur une affaire devroient heureusement terminée, elles ne contiennent en général rien que d’honorable à l’Eglise de Geneve, & que d’utile aux hommes en tout pays.] ce n’est pas la mienne qu’ils choisiroient pour cela, & de pareilles discussions sont trop loin de mon inclination pour que je m’y livre avec plaisir ; mais ayant à parler du même article où vous leur attribuez des opinions que nous ne leur connoissons point, me cette assertion, c’étoit y paroître adhérer, & c’est ce que je suis fort éloigne de faire. Sensible au bonheur que nous avons de posséder un corps de Théologiens Philosophes & pacifiques, ou plutôt un corps d’Officiers de Morale *

[* C’est ainsi que l’Abbé de Saint Pierre appelloit toujours les Ecclésiastiques ; soit pour dire ce qu’ils sont en effet, soit pour exprimer ce qu’ils devroient être.]

& de Ministres de la vertu, je ne vois naître qu’avec effroi toute occasion pour eux de se rabaisser jusqu’a n’être plus que des Gens d’Eglise. Il nous importe de les conserver tels qu’ils sont. Il nous importe qu’ils jouissent eux-mêmes de la paix qu’ils nous sont aimer, & que d’odieuses disputes de Théologie ne troublent plus leur repos ni le notre. Il nous importe enfin, d’apprendre toujours par leurs leçons & par leur exemple, que la douceur & l’humanité sont aussi les vertus du Chrétien.

Je me hâte de passer à une discussion moins grave & moins sérieuse, mais qui nous intéresse encore assez pour mériter nos réflexions, & dans laquelle j’entrerai plus volontiers, comme étant un peu plus de ma compétence ; c’est celle du projet d’établir un Théâtre de Comédie à Geneve. Je n’exposerai point ici mes conjectures sur les motifs qui vous ont pu porter à nous proposer un établissement si contraire à nos maximes. Quelles que soient vos raisons, il ne s’agit pour moi que des nôtres, & tout ce que je me permettrai de dire à votre égard, c’est que vous serez surement le premier Philosophe,*

[*De deux célebres Historiens, tous deux Philosophes, tous deux.chers à M.. d’Alembert, le moderne seroit de son avis, peut - être ; mais Tacite qu’il aime, qu’il médite, qu’il daigne traduire, le grave Tacite qu’il cite si volontiers, & qu’a- l’obscurité près il imite si bien quelquefois, en eut- il été de même ? ]

qui jamais ait excite un peuple libre, une petite Ville, & un Etat pauvre, à se charger d’un spectacle public.

Que de questions je trouve à discuter dans celle que vous semblez résoudre ! Si les Spectacles sont bons au mauvais en eux-mêmes ? S’ils peuvent s’allier avec les mœurs ? Si l’austérité Républicaine les peut comporter ? S’il faut les souffrir dans une petite ville ? Si la profession de Comédien peut être honnête ? Si les Comédiennes peuvent être aussi sages que d’autres femmes ? Si de bonnes loix suffisent pour réprimer les abus ? Si ces loix peuvent être bien observées ? &c. Tout est problême encore sur les vrais effets du Théâtre, parce que les disputes qu’il occasionne ne partageant que les Gens d’Eglise & les Gens du monde, chacun ne l’envisage que par ses préjugés.Voila, Monsieur, des recherches qui ne seroient pas indignes de votre plume. Pour moi, sans croire y suppléer, je me contenterai de chercher dans cet essai les éclaircissemens que vous nous avez rendus nécessaires ; vous priant de considérer qu’en disant mon avis à votre exemple, je remplis un devoir envers ma Patrie, & qu’au moins, si je me trompe dans mon sentiment, cette erreur ne peut nuire à personne.

Au premier coup-d’œil jette sur ces institutions, je vois d’abord qu’un Spectacle est un amusement ; & s’il est vrai qu’il faille des amusemens à l’homme, vous conviendrez au moins qu’ils ne sont permis qu’autant qu’ils sont nécessaires, & que tout amusement inutile est un mal, pour un être dont la vie est si courte & le tems si précieux. L’état d’homme à ses plaisirs, qui dérivent de sa nature, & naissent de ses travaux, de ses rapports, de ses besoins ; & ces plaisirs, d’autant plus doux que celui qui les goûte à l’ame plus saine, rendent quiconque en sait jouir peu sensible à tous les autres. Un Pere, un Fils, un Mari, un Citoyen, ont des devoirs si chers à remplir, qu’ils ne leur laissent rien à dérober à l’ennui. Le bon emploi du tems rend le tems plus précieux encore, & mieux on le met à profit, moins on en fait trouver à perdre, Aussi voit-on constamment que l’habitude du travail rend l’inaction insupportable, & qu’une bonne conscience éteint le goût des plaisirs frivoles : mais c’est le mécontentement de soi-même, c’est le poids de l’oisiveté, c’est l’oubli des goûts simples & naturels, qui rendent si nécessaire un amusement étranger. Je n’aime point qu’on ait besoin d’attacher incessamment son cœur sur la Scene, comme s’il étoit mal à son aise au-dedans de nous. La nature même à dicte la réponse de ce Barbare *

[*Chrysost. in Matth.Hemel. 38.] à qui l’on vantoit les magnificences du Cirque & des Jeux établis à Rome. Les Romains, demande ce bon-homme n’ont- ils à Rome. Les Romains, demanda ce bon-homme, n’ont-ils ni femmes, ni enfans ? Le Barbare avoit raison. L’on croit s’assembler au Spectacle, & c’est-là que chacun s’isole ; c’est-là qu’on va oublier ses amis, ses voisins, ses proches, pour s’intéresser à des fables, pour pleurer les malheurs des morts, ou rire aux dépens les vivans. Mais j’aurois du sentir que ce langage n’est plus le saison dans notre siecle. Tachons d’en prendre un qui soit mieux entendu.

Demander si les Spectacles sont bons ou mauvais en eux-mêmes, c’est faire une question trop vague ; c’est examiner un rapport avant que d’avoir fixe les termes. Les Spectacles sont faits pour le peuple, & ce n’est que par leurs effets sur lui, qu’on peut déterminer leurs qualités absolues. Il peut y avoir des Spectacles d’une infinité d’especes ; *

[* "Il peut y avoir des spectacles blâmables en eux-mêmes, comme ceux qui sont inhumains, ou indécens & licentieux : tels étoient quelques-uns des spectacles parmi les Paiens. Mais il en est aussi d’indifferens en eux-mêmes qui ne deviennent mauvais que par l’abus qu’on en fait. Par exemple, les pieces de Théâtre n’ont rien de mauvais en tant qu’on y trouve une peinture des caracteres & des actions des hommes, où l’on pourroit même donner des leçons agréables & utiles pour toutes les conditions ; mais si l’on y débite une morale relâchée, si les personnes qui exercent cette profession menent une vie licentieuse & servent à corrompre les autres, si de tels spectacles entre-tiennent la vanité, la fainéantise, le luxe, l’impudicité, il est visible alors que la chose tourne en abus, & qu’a moins qu’on ne trouve le moyen de corriger ces abus ou de s’en garantir, il vaut mieux renoncer à cette sorte d’amusement." Instruction Chret. T. III. L. III. Chap. 16.

Voila l’état de la question bien pose. Il s’agit de savoir si la morale du Théâtre est nécessairement relâchée, si les abus sont inévitables, si les inconvéniens dérivent de la nature de la chose, ou s’ils viennent de causes qu’on ne puisse écarter.] il y a de peuple à peuple une prodigieuse diversité de mœurs, de temperamens de caracteres. L’homme est un, je l’avoue ; mais l’homme modifie par les Religions, par les Gouvernemens, par les Loix, par les coutumes, par les préjugés, par les climats, devient si différent de lui-même qu’il ne faut plus chercher parmi nous ce qui est bon aux hommes en général, mais ce qui leur est bon dans tel tems ou dans tel pays ; ainsi les Pieces de Ménandre faites pour le Théâtre d’Athenes, étoient déplacées sur celui de Rome : ainsi les combats des Gladiateurs, qui, sous la République, animoient le courage & la valeur des Romains, n’inspiroient, sous les Empereurs, à la populace de Rome, que l’amour du sang & la cruauté : du même objet offert au même Peuple en différens tems, il apprit d’abord à mépriser sa vie, & ensuite à se jouer de celle d’autrui.

Quant à l’espece des Spectacles, c’est nécessairement le plaisir qu’ils donnent, & non leur utilité, qui la détermine. Si l’utilité peut s’y trouver, à la bonne heure ; mais l’objet principal est de plaire, &, pourvu que le Peuple s’amuse, cet objet est assez rempli. Cela seul empêchera toujours qu’on ne puisse donner à ces fortes d’etablissemens tous les avantagea dont ils seroient susceptibles, & c’est s’abuser beaucoup quel de s’en former une idée de perfection, qu’on ne sauroit mettre en pratique, sans rebuter ceux qu’on croit instruire. Voilà d’ou naît la diversité des Spectacles, selon les goûts divers des nations. Un Peuple intrépide, grave & cruel, veut des fêtes meurtrieres & périlleuses, où brillent la valeur & le sens-froid. Un Peuple féroce & bouillant veut du sang, des combats, des passions atroces. Un Peuple voluptueux veut de la musique & des danses. Un Peuple galant veut de l’amour de la politesse. Un Peuple badin veut de la plaisanterie & du ridicule. Trahit sua quelque voluptas. Il faut, pour leur plaire, des Spectacles qui favorisent leurs penchans, au lieu qu’il en faudroit qui les modérassent.

La Scene, en général, est un tableau des passions humaines, dont l’original est dans tous les cœurs. : mais si le Peintre n’avoit soin de flatter ces passions, les Spectateurs seroient bientôt rebutes, & ne voudroient plus se voir sous un aspect qui les fit mépriser d’eux-mêmes. Que s’il donne à quelques-unes des couleurs odieuses, c’est seulement à celles qui ne sont point générales, & qu’on hait, naturellement. Ainsi l’Auteur ne fait encore en cela que suivre le sentiment du public ; & alors ces passions de rebut font toujours employées à en faire valoir d’autres, sinon plus légitimes, du moins plus au gré des Spectateurs. Il n’y a que la raison qui ne soit bonne a rien sur la Scene. Un homme sans passions, ou qui les domineroit toujours, n’y sauroit intéresser personne ; & l’on a déjà remarque qu’un StoÏcien dans la Tragédie, seroit un personnage insupportable : dans la Comédie, il feroit rire, tout au plus.

Qu’on n’attribue donc pas au Théâtre le pouvoir de changer des sentimens ni des mœurs qu’il ne peut que suivre & embellir. Un Auteur qui voudroit heurter le goût général, composeroit bientôt pour lui-seul. Quand Moliere corrigea la Scene comique, il attaqua des modes, des ridicules ; mais il ne choqua pas pour cela le goût du public,*

[* Pour peu qu’il anticipât, ce Moliere lui-même avoit peine à se soutenir ; le plus parfait de ses ouvrages tomba dans sa naissance, parce qu’il le donna trop tôt, & que le public n’etoit pas mur encore pour le Misanthrope.

Tout ceci est fonde sur une maxime évidente ; savoir qu’un peuple suit souvent des usages qu’il méprise, au qu’il est prêt à mépriser, si-tôt qu’on osera lui en donner l’exemple. Quand de mon tems on jouoit la fureur des Pantins, on ne faisoit que dire au Théâtre ce que pensoient ceux même qui passoient leur journée à ce sot amusement : mais les goûts constans d’un peuple, ses coutumes, ses vieux préjugés, doivent être respectes sur la Scene. Jamais Poete ne s’est bien trouve d’avoir viole cette loi. ] il le suivit ou le développa, comme fit aussi Corneille de C’etoit l’ancien Théâtre qui commençoit à choquer ce goût parce que, dans un siecle devenu plus poli, le Théâtre gardoit sa premiere grossièreté. Aussi le goût général ayant change depuis ces deux Auteurs, si leurs chefs- d’œuvres étoient encore à paroître, tomberoient-ils infailliblement aujourd’hui. Les connoisseurs ont beau les admirer toujours, si le public les admire encore, c’est plus par honte de s’en dédire que par un vrai sentiment de leurs beautés. On dit que jamais une bonne Piece ne tombe ; vraiment je le crois bien, c’est que jamais une bonne Piece ne choque les moeurs*

[* Je dis le goût ou les mœurs différemment : car bien ces choses ne soit pas l’autre, elles ont toujours une origine commune, & souffrent les mêmes révolutions. Ce qui ne signifie pas que le bon goût & les bonnes, mœurs regnent toujours en même tems, proposition éclaircissemen & discussion ; mais qu’un certain état du goût répond toujours à un certain état des mœurs, ce qui est incontestable.] de son tems. Qui est-ce qui doute que, sur nos Théâtres, la meilleure Piece de Sophocle ne tombât tout-à-plat ? ne sauroit se mettre à la place de gens qui ne nous ressemblent point.

Tout Auteur qui veut nous peindre des mœurs étrangers à pourtant grand soin d’approprier sa Piece aux nôtres. Sans cette précaution, l’on ne réussit jamais, & le succès même de ceux qui l’ont prise à souvent des causes bien différentes de celles que lui suppose un observateur superficiel. Quand Arlequin Sauvage est bien accueilli des Spectateurs, pense-t-on que ce soit par le goût qu’ils prennent pour le sens & la simplicité de ce personnage, & qu’un seul d’entr’eux voulut pour cela lui ressembler ? C’est, tout au contraire, que cette Piece favorise leur tour d’esprit, qui est d’aimer & rechercher les idées neuves & singulieres. Or il n’y en a point de plus neuves pour eux que celles de la nature. C’est précisément leur aversion pour les choses communes, qui les ramene quelquefois aux choses simples.

Il s’ensuit de ces premieres observations, que l’effet général du Spectacle est de renforcer le caractere national, d’augmenter les inclinations naturelles, & de donner une nouvelle énergie a toutes les passions. En ce sens il sembleroit que cet effet, se bornant à charger & non changer les mœurs établies, la Comédie seroit bonne aux bons & mauvaise aux méchans. Encore dans le premier cas resteroit-il toujours à savoir si les passions trop irritées ne dégénerent point en vices. Je sais que la Poétique du Théatre prétend faire tout le contraire, & purger les passions en les excitant : mais j’ai peine à bien concevoir cette regle. Seroit-ce que pour devenir tempérant & sage, il faut commercer, par être furieux & fou ? "Eh non ! ce n’est pas cela, disent les partisans du Théatre. La Tragédie prétend bien que toutes les passions dont elle fait des tableaux nous émeuvent, mais elle ne veut pas toujours que notre affection soit la même que celle du personnage tourmente par une passion. Le plus souvent, au-contraire, son but est d’exciter en nous sentimens opposes à ceux qu’elle prête à ses personnages." Ils disent encore que si les Auteurs abusent du pouvoir d’émouvoir les cœurs, pour mal placer l’intérêt, cette faute doit être attribuée à l’ignorance & à la dépravation des Artistes, & & non point à l’art. Ils disent enfin que la peinture fidelle des passions & des peines qui les accompagnent, suffit seule pour nous les faire éviter avec tout le soin dont nous sommes capables.

Il ne faut, pour sentir la mauvaise foi de toutes ces réponses que consulter l’état de son cœur à la fin d’une Tragédie. L’émotion, le trouble, & l’attendrissement qu’on sent en soi-même & qui se prolonge après la Piece, annoncent-ils une disposition bien prochaine à surmonter & régler nos passons ? Les impressions vives & touchantes dont nous prenons l’habitude & qui reviennent si souvent, sont-elles bien propres à modérer nos sentimens au besoin ? Pourquoi l’image des peines qui naissent des passions, effaceroit-elle celle des transports de plaisir & de joie qu’on en voit au naître, & que les Auteurs ont soin d’embellir encore pour rendre leurs Pieces plus agréables ? ne fait-on pas que toutes les passions sont sœurs, qu’une seule suffit pour en exciter mille, & que les combattre l’une par l’autre n’est qu’un moyen de rendre le cœur plus sensible à toutes ? Le seul instrument qui serve à les purger est la raison, & j’ai déjà dit que la raison n’avoit nul effet au Théatre. Nous ne partageons pas les affections de tous les personnages, il est vrai : car, leurs intérêts étant opposes, il faut bien que l’Auteur nous en fasse préférer quelqu’un, autrement nous n’en prendrions point du tout ; mais loin de choisir pour cela les passions qu’il veut nous faire aimer, il est force de choisir celles que nous aimons. Ce que j’ai dit du genre des Spectacles doit s’entendre encore de l’intérêt qu’on y fait régner à Londres, un Drame intéressé en faisant haÏr les François ; à Tunis, la belle passion seroit la pirater : à Messine, une vengeance bien favoureuse ; à Goa, l’honneur de brûler des Juifs. Qu’un Auteur *

[*Qu’on mette, pour voir sur la Scene françoise, un homme droit & vertueux, mais simple & grossier, sans amour, sans galanterie, & qui ne fasse point de belles phrases ; qu’on y mette un sage sans préjugés, qui, ayant reçu un affront d’un Spadassin, refuse de s’aller faire égorger par l’offenseur, & qu’on épuise tout l’art du Théatre pour rendre ces personnages intéressans comme le Cid au peuple François ; j’aurai tort, si l’on réussit.] choque ces maximes, il pourra faire une fort belle Piece où l’on n’ira point ; & c’est alors qu’il faudra taxer cet Auteur d’ignorance, pour avoir manque à la premiere loi de son art, à celle qui sert de base à toutes les autres, qui est de réussir. Ainsi le Théatre purge les passions qu’on n’a pas, & fomente celles qu’on a Ne voilà-t-il pas un remede bien administre ?

II y donc un concours de causes générales & particulieres, qui doivent empêcher qu’on ne puisse donner aux Spectacles la perfection dont on les croit susceptibles, & qu’ils ne produisent les effets avantageux qu’on semble en attendre. Quand on supposeroit même cette perfection aussi grande qu’elle peut être, & le peuple aussi bien dispose qu’on voudra ; encore ces effets se réduiroient-ils à rien, faute de moyens pour les rendre sensibles. Je ne sache que trois sortes d’instrumens, à l’aide desquels on puisse agir sur les mœurs d’un peuple ; savoir, la force des loix, l’empire de l’opinion, & l’attrait du plaisir. Or les loix n’ont nul accès au Théatre, dont la moindre contrainte *

[*Les loix peuvent déterminer les sujets, la forme des Pieces, la maniere de les jouer ; mais elles ne sauroient forcer le public a s’y plaire. L’empereur Neron chantant au Théatre faisoit égorger ceux qui s’endormoient ; encore ne pouvoit-il tenir tout le monde éveillé, & peu s’en salut que le plaisir d’un court sommeil ne coûtât la vie à Vespasien. Nobles Acteurs de l’Opéra de Paris, ah, si vous eussiez joui de la puissance impériale, je ne gémirois pas maintenant d’avoir trop vécu !] feroit une peine & non pas un amusement. L’opinion n’en dépend point, puisqu’au lieu de faire la loi au public, le Théatre la reçoit de lui ; & quant au plaisir qu’on y peut prendre, tout son effet est de nous y ramener plus souvent.

Examinons s’il en peut avoir d’autres. Le Théatre, me dit-on, dirige comme il peut & doit l’être, rend la vertu aimable le vice odieux. Quoi donc ? avant qu’il y eut des Comédies n’aimoit-on point les gens de bien, ne haissoit-on point les mechans, & ces sentimens sont-ils plus foibles dans les lieux dépourvus de Spectacles ? Le Théatre rend la vertu aimable. Il opère un grand prodige de faire ce que la nature & la raison sont avant lui ! Les mechans sont hais sur la Scene… Sont-ils aimes dans la Société, quand on les y connoît pour tels ? Est-il bien sur que cette haine soit plutôt l’ouvrage de l’Auteur, que des forfaits qu’il leur fait commettre ? Est-il bien sur que le simple récit de aces forfaits nous en donneroit moins d’horreur que toutes les couleurs dont il nous les peint ? Si tout son art consiste à nous montrer des malfaiteurs pour nous les rendre odieux, je ne vois point ce que cet art a de si admirable, & l’on ne prend la-dessus que trop d’autres leçons sans celle-là Oserai - je ajouter un soupçon qui me vient ? Je doute que tout homme à qui l’on exposera d’avance les crimes de Phedre ou de Médée, ne les déteste plus encore au commencement qu’a la fin de la Piece ; & si ce doute test fonde, que faut - il penser de cet effet si vante du Théatre ?

Je voudrois bien qu’on me montrât clairement sans verbiage par quels moyens il pourroit produire en nous des sentimens que nous n’aurions pas, & nous faire juger des êtres moraux autrement que nous n’en jugeons en nous-mêmes ? Que toutes ces vaines prétentions approfondies sont pueriles & dépourvues.de sens ! Ah si la beauté de la vertu l’ouvrage de l’art, il y a long-tems qu’il l’auroit défigurée ! Quant à moi, dût-on me traiter de méchant encore pour oser soutenir que l’homme est ne bon, je le pense & crois l’avoir prouve ; la source de l’intérêt qui nous attache qui est honnête & nous inspire de l’aversion pour le mal, est en nous & non dans les Pieces. Il n’y a point pour produire cet intérêt, mais seulement pour s’en prévaloir. L’amour du beau *

[*C’est du beau moral qu’il est ici question. Quoiqu’en disent les Philosophes, cet amour est inné dans l’homme, & sert de principe à la conscience. Je puis citer en exemple de cela, la petite piece de Nanine qui à fait murmurer l’assemblée & s’est soutenue que par la grande réputation de l’Auteur, & cela parce que l’honneur, la vertu, les purs sentimens des la nature y sont préférés à l’impertinent préjugé des conditions.] est un sentiment aussi naturel au cœur humain que l’amour de soi-même ; il n’y naît point d’un arrangement de scenes ; l’Auteur ne l’y porte pas, il l’y trouve ; & de ce pur sentiment qu’il flatte les douces larmes qu’il fait couler.

Imaginez la Comédie aussi parfaite qu’il vous plaira. Où est celui qui, s’y rendant pour la premiere fois, n’y va déjà convaincu de ce qu’on y prouve, & déjà prévenu pour ceux qu’on y fait aimer ? Mais ce n’est pas de cela qu’il est question ; c’est d’agir conséquemment à ses principes & d’imiter les gens qu’on estime. Le cœur de l’homme est toujours droit sur tout ce qui ne se rapporte pas personnelle à lui. Dans les querelles dont nous sommes purement Spectateurs, nous prenons a l’instant le parti de la justice, & il a point d’acte de méchanceté qui ne nous donne une vive indignation, tant que nous n’en tirons aucun profit : mais quand notre intérêt s’y mêle, bientôt nos sentimens se corrompent ; & c’est alors seulement que nous préférons le mal qui nous est utile, au bien que nous fait aimer la nature. N’est-ce pas un effet nécessaire de la constitution des choses, que le méchant tire un double avantage de son injustice, & de la probité d’autrui ? Quel traité plus avantageux pourroit - il faire, que d’obliger le monde entier d’être juste, excepte lui seul ; en sorte que chacun lui rendit fidélement ce qui lui est dû, & qu’il ne rendit ce qu’il doit à personne ? Il aime la vertu, sans doute, mais il l’aime dans les autres, parce qu’il espere en profiter ; il n’en veut point pour lui, parce qu’elle lui seroit coûteuse. Que va-t-il donc voir au Spectacle ? Précisément ce qu’il voudroit trouver partout ; des leçons uns de vertu pour le public dont il s’excepte, & des gens immolant tout à leur devoir, tandis qu’on n’exige rien de lui.

J’entends dire que la Tragédie mene à la pitié par la terreur ; soit, mais quelle est cette pitié ? Une émotion passagere & vaine, qui ne dure pas plus que l’illusion qui l’a produite ; un reste de sentiment naturel étouffe bientôt par les passions ; une pitié stérile qui se repaît de quelques larmes, & n’a jamais produit le moindre acte d’humanité. Ainsi pleuroit le sanguinaire Sylla au récit des maux qu’il n’avoit pas faits lui-même. Ainsi se cachoit le tyran de Phere au Spectacle, de peur qu’on ne le vit gémir avec Andromaque & Priam, tandis qu’il écoutoit sans émotion les cris de tant d’infortunes, qu’on égorgeoit tous les jours par ses ordres. Tacite rapporte que Valerius-Asiaticus, accuse calomnieusement par l’ordre de Messaline qui vouloit le faire périr, se défendit par-devant l’Empereur d’une maniere qui toucha extrêmement ce Prince & arracha des larmes à Messaline elle-même. Elle entra dans une chambre voisine pour se remettre, après avoir tout en pleurant averti Vitellius à l’oreille de ne pas laisser échapper l’accuse. Je ne vois pas au spectacle une de ces pleureuses de loges si fières de leurs larmes que je ne songe à celles de Messaline pour ce pauvre Valerius-Asiaticus.

Si, selon la remarque de Diogene-Laerce, le cœur s’attendrit plus volontiers à des maux feints qu’a des maux véritables ; si les imitations du Théâtre nous arrachent quelquefois plus de pleurs que ne seroit la présence même des objets imites ; c’est moins, comme le pense l’Abbé du Bos, parce que les émotions sont plus foibles & ne vont pas jusqu’a la douleur,*

[* Il dit que le Poete ne nous afflige qu’autant que nous le voulons ; qu’il ne nous fait aimer ses Héros qu’autant qu’il nous plaît. Cela est contre toute expérience. Plusieurs s’abstiennent d’aller à la Tragédie, parce qu’ils en sont émus au point d’en être incommodes ; d’autres, honteux de pleurer au Spectacle, y pleurent pourtant malgré eux ; & ces effets ne sont pas assez rares pour n’être qu’une exception à la maxime de cet Auteur.] que parce qu’elles sont pures & sans mélange d’inquiétude pour nous-mêmes. En donnant des pleurs à ces fictions, nous avons satisfait à tous les droits de l’humanité, sans avoir plus rien à mettre du notre ; au-lieu que les infortunes en personne exigeroient de nous des soins, des soulagemens, des consolations, des travaux qui pourroient nous associer à leurs peines, qui couteroient du moins à notre indolence, & dont nous sommes bien aises d’être exemptes. On diroit que notre cœur se resserre, de peur de s’attendrir à nos dépens.

Au fond, quand un homme est allé admirer de belles actions dans des fables, & pleurer des malheurs imaginaires, qu’a-t-an encore à exiger de lui N’est-il pas content de lui-même Ne s’applaudit-il pas de sa belle ame Ne s’il pas acquitte de tout ce qu’il doit à la vertu par l’hommage qu’il vient de lui rendre Que voudroit-on qu’il fit de plus Qu’il la pratiquât lui-même Il n’a point de rôle à jouer : n’est pas Comédien.

Plus j’y réfléchis, & plus je trouve que tout ce qu’on met représentation au Théâtre, on ne l’approche pas de nous, on l’en éloigne. Quand je vois le Comte d’Essex, le regne d’Elisabeth se recule à mes yeux de dix siecles, & si l’on jouoit un événement arrive hier dans Paris, on me le feroit supposer du tems de Moliere. Le Théâtre a ses regles, ses maximes, sa morale à part, ainsi que son langage & ses vêtemens. On se dit bien que rien de tout cela ne nous convient, & l’on se croiroit aussi ridicule d’adopter les vertus de ses héros que de parler en vers, & d’endosser un habit à la Romaine. Voilà donc à-peu-près à quoi servent tous ces grandes sentimens & toutes ces brillantes maximes qu’on vante avec tant d’emphase ; à les reléguer à jamais sur la Scene, & à nous montrer la vertu comme un jeu de Théâtre, bon pour amuser le public, mais qu’il y auroit de la folie à vouloir transporter sérieusement dans la Société. Ainsi la plus avantageuse impression des meilleures Tragédies est de réduire à quelques affections passagères, stériles & sans effet, tous les devoirs de l’homme, à nous faire applaudir de notre courage en louant celui des autres, de notre humanité en plaignant les maux que nous aurions pu guérir, de notre charité en disant au pauvre : Dieu vous assiste.

On peut, il est vrai, donner un appareil plus simple à la Scene, & rapprocher dans la Comédie le ton du Théâtre de celui du monde : mais de cette maniere on ne corrige pas, les mœurs, on les peint, & un laid visage ne paroit point laid à celui qui le porte. Que si l’on veut les corrige par leur charge, on quitte la vraisemblance & la nature, & le tableau ne fait plus d’effet. La charge ne rend pas les objets haÏssables, elle ne les rend que ridicules : & de-la résulte un très grand inconvénient, c’est qu’a force de craindre les ridicules, les vices n’effraient plus, & qu’on ne sauroit guérir les premiers sans fomenter les autres. Pourquoi, direz-vous, supposer cette opposition nécessaire Pourquoi, Monsieur Parce que les bons ne tournent point les mechans en dérision, mais les écrasent de leur mépris, & que rien n’est moins plaisant & risible que l’indignation de la vertu. Le ridicule, au contraire, est l’arme favorite du vice. C’est par elle qu’attaquant dans le fond des cœurs le respect qu’on doit à la vertu, il éteint enfin l’amour qu’on lui porte.

Ainsi tout nous force d’abandonner cette vaine idée de perfection qu’on nous veut donner de la forme des Spectacles, diriges vers l’utilité publique. C’est une erreur, disoit le grave Muralt, d’espérer qu’on y montre fidèlement les véritables rapports des choses : car, en général, le Poete ne peut qu’altérer ces rapports, pour les accommoder au goût du peuple. Dans le cornique il les diminue & les met au-dessous de l’homme ; dans le tragique, ils les étend pour les rendre héroÏques, & les met au-dessus de l’humanité. Ainsi jamais ils ne sont à sa mesure, & toujours nous voyons au Théâtre d’autres êtres que nos semblables. J’ajouterai que cette différence est si vraie & si reconnue qu’Aristote en fait une regle dans sa Poétique. Comoedia enim deteriores, Tragoedia meliores quam nunc sunt imitari conantur. Ne voila-t-il pas une imitation bien entendue, qui se propose pour objet ce qui n’est point, & laisse, entre le défaut & l’excès, ce qui est, comme une chose inutile Mais qu’importe la vérité de l’imitation, pourvu que l’illusion y soit Il ne s’agit que de piquer la curiosité du peuple. Ces productions d’esprit, comme la plupart des autres, n’ont pour but que applaudissemens. Quand l’Auteur en reçoit & que les Acteurs les partagent, la Piece est parvenue à son but & l’on n’y cherche point d’autre utilité. Or si le bien est nul, reste le mal, & comme celui-ci n’est pas douteux, la question me paroit décidée ; mais, passions à quelques exemples, qui puissent en rendre la solution plus sensible.

Je crois pouvoir avancer, comme une vérité facile à prouver, en conséquence des précédentes, que le Théâtre François, avec les défauts qui lui restent, est cependant à-peu-près aussi parfait qu’il peut l’être, soit pour l’agrément, soit pour l’utilité ; & que ces deux avantages y sont dans un rapport qu’on ne peut troubler sans ôter à l’un plus, qu’on ne donneroit à l’autre, ce qui rendroit ce même Théâtre moins parfait encore. Ce n’est pas qu’un homme de génie ne puisse inventer un genre de Pieces préférable à ceux qui sont établis ; mais ce nouveau genre, ayant besoin pour se soutenir des talens de l’Auteur, périra nécessairement avec lui, & ses successeurs, dépourvus des mêmes ressources, seront toujours forces de revenir aux moyens communs d’intéresser & de plaire. Quels sont ces moyens parmi nous Des actions célebres, de grands noms, de grands crimes, & de grandes vertus.dans la Tragédie ;.le comique & le plaisant dans la Comédie ; & toujours l’amour dans toutes deux.*

[* Les Grecs n’avoient pas besoin de fonder sur l’amour le principal intérêt de leur tragédie, & ne l’y fondoient pas, en effet. La notre, qui n’a pas la même ressource, ne sauroit se passer de cet intérêt. On verra dans la suite la raison de cette différence.] Je demande quel profit les mœurs peuvent tirer de tout cela ?

On me dira que dans ces Pieces le crime est toujours puni, & la vertu toujours récompensée. Je réponds que, quand cela seroit, la plupart des actions tragiques, n’étant que de pures fables, des événemens qu’on fait être de l’invention du Poete, ne sont pas une grande impression sur les Spectateurs ; à force de leur montrer qu’on veut les instruire, on ne les instruit plus. Je réponds encore que ces punitions & ces récompenses s’operent toujours par des moyens si peu communs, qu’on n’attend rien de pareil dans le cours naturel des choses humaines. Enfin je réponds en niant le fait. Il n’est, ni ne peut être généralement vrai : car cet objet, n’étant point celui sur lequel les Auteurs dirigent leurs Pieces, ils doivent rarement l’atteindre, & souvent il seroit obstacle un obstacle au succès. Vice ou vertu, qu’.importe, pourvu qu’on en impose par un air de grandeur Aussi la Scene Françoise, sans contredit la plus parfaite, ou du moins la plus réguliere qui ait encore existe, n’est-elle pas moins le triomphe des grands scélérats que des plus illustres héros : témoin Catilina, Mahomet, Atrée, & beaucoup d’autres.

Je comprends bien qu’il ne faut pas toujours regarder à la catastrophe pour juger de l’effet moral d’une Tragédie qu’a égard l’objet est rempli quand on s’intéresse pour l’infortune vertueux, plus que pour l’heureux coupable : ce qui n’empêche point qu’alors la prétendue regle ne soit violée. Comme il n’y a personne qui n’aimât mieux être Britannicus que Neron, je conviens qu’on doit compter en ceci pour bonne la Piece qui les représente, quoique Britannicus y périsse. Mais par le même principe, quel jugement porterons-nous d’une Tragédie ou, bien que les criminels soient punis, ils nous sont présentés sous un aspect si favorable que tout l’intérêt est pour eux ? Où Caton, le plus grand des humains, fait le rôle d’un pédant où Ciceron, le sauveur de la République, Ciceron, de tous ceux qui porterent nom de peres de la patrie, le premier qui en fut honore & le seul qui le mérita, nous est montre comme un vil Rhéteur, un lâche ; tandis que l’infame Catilina, couvert de crimes qu’on n’oseroit nommer, prêt d’égorger tous ses magistrats, & de réduire sa patrie en cendres, fait le rôle d’un grand homme & réunit, par ses talens, sa fermeté, son courage, toute l’estime des Spectateurs Qu’il eut, si l’on veut, une ame forte, en étoit il moins un scélérat détestable, & faloit-il donner aux forfaits d’un brigand le coloris des exploits d’un héros à quoi donc aboutit la morale d’une pareille Piece, si ce n’est à encourager des Catalina, & à donner aux mechans habiles le prix de l’estime publique due aux gens de bien Mais tel est le goût qu’il faut flatter sur la Scene ; telles sont les mœurs d’un siecle instruit. Le savoir, l’esprit, le courage ont seuls notre admiration ; & toi, douce & rnodeste Vertu, tu restes toujours sans honneurs ! Aveugles que nous au milieu de tant de lumieres ! Victimes de nos applaudissemens insensés, n’apprendrons-nous jamais combien mérite de mépris & de haine tout homme qui abuse, pour le malheur du genre-humain, du génie & des talens que lui donna la Nature ?

Atrée & Mahomet n’ont pas même la foible ressource du dénouement. Le monstre qui sert de héros à chacune de ces deux Pieces acheve paisiblement les forfaits, en jouit, & l’un des deux le dit en propres termes au dernier vers de la Tragédie :

Et je jouis enfin du prix de mes forfaits.

Je veux bien supposer que les Spectateurs, renvoyés avec cette belle maxime, n’en concluront pas que le crime a donc un prix de plaisir & de jouissance ; mais je demande enfin de quoi leur aura profite la Piece où cette maxime est mise en exemple ?

Quant à Mahomet, le défaut d’attacher l’admiration publique au coupable, y seroit d’autant plus grand que celui-ci a bien un autre coloris, si l’Auteur n’avoit eu soin de porter sur un second personnage un intérêt de respect & de vénération, capable d’effacer ou de balance au moins la terreur & l’étonnement que Mahomet inspire. La scene, sur-tout, qu’ils ont ensemble est conduite avec tant d’art que Mahomet, sans se démentir, sans rien perdre de la supériorité qui lui est propre, est pourtant éclipse par le simple bon sens & l’intrépide vertu de Zopire.*

[*Je me souviens d’avoir trouve dans Omar plus de chaleur & d’élévation vis-à-vis de Zopire, que dans Mahomet lui-même ; & je prenois cela pour un défaut. En y pensant mieux, j’ai change d’opinion. Omar emporte par son fanatisme ne doit parler de son maître qu’avec cet enthousiasme de zele & d’admiration qui l’éleve au-dessus de l’humanité. Mais Mahomet n’est pas fanatique ; c’est un fourbe qui, sachant bien qu’il n’est pas question de faire l’inspire vis-à-vis de Zopire, cherche à le gagner par une confiance affectée & par des motifs d’ambition. Ce ton de raison doit le rendre moins brillant qu’Omar, par cela même qu’il est plus grand & qu’il fait mieux discerner les hommes. Lui-même dit, ou fait entendre tout cela dans la scene. C’etoit donc ma faute si je ne l’avois pas senti : mais voilà ce qui nous arrive à nous autres petits Auteurs. En voulant censurer les ecrits de nos maîtres, notre étourderie nous y fait relever mille fautes qui sont des beautés pour les hommes de jugement.] II faloit un Auteur qui sentit bien sa force, pour oser mettre vis-à-vis l’un de l’autre deux pareils interlocuteurs. Je n’ai jamais oui faire de cette scene en particulier tout l’loge dont elle me paroit digne ; mais je n’en connois pas une au Théâtre François, où la main d’un grand maître soit plus sensiblement empreinte, & où le sacre caractere de la vertu l’emporte plus sensiblement sur l’élévation du génie.

Une autre considération qui tend à justifier cette Piece, c’est qu’il n’est pas seulement question d’étaler des forfaits, mais les forfaits du fanatisme en particulier, pour apprendre au peuple à le connoître & s’en défendre. Par malheur, de pareils soins sont très-inutiles, & ne sont pas toujours sans danger. Le fanatisme n’est pas une erreur, mais une fureur aveugle & stupide que la raison ne retient jamais. L’unique secret pour l’empêcher de naître est de contenir ceux qui l’excitent. Vous avez beau démontrer à des foux que leurs chefs les trompent, ils n’en sont pas moins ardens à les suivre. Que si le fanatisme existe une fois, je ne vois encore qu’un seul moyen d’arrêter son progrès : c’est d’employer lui ses propres armes. Il ne s’agit ni de raisonner ni de convaincre ; il faut laisser-là la philosophie, fermer les livres prendre le glaive & punir les fourbes. De plus, je crains bien, par rapport à Mahomet, qu’aux yeux des Spectateurs, sa grandeur d’ame ne diminue beaucoup l’atrocité de ses crimes ; & qu’une pareille Piece, jouée devant des gens en état de choisir, ne fit plus de Mahomet que de Zopires. Ce qu’il y à, du moins, de bien sur, c’est que de pareils exemples ne sont gueres encourageans pour la vertu.

Le noir Atrée n’a aucune de ces excuses, l’horreur qu’il inspire est à pure perte ; il ne nous apprend rien qu’y frémir de son crime ; & quoiqu’il ne soit grand que par sa fureur, il n’y a pas dans toute la Piece un seul personnage en état par son caractere de partager avec lui l’attention publique : car, quant au doucereux Plisthene, je ne sais comment on l’a pu supporter dans une pareille Tragédie. Seneque n’a point mis d’amour dans la sienne, & puisque l’Auteur moderne a pu se résoudre à l’imiter dans tout le reste, il auroit bien du l’imiter encore en cela. Assurément il faut avoir un bien flexibles pour souffrir des entretiens galans à cote des scenes d’Atrée.

Avant de finir sur cette Piece, je ne puis m’empêcher d’y remarquer un mérite qui semblera peut-être un défaut à bien des gens. Le rôle de Thyeste est peut-être de tous ceux qu’on a mis sur notre Théâtre le plus sentant le goût antique. Ce n’est point un héros courageux, ce n’est point un modele de vertu, on ne peut pas dire non plus que ce soit un scélérat, *

[*La preuve de cela, c’est qu’il intéresse. Quant à la faute dont il est puni, elle est ancienne, elle est trop expiée, & puis c’est peu de chose pour un méchant de Théâtre qu’on ne tient point pour tel, s’il ne fait frémir d’horreur.] c’est un homme foible & pourtant intéressant, par cela qu’il est seul qu’il est homme & malheureux. Il me semble aussi que par cela seul, le sentiment qu’il excite est extrêmement tendre & touchant : car cet homme tient de bien près à chacun de nous, au lieu que l’héroÏsme nous accable encore plus qu’il ne nous touche ; parce qu’après tout, nous n’y avons que faire. Ne seroit-il pas à désirer que nos sublimes Auteurs daignassent descendre un peu de leur continuelle élévation & nous attendrir quelquefois pour la simple humanité souffrante, de peur que, n’ayant de la pitié que pour des héros malheureux, nous n’en ayons jamais pour personne. Les anciens avoient des héros & mettoient des hommes sur leurs Théâtres ; nous, au contraire, nous n’y mettons que des héros, & à peine avons-nous des hommes. Les anciens parloient de l’humanité en phrases moins apprêtées ; mais ils savoient mieux l’exercer. On pourroit appliquer à eux & à nous un trait rapporte par Plutarque & que je ne puis m’empêcher de transcrire. Un Vieillard d’Athenes cherchoit place au Spectacle & n’en trouvoit point ; de jeunes-gens, le voyant en peine, lui firent signe de loin ; il vint, mais ils se serrerent & se moquerent de lui. Le bon-homme fit ainsi le tour du Théâtre, embarrasse de sa personne & toujours hue de la belle jeunesse. Les Ambassadeurs de Sparte s’en apperçurent, & se levant à l’instant placerent honorablement le Vieillard au milieu d’eux. Cette action fut remarquée de tout le Spectacle & applaudie d’un battement de mains universel. Eh, que de maux ! s’écria le bon Vieillard, d’un ton de douleur, les Athéniens savent ce qui est honnête, mais les Lacédémoniens le pratiquent. Voilà la philosophie moderne & les mœurs anciennes.

Je reviens à mon sujet. Qu’apprend-on dans Phedre & dans Oedipe, sinon que l’homme n’est pas libre, & qui le Ciel punit des crimes qu’il lui fait commettre Qu’apprend-on dans Médée, si ce n’est jusqu’où la fureur de la jalousie peut rendre une mere cruelle & dénaturée ? Suivez la plupart des Pieces du Théâtre François : vous trouverez presque dans toutes des monstres abominables & des actions atroces, utiles, si l’on veut, à donner de l’intérêt aux Pieces & de l’exercice aux vertus, mais dangereuses certainement, en ce qu’elles accoutument les yeux du peuple a des horreurs qu’il ne devroit pas même connoître & à des forfaits qu’il ne devroit pas supposer possibles. II n’est pas même vrai que le meurtre & le parricide y soient toujours odieux à la faveur de je ne fais quelles commodes suppositions, on les rend permis, ou pardonnables. On a peine à ne pas excuser Phedre incestueuse & versant le sang innocent. Syphax empoisonnant sa femme, le jeune Horace poignardant sa sœur, Agamemnon immolant sa fille, Oreste égorgeant sa mere, ne laissent pas d’être des personnages intéressans. Ajoutez que l’Auteur, pour faire parler chacun selon son caractere, est force de mettre dans la bouche des méchans leurs maximes & leur principes, revêtus de tout l’éclat des beaux vers, & débites d’un ton imposant & sentencieux, pour l’instruction du Parterre.

Si les Grecs supportoient de pareils Spectacles, c’etoit comme leur représentant des antiquités nationales qui couroient de tous tems parmi le peuple, qu’ils avoient leurs raisons pour se rappeller sans cesse, & dont l’odieux même entroit dans leurs vues. Dénuée des mêmes motifs & du même intérêt, comment la même Tragédie peut-elle trouver parmi vous des Spectateurs capables de soutenir les tableaux qu’elle leur présente, & les personnages qu’elle y fait agir L’un tue son pere, épouse sa mere, & se trouve le frere de ses enfans. Un autre force un fils d’égorger son pere. Un troisieme fait boire au pere le sang de son fils. On frissonne a la seule idée des horreurs dont on pare la une Scene Françoise, pour l’amusement du Peuple le plus doux & le plus humain qui soit sur la terre Non… je le soutiens, & j’en atteste l’effroi des Lecteurs, les massacres des Gladiateurs n’étoient pas si barbares que ces affreux Spectacles. On voyoit couler du sang, il est vrai ; mais on ne souilloit pas son imagination de crimes qui font frémir la Nature.

Heureusement la Tragédie telle qu’elle existe est si loin de nous, elle nous présente des êtres si gigantesques, si boursoufflés, si chimériques, que l’exemple de leurs vices n’est gueres plus contagieux que celui de leurs vertus n’est utile, & qu’a proportion qu’elle veut moins nous instruire, elle nous fait aussi moins de mal. Mais il n’en est pas ainsi de la Comédie, dont les mœurs ont avec les nôtres un rapport plus immédiat, & dont les personnages ressemblent mieux à des hommes. Tout en est mauvais & pernicieux, tout tire à conséquence pour les Spectateurs ; & le même du comique étant fonde sur un vice du cœur humain, c’est une suite de ce principe que plus la Comédie est agréable & parfaite, plus son effet est funeste aux mœurs : mais sans répéter ce que j’ai déjà dit de sa nature, je me contenterai d’en faire ici l’application, & de jetter un coup-d’œil sur votre Théâtre comique.

Prenons-le dans sa perfection, c’est-à-dire, à sa naissance. On convient & on le sentira chaque jour davantage, que Moliere est le plus parfait Auteur comique dont les ouvrages nous soient connus ; mais qui peut disconvenir aussi que le Théâtre de ce même Moliere, des talens duquel je suis plus l’admirateur que personne, ne soit une école de vices & de mauvaises mœurs, plus dangereuse que les livres mêmes où l’on fait profession de les enseigner Son plus grand soin est de tourner la bonté & la simplicité en ridicule, & de mettre la ruse & le mensonge du parti pour lequel on prend intérêt ; ses honnêtes gens ne sont que des gens qui parlent, ses vicieux sont des gens qui agissent & que les plus brillans succès favorisent le plus souvent ; enfin l’honneur des applaudissemens, rarement pour le plus estimable, est presque toujours pour le plus adroit.

Examinez le comique de cet Auteur : par-tout nous trouverez que les vices de caractere en sont l’instrument, & défauts naturels le sujet ; que la malice de l’un punit la simplicité de l’autre ; que les sots sont les victimes des mechans : ce qui, pour n’être que trop vrai dans le monde, n’en vaut pas mieux à mettre au Théâtre avec un air d’approbation, comme pour exciter les ames perfides à punir, sous le nom de sottise, la candeur dis honnêtes gens.

Dat veniam corvis, vexat censura columbas.

Voila l’esprit général de Moliere & de ses imitateurs. Ce sont des gens qui, tout au plus, raillent quelquefois les vices, sans jamais faire aimer la vertu ; de ces gens, disoit un Ancien, qui savent bien moucher la lampe, mais qui n’y mettent jamais d’huile.

Voyez comment, pour multiplier ses plaisanteries, cet homme trouble tout l’ordre de la Société ; avec quel scandale il renverse tous les rapports les plus sacres sur lesquels elle est fondée ; comment il tourne en dérision les respectables droits des peres sur leurs enfans, des maris sur leurs femmes, des maîtres sur leurs serviteurs ! il fait rire, il est vrai, & n’en devient que plus coupable, en forçant, par charme invincible, les Sages mêmes de se prêter à des railleries qui devroient attirer leur indignation. J’entends dire qu’il attaque les vices ; mais je voudrois bien que l’on comparait ceux qu’il attaque avec ceux qu’il favorise. Quel est le plus blâmable d’un Bourgeois sans esprit & vain qui fait sottement le Gentilhomme, ou du Gentilhomme fripon qui le dupe Dans la Piece dont je parle, ce dernier n’est-il pas l’honnête-homme N’a-t-il pas pour lui l’intérêt & le Public n’applaudit-il pas à tous les tours qu’il fait à l’autre Quel est le plus criminel d’un Paysan assez fou pour épouser une Demoiselle, ou d’une femme qui cherche à déshonorer son époux Que penser d’une Piece où le Parterre applaudit l’infidélité, au mensonge, à l’impudence de celle-ci, & de la bêtise du Manan puni C’est un grand vice d’être avare & de prêter à usure ; mais n’en est-ce pas un grand encore à un fils de voler son pere, de lui manquer de respect, de lui faire mille insultans reproches, &, quand ce pere irrite lui donne sa malédiction, de répondre d’un air goguenard qu’il n’a que faire de ses dons Si la plaisanterie est excellente, en est-elle moins punissable ; & la Piece où l’on fait aimer le fils insolent qui l’a faite, en est-elle moins une école de mauvaises mœurs ?

Je ne m’arrêterai point à parler des Valets. Ils sont condamnes par tout le monde ;*

[*Je ne décide pas s’il faut en effet les condamner. Il se peut que les Valets ne soient plus que les instrumens des méchancetés des maîtres, depuis que ceux-ci leur ont ôte l’honneur de l’invention. Cependant je douterois qu’en ceci l’image trop naÏve de la Société fut bonne au théâtre. Suppose qu’il faille quelques fourberies dans les Pieces, je ne sais s’il ne vaudroit pas mieux que les Valets seuls en fussent charges & que les honnêtes gens fussent aussi des gens honnêtes, au moins sur la Scene.] & il seroit d’autant moins juste d’imputer à Moliere les erreurs de ses modeles & de son siecle qu’il s’en est corrige lui-même. Ne nous prévalons, ni des irrégularités qui peuvent se trouver dans les ouvrages de sa jeunesse, ni de ce qu’il y a de moins bien dans ses autres Pieces, & passions tout d’un coup à celle qu’on reconnoît unanimement pour son chef- d’œuvre : je veux dire, le M

[i] santhrope.

Je trouve que cette Comédie nous découvre mieux qu’aucune autre la véritable vue dans laquelle Moliere à compose son Théâtre ; & nous peut mieux faire juger de ses vrais effets. Ayant à plaire au Public, il a consulte le goût le plus général de ceux qui le composent : sur ce goût il s’est forme un modele, & sur ce modele un tableau des défauts contraires, dans lequel il a pris ces caracteres comiques, & dont il a distribue les divers traits dans ses Pieces. Il n’a donc point prétendu former un honnête-homme, mais un homme du monde ; par conséquent, il n’a point voulu corriger les vices, mais les ridicules ; &, comme j’ai déjà dit, il a trouve, dans le vice même un instrument très-propre a y réussir. Ainsi voulant exposer à la risée publique tous les défauts opposes aux qualités de l’homme aimable, de l’homme de Société, après avoir joue tant d’autres ridicules, il lui restoit à jouer celui que le monde pardonne le moins, le ridicule de la vertu : ce qu’il a fait dans le Misanthrope.

Vous ne sauriez me nier deux choses : l’une, qu’Alceste dans cette Piece est un homme droit, sincere, estimable, un véritable homme de bien ; l’autre, que l’Auteur lui donne un personnage ridicule. C’en est assez, ce me semble, pour rendre Moliere inexcusable. On pourroit dire qu’il a joue dans Alceste, non la vertu, mais un véritable défaut, qui est la haine des hommes. À cela je réponds qu’il n’est pas vrai qu’il ait donne cette haine à son personnage : il ne faut pas que ce nom de Misanthrope en impose, comme si celui qui le porte étoit ennemi du genre-humain. Une pareille haine ne seroit pas un défaut, mais une dépravation de la Nature & le plus grand de tous les vices. Le vrai Misanthrope est un monstre. S’il pouvoit exister, il ne feroit pas rire, il seroit horreur. Vous pouvez avoir vu à la Comédie Italienne une Piece intitulée, la vie est un songe. Si vous vous rappellez le Héros de cette Piece, voilà le vrai Misanthrope.

Qu’est-ce donc que le Misanthrope de Moliere Un homme de bien qui déteste les mœurs de son siecle & la méchanceté de ses Contemporains ; qui, précisément parce qu’il aime ses semblables, hait en eux les maux qu’ils se sont réciproquement & les vices dont ces maux sont l’ouvrage. S’il étoit moins touche des erreurs de l’humanité, moins indigne des iniquités qu’il voit, seroit-il plus humain lui-même Autant vaudroit soutenir qu’un tendre pere aime mieux les enfans d’autrui que les siens, parce qu’il s’irrite des fautes de ceux-ci, & ne dit jamais rien aux autres.

Ces sentimens du Misanthrope sont parfaitement développes dans son rôle. Il dit, le l’avoue, qu’il a conçu une haine effroyable contre le genre-humain ; mais en quelle occasion le dit-il *

[*J’avertis qu’étant sans livres ; sans mémoire, & n’ayant pour tous matériaux qu’un confus souvenir des observations que j’ai faites autrefois au Spectacle, je puis me tromper dans mes citations & renverser l’ordre des Pieces. Mais quand mes exemples seroient peu justes, mes raisons ne le seroient pas moins, attendu qu’elles ne sont point tirées de telle ou telle Piece, mais de l’esprit général du Théâtre, que j’ai bien étudie.] Quand, outre d’avoir vu son ami trahir lâchement son sentiment & tromper l’homme qui le lui demande, il s’en voit encore plaisanter lui-même au plus fort de sa colère. Il est naturel que cette colère dégénéré en emportement & lui fasse dire alors plus qu’il ne pense de sang-froid. D’ailleurs la raison qu’il rend de cette haine universelle en justice pleinement la cause. les uns, parce qu’ils sont mechans,

Et les autres, pour être aux mechans complaisans.

Ce n’est donc pas des hommes qu’il dit ennemi, mais de la méchanceté des uns & du support que cette méchanceté trouve dans les autres. S’il n’y avoit ni fripons, ni flatteurs, il aimeroit tout le genre-humain. Il n’y a pas un homme de bien qui ne soit Misanthrope en ce sens ; ou plutôt, les vrais Misanthropes sont fort ceux qui ne pensent pas ainsi : car au fond, je ne connois point de plus grand ennemi des hommes que l’ami de tout le monde, qui, toujours charme de tout, encourage incessamment les mechans, & flatte par sa coupable complaisance les vices d’ou naissent tous les désordres de la Société.

Une preuve bien sure qu’Alceste n’est point Misanthrope à la lettre, c’est qu’avec ses brusqueries & ses incartades, il ne laisse pas d’intéresser & de plaire. Les Spectateurs ne voudroient pas, à la vérité, lui ressembler : parce que tant de droiture est fort incommode ; mais aucun d’eux ne seroit fâche d’avoir à faire à quelqu’un qui lui ressemblât, ce qui n’arriveroit pas s’il étoit l’ennemi déclare des hommes. Dans toutes les autres Pieces, de Moliere, le personnage ridicule est toujours haÏssable ou méprisable ; dans celle-là, quoiqu’Alceste ait des défauts réels dont on n’a pas tort de rire, on sent pourtant au fond du cœur un respect pour lui dont on ne peut se défendre. En cette occasion, la force de la vertu l’emporte sur l’art de l’Auteur & fait honneur à son caractere. Quoique Moliere fit des Pieces répréhensibles, il étoit personnellement honnête-homme, & jamais le pinceau d’un honnête-homme ne sut couvrir de couleurs odieuses les traits de la droiture & de la probité. Il y a plus ; Moliere à mis dans la bouche d’Alceste un si grand nombre de ses propres maximes, que plusieurs ont cru qu’il s’etoit voulu peindre lui-même. Cela parut dans le dépit qu’eut le Parterre à la premiere représentation, de n’avoir pas été, sur le Sonnet, de l’avis du Misanthrope : car on vit bien que c’etoit celui de l’Auteur.

Cependant ce caractere si vertueux est présenté comme ridicule ; il l’est, en effet, à certains égards, & ce qui démontre que l’intention du Poete est bien de le rendre tel, c’est celui de l’ami Philinte qu’il met en opposition avec le sien. Ce Philinte est le Sage de la Piece ; un de ces honnêtes gens du grand monde, dont les maximes ressemblent beaucoup à celles des fripons ; de ces gens si doux, si modérés, qui trouvent toujours que tout va bien, parce qu’ils ont intérêt que rien n’aille mieux ; qui sont toujours contens de tout le monde, parce qu’ils ne se soucient de personne ; qui, autour d’une bonne table, soutiennent qu’il n’est pas vrai que le peuple ait faim ; qui, le gousset bien garni, trouvent fort mauvais qu’on déclame en faveur des pauvres ; qui, de leur maison bien fermée, verroient voler, piller, égorger, massacrer tout le genre-humain sans se plaindre : attendu que Dieu les à doués d’une douceur très-méritoire à supporter les malheurs d’autrui.

On voit bien que le flegme raisonneur de celui-ci est très-propre à redoubler & faire sortir d’une maniere comique les emportemens de l’autre ; & le tort de Moliere n’est pas d’avoir fait du Misanthrope un homme colere & bilieux, mais de lui avoir donne des fureurs puériles sur des sujets qui ne devoient pas l’émouvoir. Le caractere du Misanthrope n’est pas a disposition du Poete ; il est détermine par la nature de sa passion dominante. Cette passion est une violente haine du vice, née d’un amour ardent pour la vertu, & aigrie par le spectacle continuel de la méchanceté des hommes. Il n’y donc qu’une ame grande & noble qui en soit à susceptible. L’horreur & le mépris qu’y nourrit cette même passion pour tous les vices qui l’ont irritée sert encore à les écarter du cœur qu’elle agite. De plus, cette contemplation continuelle des désordres de la Société, le détache de lui-même pour fixer toute son attention sur le genre-humain. Cette habitude éleve, aggrandit ses idées, détruit en lui des inclinations basses qui nourrissent & concentrent l’amour-propre ; & de ce concours naît une certaine force de courage, une fierté de caractere qui ne laisse prise au fond de son ame qu’y des sentimens dignes de l’occuper.

Ce n’est pas que l’homme ne soit toujours homme ; que la passion ne le rende souvent foible, injuste, déraisonnable ; il n’épie peut-être les motifs caches des actions des autres, avec un secret plaisir d’y voir la corruption de leurs cœurs, qu’un petit mal ne lui donne souvent une grande colere, & qu’en l’irritant à dessein, un méchant adroit ne put parvenir à le faire passer pour méchant lui-même ; mais il n’en est pas moins vrai que tous moyens ne sont pas bons à produire ces effets, & qu’ils doivent être assortis à son caractere pour le mettre en jeu : sans quoi, c’est substituer un autre homme au Misanthrope & nous le peindre avec des traits qui ne sont pas les siens.

Voilà donc de quel cote le caractere du Misanthrope doit porter ses défauts, & voilà aussi de quoi Moliere fait un usage admirable dans toutes les scenes d’Alceste avec son ami, où les froides maximes & les railleries de celui-ci, démontant l’autre à chaque instant, lui font dire mille impertinences très-bien placées ; mais ce caractere âpre & dur, donne tant de fiel & d’aigreur dans l’occasion, l’éloigne en même tems de tout chagrin puérile qui n’a nul fondement raisonnable, & de tout intérêt personnel trop vif, dont il ne doit nullement être susceptible. Qu’il s’emporte sur tous les désordres dont il n’est que le témoin, ce sont toujours de nouveaux traits au tableau ; mais qu’il soit froid sur celui qui s’adresse directement à lui. Car ayant déclare la guerre aux mechans, il s’attend bien qu’ils la lui feront à leur tour. S’il n’avoit pas prévu le mal que lui fera sa franchise, elle seroit une étourderie & non pas une vertu. Qu’une femme fausse le trahisse, que d’indignes amis le déshonorent, que de foibles amis l’abandonnent : il doit le souffrir sans en murmurer. Il connoît les hommes.

Si ces distinctions sont justes, Moliere à mal saisi le Misanthrope. Pense-t-on que ce soit par erreur ? Non, sans doute. Mais voilà par où le désir de faire rire aux dépens du personnage, l’a force de le dégrader, contre la vérité du caractere.

Après l’aventure du Sonnet, comment Alceste ne s’attend-il point aux mauvais procédés d’Oronte ? Peut-il être étonne quand on l’en instruit, comme si c’etoit la premiere fois de sa vie qu’il eut été sincere, ou la premiere fois que sa sincérité lui eut fait un ennemi ? Ne doit-il pas se préparer tranquillement à la perte de son procès, loin d’en marquer d’avance un dépit d’enfant ?

Ce sont vingt mille francs qu’il m’en pourra coûter ; Mais pour vingt mille francs j’aurai droit de pester.

Un Misanthrope n’a que faire d’acheter si cher le droit de pester, il ne qu’a ouvrir les yeux ; & il n’estime pas assez l’argent pour croire avoir acquis sur ce point un nouveau droit par la perte d’un procès : mais il faloit faire rire le Parterre.

Dans la scene avec Dubois, plus Alceste à de sujet de s’impatienter, plus il doit rester flegmatique & froid : parce que l’étourderie du Valet n’est pas un vice. Le Misanthrope & l’homme emporte sont deux caracteres très-différens : c’etoit la l’occasion de les distinguer. Moliere ne l’ignoroit pas ; mais il faloit faire rire le Parterre.

Au risque de faire rire aussi le Lecteur à mes dépens, j’ose accuser cet Auteur d’avoir manque de très-grandes convenances, une très-grandes vérité, & peut-être de nouvelles beautés de situation. C’etoit de faire un tel changement à son plan que de sa Piece, en sorte qu’on put mettre les actions de Philinte & d’Alceste dans une apparente opposition avec leurs principes, & dans une conformité parfaite avec leurs caracteres. Je veux dire qu’il faloit que le Misanthrope fut toujours furieux contre les vices publics, & toujours tranquille sur les méchancetés personnelles dont il étoit la victime. Au contraire, le philosophe Philinte devoit voir tous les désordres de la Société avec un flegme StoÏque, & se mettre en fureur au moindre mal qui s’adressoit directement à lui. En effet, j’observe que ces gens, si paisibles sur les injustices publiques, sont toujours ceux qui font le plus moindre tort qu’on leur fait, & qu’ils ne gardent leur philosophie qu’aussi long-tems qu’ils n’en ont pas besoin eux-mêmes. Ils ressemblent à cet Irlandois qui ne vouloit pas sortir de son lit, quoique le feu fut à la maison. La maison brûle, lui crioit-on. Que m’importe ? réponde-il, je n’en fuis que le locataire. À la fin le feu pénétra jusqu’a lui. Aussi-tôt il s’élance, il court, il crie, il s’agite ; il commence a comprendre qu’il faut quelquefois prendre intérêt à la maison qu’on habite, quoiqu’elle ne nous appartienne pas.

Il me semble qu’en traitant les caracteres en question sur cette idée, chacun des deux eut été plus vrai, plus théâtral, & que celui d’Alceste eut fait incomparablement plus d’effet ; mais le Parterre alors n’auroit pu rire qu’aux dépens de l’homme du monde, & l’intention de l’Auteur étoit qu’on rit aux dépens du Misanthrope.*

[* Je ne doute point que, sur l’idée que je viens de proposer, un homme de génie ne put faire un nouveaux Misanthrope, non moins vrai, non moins naturel que l’Athénien, égal en mérite à celui de Moliere, & sans comparaison plus instructif. Je ne vois qu’un inconvénient à cette nouvelle Piece, c’est qu’il seroit impossible qu’elle réussit : car, quoiqu’on dise, en choses qui déshonorent, nul ne rit de bon cœur à ses dépens. Nous voilà rentres dans mes principes.] Dans la même vue, il lui fait tenir quelquefois des propos humeur, d’un goût tout contraire à celui qu’il lui donne. Telle est cette pointe de la Scene du Sonnet :

La peste de ta chute, empoisonneur au Diable ! En eusses-tu fait une a te casser le nez.

pointe d’autant plus déplacée dans la bouche du Misanthrope, qu’il vient d’en critiquer de plus supportables dans le Sonnet d’Oronte ; & il est bien étrange que celui qui la fait propose un instant après la chanson du Roi Henri pour un modele de goût. Il ne sert de rien de dire que ce mot échappe dans un moment de dépit : car le dépit ne dite rien moins que des pointes, & Alceste qui passe sa vie a gronder, doit avoir même en grondant, un ton conforme à son tour d’esprit.

Morbleu ! vil complaisant ! vous louez des sottises.

C’est ainsi que doit parler le Misanthrope en colore. Jamais une pointe n’ira bien après cela. Mais il faloit faire rire le Parterre ; & voilà comment on avilit la vertu.

Une chose assez remarquable, dans cette Comédie, est que les charges étrangères que l’Auteur a données au rôle du Misanthrope, l’ont force d’adoucir ce qui étoit essentiel au caractere. Ainsi, tandis que dans toutes ses autres Pieces les caracteres sont charges pour faire plus d’effet, dans celle-ci seule les traits sont émousses pour la rendre plus théâtral. La même Scene dont je viens de parler m’en fournit la preuve. On y voit Alceste tergiverser & user de détours, pour dire son avis à Oronte. Ce n’est point-là le Misanthrope : c’est un honnête homme du monde qui se fait peine de tromper celui qui le consulte. La force du caractere vouloit qu’il lui dit brusquement, votre Sonnet ne vaut rien, jettez le au feu ; mais cela auroit ôte le comique qui naît de l’embarras du Misanthrope & de ses je ne dis pas cela répétés, qui pourtant ne sont au fond que des mensonges. Si Philinte, à son exemple, lui eut dit en cet endroit, & que dis-tu donc, traître ? qu’avoit-il a répliquer ? En vérité, ce n’est pas la peine de rester Misanthrope pour ne l’être qu’a demi : car, si l’on se permet le premier ménagement & la premiere altération de vérité, où sera la raison suffisante pour s’arrêter jusqu’a ce qu’on devienne aussi faux qu’un homme de Cour ?

L’ami d’Alceste doit le connoître. Comment ose-t-il lui proposer de visiter des Juges, c’est-à-dire, en termes honnêtes, de chercher à les corrompre ? Comment peut-il supposer qu’un homme capable de renoncer même aux bienséances par amour pour la vertu, soit capable de manquer à ses devoirs par intérêt ? Solliciter un Juge ! Il ne faut pas être Misanthrope, il suffit d’être honnête-homme pour n’en rien faire. Car enfin, quelque tour qu’on donne a la chose, ou celui qui sollicite un Juge l’exhorte à remplir son devoir & alors il lui fait une insulte, ou il lui propose une acception de personnes est & alors il le veut séduire : puisque toute acception de personnes est un crime dans un Juge qui doit connoître l’affaire & non les parties, & ne voir que l’ordre & la loi. Or je dis qu’engager un Juge a faire une mauvaise action, c’est la faire soi-même ; & qu’il vaut mieux perdre une cause juste que de faire une mauvaise action. Cela est clair, net, il n’y a rien à répondre. La morale du monde a d’autres maximes, je ne l’ignore. Il me suffit de montrer que, dans tout ce qui rendoit le Misanthrope si ridicule, il ne faisoit que le devoir d’un homme bien ; & que son caractere étoit mal rempli d’avance, si son ami supposoit qu’il put y manquer.

Si quelquefois l’habile Auteur laisse agir ce caractere dans toute sa force, c’est seulement quand cette force rend la Scene plus théâtral, & produit un comique de contraste ou de situation plus sensible. Telle est, par exemple, l’humeur taciturne & silencieuse d’Alceste, & ensuite la censure intrépide & vivement apostrophée de la conversation chez la Coquette.

Allons, ferme, poussez, mes bons amis de Cour.

Ici l’Auteur a marque fortement la distinction du Médisant & du Misanthrope. Celui-ci, dans son fiel âcre & mordant, abhorre la calomnie & déteste la satire. Ce sont les vices publics, ce sont les mechans en général qu’il attaque. La basse & secrete médisance est indigne de lui, il la méprise & la dans les autres ; & quand il dit du mal de quelqu’un, il commence par le lui dire en face. Aussi, durant toute la Piece, ne fait-il nulle part plus d’effet que dans cette Scene : parce qu’il est la ce qu’il doit être & que, s’il fait rire le Parterre, les honnêtes gens ne rougissent pas d’avoir ri.

Mais en général, on ne peut nier que, si le Misanthrope étoit plus Misanthrope, il ne fut beaucoup moins plaisant : parce que sa franchise & sa fermeté, n’admettant jamais de détour, ne le laisseroit jamais dans l’embarras. Ce n’est donc pas par ménagement pour lui que l’Auteur adoucit quelquefois son caractere : c’est au contraire pour le rend plus ridicule. Une autre raison, l’y oblige encore ; c’est que le Misanthrope de Théâtre, ayant à parler de ce qu’il voit, doit vivre dans le monde ; & par conséquent tempérer sa droiture & les manieres, par quelques-uns de ces égards de mensonge & de fausseté qui composent la politesse & que le monde exige de quiconque.y veut être supporte. S’il s’y montroit autrement, ses discours ne seroient plus d’effet. L’intérêt de l’Auteur est bien de le rendre ridicule, mais non pas fou ; & c’est ce qu’il paroitroit aux yeux du Public, s’il étoit tout-à-fait sage.

On a peine à quitter cette admirable Piece, quand on a commence de s’en occuper ; &, plus on y songe, plus on y découvre de nouvelles beautés. Mais enfin, puisqu’elle est sans contredit, de toutes les Comédies de Moliere, celle qui contient la meilleure & la plus saine morale, sur celle-là jugeons des autres ; & convenons que, l’intention de l’Auteur étant de plaire à des esprits corrompus, ou sa morale porte au mal, ou le faux bien qu’elle prêche est plus dangereux que le mal même : en ce qu’il séduit par une apparence de raison : en ce qu’il fait préférer l’usage & les maximes du monde à l’exacte probité : en ce qu’il fait consister la sagesse grand dans un certain milieu entre le vice & la vertu : en ce qu’au grand soulagement des Spectateurs, il leur persuade que, pour être honnête - homme, il suffit de n’être pas un franc scélérat.

J’aurois trop d’avantage, si je voulois passer de l’examen de Moliere à celui de ses successeurs, qui, n’ayant ni son génie, ni sa probité, n’en ont que mieux suivi ses vues intéressées, en s’attachant à flatter une jeunesse débauchée & des femmes sans mœurs. Ce sont eux qui les premiers ont introduit ces grossiers équivoques, non moins proscrites par le goût que par l’honnêteté ; qui firent long- tems l’amusement des mauvaises compagnies, l’embarras des personnes modestes, & dont le meilleur ton, lent dans ses progrès, n’a pas encore purifie certaines provinces. D’autres Auteurs, plus réserves dans leurs saillies, laissant les premiers amuser les femmes perdues, se chargeront d’encourager les filoux. Regnard un des moins libres, n’est pas le moins dangereux. C’est une chose incroyable qu’avec l’agrément de la Police, on joue publiquement au milieu de Paris une Comédie, ou, dans l’appartement d’un oncle qu’on vient de voir expirer, son neveu, l’honnête- homme de la Piece, s’occupe avec son digne cortege, de soins que les loix paient de la corde ; & qu’au lieu des larmes que la seule humanité fait verser en pareil cas aux indifferens mêmes, on étage, à l’envi, de plaisanteries barbares le triste appareil de la mort. Les droits ses plus sacres, les plus touchans sentimens de la Nature, sont joues dans cette odieuse Scene. Les tours les plus punissables y sont rassembles comme à plaisir, avec un enjouement qui fait passer tout cela pour des gentillesses. Faux-acte, supposition, vol, fourberie, mensonge, inhumanité, tout y est, & tout y est applaudi. Le mort s’étant avise de renaître, au grand déplaisir de son cher neveu, & ne voulant point ratifier ce qui s’est fait en son nom, on trouve le moyen d’arracher son consentement de force, & tout se termine au gré des Auteurs & des Spectateurs, qui, s’intéressant malgré eux à ces misérables, sortent de la Piece avec cet édifiant souvenir, d’avoir été dans le fond de leurs cœurs, complices des crimes qu’ils ont vu commettre.

Osons le dire fans détour. Qui de nous est assez sûr de lui pour supporter la représentation d’une pareille Comédie, sans être de moitié des tours qui s’y jouent ? Qui ne seroit pas un peu flâché si le filou venoit à être surpris ou manquer son coup ? Qui ne devient pas un moment filou soi-même en s’intéressant pour lui ? Car s’intéresser pour quelqu’un qu’est-ce autre chose que se mettre à sa place ? Belle instruction pour la jeunesse que celle où les hommes faits ont bien de la peine a se garantir de la séduction du vice ! Est-ci à dire qu’il ne soit jamais permis d’exposer au Théâtre des actions blâmables ? Non : mais en vérité, pour savoir mettre un fripon sur la Scene, il faut un Auteur bien honnête-homme.

Ces défauts sont tellement inhérens à notre Théâtre, qu’en voulant les en ôter, on le défigure. Nos Auteurs modernes, guidés par de meilleures intentions, font des Pieces plus épurées ; mais aussi qu’arrive-t-il ? Qu’elle n’ont plus de vrai comique & ne produisent aucun effet. Elles instruisent beaucoup, si l’on veut : mais elles ennuient en davantage. Autant vaudroit aller au Sermon.

Dans cette décadence du Théâtre, on se voit contraint d’y substituer aux véritables beautés éclipsées, de petits agrémens capables d’en imposer à la multitude. Ne sachant plus nourrir la force du Comique & des caracteres, on a renforcé l’intérêt de l’amour. On a fait la même chose dans la Tragédie pour suppléer aux situations prises dans des intérêts d’Etat qu’on ne connoît plus, & aux sentimens naturels & simples qui ne touchent plus personne. Les Auteurs concourent a l’envi pour l’utilité publique à donner une nouvelle énergie & un nouveau coloris a cette passion dangereuse ; &, depuis Moliere & Corneille, on ne voit plus réussir au Théâtre que des Romans, sous le nom de Pieces dramatiques.

L’amour est le regne des femmes. Ce sont elles qui nécessairement y donnent la loi : parce que, selon l’ordre de la Nature, la résistance leur appartient & que les hommes ne peuvent vaincre cette résistance qu’aux dépens de leur liberté. Un effet naturel de ces sortes de Pieces est donc d’étendre l’empire du Sexe, de rendre des femmes & de jeunes filles les précepteurs du Public, & de leur donner sur les Spectateurs le même pouvoir qu’elles ont sur leurs Amans. Pensez-vous, Monsieur, que cet ordre soit sans inconvénient, & qu’en augmentant avec tant de soin l’ascendant des femmes, les hommes en seront mieux gouvernes ?

Il peut y avoir dans le monde quelques femmes dignes d’être écoutées d’un honnête-homme ; mais est-ce d’elles, en général, qu’il doit prendre conseil, & n’y auroit- il aucun moyen d’honorer leur sexe, à moins d’avilir le notre ? Le plus charmant objet de la nature, le plus capable d’émouvoir un cœur sensible & de le porter au bien, est, je l’avoue, une femme aimable & vertueuse ; mais cet objet céleste où se cache-t-il ? N’est-il pas bien cruel de le contempler avec tant de plaisir au Théâtre, pour en trouver de si différens dans la Société ? Cependant le tableau séducteur fait son effet. L’enchantement cause par ces prodiges de sagesse tourne au profit des femmes sans honneur. Qu’un jeune homme n’ait vu le monde que sur la Scene, le premier moyen qui s’offre à lui pour aller à la vertu est de chercher une maîtresse qui l’y conduise, espérant bien trouver une Constance ou une Cénie *

[*Ce n’est point par étourderie que je cite Cénie en cet endroit, quoique cette charmante Piece soit l’ouvrage d’une femme : car, cherchant la vérité de bonne-foi, je ne sais point déguiser ce qui fait contre mon sentiment ; & ce n’est pas a une femme, mais aux femmes que je refuse les talens des hommes. J’honore d’autant plus volontiers ceux de l’Auteur de Cénie en particulier, qu’ayant à me plaindre de ses discours, je lui rends un hommage pur & désintéresse, comme tous les éloges sortis de ma plume.] tout au moins. C’est ainsi que, sur la foi d’un modele imaginaire, sur un air modeste & touchant, sur une douceur contrefaite, nescius aurae fallacis, le jeune insensé court se perdre, en pensant devenir un Sage.

Ceci me fournit l’occasion de proposer une espece de problème. Les Anciens avoient en général un très-grand respect pour les femmes ; *

[* Ils lent donnoient plusieurs noms honorables que nous n’avons plus, ou qui sont bas & surannés parmi nous. On sait quel usage Virgile a fait de celui de Maîtres dans une occasion où les Meres Troyennes n’étoient gueres sages. Nous n’avons la place que le mot de Dames qui ne convient pas à toutes, qui même vieillit insensiblement, & qu’on a tout-à-fait proscrit du ton à la mode, J’observe que les Anciens tiroient volontiers leurs titres d’honneur des droits de la Nature, & que nous ne tirions les nôtres que des droits du rang.] mais ils marquoient ce respect en s’abstenant de les exposer au jugement du public, & croyoient honorer leur modestie, en se taisant sur leurs autres vertus. Ils avoient pour maxime que le pays, où les mœurs étoient les plus pures, étoit celui où l’on parloit le moins des femmes ; & que la femme la plus honnête étoit celle dont on parloit le moins. C’est, sur ce principe, qu’un Spartiate, entendant un Etranger faire de rnagnifiques éloges d’une Dame de sa connoissance, l’interrompit-en colère : ne cesseras-tu point, lui dit-il, de médire d’une femme de bien ? De-la venoit encore que, dans leur Comédie, les rôles d’amoureuses & de filles à marier ne representoient jamais que des esclaves ou des filles publiques. Ils avoient une telle idée de la modestie du Sexe, qu’ils auroient cru manquer aux égards qu’ils lui devoient, de mettre une honnête fille sur la Scene, seulement en représentation.*

[*S’ils en usoient autrement dans les Tragédies, c’est que, suivant le système politique de leur Théâtre, ils n’étoient pas fâches qu’on crut que les personnes d’un haut rang n’ont pas besoin de pudeur, & sont toujours exception aux regles de la morale.] En un mot l’image du vice à découvert les choquoit moins que celle de la pudeur offensée.

Chez nous, au contraire, la femme estimée est celle qui fait le plus de bruit ; de qui l’on parle le plus ; qu’on voit le plus dans le monde ; chez qui l’on dîne le plus souvent ; qui donne le plus impérieusement le ton ; qui juge, tranche, décide, prononce, assigne aux talens, au mérite, aux vertus, leurs degrés & leurs places ; & dont les humbles savans mendient le plus bassement la faveur. Sur la Scene, c’est pis encore. Au fond, dans le monde elles ne savent rien, quoiqu’elles jugent de tout, mais au Théâtre, savantes du savoir des hommes, philosophes, grace aux Auteurs, elles écrasent notre sexe de ses propres talens, & les imbéciles Spectateurs vont bonnement apprendre des femmes ce qu’ils ont pris soin de leur dicter. Tout cela, dans le vrai ; c’est se moquer d’elles, c’est les taxer d’une vanité puérile ; & je ne doute pas que les plus sages n’en soient indignées. Parcourez la plupart des Pieces modernes : c’est toujours une femme qui sait tout, qui apprend tout ; hommes ; c’est toujours la Dame de Cour qui fait le Catéchisme au petit Jean de Sainte. Un enfant ne sauroit se nourrir de son pain, s’il n’est coupe par sa Gouvernante. Voilà l’image de ce qui se passe aux nouvelles Pieces. La Bonne est sur le Théâtre, & les enfans sont dans le Parterre. Encore une fois, je ne nie pas que cette méthode n’ait ses avantages, & que de tels précepteurs ne puissent donner du poids & du prix à leurs leçons ; mais revenons à ma question. De l’usage antique & du notre, je demande lequel est le plus honorable aux femmes, & rend le mieux à leur sexe les vrais respects qui lui sont dus ?

La même cause qui donne, dans nos Pieces tragique & comiques, l’ascendant aux femmes sur les hommes, le donne encore aux jeunes gens sur les vieillards ; & c’est un autre renversement ces rapports naturels, qui n’est pas moins répréhensible Puisque l’intérêt y est toujours pour les amans, il s’ensuit que les personnages avances en âge n’y peuvent jamais faire que des rôles en sous-ordre. Ou, pour former le nœud de l’intrigue, ils servent d’obstacle aux vœux des jeunes amans & alors ils sont haÏssables ; ou ils sont amoureux eux-mêmes & alors ils font ridicules. Turpe senex miles. On en fait dans les Tragédies des tyrans, des usurpateurs ; dans les Comédies des jaloux, des usuriers, des pédans, des peres insupportables que tout le monde conspire à tromper. Voilà sous quel honorable aspect on montre la vieillesse au Théâtre, voilà quel respect on inspire pour elle aux jeunes gens. Remercions l’illustre Auteur de Zaire & de Nanine d’avoir soustrait à ce mépris le vénérable Luzignan & le bon vieux Philippe Humbert. Il en est quelques autres encore ; mais cela suffit-il pour arrêter le torrent du préjugé public, & pour effacer l’avilissement où la plupart des Auteurs se plaisent à montrer l’âge de la sagesse, de l’expérience & de l’autorité ? Qui peut douter que l’habitude de voir toujours dans les vieillards des personnages odieux au Théâtre, n’aide a les faire rebuter dans la Société, & qu’en s’accoutumant à confondre ceux qu’on voit dans le monde avec les radoteurs & les Gérontes de la Comédie, on ne méprise tous également ? Observez à Paris, dans une assemble, l’air suffisant & vain, le ton ferme & tranchant d’une imprudence jeunesse, tandis que les Anciens, craintifs & modestes, ou n’osent ouvrir la bouche, ou sont à peine écoutes. Voit-on rien de pareil dans les Provinces, & dans les lieux où les Spectacles ne sont point établis ; & par toute la terre, hors les grandes villes, une tête, des cheveu & des cheveux blancs n’impriment-ils pas toujours du respect ? On me dira qu’a Paris les vieillards contribuent à se rendre méprisables, en renonçant au maintien qui leur convient, pour prendre indécemment la parure & les manieres de la jeunesse, & que faisant les galans à son exemple, il est très-simple qu’on la leur préféré dans son métier : mais c’est tout au contraire pour n’avoir nul autre moyen de se faire supporter, qu’ils sont contraints de recourir à celui-là à, & ils aiment encore mieux être soufferts à la faveur de leurs ridicules, que de ne l’être point du tout. Ce n’est pas assurément qu’en faisant les agréables ils le deviennent en effet, & qu’un galant sexagénaire soit un personnage fort gracieux ; mais son indécence même lui tourne à profit ; c’est un triomphe de plus pour une femme, qui, traînant à son char un Nestor, croit montrer que les glaces de l’âge ne garantissent point des feux qu’elle inspire. Voilà pourquoi les femmes encouragent de leur mieux ces Doyens de Cithere, & ont la malice de traiter d’hommes charmans, de vieux sous qu’elles trouveroient moins aimables s’ils étoient moins extravagans. Mais revenons à mon sujet.

Ces effets ne sont pas les seuls que produit l’intérêt de la Scene uniquement fonde sur l’amour. On lui en attribue beaucoup d’autres plus graves & plus importans, dont je n’examine point ici la réalité, mais qui ont été souvent & sortement allégués par les Ecrivains ecclésiastiques. Les dangers que peut produire le tableau d’une passion contagieuse sont, leur a-t-on répondu, prévenus par la maniere de le présenter ; l’amour que expose au Théâtre y est rendu légitime, son but est honnête, souvent il est puni. Fort bien ; mais n’est-il pas plaisant qu’on prétende ainsi régler après coup les mouvemens du cœur sur les préceptes de la raison, & qu’il faille attendre evenemens pour savoir quelle impression l’on doit recevoir des situations qui les amènent ? Le mal qu’on reproche au Théâtre n’est pas précisément d’inspirer des passions criminelles, mais de disposer l’ame a des sentimens trop, tendres qu’on satisfait ensuite aux dépens de la vertu. Les douces émotions qu’on y ressent n’ont pas par elles-mêmes un objet détermine, mais elles en sont naître le besoin ; elles ne donnent pas précisément de l’amour, mais elles préparent à en sentir ; elles ne choisissent pas la personne qu’on doit aimer, mais elles nous forcent à faire ce choix. Ainsi elles ne sont innocentes ou criminelles que par l’usage que nous en faisons selon notre caractere, & ce caractere est indépendant de l’exemple. Quand il seroit vrai qu’on ne peint au Théâtre que des passions légitimes, s’ensuit-il de-la que les impressions en sont plus foibles, que les effets en sont moins dangereux ? Comme si les vives images d’une tendresse innocente étoient moins douces, moins séduisantes, moins capables d’échauffer un cœur sensible que celles d’un amour criminel, à qui l’horreur du vice sert au moins de contre-poison ? Mais si l’idée de l’innocence embellit quelques instants le sentiment qu’elle accompagne, bientôt les circonstances s’effacent de la mémoire, tandis que l’impression d’une passion si douce reste gravée au fond du cœur. Quand le Patricien Manilius fut chasse du Sénat de Rome pour avoir donne un baiser à sa femme en présence de sa fille, à ne considérer cette action qu’en elle-même, qu’avoit-elle de répréhensible ? Rien sans doute : elle annonçoit même un sentiment louable. Mais les chastes feux de la mere en pouvoient inspirer d’impurs à la fille. C’etoit donc, d’une action fort honnête, faire un exemple de corruption. Voilà l’effet des amours permis du Théâtre.

On prétend nous guérir de l’amour par la peinture de ses foiblesses. Je ne sais la-dessus comment les Auteurs s’y prennent ; mais je vois que les Spectateurs sont toujours du parti de l’amant foible, & que souvent ils sont faces qu’il ne le soit pas davantage. Je demande si c’est un grand moyen d’éviter de lui ressembler ?

Rappelle-vous, Monsieur, une Piece à laquelle je crois me souvenir d’avoir assiste avec vous, il y a quelques années, & qui nous fit un plaisir auquel nous nous attendions peu, soit qu’en effet l’Auteur y eut mis plus de beautés théatrales que nous n’avions pense, soit que l’Actrice prétât son charme ordinaire au rôle qu’elle faisoit valoir. Je veux par de la Bérénice de Racine, Dans quelle disposition d’esprit le Spectateur voit-il commencer cette Piece ? Dans un sentiment de mépris pour la foiblesse d’un Empereur & d’un Romain, qui balance comme le dernier des hommes entre sa maîtresse & son devoir ; qui, flottant incessamment dans une déshonorante incertitude, avilit par des plantes efféminées ce caractere presque divin que lui donne l’histoire ; qui sait chercher dans un vil soupirant de ruelle le bienfaiteur du monde, & les délices du genre-humain. Qu’en pense le même Spectateur après la représentation ? Il finit par plaindre cet homme sensible qu’il meprisoit, par s’intéresser à cette même passion dont il lui faisoit un crime, par murmurer en secret du sacrifice qu’il est force d’en faire aux loix de la patrie. Voilà ce que chacun de nous eprouvoit à la représentation. Le rôle de Titus, très-bien rendu, eut fait de l’effet, s’il eut été plus digne de lui ; mais tous sentirent que l’intérêt principal étoit pour Bérénice, & que c’etoit le sort de son amour qui determinoit l’espece de la catastrophe. Non que ses plaintes continuelles donnassent une grande émotion durant le cours de la Piece ; mais au cinquieme Acte, ou, cessant de se plaindre, l’air morne, il l’œil sec & la voix éteinte, elle faisoit parler une douleur froide approchante du désespoir, l’art de l’Actrice ajoutoit au pathétique du rôle, & les Spectateurs vivement touches commençoient à pleurer quand Bérénice ne pleuroit plus. Que signifioit cela, sinon qu’on trembloit qu’elle ne fut renvoyée ; qu’on sentoit d’avance la douleur dont son cœur seroit pénétré ; & que chacun auroit voulu que Titus se laissât vaincre, même au risque de l’en moins estimer ? Ne voila-t-il pas une Tragédie qui à bien rempli son objet, qui & qui à bien appris aux Spectateurs à surmonter les foiblesses de l’amour.

L’événement dément ces vœux secrets, mais qu’importe ? Le dénouement n’efface point l’effet de la Piece. La Reine part sans le congé du Parterre : l’Empereur la renvoie invitus invitam, on peut ajouter invito spectatore Titus a beau rester Romain, il est seul de son parti ; tous les Spectateurs ont épouse Bérénice.

Quand même on pourroit me disputer cet effet ; quand même on soutiendroit que l’exemple de force & de vertu qu’on voit dans Titus, vainqueur de lui-même, fonds l’intérêt de la Piece, & fait qu’en plaignant Bérénice, on est bien est bien aise de la plaindre ; on ne feroit que rentrer en cela dans mes principes : parce que, comme je l’ai déjà dit, les sacrifices faits au devoir & à la vertu ont toujours un charme secret, même pour les cœurs corrompus : & la preuve que ce sentiment n’est point l’ouvrage de la Piece, c’est qu’ils l’ont avant qu’elle commence. Mais cela n’empêche pas que certaines passions satisfaites ne leur semblent préférables à la vertu même, & qui, s’ils sont contens de voir Titus vertueux & magnanime, ils ne le fussent encore plus de le voit heureux & foible, ou du moins qu’ils ne consentissent volontiers à l’être à sa place. Pour rendre cette vérité sensible, imaginons un dénouement tout contraire à celui de l’Auteur. Qu’après avoir mieux consulte son cœur, Titus ne volant ni enfreindre les loix de Rome, ni vendre le bonheur à l’ambition, vienne, avec des maximes opposées, abdiquer l’Empire aux pieds de Bernice ; que, pénétrée d’un si grand sacrifice, elle sente que son devoir seroit de refuser la main de son amant, & que pourtant elle l’accepte ; que tous deux enivres des charmes de l’amour, de la paix, de l’innocence, & renonçant aux vaines grandeurs, prennent, avec cette douce joie qu’inspirent les vrais mouvemens de la Nature, le parti d’aller vivre heureux & ignores dans un coin de le terre ; qu’une Scene si touchante soit animée des sentimens tendres & pathétiques que fournit la matiere & que Racine eut si bien fait valoir ; que Titus en quittant les Romains leur adresse un discours, tel que la circonstance & le sujet le comportent : n’est - il pas clair, par exemple, qu’a moins qu’un Auteur ne soit de la derniere mal-adresse, un tel discours doit faire fondre en larmes toute l’assemblée ? La Piece, finissant ainsi, sera, si l’on veut, moins bonne, moins instructive, moins conforme à l’histoire, mais en fera-t-elle moins de plaisir, & les Spectateurs en sortiront-ils moins satisfaits ? Les quatre premiers Actes subsisteroient à-peu-près tels qu’ils sont, & cependant on en tireroit une leçon directement contraire. Tant il est vrai que les tableaux de l’amour sont toujours plus d’impression que les maximes de la sagesse, & que l’effet d’une Tragédie est tout-à-fait indépendant de celui du dénouement ! *

[* Il y a dans le septieme Tome de Pamela, un examen très-judicieux de l’Andromaque de Racine, par lequel on voit que cette Piece ne va pas mieux à son but prétendu que toutes les autres.]

Veut-on savoir s’il est sur qu’en montrant les suites funestes des passions immodérées, la Tragédie apprenne à s’en garantir ? Que l’on consulte l’expérience. Ces suites funestes sont représentées très-fortement dans ZaÏre ; il en coûte la vie aux deux Amans, & il en coûte bien plus que la vie a Orosmane : puisqu’il ne se donne la mort que pour se délivrer du plus cruel sentiment qui puisse entrer dans un cœur humain, le remords d’avoir poignarde sa maîtresse. Voilà donc, assurément des leçons très-énergiques. Je serois curieux de trouver quelqu’un, homme ou femme, qui s’osât vanter d’être sorti d’une représentation de ZaÏre, bien prémuni contre l’amour. Pour moi, je crois entendre chaque Spectateur dire en son cœur à la fin de la Tragédie : ah ! qu’on me donne une ZaÏre, je ferai bien en sorte de ne la pas tuer. Si les femmes n’ont pu se lasser de courir en foule à cette Piece enchanteresse & d’y faire courir les hommes, je ne dirai point que c’est pour s’encourager par l’exemple de l’héroÏne a n’imiter pas un sacrifice qui lui réussit si mal ; mais c’est parce que, de toutes les Tragédies qui sont au Théâtre, nulle autre ne montre avec plus de charmes le pouvoir de l’amour & l’empire de la beauté, & qu’on y apprend encore pour surcroît de profit à ne pas juger sa mairesse sur les apparences. Qu’Orosmane immole ZaÏre a sa jalousie, une femme sensible y voit sans effroi le transport de la passion : car c’est un moindre malheur de périr par la main de son amant, que d’en être médiocrement aimée.

Qu’on nous peigne l’amour comme on voudra ; il séduit, ou ce n’est pas lui. S’il est mal peint, la Piece est mauvaise ; s’il est bien peint, il offusque tout ce qui l’accompagne. Ses combats, ses maux, ses souffrances le rendent plus touchant encore que s’il n’avoit nulle résistance à vaincre. Loin que ses tristes effets rebutent, il n’en devient que plus intéressant par ses malheurs même. On se dit, malgré soi, qu’un sentiment si délicieux console de tout. Une si douce image amollit insensiblement le cœur : on prend de la passion ce qui mene au plaisir, on en laisse ce qui tourmente. Personne ne se croit oblige d’être un héros, & c’est ainsi qu’admirant l’amour honnête on se livre à l’amour criminel.

Ce qui acheve de rendre ses images dangereuses, c’est précisément ce qu’on fait pour les rendre agréables ; c’est qu’on ne le voit jamais régner sur la Scene qu’entre des ames honnêtes, c’est que les deux Amans sont toujours des modeles de perfection. Et comment ne s’interesseroit-on pas pour une passion si séduisante, entre deux cœurs dont le caractere est déjà si intéressant par lui-même ? Je doute que, dans toutes nos Pieces dramatiques, on en trouve une seule où l’amour mutuel n’ait pas la faveur du Spectateur. Si quelque infortune brûle d’un feu non, partage, on en fait le rebut du Parterre. On croit faire merveilles de rendre un amant estimable où haÏssable, selon qu’il est bien ou mal accueilli dans ses amours ; de faire toujours approuver au public les sentimens de sa mairesse ; & de donner à la tendresse tout l’intérêt de la vertu. Au lieu qu’il faudroit apprendre aux jeunes gens à se défier des illusions de l’amour, à fuir l’erreur d’un penchant aveugle qui croit toujours se fonder sur l’estime, & à craindre quelquefois de livrer un cœur vertueux à un objet indigne de ses soins. Je ne fâche gueres que le Misanthrope où le héros de la Piece ait fait un mauvais choix. *

[*Ajoutons le Marchand de Londres, piece admirable & dont la morale va plus directement au but qu’aucune piece françoise que je connoisse. ] Rendre le Misanthrope amoureux n’etoit rien, le coup de génie est de l’avoir fait amoureux d’une coquette. Tout le reste du Théâtre est un trésor de femmes parfaites. On diroit qu’elles s’y sont toutes réfugiées. Est-ce la l’image fidelle de la Société ? Est-ce ainsi qu’on nous rend suspecte une passion qui perd tant de gens bien nés ? Il s’en faut peu qu’on ne nous fasse croire qu’un honnête homme est oblige d’être amoureux, & qu’une amante aimée ne sauroit n’être pas vertueuse. Nous voilà sort bien instruits !

Encore une fois, je n’entreprends point de juger si c’est bien ou mal fait de fonder sur l’amour le principal intérêt du Théâtre ; mais je dis que, si ses peintures sont quelques-fois dangereuses, elles le seront toujours quoiqu’on sasse pour les déguiser. Je dis que c’est en parler de mauvaise foi, ou sans le connoître, de vouloir en rectifier les impressions par d’autres impressions étrangères qui ne les accompagnent point jusqu’au cœur, ou que le cœur en à bientôt séparées ; impressions qui même en déguisent les dangers, & donnent à ce sentiment trompeur un nouvel attrait par lequel il perd ceux qui s’y livrent.

Soit qu’on déduise de la nature des Spectacles, en général, les meilleures formes dont ils sont susceptibles ; soit qu’on examine tout ce que les lumieres d’un siecle & d’un peuple éclaires ont fait pour la perfection des nôtres ; je crois qu’on peut conclure de ces considérations diverses que l’effet moral du Spectacle & des Théâtres ne sauroit jamais être bon ni salutaire en lui-même : puisqu’a ne compter que leurs avantages, on n’y trouve aucune forte d’utilité réelle, sans inconvéniens qui la surpassent. Or par une suite de son inutilité mêmes, le Théâtre, qui peut rien pour corriger les mœurs, beaucoup pour les altérer. En favorisant tous nos penchans, il donne un nouvel ascendant à ceux qui nous dominent ; les continuelles émotions qu’on y ressent nous énervent, nous affoiblissent, nous rendent plus incapables de résister à nos passions ; & le stérile intérêt qu’on prend à la vertu ne sert qu’a contenter notre amour propre, sans nous contraindre à la pratiquer. Ceux de mes Compatriotes qui ne désapprouvent pas les Spectacles en eux-mêmes, ont donc tort.

Outre ces effets du Théâtre, relatifs aux choses représentées, il en a d’autres non moins nécessaires, qui se rapportent directement à la Scene & aux personnages représentans, & c’est a ceux-là que les Genevois déjà cites attribuent le de luxe., de parure, & de dissipation dont ils craignent avec raison l’introduction parmi nous. Ce n’est pas seulement la fréquentation des Comédiens, mais celle du Théâtre, qui peut amener ce goût par son, appareil & la parure des Acteurs. N’eut-il, d’autre effet que d’interrompre à certaines heures le cours des affaires civiles & domestiques, & d’offrir une ressource assurée à l’oisiveté, il n’est pas possible que la commodité d’aller tous les jours réguliérement au lieu s’oublier soi-même & s’occuper d’objets etrangers, ne donne au Citoyen d’autres habitudes & ne lui forme de nouvelles mœurs ; mais ces changemens seront-ils avantageux ou nuisibles ? C’est une question qui dépend moins de l’examen du Spectacle que de celui des Spectateurs. Il est sur que ces changemens les ameneront tous à-peu-près au même point ; c’est donc par l’état où chacun étoit d’abord, qu’il faut estimer les différences. Quand les amusemens sont indifferens par leur nature, (& je veux bien pour un moment considérer les Spectacles comme tels, ) c’est la nature des occupations qu’ils rompent qui les fait juger bons ou mauvais ; sur-tout lorsqu’ils sont assez vifs pour devenir des occupations eux-mêmes, & substituer leur goût à celui du travail. La raison veut qu’on favorite les amusemens des gens dont les occupations sont nuisibles, & qu’on détourne des mêmes amusemens ceux dont les occupations sont utiles. Une autre considération générale est-qu’il n’est pas bon de laisser à des hommes oisifs & corrompus le choix de leurs amusemens, de peur qu’ils ne les imaginent conformes à leurs inclinations vicieuses, & ne deviennent aussi malfaisans dans leurs plaisirs que dans leurs affaires. Mais laissez un peuple simple & laborieux se délasser de tes travaux, quand & comme il lui plaît ; jamais il n’est a craindre qu’il abuse de cette & l’on ne doit point se tourmenter à lui chercher des divertissemens agréables : car, comme il faut peu d’apprêts aux mets que l’abstinence & la faim assaisonnent, il n’en faut pas, non plus, beaucoup aux plaisirs de gens épuises de fatigue, pour qui le repos seul en est un très-doux. Dans une grande ville, pleine de gens intrigans, désoeuvrés, sans Religion, sans principes, dont l’imagination dépravé par l’oisiveté, la fainéantise, par l’amour du plaisir & par de grands besoins, n’engendre que des monstres & n’inspire que des forfaits ; dans une grande ville où les mœurs & l’honneur ne sont rien, parce que chacun, dérobant aisément sa conduite aux yeux du public, ne se montre que par son crédit & n’est estime que par ses richesses ; la Police ne sauroit trop multiplier les plaisirs permis, ni trop s’appliquer à les rendre agréables, pour ôter aux particuliers la tentation d’en chercher de plus dangereux. Comme les empêcher de s’occuper c’est les empêcher de mal faire, deux heures par dérobées à l’activité du vice sauvent la douzieme partie crimes qui se commettroient ; & tout ce que les Spectacles vus ou à voir causent d’entretiens dans les Cafés & autres refuges des fainéans & fripons du pays, est encore autant de gagne pour les peres de famille, soit sur l’honneur de leurs filles ou de leurs femmes, soit sur leur bourse ou sur celle de leurs fils.

Mais dans les petites villes, dans les lieux moins peuples, où les particuliers, toujours sous les yeux du public, sont censeurs nés les uns des autres, & où la Police à sur tous une inspection facile, il faut suivre des maximes toutes contraires. S’il y a de l’industrie, des arts, des manufactures, on doit se garder d’offrir des distractions relâchantes à l’âpre intérêt qui fait ses plaisirs de ses soins, & enrichit le Prince de l’avarice des sujets. Si le pays, sans commerce, nourrit les habitans dans l’inaction, loin de fomenter en eux l’oisiveté à laquelle une vie simple & facile ne les porte déjà que trop, il faut la leur rendre insupportable en les contraignant, à force d’ennui, d’employer utilement un tems dont ils ne sauroient abuser. Je vois qu’a Paris, où l’on juge de tout su apparences, parce qu’on n’a le loisir de rien examiner, on croit à l’air de désoeuvrement & de langueur dont frappent au premier coup- d’œil la plupart des villes de provinces, que les habitans, plonges dans une stupide inaction n’y sont que végéter, ou tracasser & se brouiller ensemble. C’est une erreur doit on reviendroit aisément si l’on songeoit que la plupart des gens de Lettres qui brillent à Paris, la plupart des découvertes utiles & des inventions nouvelles y viennent de ces provinces si méprisées. Reliez quelque tems dans une petite ville, où vous aurez cru d’abord ne trouver que des Automates : non-seulement vous y verrez bientôt des gens beaucoup plus sensés que vos singes des grandes villes, mais vous manquerez rarement d’y découvrir dans l’obscurité quelque homme ingénieux qui vous surprendra par ses talens, par ses ouvrages, que vous surprendrez encore plus en les admirant, & qui, vous montrant des prodiges de travail, de patience & d’industrie, croira ne vous montrer que des- choses communes à Paris. Telle est la simplicité du vrai génie : il n’est ni intrigant, ni actif ; il ignore le chemin des honneurs & de la fortune, & ne songe point à le chercher ; il ne se compare à personne ; toutes les ressources sont en lui seul ; insensible aux outrages, & peu sensibles aux louanges, s’il se connoît, il ne s’assigne point sa place & jouit de lui-même sans s’apprécier.

Dans une petite ville, on trouve, proportion gardée, moins d’activité, sans doute, que dans une capitale : parce que les passions sont moins vives & les besoins moins pressans ; mais plus d’esprits originaux, plus d’industrie inventive, plus de choses vraiment neuves : parce qu’on y est moins imitateur, qu’ayant peu de modeles, chacun tire plus de lui-même, & met plus du lien dans tout ce qu’il fait : parce que l’esprit humain, moins étendu, moins noyé parmi les opinions vulgaires, s’élabore & fermente mieux dans la tranquille solitude : parce qu’en voyant moins, on imagine davantage enfin, parce que, moins presse du tems, on a plus le loisir d’étendre & digérer ses idées.

Je me souviens d’avoir vu dans ma jeunesse aux environs de Neufchâtel un spectacle assez agréable & peut-être unique sur la terre. Une montagne entiere couverte d’habitations dont chacune fait le centre, des terres qui en dépendent ; en forte que ces maisons, à distances aussi égales que les fortunes des propriétaires, offrent à la fois aux nombreux habitans de cette montagne, le recueillement de la retraite & les douceurs de la société. Ces heureux paysans, tous à leur aise, francs de tailles, d’impôts, de subdélégués, de corvées, cultivent, avec tout le soin possible, des biens dont le produit est pour eux, & emploient le loisir que cette culture leur laisse a faire mille ouvrages de leurs mains, & à mettre à profit le génie inventif que leur donna la Nature. L’hiver sur-tout, tems où la hauteur des neiges leur ôte une communication facile, chacun renferme bien chaudement, avec sa nombreuse famille, dans sa jolie & propre maison de bois *

[* Je crois entendre un bel-esprit de Paris se récrier, pourvu qu’il ne lise pas lui-même, à cet endroit comme à bien d’autres, démontrer doctement aux Damas, (car c’est sur-tout aux Dames que ces Messieurs démontrent ) qu’il est impossible qu’une maison de bois soit chaude. Grossier mensonge ! Erreur de physique ! Ah, pauvre Auteur ! Quant à moi, je crois la démonstration sans replique. Tout ce que je sais, c’est que les Suisses passent chaudement leur hiver au milieu des neiges, dans des maisons de bois qu’il a bâtie lui-même, s’occupe de mille travaux amusans, qui chassent l’ennui de son asyle, & ajoutent à son bien-être. Jamais Menuisier, Serrurier, Vitrier, Tourneur de profession n’entra dans le pays ; tous le sont pour eux-mêmes, aucun ne l’est pour autrui ; dans la multitude de meubles commodes & même élégans qui composent leur ménage & parent leur logement, on n’en voit pas un qui n’ait été fait de la main du maître. Il leur reste encore du loisir pour inventer & faire mille instrumens divers, d’acier, de bois, de carton, qu’ils vendent aux étrangers, dont plusieurs même parviennent jusqu’a Paris, entre autres ces petites horloges de bois qu’on y voit depuis quelques années. Ils en sont aussi de fer, ils font même des montres ; &, ce qui paroit incroyable, chacun réunit à lui seul toutes les professions diverses dans lesquelles se subdivise l’horlogerie, & fait tous ses outils lui-même.

Ce n’est pas tout : ils ont des livres utiles & sont passablement instruits ; ils raisonnent sensément de toutes choses, & de plusieurs avec esprit. *

[* Je puis citer en exemple un homme de mérite, bien connu dans Paris, & plus d’une fois honore des suffrages de l’Académie des Sciences. C’est M. Rivaz, célébré Valaisan. Je sais bien qu’il n’a pas beaucoup d’égaux parmi ses compatriotes ; mais enfin c’est en vivant comme eux, qu’il apprit à les surpasser.] Ils font des siphons, des aimans, des lunettes, des pompes, des baromètres, des chambres noires ; leurs tapisseries sont des multitudes d’instrumens de toute espece ; vous prendriez le poêle d’un Paysan pour un attelier de mécanique & pour un cabinet de physique expérimentale. Tous savent un peu dessiner, peindre, chiffrer ; la plupart jouent de la flûte, plusieurs ont un peu de musique & chantent juste. Ces arts ne leur sont point enseignes par des maîtres, mais leur passent, pour ainsi dire, par tradition. De ceux que j’ai vus savoir la musique, l’un me disoit l’avoir apprise de son pere, un autre de son tante, un autre de son cousin, quelques -uns croyoient l’avoir toujours sue. Un de leurs plus fréquens amusemens est de chanter avec leurs femmes & leurs enfans les pseaumes à quatre parties ; & l’on est tout étonne d’entendre sortir de ces cabanes champêtres, l’harmonie sorte & mâle de Goudimel, depuis si long-tems oubliée de nos savans Artistes.

Je ne pouvois non plus me lasser de parcourir ces charmantes demeures, que les habitans de m’y témoigner la plus franche hospitalité. Malheureusement j’étois jeune : ma curiosité n’etoit que celle d’un enfant ; & je songeois plus m’amuser qu’a m’instruire. Depuis trente ans, le peu d’observations que je fis se sont effacées de ma mémoire. Je me souviens seulement que j’admirois sans cesse en ces l’hommes singuliers un mélange étonnant de finesse & de simplicité qu’on croiroit presque incompatibles, & que je n’ai plus observe nulle part. Du-reste, je n’ai rien retenu de leurs mœurs, de leur société, de leurs caracteres. Aujourd’hui que j’y porterois d’autres yeux, faut-il ne revoir plus cet heureux pays ? Hélas ! il est sur la route du mien !

Après cette légere idée, supposons qu’au sommet de la montagne dont je viens de parler, au centre des habitations, en établisse un Spectacle fixe & peu coûteux, sous prétexte, par exemple, d’offrir une honnête récréation à des gens continuellement occupes, & en état de supporter cette petite dépense ; supposons encore qu’ils prennent du.goût pour ce même Spectacle, & cherchons ce qui doit résulter l’on établissement.

Je vois d’abord que, leurs travaux celant d’être leurs amusemens, aussi-tôt qu’ils en auront un autre, celui-ci les dégoûtera des premiers ; le zele ne fournira plus tant de loisir, ni les mêmes inventions. D’ailleurs, il y aura chaque jour un tems réel de perdu pour ceux qui assisteront au Spectacle ; & son ne se remet pas à l’ouvrage, l’esprit rempli de ce qu’on vient de voir : on en parle, ou l’on y longe. Par conséquent ; relâchement de travail : premier préjudice.

Quelque peu qu’on paye à la porte, on paye enfin ; c’est toujours une dépense qu’on ne faisoit pas. Il en coûte pour soi, pour sa femme, pour ses enfans, quand on les y mene, & il les y faut mener quelquefois. De plus, un Ouvrier ne va point dans une assemblée se montrer en habit de travail : il faut prendre plus souvent les habits des Dimanches, changer de linge plus souvent, se poudrer, se raser ; tout cela coûte du tems & de l’argent. Augmentation de dépense : deuxieme préjudice.

Un travail moins assidu & une dépense plus forte exigent un dédommagement. On le trouvera sur le prix des ouvrages qu’on sera force de renchérir. Plusieurs marchands, rebutes de cette, augmentation, quitteront les Montagnons, *

[* C’est le nom qu’on donne dans le pays aux habitans de cette montagne.] & se pourvoiront chez les autres Suisses leurs voisins, qui, sans être moins industrieux, n’auront point de Spectacles, & n’augmenteront point leurs prix. Diminutions de débit : troisieme préjudice.

Dans les mauvais tems, les chemins ne sont pas praticables ; & comme il faudra toujours, dans ces tems-là, que la troupe vive, elle n’interrompra pas ses représentations. On ne pourra donc éviter de rendre le Spectacle abordable en tout tems. L’hiver il faudra faire des chemins dans la neige, peut-être les paver ; & Dieu veuille qu’on n’y mette pas des lanternes. Voilà des dépenses publiques ; par conséquent des contributions de la part des particuliers. établissement d’impôts : quartrieme préjudice.

Les femmes des Montagnons allant, d’abord pour voir, & ensuite pour être vues, voudront être parées ; elles voudront l’être avec distinction. La femme de M. le Justicier ne voudra pas se montrer au Spectacle, mise comme celle du maître d’école ; la femme du maître d’école s’efforcera de se mettre comme celle, du Justicier. De-la naîtra bientôt une émulation de parure qui ruinera les maris, les gagnera peut-être, & qui trouvera sans cesse mille nouveaux moyens d’éluder les loix somptuaires. Introduction du luxe : cinquieme préjudice.

Tout le reste est facile à concevoir. Sans mettre en ligne de compte les autres inconvéniens dont j’ai parle, ou dont je parlerai dans la suite ; sans avoir égard à l’espece du Spectacle & ses effets moraux ; je m’en tiens uniquement à ce qui regarde le travail & le gain, & je crois montrer par une conséquence évidente, comment un Peuple aise, mais qui doit son bien-être à son industrie, changeant la réalité contre l’apparence, se ruine à l’instant qu’il veut briller.

Au-reste, il ne faut point se récrier contre la chimère de ma supposition ; je lie la donne que pour telle veux, que rendre sensibles du plus au moins ses suites inévitables. Otez quelques circonstances, vous retrouverez ailleurs d’autres Montagnons, & mutatis mutandis, l’exemple à son application.

Ainsi quand il seroit vrai que les Spectacles ne sont mauvais en eux-mêmes, on auroit toujours à chercher s’ils ne le deviendroient point à l’égard du Peuple auquel on les destine. En certains lieux, ils seront utiles pour attirer, les étrangers ; pour augmenter la circulation des especes ; pour exciter les Artistes ; pour varier les modes ; pour occuper les gens trop riches nu aspirant à l’être ; pour les rendre moins malfaisans ; pour distraire le Peuple de ses miseres ; pour lui faire oublier ses chefs en voyant ses baladins ; pour maintenir de perfectionner le goût quand l’honnêteté est perdue ; pour couvrir d’un vernis de procédés la laideur du vice ; pour empêcher, en un mot, que les mauvaises mœurs ne dégénerent en brigandage. En d’autres lieux, ils ne serviroient qu’a détruire l’amour du travail ; à décourager l’industrie ; à ruiner les particuliers ; à leur inspirer le goût de l’oisiveté ; à leur faire chercher les moyens de subsister sans rien faire : à rendre un Peuple inactif & lâche ; à l’empêcher de voir les objets publics & particuliers dont il doit s’occuper ; à tourner la sagesse en ridicule ; à substituer un jargon de Théâtre ; la pratique des vertus ; à mettre toute la morale en métaphysique ; à travestir les citoyens en beaux esprits, les meres de famille en Petites- Maîtresses, & les filles en amoureuses de Comédie. L’effet général sera le même sur tous les hommes ; mais les hommes ainsi changes conviendront plus ou moins à leur pays. En devenant égaux, les mauvais gagneront, les bons perdront encore davantage ; tous contracteront un caractere de mollesse, un esprit d’inaction qui ôtera aux uns de grandes vertus, & préservera les autres de méditer de grands crimes.

De ces nouvelles réflexions il résulte une conséquence directement contraire à celle que je tirois des premieres ; savoir que, quand le Peuple est corrompu, les Spectacles lui sont bons, & mauvais quand il est bon lui-même. Il sembleroit donc que ces deux effets contraires devroient s’entre-détruire & les Spectacles rester indifferens à tous ; mais il y a cette différence que, l’effet qui renforce le bien & le mal, étant tire de l’esprit des Pieces, est sujet comme elles a mille modifications qui le réduisent presque à rien ; au lieu que celui qui change le bien en mal & le mal en bien, résultant de l’existence même du Spectacle, est un effet constant, réel, qui revient tous les jours & doit l’emporter à la fin.

Il suit de-la que, pour juger s’il est à propos ou non d’établir un Théâtre en quelque Ville, il faut premiérement savoir si les mœurs y sont bonnes ou mauvaises ; question sur laquelle il ne m’appartient peut-être pas de prononcer par rapport à nous. Quoi qu’il en soit, tout ce

que je puis accorder la-dessus, c’est qu’il est vrai que la Comédie ne nous sera point de mal, si plus rien ne nous en peut faire.

Pour prévenir les inconvéniens qui peuvent naître de l’exemple des Comédiens, vous voudriez qu’on les forçat d’être honnêtes gens. Par ce moyen, dites-vous, on auroit à la fois des Spectacles & des mœurs, & l’on reuniroit les avantages des uns & des autres. Des Spectacles & des mœurs ! Voilà qui formeroit vraiment un Spectacle à voir, d’autant plus que ce seroit la premiere fois. Mais quels sont les moyens que vous nous indiquez pour contenir les Comédiens ? Des loix sévères & bien exécutées. C’est au moins avouer qu’ils ont besoin d’être contenus, & que les moyens n’en sont pas faciles. Des loix sévères ! La premiere est de n’en point souffrir. Si nous enfreignons celle-là, que deviendra la sévérité des autres ? Des loix bien exécutées ! Il s’agit de savoir si cela se peut : car la force des loix à sa mesure, celle des vices qu’elles répriment à aussi la sienne. Ce n’est qu’après avoir compare ces deux quantités & trouve que la premiere surpasse l’autre, qu’on peut s’assurer de l’exécution des loix. La connoissance de ces rapports fait la véritable science du Législateur : car, s’il ne s’agissoit que de publier édits sur édits, réglemens sur réglemens, pour remédier aux abus, à mesure qu’ils naissent, on diroit, sans doute, de fort belles choses ; mais qui, pour la plupart, resteroient sans effet, & serviroient d’indications de ce qu’il faudroit faire, plutôt que de moyens pour l’exécuter. Dans, le fond, l’institution des loix n’est pas une chose si merveilleuse, qu’avec du sens & de l’équité, tout homme ne put très-bien trouver de lui-même celles qui, bien observées, seroient les plus utiles à la Société. Où est le plus petit écolier de droit qui, ne dressera pas un code d’une morale aussi pure que celle des loix de Platon ? Mais ce n’est pas de cela seul qu’il s’agit. C’est d’approprier tellement ce code au Peuple pour lequel il est fait, & aux choses sur lesquelles on y statue, que son exécution s’ensuive du seul concours de ces convenances ; c’est d’imposer au Peuple, à l’exemple de Solon, moins les meilleures loix en elles -mêmes, que les meilleures qu’il puisse comporter dans la situation donnée. Autrement, il vaut encore mieux lasser subsister les désordres, que de les prévenir, ou d’y pourvoir par des loix qui ne seront point observées : car sans remédier au mal, c’est encore avilir les loix.

Une autre observation, non moins importante, est que les choses de mœurs & de justice universelle ne se reglent pas, comme celles de justice particuliere & de droit rigoureux, par des édits & par des loix ; ou si quelquefois les loix influent sur les mœurs, c’est quand elles en tirent leur force. Alors elles leur rendent cette même force par une sorte de réaction bien connue des vrais politiques. La premiere fonction des Ephores de Sparte, en entrant en charge, étoit une proclamation publique par laquelle ils enjoignoient aux citoyens, non pas d’observer les loix, mais de les aimer, afin que l’observation ne leur en fut point dure. Cette proclamation, qui n’etoit pas un vain formulaire, montre parfaitement l’esprit de l’institution de Sparte, par laquelle les loix & les L mœurs, intimement unies dans les cœurs des citoyens, n’y faisoient, pour ainsi dire, qu’un même corps. Mais ne nous flattons pas de voir Sparte renaître au sein du commerce & de l’amour du gain. Si nous avions les mêmes maximes, on pourroit établir à Geneve un Spectacle sans aucun risque : car jamais citoyen ni bourgeois n’y mettroit le pied.

Par où le gouvernement peut - il donc avoir prise sur les mœurs ? Je réponds que c’est par l’opinion publique. Si nos habitudes naissent de nos propres sentimens dans la retraite, elles naissent de l’opinion d’autrui dans la Société. Quand on ne vit pas en soi, mais dans les autres, ce sont leurs jugemens qui reglent tout ; rien ne paroit bon ni désirable aux particuliers que ce que le public à juge tel, & le feu bonheur que la plupart des hommes connoissent est d’être estimes heureux.

Quant au choix des instrumens propres à diriger l’opinion publique, c’est une autre question qu’il seroit superflu de résoudre pour vous, & que ce n’est pas ici le lieu de résoudre pour la multitude. Je me contenterai de montrer par exemple sensible que ces instrumens ne sont ni des loix ni des peines, ni nulle espece de moyens coactifs. Cet exemple est sous vos : yeux je le tire de votre patrie, c’est celui du Tribunal des Maréchaux de France, établis juges suprêmes du point-d’honneur :

De quoi s’agissoit- il dans cette institution ? de changer l’opinion publique sur les duels, sur la réparation des offenses & sur les occasions où un brave homme est oblige, sous peine d’infamie, de tirer raison d’un affront l’épée à la main. Il s’ensuit de-la ;

Premiérement, que la force n’ayant aucun pouvoir sur les esprits, il faloit écarter avec le plus grand soin vestige de violence du Tribunal établi pour opérer ce changement. Ce mot même de Tribunal étoit mal imagine : j’amerois mieux celui deCour-d’honneur. Ses seules armes devoient être l’honneur & l’infamie : jamais de récompense utile, jamais de punition corporelle, point de prison, point d’arrêts, point de Gardes armes. Simplement un Appariteur qui auroit fait ses citations en touchant l’accuse d’une baguette blanche, sans qu’il s’ensuivit aucune autre contrainte pour le faire comparoître. Il est vrai que ne pas comparaître au terme fixe par devant les Juges de l’honneur, c’etoit s’en confesser dépourvu, c’etoit se condamner soi-même. De-la resultoit naturellement note d’infamie, dégradation de noblesse, incapacité de servir le Roi dans ses Tribunaux, dans ses armées, & autres punitions de ce genre qui tiennent immédiatement à l’opinion, ait en sont un effet nécessaire.

Il s’ensuit, en second lieu, que, pour déraciner le préjuge, public, il faloit des Juges d’une grande autorité sur la matiere en question ; &, quant à ce point, l’instituteur entra parfaitement dans l’esprit de l’établissement : car, dans une Nation toute guerrière, qui peut mieux juger des justes occasions de montrer son courage & de celles où l’honneur offense demande satisfaction, que d’anciens militaires charges de titres turcs d’honneur, qui ont blanchi sous les lauriers, & prouve cent fois au prix de leur sang, qu’ils n’ignorent pas quand le devoir veut qu’on en répande ?

Il suit, en troisieme lieu, que, rien n’étant plus indépendant du pouvoir suprême que le jugement du public, le souverain devoit se garder, sur toutes choses, de mêler ses décision arbitraires parmi des arrêts faits pour représenter ce jugement, &, qui plus est, pour le déterminer. Il devoit s’efforcer au contraire de mettre la Cour-d’honneur au dessus de lui, comme soumis lui-même à ses décrets respectables. II ne faloit donc pas commencer par condamner à mort tous les. duellistes indistinctement ; ce qui étoit mettre d’emblée une opposition choquante entre l’honneur & la loi : car la loi même ne peut obliger personne à se déshonorer. Si tout le Peuple a juge qu’un homme est poltron, le Roi, malgré toute sa puissance, aura beau le déclarer brave, personne n’en croira rien ; & cet homme, passant alors pour un poltron qui veut être honore par force, n’en sera que plus méprise. Quant à ce que disent les édits, que c’est offenser Dieu de se battre, c’est un avis fort pieux sans doute ; mais la loi civile n’est point juge des péchés, &, toutes les fois que l’autorité souveraine voudra s’interposer dans les conflits de l’honneur & de la Religion, elle sera compromise des deux cotes. Les mêmes édits ne raisonnent pas mieux, quand ils disent qu’au-lieu de se battre, il faut s’adresser aux Maréchaux : condamner ainsi le combat sans distinction, sans réserve, c’est commencer par juger soi-même ce qu’on renvoie à leur jugement. On fait bien qu’il ne leur est pas permis d’accorder le duel, même quand l’honneur outrage, n’a plus d’autres ressources ; & selon les préjugés du monde, il y a, beaucoup de semblables cas : car, quant aux satisfactions cérémonieuses, dont on a voulu payer l’offense, ce sont de véritables jeux d’enfant.

Qu’un homme ait le droit d’accepter-une réparation pour lui-même & de pardonner à son ennemi, en ménageant cette maxime avec art, on la peut substituer insensiblement au féroce préjuge qu’elle attaque ; mais il n’en est pas de même, quand l’honneur des gens auxquels le notre est lie se trouve attaque ; des-lors il n’y a plus d’accommodement possible. Si mon pere a reçu un soufflet, si ma sœur, ma femme, ou ma mairesse et insultée, conserverai-je mon honneur en faisant bon marche du leur ? Il n’y a ni Maréchaux, ni satisfaction qui suffisent, il faut que je les venge ou que je me déshonore ; les édits ne me laissent que le choix du supplice ou de l’infamie. Pour citer un exemple qui se rapporte à mon sujet, n’est-ce pas un concert bien entendu entre l’esprit de la Scene & celui des loix, qu’on aille applaudir au Théâtre ce même Cid qu’on iroit voir pendre à la Grève ?

Ainsi l’on a beau faire ; ni la raison, ni la vertu, ni les loix ne vaincront l’opinion publique, tant qu’on ne trouvera pas l’art de la changer. Encore une fois, cet art ne tient point à la violence. Les moyens établis ne serviroient, s’ils étoient pratiques, qu’a punir les braves gens & sauver les lâches ; mais heureusement ils sont trop absurdes pour pouvoir être employés, & n’ont servi qu’a faire changer de noms aux duels. Comment faloit-il donc s’y prendre ? II saloit, ce me semble, soumettre absolument les combats particuliers à la jurisdiction des Maréchaux, soit pour les juger, soit pour les prévenir, soit même pour les permettre. Non-seulement il faloit leur laisser le droit d’accorder le champ quand ils le jugeroient à propos ; mais il étoit important qu’ils usassent quelquefois de ce droit, ne fut-ce que pour ôter au public une idée assez difficile à détruire & qui seule annulle toute leur autorité, savoir que, dans les affaires qui passent par devant eux, ils jugent moins sur.leur propre sentiment que sur la volonté du Prince. Alors il n’y avoit point de honte à leur demander le combat dans une occasion nécessaire ; il n’y en avoit pas même a s’en abstenir, quand les raisons de l’accorder n’étoient pas jugées suffisantes ; mais il y en aura toujours à leur dire : je suis offense, faites en sorte que je sois dispense de me battre.

Par ce moyen, tous les appels secrets seroient infailliblement tombes dans le décri, quand, l’honneur offense pouvant le défendre & le courage le montrer au champ d’honneur, on eut très-justement suspecte ceux qui le caches pour le battre, & quand ceux que la Cour-d’honneur eut juge s’être mal *

[* Mal, c’est-à-dire, non-seulement en lâche & avec fraude, mais injustement & sans raison suffisante ; ce qui se fut naturellement présume de toute affaire non portée au Tribunal.] battus, seroient, en qualité, de vils assassins, restés soumis aux Tribunaux criminels. Je conviens que plusieurs duels n’étant juges qu’après coup, & d’autres même étant solemnellement autorises, il en auroit d’abord coûte la vie à quelques braves gens ; mais c’eût été pour la sauver dans la suite a. des infinités d’autres, au lieu que, du sang qui le verse malgré les édits, naît une raison d’en verser davantage.

Que seroit-il arrive dans la suite ? À mesure que la Cour d’honneur auroit acquis de l’autorité sur l’opinion du Peuple ; par la sagesse & le poids de les décisions, elle l’seroit de devenue peu-à-peu plus sévere, jusqu’a ce que les occasions légitimes se réduisent tout-à-fait à rien, le point d’honneur eut change de principes, & que les duels fussent entiérement abolis. Un n’a pas eu tous ces embarras la vérité, mais aussi l’on a fait un établissement inutile. Si les duels aujourd’hui sont plus rares, ce n’est pas qu’ils soient méprises ni punis ; c’est parce que les mœurs ont change :*

[*Autrefois les hommes prenoient querelle au cabaret ; on les a dégoûtés de ce plaisir grossier en leur faisant bon marche des autres. Autrefois ils s’égorgeoient pour une mairesse ; en vivant plus familièrement avec les femmes, ils ont trouve que ce n’etoit pas la peine de se battre pour elles. L’ivresse & l’amour ôtes, il reste peu d’importans sujets de dispute. Dans le monde on ne se bat plus que pour le jeu. Les Militaires ne se battent plus que pour des passe-droits, ou pour n’être pas forces de quitter le service. Dans ce siecle éclairé chacun sait calculer, à un écu près, ce que valent son honneur & son vie.] & preuve que ce changement vient de causes toutes différer, auxquelles le gouvernement n’a point de part, la preuve que l’opinion publique n’a nullement change sur ce point, c’est qu’après tant de soins mal entendus, tout Gentilhomme qui ne tire pas raison d’un affront, l’épée a la main, n’est moins déshonore qu’auparavant.

Une quatrieme conséquence de l’objet du même établissement, est que, nul homme ne pouvant vivre civilement sans honneur, tous les états où l’on porte une épée, depuis le Prince jusqu’au Soldat, & tous les états même où l’on n’en porte point, doivent ressortir à cette Cour-d’honneur ; les uns, pour rendre compte de leur conduite & de leurs actions ; les autres, de leurs discours & de leurs maximes : tous également sujets a être honores ou flétris selon la conformité ou l’opposition de leur vie ou de leurs sentimens aux principes de l’honneur établis dans la Nation, & reforme insensiblement par le Tribunal, sur ceux de la justice & de la raison. Borner cette compétence aux nobles & aux rnilitaires, c’est couper, les rejettons & laisser la racine : car si le point d’honneur fait agir la Noblesse, il fait parler le Peuple ; les uns ne se battent que parce que les autres les jugent, & pour changer les actions dont l’estime, publique est l’objet, il faut auparavant. changer les jugemens qu’on en porte. Je suis convaincu qu’on ne viendra jamais à bout d’opérer ces changemens sans y faire intervenir les femmes mêmes, de qui dépend en grande partie la maniere de penser des hommes.

De ce principe il suit encore que le Tribunal doit être plus ou moins redoute dans, les diverses conditions, à proportion qu’elles ont plus ou moins d’honneur à perdre, selon les idées vulgaires qu’il faut toujours prendre ici pour regles. Si l’établissement est bien fait, les Grands & les Princes doivent trembler au seul nom de la Cour-d’honneur. Il auroit falu qu’en l’instituant on y eut porte tous les démêlés personnels, existans alors entre les premiers du Royaume ; que le Tribunal les eût jugés définitivement autant qu’ils pouvoient l’être par les seules loix de l’honneur. ; que ces jugemens eussent été sèvres ; qu’il y eut eu des cessions de pas & de rang, personnelles & indépendantes du droit des places, des interdictions du port des armes ou de paroître devant la face du Prince, ou d’autres punitions semblables, nulles par elles-mêmes, grieves par l’opinion, jusqu’a l’infamie inclusivement qu’on auroit pu regarder comme la peine capitale décernée par la Cour-d’honneur ; que toutes ces peines eussent eu par le concours de l’autorité suprême les mêmes effets qu’a naturellement le jugement public quand la force n’annulle point ses décisions ; que le Tribunal n’eut point statue sur des bagatelles, mais qu’il n’eut jamais rien fait à demi ; que le Roi même y eut été cite, quand il jetta sa canne par la fenêtre, de peur :, dit-il, de frapper un Gentilhomme ;*

[* M. de Lauzun, Voila, selon moi, des coups de canne bien noblement appliques.] qu’il eut comparu en accuse avec sa partie ; qu’il eut juge solemnellement, condamne à faire réparation au Gentilhomme, pour l’affront indirect qu’il lui avoit fait ;& que le Tribunal lui eut en même tems décerne un prix d’honneur, pour la. modération du Monarque dans la colère. Ce prix, qui devoit être un signe très simple :, mais visible, porte par le Roi durant toute sa vie, lui eut été, ce me semble, un ornement plus honorable que ceux de la royauté, & je ne doute pas qu’il ne fut devenu le sujet des chants de plus d’un Poete. Il est certain que, quant à l’honneur, les Rois eux-mêmes sont fournis plus que personne au jugement du public, & peuvent, par conséquent, sans s’abaisser, comparoître au Tribunal qui le représente. Louis XIV étoit digne de faire de ces choses-là, & je crois qu’il les eut faites, si quelqu’un les lui eut suggérées.

Avec toutes ces précautions & d’autres semblables y il est sort douteux qu’on eut réussi : parce qu’une pareille institution est entièrement contraire à l’esprit de.la Monarchie ; mais il est très sur que pour les avoir négligées, pour avoir voulu mêler la force & les loix dans des matieres de préjuges & changer le point-d’honneur par la violence, on a compromise l’autorité royale & rendu méprisables des loix qui soient leur pouvoir.

Cependant en quoi consistoit ce préjuge qu’il s’agissoit détruire ? Dans l’opinion la plus extravagante & la plus barbare qui jamais entra dans l’esprit humain ; savoir, que tous les devoirs de la Société sont supplées par la bravoure ; qu’un homme n’est plus fourbe, fripon, calomniateur, qu’il est civil, humain, poli, quand il fait se battre ; que le mensonge se change en vérité, que le vol devient légitime, la perfidie honnête, l’infidélité louable, si-tôt qu’on soutient tout cela le fer à la main ; qu’un affront est toujours bien réparé par un coup d’épée ; & qu’on n’a jamais tort avec un homme, pourvu qu’on le tue. Il y a, je l’avoue, une autre sorte d’affaire où la gentillesse se mêle à la cruauté, & où l’on ne tue les gens que par hazard ; c’est celle où l’on se bat au premier sang. Au premier sang ! Grand Dieu ! Et qu’en veux - tu faire de ce sang, bête féroce ! Le veux-tu boire ? Le moyen de songer a ces horreurs sans émotion ? Tels sont les préjuges que les Rois de France, armes de toute la force publique, ont vainement attaques. L’opinion, reine du monde, n’est point soumise au pouvoir des Rois ; ils sont eux-mêmes ses premiers esclaves.

Je finis cette longue digression, qui malheureusement ne sera pas la derniere ; & de cet exemple, trop brillant peut-être, si parva licet componere magnis, je revins à des applications plus simples. Un des infaillibles effets d’un Théâtre établi dans une aussi petite ville que la notre, sera de changer nos maximes, ou si l’on veut, nos préjuges & nos opinions publiques ; ce qui changera nécessairement nos mœurs contre d’autres, meilleures ou pires, je n’en dis rien encore, mais surement moins convenables à notre constitution. Je demande, Monsieur, par quelles loix efficaces vous remédierez à cela ? Si le gouvernement peut beaucoup, sur les mœurs, c’est seulement par son institution primitive : quand une fois il les a déterminées, non-seulement il n’a plus le pouvoir de les changer, à moins qu’il ne change, il a même bien de la peine à les maintenir contre les accidens inévitables qui les attaquent, & contre la pente naturelle qui les altere. Les opinions publiques, quoique si difficiles à gouverner, sont pourtant par elles-mêmes très-mobiles & changeantes. Le hazard, mille causes fortuites, mille circonstances imprévues sont ce que la force & la raison ne sauroient faire ; ou plutôt, c’est précieusement parce que le hazard les dirige, que la. force n’y peut rien : comme les des qui partent de la main, quelque impulsion qu’on leur donne, n’en amènent pas plus aisément le point désire.

Tout ce que la sagesse humaine peut faire, est de prévenir les changemens, d’arrêter de loin tout ce qui les amene. ; mais si-tôt qu’on les souffre & qu’on les autorise, on est rarement maître de leurs effets, & l’on ne peut jamais se répondre de l’être. Comment donc préviendrons - nous ceux dont nous aurons volontairement introduit la cause ? À l’imitation de l’établissement dont je viens de parler, nous proposerez-vous d’instituer des Censeurs ? Nous en avons déjà ; *

[*Le Consistoire, & la chambre de la Reforme. ] & si toute la force de ce Tribunal, suffit à peine pour nous maintenir tels que nous sommes ; quand nous aurons ajoute une nouvelle inclination à la petite des mœurs, que sera-t-il pour arrêter ce progrès ? il est clair qu’il n’y pourra plus suffire. La premiere marque de son impuissance à prévenir les abus de la Comédie, sera de la laisser établir. Car il est aise de prévoir que ces deux etablissemens ne sauroient subsister long-tems ensemble, & que la Comédie tournera les Censeurs en ridicule, ou que les Censeurs seront chasser les Comédiens.

Mais il ne s’agit pas seulement ici de l’insuffisance des loir pour réprimer de mauvaises mœurs, en laissant subsister leur cause. On trouvera, je le prévois, que, l’esprit rempli des abus qu’engendre nécessairement le Théâtre, & de l’impossibilité générale de prévenir ces abus, je ne réponds pas assez précieusement à l’expédient propose, qui et d’avoir des Comédiens honnêtes-gens, c’est-à-dire, de les rendre tels. Au fond cette discussion particuliere n’est plus fort nécessaire : tout ce que j’ai dit jusqu’ici des effets de la.Comédie, étant indépendant des mœurs des Comédiens, n’en auroit pas moins lieu, quand ils auroient bien.profite des leçons que vous nous exhortez a leur donner, & qu’ils deviendroient par nos soins autant de modeles de vertu. Cependant par égard au sentiment de ceux de mes compatriotes qui ne voient d’autre danger dans la Comédie que le mauvais exemple des Comédiens, je veux bien rechercher encore, si, même dans leur supposition, cet expédient est praticable avec quelque espoir de succès, & s’il doit suffire pour les tranquilliser.

En commençant par observer les faits avant de raisonner sur les causes, je vois en général que l’état de Comédien est un état de licence & de mauvaises mœurs ; que les hommes y sont livres au désordre ; que les femmes y menent une vie scandaleuse ; que les uns & les autres, avares & prodigues tout à la fois, toujours accables de dettes & toujours versant l’argent a pleines mains, sont aussi peu retenus sur leurs dissipations, que peu scrupuleux sur les moyens d’y pourvoir. Je vois encore que, par tout pays, leur profession est déshonorante, que ceux qui l’exercent, excommunies ou non, par-tout méprises, *

[* Si les Anglois ont inhume la Oldfield à cote de leurs Rois, ce étoit pas son métier, mais son talent qu’ils vouloient honorer. Chez eux les grands talens anoblissent dans états ; les petits. avilissent dans les plus illustres. Et quant à la profession des Comédiens, les mauvais & les médiocres sont méprises à Londres, autant ou plus que partout ailleurs.] & qu’a Paris même, où ils ont plus de considération & une meilleure conduite que par-tout, ailleurs, un Bourgeois craindroit de fréquenter ces mêmes Comédiens qu’on voit tous les jours à la table des Grands. Une troisieme observation, non moins importante, est que ce dédain est plus fort par-tout où les mœurs sont plus pures, & qu’il y a des pays d’innocence & de simplicité où le métier de Comédien est presque en horreur. Voilà des faits incontestables. Vous me direz qu’il n’en résulte que des préjuges. J’en conviens : mais ces préjuges étant universels, il faut leur chercher une cause universelle, & je ne vois pas qu’on la puisse trouver ailleurs que dans la profession même à laquelle ils se rapportent. À cela vous répondez que les Comédiens ne se rendent méprisables que parce qu’on les méprise : mais pourquoi les eût-on méprisés s’ils n’eussent été méprisables ? Pourquoi penseroit-on plus mal de leur etat que des autres, s’il n’avoit rien que l’en distingât ? Voilà ce qu’il faudroit examiner, peut-être, avant de les justifier aux dépens du public.

Je pourrois imputer ces préjugés aux déclamations des Prêtres, si je ne les trouvois établis chez les Romains avant la naissance du Christianisme, &, non-seulement courans vaguement dans l’esprit du Peuple, mais autorisés par des loix expresses qui déclaroient les Acteurs infâmes, leur ôtoient le titre & les droits de Citoyens Romains, & mettoient les Actrices au rang des prostituées. Ici toute autre raison manque, hors celle qui se tire de la nature de la chose. Les Prêtres paÏens & les dévots, plus favorables que contraires à des Spectacles qui faisoient partie des jeux consacres à la Religion,*

[*Tite-Live dit que les jeux scéniques furent introduits à Rome l’an 390 à l’occasion d’une peste qu’il s’agissoit d’y faire cesser. Aujourd’hui l’on fermeroit les Théâtres pour le même sujet & surement cela seroit plus raisonnable.] n’avoient aucun intérêt à les décrier, & ne les décrioient pas en effet. Cependant, on pouvoit des-lors se récrier, comme vous faites, sur l’inconséquence de déshonorer des gens qu’on protege, qu’on paye, qu’on pensionne ; ce qui, à vrai dire, ne me paroît pas si étrange qu’à vous : car il est à propos quelquefois que l’Etat encourage & protege des professions déshonorantes mais utiles, sans que ceux qui les exercent en doivent être plus considérés pour cela.

J’ai lu quelque part que ces flétrissures etoient moins imposées à de vrais Comédiens qu’à des Histrions & Farceurs qui souilloient leurs jeux d’indécence & d’obscénités ; mais cette distinction est insoutenable : car les mots de Comédien & d’Histrion etoient parfaitement synonymes, & n’avoient d’autre différence, sinon que’l’un étoit Grec & l’autre Etrusque. Ciceron, dans le livre de l’Orateur, appelle Histrions les deux plus grands Acteurs qu’ait jamais eu Rome, Esope & Roscius ; dans son plaidoyer pour ce dernier, il plaint un si honnête-homme d’exercer un métier si peu honnête. Loin de distinguer entre les Comédiens, Histrions & Farceurs, ni entre les Acteurs des Tragédies & ceux des Comédies, la loi couvre indistinctement du même opprobre tous ceux qui montent sur le Théâtre. Quisquis in Scenam prodierit, ait Praextor, infamis est. Il est vrai, seulement, que cet opprobre tomboit moins fur la représentation même, que sur l’etat où l’on en faisoit métier : puisque la Jeunesse de Rome représentoit publiquement, à la fin des grandes Pieces, les Attellanes ou Exodes, sans déshonneur. À cela près, on voit dans mille endroits que tous les Comédiens indifféremment etoient esclaves, & traites comme tels, quand le public n’étoit pas content d’eux.

Je ne sache qu’un seul Peuple qui n’ait pas eu la-dessus les maximes de tous les autres, ce sont les Grecs. Il est certain que, chez eux, la profession du Théâtre étoit si peu déshonnête que la Grece fournit des exemples d’Acteurs charges de certaines fonctions publiques, soit dans l’Etat, soit en Ambassades. Mais on pourroit trouver aisément les raisons de cette exception. 1. La Tragédie ayant été inventée chez les Grecs, aussi-bien que la Comédie, ils ne pouvoient jetter d’avance, une impression de mépris sur un etat dont on ne connoissoit pas encore les effets ; &, quand on commença de les connoître, l’opinion publique avoit déjà pris son pli. 2. Comme la Tragédie avoit quelque chose de sacre dans son origine, d abord ses Acteurs furent plutôt regardes comme des Prêtres que comme des Baladins. 3. Tous les sujets des Pieces n’étant tires que des antiquités nationales dont les Grecs etoient idolâtres, ils voyoient dans ces mêmes Acteurs, moins des gens qui jouoient des fables, que des Citoyens instruits qui representoient aux yeux de leurs compatriotes l’histoire de leur pays. 4. Ce Peuple, enthousiaste de sa liberté jusqu’à croire ; que les Grecs etoient les seuls hommes libres par nature,*

[*Iphigénie le dit en termes exprès dans la Tragédie d’Euripide, qui porte le nom de cette Princesse] se rappelloit avec un vif sentiment de plaisir ses anciens malheurs & les crimes de ses Maîtres. Ces grands tableaux l’instruisoient sans cesse, & il ne pouvoir se défendre d’un peu de respect pour les organes de cette instruction. 5. La Tragédie n’étant d’abord jouée que par des hommes, on ne voyoit point, sur leur Théâtre, ce mélange scandaleux d’hommes & de femmes qui fait des nôtres autant d’écoles de mauvaises mœurs. 6. Enfin leurs Spectacles n’avoient rien de la mesquinerie de ceux d’aujourd’hui. Leurs Théâtres n’etoient point élevés par l’intérêt & par l’avarice ; ils. n’etoient point renfermes dans d’obscures prisons ; leurs Acteurs n’avoient pas besoin de mettre à contribution les Spectateurs, ni de compter du coin de l’œil les gens qu’ils voyoient paffer la porte, pour être sûrs de leur souper.

Ces grands & superbes Spectacles donnes sous le Ciel, à la face de toute une nation, n’offroient de toutes parts que des combats, des victoires, des prix, des objets capables d’inspirer aux Grecs une ardente émulation, & d’échauffer leurs cœurs de sentimens d’honneur & de gloire. C’est au milieu de cet imposant appareil, si propre à élever & remuer l’ame, que les Acteurs, animes du même zele, partageoient, selon leurs talens, les honneurs rendus aux vainqueurs des jeux, souvent aux premiers hommes de la nation. Je ne suis pas surpris que, loin de les avilir, leur métier, exerce de cette maniere, leur donnât cette fierté de courage & ce noble désintéressement qui sembloit quelquefois élever l’Acteur a son personnage. Avec tout cela, jamais la Grece, excepte Sparte, ne sur citée en exemple de bonnes mœurs ; & Sparte, qui ne souffroit point de Théâtre,*

[*Voyez sur cette erreur, la Lettre de M. Le Roi.

[On la trouvera dans la collection des Lettres de M. Rousseau, à la fin de ce Recueil.] n’avoit garde d’honorer ceux qui s’y montrent.

Revenons aux Romains qui, loin de suivre à cet égard l’exemple des Grecs, en donnerent un tout contraire. Quand leurs loix declaroient les Comédiens infâmes, etoit-ce dans le dessein d’en déshonorer la profession ? Quelle eut été l’utilité d’une disposition si cruelle ? Elles ne la deshonoroient point, rendoient seulement authentique le déshonneur qui en est inséparable : car jamais les bonnes loix ne changent la nature des choses, elles ne sont que la suivre, & celles- la seules sont observées. Il ne s’agit donc pas de crier d’abord contre les préjugés ; mais de savoir premièrement ce ne sont que des préjugés ; si la profession de Comédiens n’est point, en effet, déshonorante en elle-même : car, si par malheur elle l’est, nous aurons beau statuer qu’elle ne l’est pas, au lieu de la réhabiliter, nous ne ferons que nous avilir nous nous-mêmes.

Qu’est-ce que le talent du Comédien ? L’art de se contrefaire, de faire revêtir un autre caractere que le sien, de paroître différent de ce qu’on est, de se passionner de sang-froid, de dire autre chose que ce qu’on pense aussi naturellement que si l’on le pensoit réellement, & d’oublier enfin sa propre place à force de prendre celle d’autrui. Qu’est-ce que la profession du Comédien ? Un métier par lequel il se donne en représentation pour de l’argent, se soumet à l’ignominie & aux affronts qu’on achète le droit de lui faire, & met publiquement sa personne en vente. J’adjure tout homme sincere de dire s’il ne sent pas au fond de son ame qu’il y a dans ce trafic de soi-même quelque chose de servile & de bas. Vous autres philosophes, qui vous prétendez si fort au -dessus des préjugés, ne mourriez -vous pas tous de honte si, lâchement travestis en Rois, il vous faloit aller faire aux yeux du public un rôle différent du votre, & exposer vos Majestés aux huées de la populace ? Quel est donc, au fond, l’esprit que le Comédien reçoit de son etat ? Un mélange de bassesse de fausseté, de ridicule orgueil, & d’indigne avilissement, qui le rend propre à toutes sortes de personnages, hors le plus noble de tous, celui d’homme qu’il abandonne.

Je sais que le jeu du Comédien n’est pas celui d’un fourbe qui veut en imposer, qu’il ne prétend pas qu’on le prenne en effet pour la personne qu’il représente, ni qu’on le croye affecte des passions qu’il imite, & qu’en donnant cette imitation pour ce qu’elle est, il la rend tout-à-fait innocente. Aussi ne l’accuse-je pas d’être précisément un trompeur, mais de cultiver pour tout métier le talent de tromper les hommes, & de s’exercer à des habitudes qui, ne pouvant être innocentes qu’au Théâtre, ne servent par-tout ailleurs qu’à mal faire. Ces hommes si bien pares, si bien exerces au ton de la galanterie & aux accens de la passion, n’abuseront - ils jamais de cet art pour séduire de jeunes personnes ? Ces valets filoux, si subtils de la langue & de la main sur la Scene, dans les besoins d’un métier plus dispendieux que lucratif, n’auront-ils jamais de diffractions utiles ? Ne prendront- ils jamais la bourse d’un fils prodigue ou d’un pere avare pour celle de Léandre ou d’Argan ?*

[*On a relevé ceci comme outre & comme ridicule. On a eu raison, Il n’y a point de vice dont les Comédiens soient moins accuses que de la friponnerie. Leur métier qui les occupe beaucoup & leur donne même des sentimens d’honneur à certains égards ; les éloigne d’une telle bassesse. Je laisse ce passage, parce que je me suis fait une loi de ne rien ôter ; mais je le désavoue hautement comme une très-grande injustice.] Par-tout la tentation de mal faire augmente avec la facilite ; & il faut que les Comédiens soient plus vertueux que les autres hommes, s’ils sont pas plus corrompus.

L’Orateur, le Prédicateur, pourra-t-on me dire encore, paient de leur personne ainsi que le Comédien. La différence est très grande. Quand l’Orateur se montre, c’est pour parler & non pour se donner en spectacle : il ne représente que lui-même, il ne fait que son propre rôle, ne parle qu’en son propre nom, ne dit ou ne doit dire que ce qu’il pense ; l’homme & le personnage étant le même être, il est a sa place ; il est dans le cas de tout autre Citoyen qui remplit les fonctions de son etat. Mais un Comédien sur la Scene, étalant d’autres sentimens que les siens, ne disant que ce qu’on lui, fait dire, représentant souvent un être chimérique, s’anéantit, pour ainsi dire, s’annulle avec fort héros ; & dans cet oubli de l’homme, s’il en reste quelque chose, c’est pour être le jouet de Spectateurs. Que dirai-je de ceux qui semblent avoir peur de valoir trop par eux- mêmes, & se dégradent jusqu’à représenter des personnages auxquels ils seroient bien fâches de ressembler ? C’est un grand mal, sans doute, de voir tant de scélérats dans le monde faire des rôles d’honnêtes-gens ; mais y a-t-il rien de plus odieux, de plus choquant, de plus. lâche, qu’un honnête-homme à la Comédie faisant le rôle d’un scélérat, & déployant tout fort talent pour faire valoir de criminelles maximes, dont lui-même est pénétré d’horreur ?

Si l’on ne voit en tout ceci qu’une profession peu honnête, on doit voir encore une source de mauvaises mœurs dans le désordre des Actrices, qui force &. entraîne celui des Acteurs Mais pourquoi ce désordre est-il inévitable ? Ah, pourquoi ! Dans tout autre tems on n’auroit pas besoin de le demander ; mais dans ce siecle où regnent si fiérement les préjuges & l’erreur sous le nom de philosophie, les hommes, abrutis par leur vain savoir, ont ferme leur esprit à la voix de la raison, & leur cœur à celle de la nature.

Dans tout etat, dans tout pays dans toute condition, les deux sexes ont entr’eux une liaison si sorte & si naturelle, que les mœurs de l’un décident toujours de celles de l’autre. Non que ces mœurs soient toujours les meures, mais elles ont toujours le même, degré de bonté, modifie dans chaque sexe par les penchans qui lui sont propres. Les Angloises sont douces & timides. Les Anglois sont durs & féroces. D’où vient cette apparente opposition ? De ce que le caractere de chaque sexe est ainsi renforce, & que c’est aussi le caractere national de porter tout à l’extrême.À cela près, tout est semblable. Les deux sexes aiment à vivre à part ; tous deux font cas des plaidés de la table ; tous deux se rassemblent pour boire après le repas, les hommes du vin, les femmes du thé ; tous deux se livrent au jeu sans fureur & s’en sont un métier plutôt qu’une passion ; tous deux ont un grand respect pour les choses honnêtes ; tous deux aiment la patrie & les loix ; tous deux honorent la soi conjugale, &, s’ils la violent, ils ne se font.point un honneur de la violer ; la paix domestique plaît à tous deux ; tous deux sont silencieux & taciturnes ; tous deux difficiles à émouvoir ; tous deux emportes dans leurs passions ; pour tous deux l’amour est terrible & tragique, il décide du sort de leurs jours, il ne s’agit pas de moins, dit. Muralt, que d’y laisser la raison ou la vie ; enfin tous deux se plaisent à la campagne, & les Dames Angloises errent aussi volontiers dans leurs pares solitaires, qu’elles vont se montrer à Vauxhall. De ce goût commun pour la solitude, naît aussi celui des lectures contemplatives & des Romans dont l’Angleterre est inondée. *

[*Ils y sont, comme les hommes sublimes ou détestables. On n’a jamais fait encore en quelque langue que ce soit, de Roman égale à Clarisse, ni même approchant.] Ainsi tous deux, plus recueillis avec eux-mêmes, se livrent moins à des imitations frivoles ; prennent mieux le goût des vrais plaisirs de la vie, & songent moins à paroître heureux qu’à l’être.

J’ai cite les Anglois par préférence, parce qu’ils sont, de toutes les nations du monde, celle où les mœurs des deux sexes paroissent d’abord le plus contraires. De leur rapport dans ce pays-là nous pouvons conclure pour les autres. Tout la différence consiste en ce que la vie des femmes est un développement continuel de leurs mœurs, au lieu que celle des hommes s’effaçant davantage dans l’uniformité des affaires, il faut attendre pour en juger, de les voir dans les plaisirs. Voulez-vous donc connoître les hommes ? Etudiez les femmes. Cette maxime est générale, & jusque-là tout monde sera d’accord avec moi. Mais si j’ajoute qu’il n’y point de bonnes mœurs pour les femmes hors d’une vie retirée & domestique ; si je dis que les paisibles soins de la famille & du ménage sont leur partage, que la dignité de leur sexe est dans sa modestie, que la honte & la pudeur sont en elles inséparables de l’honnêteté, que rechercher les regards des hommes c’est déjà s’en laisser corrompre, & que toute femme qui se montre se déshonore : à l’instant va s’élever contre moi cette philosophie d’un jour qui naît & meurt dans le coin d’une grande ville, & veut étouffer de-la le cri de la Nature & la voix unanime du genre-humain.

Préjuges populaires ! me crie-t-on. Petites erreurs de l’enfance ! Tromperie des loix & de l’éducation ! La pudeur n’est rien. Elle n’est qu’une invention des loix sociales pour mettre à couvert les droits des peres & des epoux, & maintenir quelque ordre dans les familles. Pourquoi rougirions-nous des besoins que nous donna la Nature ? Pourquoi trouverions-nous un motif de honte dans un acte aussi indifférent en soi, & aussi utile dans ses effets que celui qui concourt a perpétuer l’espece ? Pourquoi, les desirs étant égaux des deux parts, les démonstrations en seroient-elles différentes ? Pourquoi l’un des sexes se refuseroit-il plus que l’autre aux penchans qui leur sont communs ? Pourquoi l’homme auroit-il sur ce point d’autres loix que les animaux ?

Tes pourquoi, dit le Dieu, ne finiroient jamais.

Mais n’est pas a l’homme, c’est a son, Auteur qu’il les faut adresser. N’est-il pas plaisant qu’il faille dire pourquoi j’ai honte d’un sentiment naturel, si cette honte ne m’est pas moins naturelle que ce sentiment même ? Autant vaudroit me demander aussi pourquoi j’ai ce sentiment. Est-ce à moi de rendre compte de ce qu’à fait la Nature ? Par cette maniere de raisonner, ceux qui ne voient pas pourquoi l’homme est existant, devroient nier qu’il existe. J’ai peur que ces grands scrutateurs des conseils de Dieu n’aient un peu le légèrement pesé ses raisons. Moi qui ne me pique pas de les connoître, j’en crois voir qui leur ont échappe. Quoiqu’ils en disent, la honte qui voile aux yeux d’autrui les plaisirs de l’amour, est quelque chose. Elle est la sauve -garde commune que la Nature à donnée aux deux sexes, dans un etat de foiblesse & d’oubli d’eux-mêmes qui les livre à la merci du premier venu ; c’est ainsi qu’elle couvre leur sommeil des ombres de la nuit, afin que durant ce tems de ténèbres ils soient moins exposes aux attaques les uns des autres ; c’est ainsi qu’elle fait chercher à tout animal souffrant la retraite & les lieux déserts, afin qu’il souffre & meure cri paix, hors des atteintes qu’il ne peut plus repousser.

À l’égard de la pudeur du sexe en particulier, quelle arme plus douce eût pu donner cette même Nature à celui qu’elle destinoit à se défendre ? Les desirs sont égaux ! Qu’est-ce à dire ? Y a-t-il de part & d’autre mêmes facultés de les satisfaire ? Que deviendroit l’espece humaine, si l’ordre de l’attaque & de la défense étoit change ? L’assaillant choisiroit au hazard des tems où la victoire seroit impossible ; l’assailli seroit liasse en paix, quand il auroit besoin de se rendre, & poursuivi sans relâche, quand il seroit trop foible pour succomber ; enfin le pouvoir & la volonté toujours en discorde ne laissant jamais partager les desirs, l’amour ne seroit plus le soutien de la Nature, il en seroit le destructeur & le fléau.

Si les cieux sexes avoient également fait & reçu les avances, la vaine importunité n’eut point été sauvée ; des feux toujours languissans dans une ennuyeuse liberté ne se fussent jamais irrites, le plus doux de tous les sentimens eut à peine effleure le cœur humain, & son objet eut été mal rempli. L’obstacle apparent qui semble éloigner cet objet, est au fond ce qui le rapproche. Les voiles par la honte n’en deviennent que plus séduisans ; en les gênant la pudeur les enflamme : ses craintes, ses détours, ses réserves, ses timides aveux,sa tendre & naÏve finesse, disent mieux ce qu’elle croit taire que la passion ne l’eut dit sans elle : c’est elle qui donne du prix faveurs & de la douceur aux refus. Le véritable amour possède en effet ce que la seule pudeur lui dispute ; ce mélange de foiblesse & de modestie le rend plus touchant & plus tendre ; moins il obtient, plus la valeur de ce qu’il obtient en augmente, & c’est ainsi qu’il jouit à la fois de ses privations & de ses plaisirs.

Pourquoi, disent-ils, ce qui n’est pas honteux à l’homme, le seroit-il à la femme ? Pourquoi l’un des sexes se feroit-il un crime de ce que l’autre se croit permis ? Comme si les conséquences etoient les mêmes des deux cotes ! Comme si tous les austères devoirs de la femme ne derivoient pas de cela seul qu’un enfant doit avoir un pere. Quand ces importantes considérations nous manqueroient, nous aurions toujours la même réponse à faire, & toujours elle seroit sans replique. Ainsi sa voulu la Nature, c’est un crime d’étouffer sa voix. L’homme peut être audacieux, telle est sa destination :*

[*Distinguons cette audace de l’insolence & de la brutalité ; car rien ne part de sentimens plus opposes, & n’a d’effets plus contraires. Je suppose l’amour innocent & libre, ne recevant de loix de lui-même ; c’est à lui seul qu’il appartient de présider à ses mysteres, & de former l’union des personnes, ainsi que celle des cœurs. Qu’un homme insulte à la pudeur du sexe, & attente avec violence aux charmes d’un jeune objet qui ne sent rien pour lui ; sa grossièreté n’est point passionnée, elle est outrageante ; elle annonce une ame sans mœurs, sans délicatesse, incapable à la fois d’amour & d’honnêteté. Le plus grand prix des plaisirs est dans l’cœur qui les donne : un véritable amant ne trouveroit que douleur, rage, & désespoir dans la possession même de ce qu’il même de ce qu’il aime, s’il croyoit n’en point être aime.

Vouloir contenter insolemment ses desirs sans l’aveu de celle qui les fait naître, est l’audace d’un Satyre ; celle d’un homme est de savoir les témoigner sans déplaire, de les rendre interessans, de faire en sorte qu’on les partage, d’asservir les sentimens avant d’attaquer la personne. Ce n’est pas encore assez d’être aime, les desirs partages ne donnent pas seuls le droit de les satisfaire ; il faut de plus le consentement de les volonté. Le cœur accorde en vain ce que la volonté refuse. L’honnête-homme & l’amant s’en abstient, même quand il pourroit l’obtenir. Arracher ce consentement tacite, c’est user de toute la permise en amour : Le lire dans les yeux, le voir dans les manieres malgré le refus de bouche, c’est l’art de celui qui fait aimer ; s’il acheve alors d’être heureux, il n’est brutal, il est honnête ; il n’outrage point la pudeur, il la respecte, il la sert ; il lui laisse l’honneur de défendre encore ce qu’elle eut abandonne. ] il faut bien que quelqu’un se déclaré. Mais toute femme sans pudeur est coupable & dépravée ; parce qu’elle foule aux pieds un sentiment naturel à son sexe.

Comment peut-on disputer la vérité de ce sentiment ? Toute la terre n’en rendit-elle pas l’éclatant témoignage, la seule comparaison des sexes suffiroit pour la constater. N’est-ce pas la Nature qui pare les jeunes personnes de ces traites si doux qu’un peu de honte rend plus touchans encore ? N’est-ce pas elle qui met dans leurs yeux ce regard timide & tendre auquel on résisté avec tant de peine ? N’est-ce pas elle qui donne à leur teint plus d’éclat, & à leur peau plus de finesse, afin qu’une modeste rougeur s’y laisse mieux appercevoir ? N’est-ce pas elle qui les rend craintives afin qu’elles fuient, & foibles afin qu’elles cèdent ? à quoi bon leur donner un cœur plus sensible à la pitié, moins de vitesse à la course, un corps moins robuste, une stature moins haute, des muscles plus délicats, si elle ne les eut destinées à se laisser vaincre ? Assujetties au incommodités de la grossesse, & aux douleurs de l’enfantement, ce surcroît de travail exigeoit-il une diminution de forces ? Mais pour le réduire à cet etat pénible, il les faloit assez fortes pour ne succomber qu’à leur volonté, & assez foibles pour avoir toujours un prétexte de se rendre. Voilà précisément le point où les à place la Nature.

Passions du raisonnement à l’expérience. Si la pudeur étoit un préjugé de la Société & de l’éducation, ce sentiment devroit augmenter dans les lieux où l’éducation est plus poignée, & où l’on rafine incessamment sur les Loix sociales ; il devroit être plus foible par-tout où l’on est reste plus près de l’etat primitif. C’est tout le contraire. *

[*Je m’attends à l’objection. Les femmes sauvages n’ont de pudeur : car elles vont nues ? Je réponds que les nôtres en ont encore moins : car elles s’habillent. Vouez la fin de cet essai, au sujet des filles de Lacédémone.] Dans nos montagnes les femmes sont timides & modestes, un mot les fait rougir, elles n’osent lever les yeux sur les hommes, & gardent le silence devant eux. Dans les grandes Villes la pudeur est ignoble & basse ; c’est la seule chose dont une femme bien élevée auroit honte ; & l’honneur d’avoir fait rougir un honnête-homme n’appartient qu’aux femmes du meilleur air. L’argument tire de l’exemple des bêtes ne conclut point, & n’est pas vrai. L’homme n’est point un chien ni un loup. Il ne faut qu’établir dans son espece les premiers rapports de la Société pour donner à ses sentimens une moralité toujours inconnue aux bêtes. Les animaux ont un cœur & des passions ; mais la sainte image de l’honnête & du beau n’entra jamais que dans le cœur de l’homme.

Malgré cela, où a-t-on pris que l’instinct ne produit jamais dans les animaux des effets semblables à ceux que la honte produit parmi les hommes ? Je vois tous les jours des preuves du contraire. J’en vois se cacher dans certains besoins, pour dérober aux sens un objet de dégoût ; je les vois ensuite, au lieu de fuir, s’empresser d’en couvrir les vestiges. Que manque-t-il à ces soins pour avoir un air de décence & d’honnêteté, sinon d’être pris par des hommes ? Dans leurs amours, je vois des caprices, des choix, des refus concertes, qui tiennent de bien près à la maxime d’irriter la passion par des obstacles. À l’infant même où j’écris ceci, j’ai fous les yeux un exemple qui le confirme. Deux jeunes pigeons, dans l’heureux tems de leurs premieres amours, m’offrent un tableau bien différent de la sotte brutalité que leur prêtent nos prétendus sages. La blanche colombe va suivant pas à pas son bien-aime, & prend chasse elle - même aussi-tôt qu’il se retourne. Reste-t-il dans l’inaction ? De légers coups de bec le réveillent ; s’il se retire, on le poursuit ; s’il se défend, un petit vol de six pas l’attire encore ; l’innocence de la Nature ménage les agaceries & la molle résistance, avec un art qu’auroit à peine la plus habile coquette. Non, la folâtre Galatée ne faisoit pas mieux, & Virgile eut pu tirer d’un colombier l’une de ses plus charmantes images.

Quand on pourroit nier qu’un sentiment particulier de pudeur fut naturel aux femmes, en seroit-il moins vrai que, dans la Société, leur partage doit être une vie domestique & retirée, & qu’on doit les élever dans des principes qui s’y rapportent ? Si la timidité, la pudeur, la modestie qui leur sont propres sont des inventions sociales, il importe à la Société que les femmes acquièrent ces qualités ; il importe de les cultiver en elles, & toute femme qui les dédaigne offense les bonnes mœurs. Y a-t-il au monde un spectacle aussi touchant, aussi respectable que celui d’une mere de famille entourée de ses enfans, réglant les travaux de ses domestiques, procurant à son mari une vie heureuse, & gouvernant sagement la maison ? C’est-la qu’elle se montre dans toute la dignité d’une honnête-femme ; c’est-la qu’elle impose vraiment du respect, & que la beauté partage avec honneur les hommages rendus à la vertu. Une maison dont la maîtresse est absente, est un corps fans ame qui bientôt tombe en corruption ; une femme hors de sa maison perd son plus grand lustre, & dépouille de ses vrais ornemens, elle se montre avec indécence. Si elle a un mari, que cherche-t-elle parmi les hommes ? Si elle n’en a pas, comment s’expose-t-elle a rebuter, par un maintien peu modeste, celui qui seroit tente de le devenir ? Quoiqu’elle puisse faire, on sent qu’elle n’est pas à sa place en public, sa beauté même, qui plaît sans intéresser, n’est qu’un tort de plus que le cœur lui reproche. Que cette impression nous vienne de la nature ou de l’éducation, elle est commune à tous les Peuples du monde ; partout on considère les femmes à proportion de leur modestie ; par-tout on est convaincu qu’en négligeant les manieres de leur sexe, elles en négligent les devoirs ; par-tout on voit qu’alors tournant en effronterie la mâle & ferme assurance de l’homme, elles s’avilissent par cette odieuse imitation, & déshonorent à la fois leur sexe & le notre.

Je sais qu’il regne en quelques pays des coutumes contraires ; mais voyez aussi quelles murs elles ont fait naître ! Je ne voudrois pas d’autre exemple pour confirmer mes maximes. Appliquons aux mœurs des femmes ce que j’ai dit ci-devant de l’honneur qu’on leur porte. Chez tous les anciens Peuples polices elles vivoient très-renfermées ; elles se montroient rarement en public ; jamais avec des hommes, elles ne se promenoient point avec eux ; elles n’avoient point meilleure place au Spectacle, elles ne s’y mettoient point en montre ;*

[*Au Théâtre d’Athenes les femmes occupoient une Galerie haute appelée Cercis, peu commode pour voir & pour être vues ; mais il par l’aventure de Valerie & de Sylla qu’au Cirque de Rome, elles etoient mêlées avec les hommes.] il ne leur étoit pas même permis d’assister à tous, & l’on fait qu’il y avoit peine de mort contre celles qui s’oseroient montrer aux Jeux Olympiques.

Dans la maison, elles avoient un appartement particulier où les hommes n’entroient point. Quand leurs maris donnoient à manger, elles se presentoient rarement à table ; les honnêtes femmes en sortoient avant la fin du repas, & les autres n’y paroissoient point au commencement. Il n’y aucune assemblée commune pour les deux sexes ; ils ne passoient point la journée ensemble. Ce soin de ne pas se rassasier, les uns des autres faisoit qu’on s’en revoyoit avec plus de plaisir ; il est sur qu’en général la paix domestique étoit mieux affermie, & qu’il régnoit plus d’union entre les epoux *

[*On en pourroit attribuer la cause à la facilite du divorce ; mais les Grecs en faisoient peu d’usage, & Rome subsista cinq cents ans avant que personne s’y prévalut de la loi qui le permettoit.] qu’il n’en regne aujourd’hui.

Tels etoient les usages des Perses, des Grecs, des Romains, & même des Egyptiens, malgré les mauvaises plaisanteries d’Herodote qui se réfutent d’elles-mêmes. Si quelquefois les femmes sortoient des bornes de cette modestie, le cri public montroit que c’étoit une exception. Que n’a-ton pas dit de la liberté du sexe à Sparte ? On peut comprendre aussi par la Lisistratad’Aristophane, combien l’impudence des Athéniennes étoit choquante aux yeux des Grecs ; & dans Rome déjà corrompue, avec quel scandale ne vit-on point encore les Dames Romaines se présenter au Tribunal des Triumvirs ?

Tout est change. Depuis que des foules de barbares, traînant avec eux leurs femmes dans leurs armées, eurent inonde l’Europe ; la licence des camps, jointe à la froideur naturelle des climats septentrionaux, qui rend la réserve moins nécessaire, introduisit une autre maniere de vivre que favoriserent les livres de chevalerie, où les belles Dames passoient leur vie à se faire enlever par des hommes, en tout bien & en tout honneur. Comme ces livres etoient les écoles de galanterie du tems, les idées de liberté qu’ils inspirent s’introduisirent, sur-tout dans les Cours & les grandes villes, où l’on se pique davantage de politesse ; par le progrès même de cette politesse, elle dut enfin dégénérer en grossièreté. C’est ainsi que la modestie naturelle au sexe peu-à-peu disparue & que les mœurs des vivandières se sont transmises aux femmes de qualités.

Mais voulez-vous savoir combien ces usages, contraires aux idées naturelles, sont choquans pour qui n’en a pas l’habitude ? Jugez-en par la surprise & l’embarras des Etrangers & Provinciaux à l’aspect de ces manieres si nouvelles pour eux. Cet embarras fait l’éloge des femmes de leurs pays, & il est a croire que celles qui le causent en seroient moins fières, si la source leur en étoit mieux connue n’est point qu’elles en imposent, c’est plutôt qu’elles rougir, & que la pudeur chassée par la femme de discours & de son maintien, se réfugie dans le cœur l’homme.

Revenant maintenant à nos, Comédiennes, je demande comment un etat dont l’unique objet est de se montrer au public, & qui pis est, de se montrer pour de l’argent, conviendroit à d’honnêtes femmes, & pourroit compatir en elles avec la modestie & les bonnes mœurs ? A-t-on besoin même de disputer sur les différences morales des sexes, pour sentir combien il est difficile que celle qui se met à prix en représentation ne s’y mette bientôt en personne, & ne se laisse jamais tenter de satisfaire des desirs qu’elle prend tant de soin d’exciter ? Quoi ! malgré mille timides précautions, une femme honnête & sage, exposée au moindre danger, à bien de la peine encore à se conserver un cœur à l’épreuve ; & ces jeunes personnes audacieuses, sans autre éducation qu’un système de coquetterie & des rôles amoureux, dans une parure très-peu modeste,*

[*Que sera-ce en leur supposant la beauté qu’on a raison d’exiger d’elles ? Voyez les Entretiens sur le fils naturel, p. 183..] sans cesse entourées d’une jeunesse ardente & téméraire, au milieu des douces voix de d’amour & du plaisir, résisteront, à leur âge, à leur cœur, aux objets qui les environnent, aux discours qu’on leur tient, aux occasions toujours renaissantes, & à l’or auquel elles sont d’avance à demi-vendues ! il faudroit nous croire une simplicité d’enfant pour vouloir nous en imposer à ce point. Le vice a beau se cacher dans l’obscurité, son empreinte est sur les fronts coupables : l’audace d’une femme est le signe assure de sa honte ; c’est pour avoir trop à rougir qu’elle ne rougit plus ; & si quelquefois la pudeur survit à la chasteté, que doit-on penser de la chasteté, quand la pudeur même est éteinte ?

Supposons, si l’on veut, qu’il y ait eu quelques exceptions ; supposons

Qu’il en soit jusqu’à trois que l’on pourroit nommer.

Je veux bien croire là-dessus ce que je n’ai jamais ni vu ni oui-dire. Appellerons-nous un métier honnête celui qui fait d’une honnête femme un prodige, & qui nous porte à mépriser celles qui l’exercent, à moins de compter sur un miracle continuel ? L’immodestie tient si bien à leur etat, & elles le sentent si bien elles-mêmes, qu’il n’y en a pas une qui ne se crût ridicule de feindre au moins de prendre pour elle les discours de sagesse & d’honneur qu’elle débite au public. De peur que ces maximes séveres ne fissent un progrès nuisible à son intérêt, l’Actrice est toujours la premiere à parodier son rôle & à détruire son propre ouvrage. Elle quitte, en atteignant la coulisse, la morale du Théâtre aussi-bien que sa dignité, & si son prend des leçons de vertu sur la Scene, on les va bien vite oublier dans les foyers.

Après ce que j’ai dit ci-devant, je n’ai pas besoin, je crois, d’expliquer encore comment le désordre des Actrices entraîne celui des Acteurs ; sur-tout dans un métier qui les force à vivre entr’eux dans la plus grande familiarité. J’ai n’ai pas besoin de montrer comment d’un etat déshonorant naissent des sentimens déshonnêtes, ni comment les vices divisent ceux que l’intérêt commun devroit réunir. Je ne m’étendrai pas sur mille sujets de discorde & de querelles, que la distribution des rôles, le partage de la recette, le choix des Pieces, la jalousie des applaudissemens doivent exciter sans cesse, principalement entre les Actrices, sans parler des intrigues de galanterie. Il est plus inutile encore que j’expose les effets que l’association du luxe & de la misère, inévitable entre ces gens-là, doit naturellement produire. J’en ai déjà trop dit pour vous & pour les hommes raisonnables ; je n’en dirois jamais assez pour les gens prévenus qui ne veulent pas voir ce que la raison leur montre, mais seulement ce qui convient à leurs passions ou à leurs préjuges. Si tout cela tient à la profession du Comédien, que ferons-nous, Monsieur, pour prévenir des effets inévitables ? Pour moi, je ne vois qu’un seul moyen ; c’est d’ôter la cause. Quand les maux de l’homme lui viennent de sa nature ou d’une maniere de vivre qu’il ne peut, changer, les Médecins les préviennent-ils ? Défendre au Comédien d’être vicieux, c’est défendre à l’homme d’être malade.

S’ensuit-il de-l’à qu’il faille mépriser tous les Comédiens ? Il s’enfuit, au contraire, qu’un Comédien qui à de la modestie, des mœurs, de l’honnêteté est, comme vous l’avez très-bien dit, doublement estimable : puisqu’il montre par-la que l’amour de la vertu l’emporte en lui sur les passions de l’homme, & sur l’ascendant de sa profession. Le seul tort qu’on lui peut imputer est de l’avoir embrassée ; mais trop souvent un écart de jeunesse décide du fort de la vie, & quand on se sent un vrai talent, qui peut résulter à son attrait ? Les grands Acteurs portent avec eux leur excuse ; ce sont les mauvais qu’il faut mépriser.

Si j’ai reste si long-tems dans les termes de la proposition générale, ce n’est pas que je n’eusse eu plus d’avantage encore à l’appliquer précisément à la Ville de Geneve ; mais la répugnance de mettre mes Concitoyens sur la Scene m’à fait différer autant que je l’ai pu de parler de nous. Il y faut pourtant venir à la fin, & je n’aurois rempli qu’imparfaitement ma tache, si je ne cherchois, sur notre situation particuliere, ce qui résultera de l’établissement d’un Théâtre dans notre Ville, au cas que votre avis & vos raisons déterminent le gouvernement à l’y souffrir. Je me bornerai à des effets si sensibles qu’ils ne puissent être contestes personne qui connoisse un peu notre constitution.

Geneve est riche, il est vrai ; mais, quoiqu’on n’y voye point ces énormes disproportions de fortune qui appauvrissent tout un pays pour enrichir quelques habitans & sement la misere autour de l’opulence, il est certain que, si quelques Genevois possèdent d’assez grands biens, plusieurs vivent dans une disette assez dure, & que l’aisance du plus grand nombre vient d’un travail assidu, d’économie & de modération, plutôt que d’une richesse positive. Il y a bien des Villes plus pauvres que la nôtre où le bourgeois peut donner beaucoup plus à ses plaisirs, parce que le territoire qui le nourrit ne s’épuise pas, & que son tems n’étant d’aucun prix, il peut le perdre sans préjudice. Il n’en va pas ainsi parmi nous, qui, sans terres pour subsister, n’avons tous que notre industrie. Le peuple Genevois ne se soutient qu’à force de travail, & n’a le nécessaire qu’autant qu’il se refuse tout superflu : c’est une des raisons de nos loix somptuaires. Il me semble que ce qui doit d’abord frapper tout Etranger entrant dans Geneve, c’est l’air de vie & d’activité qu’il y voit régner. Tout s’occupe, tout est en mouvement, tout s’empresse à son travail & à ses affaires. Je ne crois pas que nulle autre aussi petite Ville au monde offre un pareil spectacle. Visitez le quartier St. Gervais ; toute l’horlogerie de l’Europe y paroît rassemblée. Parcourez le Molard & les rues basses, un appareil de commerce en grand, des monceaux de ballots, de tonneaux confusément jettés, une odeur d’Inde & de droguerie vous font imaginer un port de mer. Aux Pâquis, aux Eaux-vives, le bruit & l’aspect des fabriques d’indienne & de toile peinte semblent vous transporter a Zurich. La Ville se multiplie en quelque sorte par les travaux qui s’y font, & j’ai vu des gens, sur ce premier coup-d’œil, en estimer le Peuple à cent mille ames. Les bras, l’emploi du tems, la vigilance, l’austère parsimonie ; voilà les trésors du Genevois, voilà avec quoi nous attendons un amusement de gens oisifs, qui, nous ôtant à la fois le tems & l’argent, doublera réellement notre perte.

Geneve ne contient pas vingt-quatre mille ames, vous en convenez. Je vois que Lyon bien plus riche à proportion, & du moins cinq ou six fois plus peuplé entretient exactement un Théatre, & que, quand ce Théatre est un Opéra, la Ville n’y sauroit suffire. Je vois que Paris, la Capitale de la France & le gouffre des richesses de ce grand Royaume, en entretient trois assez médiocrement, & un quatrieme en certains tems de l’année. Supposons ce quatrieme*

[*Si je ne compte point le Concert Spirituel, c’est qu’au lieu d’être un Spectacle ajouté aux autres, il n’en est que le supplément. Je ne compte pas, non plus, les petits Spectacles de la Foire ; mais aussi je la compte toute l’année, au lieu qu’elle ne dure pas six mois. En recherchant, par comparaison, s’il est possible qu’une troupe subsiste à Geneve, je suppose par-tout des rapports plus favorables à l’affirmative, que ne le donnent les faits connus.] permanent. Je vois que, dans plus de six cents mille habitans, ce rendez-vous de l’opulence & de l’oisiveté fournit à peine journellement au Spectacle mille ou douze cents Spectateurs, tout compensé. Dans le reste du Royaume, je vois Bordeaux, Rouen, grands ports de mer ; je vois Lille, Strasbourg, grandes Villes de guerre, pleines d’Officiers oisifs qui passent leur vie à attendre qu’il soit midi & huit heures ; avoir un Théâtre de Comédie : encore faut - il des taxes involontaires pour le soutenir. Mais combien d’autres Villes incomparablement plus grandes que la notre, combien de sièges de Parlemens & de Cours souveraines ne peuvent entretenir une Comédie à demeure ?

Pour juger si nous sommes en etat de mieux faire, prenons un terme de comparaison bien connu, tel, par exemple, que la Ville de Paris. Je dis donc que, si plus de six cents mille habitans ne fournissent journellement & l’un dans l’autre aux Théâtres de Paris que douze cents Spectateurs, moins de vingt-quatre mille habitans n’en fourniront certainement pas plus de quarante-huit à Geneve. Encore faut-il déduire les gratis de ce nombre, & supposer qu’il n’y a pas proportionnellement moins de désoeuvrés à Geneve qu’à Paris ; supposition qui me paroit insoutenable.

Or si les Comédiens François, pensionnes du Roi, & propriétaires de leur Théâtre, ont bien de la peine à se soutenir à Paris avec une assemblée de trois cents Spectateurs par représentation *

[*Ceux qui ne vont aux Spectacles que les beaux jours où l’assemblée est nombreuse, trouveront cette estimation trop foible ; mais ceux qui pendant dix ans les auront suivis, comme moi, bons & mauvais jours, la trouveront surement trop forte. S’il faut donc diminuer le nombre journalier de trois cents Spectateurs à Paris, il faut diminuer proportionnellement celui de quarante-huit à Geneve ; ce qui renforce mes objections.] je demande comment les Comédiens de Geneve se soutiendront avec une assemblée de quarante-huit Spectateurs pour toute ressource ? Vous me direz qu’on vit à meilleur compte à Geneve qu’à Paris. Oui, mais les billets d’entrées coûteront aussi moins à proportion ; & puis, la dépense de la table n’est rien pour les Comédiens. Ce sont les habits, c’est la parure qui leur coûte ; il faudra faire venir tout cela de Paris, ou dresse des Ouvriers mal-adroits. C’est dans les lieux où toutes ces choses sont communes qu’on les fait à meilleur marche. Vous direz encore qu’on les assujettira à nos loix somptuaires. Mais c’est en vain qu’on voudroit porter la reforme sur le Théâtre ; jamais Cléopatre & Xercès ne goûteront notre simplicité. L’etat des Comédiens, étant de paroître, c’est leur ôter le goût de leur métier de les en empêcheur, & je doute que jamais bon Acteur consente à se faire Quakre. Enfin, l’on peut m’objecter que la Troupe de Geneve, étant bien moins nombreuse que celle de Paris, pourra subsister à bien moindres frais. D’accord : mais cette différence sera-t-elle en raison de celle de 48 à 300 ? Ajoutez qu’une Troupe plus nombreuse à aussi l’avantage de pouvoir jouer plus souvent, au lieu que dans une petite Troupe où les doubles manquent, tous ne sauroient jouer tous les jours ; la maladie, l’absence d’un seul Comédien fait manquer une, représentation, & c’est autant de perdu pour la recette.

Le Genevois aime excessivement la campagne : on en peut juger par la quantité de maisons répandues autour de la Ville. L’attrait de la chasse & la Beauce des environs entretiennent ce goût salutaire. Les portes, fermées avant la nuit, ôtant la liberté de la promenade au dehors & les maisons de campagne étant si près, fort peu de gens aises couchent en Ville durant l’été. Chacun ayant passe la journée à ses affaires, part le soir à portes fermantes, & va dans sa petite retraite respirer l’air le plus pur, & jouir du plus charmant paysage qui soit sous le Ciel. Il y a même beaucoup de Citoyens & Bourgeois qui y résident toute l’année, & n’ont point d’habitation dans Geneve. Tout cela est autant de perdu pour la Comédie, & pendant toute la belle saison il ne restera presque pour l’entretenir, que des gens qui n’y vont jamais à Paris, c’est toute autre chose : on allie fort bien la Comédie avec la campagne ; & tout l’été l’on ne voit à l’heure où finissent les Spectacles, que carrosses sortir des portes. Quant aux gens qui couchent en Ville, la liberté d’en sortir à toute heure les tente moins que les incommodités qui l’accompagnent ne les rebutent. On s’ennuie si-tôt des promenades publiques, il faut aller chercher si loin la campagne, l’air en est si empeste d’immondices & la vue si peu attrayante, qu’on mieux aller s’enfermer au Spectacle. Voilà donc encore une différence au désavantage de nos Comédiens & une moitie de l’année perdue pour eux. Pensez-vous, Monsieur, qu’ils trouveront aisément sur le reste à remplir un si grand vide ? Pour moi je ne vois aucun autre remede à cela que de changer l’heure où l’on ferme les portes, d’immoler notre sûreté à nos plaisirs, & de laisser une Place-Forte ouverte pendant la nuit,*

[*Je sais que toutes nos grandes fortifications sont la chose du monde plus inutile, & que, quand nous aurions assez de troupes pour les défendre, cela seroit fort inutile encore : car surement on ne viendra pas nous assiéger. Mais pour n’avoir point de siège à craindre, nous n’en devons pas moins veiller à nous garantir de tout surprise : rien n’est si facile que d’assembler des gens de guerre à notre voisinage. Nous avons trop appris l’usage qu’on en peut faire, & nous devons songer que les plus mauvais droits hors d’une place, se trouvant excellens quand on est dedans.] au milieu de trois Puissances dont la plus éloignée n’a pas demi-lieue à faire pour arriver à nos glacis. Ce n’est pas tout : il est impossible qu’un établissement si contraire à nos anciennes maximes soit généralement applaudi. Combien de généreux Citoyens verront avec indignation ce monument du luxe & de la mollesse s’élever sur les ruines de notre attique simplicité, & menacer de loin la liberté publique ? Pensez-vous qu’ils iront autoriser cette innovation de leur presque, après l’avoir hautement improuvée ? Soyez sûr que plusieurs vont sans scrupule au Spectacle à Paris, qui n’y mettront jamais les pieds à Geneve : parce que le bien de la patrie leur est : plus cher que leur amusement. Où sera l’imprudente mere qui osera mener sa fille à cette dangereuse école, & combien de femmes respectables croiroient se déshonorer en y allant elles-mêmes ? Si quelques personnes s’abstiennent à Paris d’aller au Spectacle, c’est uniquement par un principe de Religion qui surement ne sera pas moins fort parmi nous, & nous aurons de plus les motifs de mœurs, de vertu, de patriotisme qui retiendront encore ceux que la Religion ne retiendroit pas.*

[*Je n’entends point par-la qu’on puisse être vertueux sans Religion, j’eus long-tems cette opinion trompouse, dont je suis trop désabusé. Mais j’entends qu’un Croyant peut s’abstenir quelquefois, par des motifs de vertus purement sociales, de certaines actions indifférentes par elles-même & qui n’intéressent point immédiatement la conscience, comme est celle d’aller aux Spectacles, dans un lieu où il n’est pas bon qu’on les souffre. ]

J’ai fait voir qu’il est absolument impossible qu’un Théâtre de Comédie se soutienne à Geneve par le seul concours Spectateurs. Il faudra donc de deux choses l’une ; ou que les riches se cotisent pour le soutenir, charge onéreuse qu’assurément ils ne seront pas d’humeur à supporter long-tems ; ou que l’Etat s’en mêle & le soutienne à ses propres frais. Mais comment le soutiendra-t-il ? Sera-ce en retranchant, sur les dépenses nécessaires auxquelles suffit à peine son modique revenu, de quoi pourvoir à celle-là ? Où bien destinera-t-il à cet usage important les sommes que l’économie & l’intégrité de l’administration permet quelquefois de mettre en réservé pour les plus pressans besoins ? Faudra-t-il reformer notre petite garnison & garder nous-mêmes nos portes ? Faudra-t-il réduire les foibles honoraires de nos Magistrats, ou nous ôterons-nous pour cela toute ressource au moindre accident imprévu ? Au défaut de ces expédiens, je n’en vois qu’un qui soit praticable, c’est la voie des taxes & impositions, c’est d’assembler nos Citoyens & Bourgeois en conseil général dans le temple de S. Pierre, & la de leur proposer gravement d’accorder un impôt pour l’établissement de la Comédie. À Dieu ne plaise que je croie nos sages & dignes Magistrats capables de faire jamais une proposition semblable ; & sur votre propre Article, on peut juger assez comment elle seroit reçue.

Si nous avions le malheur de trouver quelque expédient propre à lever ces difficultés, ce seroit tant pis pour nous car cela ne pourroit se faire qu’à la faveur de quelque vice secret qui, nous affoiblissant encore dans notre petitesse, nous perdroit enfin tôt ou tard. Supposons pourtant qu’un beau zele du Théâtre nous fit faire un pareil miracle ; supposons les Comédiens bien établis dans Geneve, bien contenus par nos loix, la Comédie florissante & fréquentée ; supposons enfin notre, Ville dans l’etat où vous dites qu’ayant des mœurs & des Spectacles, elle reuniroit les avantages des uns & des autres : avantages au reste qui me semblent peu compatibles, car celui des Spectacles n’étant que de suppléer aux mœurs est nul par-tout où les mœurs existent.

Le premier effet sensible de cet établissement sera, comme je l’ai déjà dit, une révolution dans nos usages, qui en produira nécessairement une dans nos mœurs. Cette révolution sera - t - elle bonne ou mauvaise ? C’est ce qu’il est tems d’examiner.

Il n’y a point d’Etat bien constitué où l’on rie trouve des usages qui tiennent à la forme du gouvernement & servent à la maintenir. Tel étoit, par exemple, autrefois à Londres celui des coteries, si mal-à-propos tournées en dérision par les Auteurs du Spectateur ; à ces coteries, ainsi devenues ridicules ont succède les cafés & les mauvais lieur. Je doute que le Peuple Anglois ait beaucoup gagne au change. Lies coteries semblables sont maintenant établies à Geneve sous le nom de cercles, & j’ai lieu, Monsieur, de juger par votre Article que vous n’avez point observe sans estime le ton de sens & de raison qu’elles y sont régner. Cet usage est ancien parmi nous, quoique son nom ne le fait pas. Les coteries existoient dans mon enfance sous le nom de sociétés ; mais la forme en étoit moins bonne & moins régulière. L’exercice des armes qui nous rassemble tous les printems, les divers prix qu’on tire une partie de l’année, les, fêtes militaires que ces prix occasionnent, le goût de la chasse commun, à tous les Genevois, réunissant fréquemment les hommes, leur donnoient occasion de former entr’eux des sociétés de table, des parties de campagne, & enfin des liaisons d’amitié ; mais ces assemblées n’ayant pour objet que le plaisir, & la joie ne se formoient gueres qu’au cabaret. Nos discordes civiles, où la nécessité des affaires obligeoit de s’assembler plus souvent & de délibérer de sang-froid, firent changer ces sociétés tumultueuses en des rendez-vous plus honnêtes. Ces rendez-vous prirent le nom de cercles, & d’une fort trille cause sont sortis de très-bons effets.*

[* Je parlerai ci-après des inconvéniens.]

Ces cercles sont des sociétés de douze ou quinze personnes qui louent un appartement commode qu’on pourvoit à frais communs de meubles & de provisions nécessaires. C’est dans cet appartement que se rendent tous les après-midi ceux des associes que leurs affaires ou leurs plaisirs ne retiennent point ailleurs. On s’y rassemble, & la, chacun se livrant sans gêne aux amusemens de son goût, on joue, on cause on lit, on boit, on fume. Quelquefois on y soupe, mais rarement : parce que le Genevois est range & se plaît à vivre avec sa famille. Souvent aussi l’on va se promener ensemble, & les amusemens qu’on se donne sont des exercices propres à rendre & maintenir le corps robuste. Les femmes & les filles, de leur côte, se rassemblent par sociétés, tantôt chez l’une, tantôt chez l’autre. L’objet de cette réunion est un petit jeu de commerce, un goûter, &, comme on peut bien croire, un intarissable babil. Les hommes, sans être fort sévèrement exclus de ces sociétés, s’y mêlent assez rarement ; & je penserois plus mal encore de ceux qu’on y voit toujours que de ceux qu’on n’y voit jamais.

Tels sont les amusemens journaliers de la bourgeoisie de Geneve. Sans être dépourvus de plaisir & de gaîté, ces amusemens ont quelque chose de simple & d’innocent qui convient à des mœurs républicaines ; mais, des l’instant qu’il y aura Comédie, adieu les cercles, adieu les sociétés ! Voilà la révolution que j’ai prédite, tout cela tombe nécessairement ; & si vous m’objectez l’exemple de Londres cite par moi-même, o les Spectacles établis n’empechoient point les coteries, je répondrai qu’il y a, par rapport à nous, une différence extrême : c’est qu’un Théâtre, qui n’est qu’un point dans cette Ville immense, sera dans la nôtre un grand objet qui absorbera tout.

Si vous me demandez ensuite où est le mal que les cercles soient abolis…. Non, Monsieur, cette question ne viendra pas d’un Philosophe. C’est un discours de femme ou de jeune-homme qui traitera nos cercles de corps-de-garde, & croira sentir l’odeur du tabac. Il faut pourtant répondre : car pour cette fois, quoique je m’adresse à vous, j’écris pour le Peuple & sans doute il y paroit ; mais vous m’y avez force.

Je dis premiérement que, si c’est une mauvaise chose que l’odeur du tabac, c’en est : une fort bonne de rester maître de son bien, & d’être sur de coucher chez foi. Mais j’oublie déjà que je n’écris pas pour des d’Alembert. II faut m’expliquer d’une autre maniere. Suivons les indications de la Nature, consultons le bien de la Société ; nous trouverons que les deux sexes doivent se rassembler quelquefois, & vivre ordinairement sépares. Je l’ai dit tantôt par rapport aux femmes, je le dis maintenant par rapport aux hommes. Ils se sentent autant & plus qu’elles de leur trop intime commerce ; elles n’y perdent que leurs mœurs, & nous y perdons à la fois nos mœurs & notre constitution : car ce sexe plus foible, hors d’etat de prendre notre maniere de vivre trop pénible pour lui, nous force de prendre la sienne trop molle pour nous, & ne voulant plus souffrir de séparation, faute de pouvoir se rendre hommes, les femmes nous rendent femmes.

Cet inconvénient qui dégrade l’homme, est très-grand par-tout ; mais c’est sur-tout dans les Etats comme le notre qu’il importe de le prévenir. Qu’un Monarque gouverne hommes ou des femmes, cela lui doit être assez indifférent pourvu qu’il soit obéi ; mais dans une république, il faut des hommes. *

[* On me dira qu’il en faut aux Rois pour la guerre. Point du tout. Au lieu de trente mille hommes, ils n’ont, par exemple, qu’a lever cent mille femmes. Les femmes ne manquent pas de courage : elles préferent l’honneur à la vie ; quand elles se battent, elles se battent bien. L’inconvénient de leur sexe est de ne pouvoir supporter les fatigues de la guerre & l’intempérie des saisons. Le secret est donc d’en avoir toujours triple de ce qu’il en faut se battre, afin de sacrifier les deux autres tiers aux maladies & à la moralité.

Qui croiroit que plaisanterie, dont on voit assez l’application, ait été prise en France au pied de la Lettre par des gens d’esprit ?]

Les Anciens passoient presque leur vie en plein air, ou vaquant à leurs affaires, ou réglant celles de l’Etat sur la place publique, ou le promenant à la campagne, dans des jardins, au bord de la mer, à la pluie, au soleil, & presque toujours tête nuée.*

[* Après la bataille gagnée par Cambise sur Psammenite, on distinguoit parmi les mots les Egyptiens qui avoient toujours la tête nue, à l’extrême durent de leurs cranes : au lieu que les Perses, toujours coeffés de leurs grosses tiares, avoient les cranes si tendres qu’on les brisoit sans effort. Hérodote lui-même fut, long-tems après, témoin de cette différence.] à tout cela, point de femmes ; mais on savoit bien les trouver au besoin, & nous ne voyons point par leurs ecrits & par les échantillons de leurs conversations qui nous restent, que l’esprit, ni le goût, ni l’amour même, perdissent rien à cette réserve. Pour nous, nous avons pris des manieres toutes contraires : lâchement dévoues aux volontés du sexe que nous devrions protéger & non servir, nous avons appris à le mépriser en lui obéissant, à l’outrager pat nos soins railleurs ; & chaque femme de Paris rassemble dans son appartement un serrail d’hommes plus femmes qu’elle, qui savent rendre à la beauté toutes toutes d’hommages, hors celui du cœur dont elle est digne. Mais voyez ces mêmes hommes toujours contraints dans ces prisons volontaires, se lever, se rasseoir, aller & venir sans cesse à la cheminée, à la fenêtre, prendre & poser cent fois un écran, feuilleter des livres, parcourir des tableaux, tourner, pirouetter par la chambre, tandis que l’idole étendue sans mouvement dans sa chaise longue, n’a d’actif que la langue & les yeux. D’ou vient cette différence, si ce n’est que la Nature qui impose aux femmes cette vie sédentaire & casanière, en prescrit aux hommes une toute opposée, & que cette inquiétude indique en eux un vrai besoin ? Si les Orientaux, que la chaleur du climat fait assez transpirer, sont peu d’exercice & ne se promènent point, au moins ils vont s’asseoir en plein air & respirer à leur aise ; au lieu qu’ici les femmes ont grand soin d’étouffer leurs amis amis dans de bonnes chambres bien fermées.

Si l’on compare la. force des hommes anciens à celle des hommes d’aujourd’hui, on n’y trouve aucune espece d’égalité. Nos exercices.de l’Académie sont des jeux d’enfans auprès de ceux de l’ancienne Gymnastique : on a quitte la paume, comme trop fatigante ; on ne peut plus voyager à cheval. Je ne dis rien de nos troupes. On ne conçoit plus les marches des Armées Grecques & Romaines : le chemin, le travail, le fardeau du Soldat Romain fatigue seulement le lire, & accable l’imagination. Le cheval n’etoit pas permis aux Officiers d’infanterie. Souvent les Généraux faisoient à pied les mêmes journées que leurs Troupes. Jamais les deux Catons n’ont autrement voyage, ni seuls, ni avec leurs armées. Othon lui-même, l’efféminé Othon, marchoit arme de fer à la tête de la sienne, allant au devant de Vitellius. Qu’on trouve à présent un seul homme de guerre capable d’en faire autant. Nous sommes déchus en tout. Nos Peintres & nos Sculpteurs se plaignent de ne plus trouver modeles comparables à ceux de l’antique. Pourquoi cela ? L’homme a-t-il dégénéré. ? L’espece a-t--elle une décrépitude physique, ainsi que l’individu ? Au contraire ; les Barbares du nord qui ont, pour ainsi dire, peuple l’Europe d’une nouvelle race, etoient plus grands & plus sorts que les Romains qu’ils ont vaincus & subjugues. Nous devrions donc être plus forts nous-mêmes qui, pour la. plupart, descendons de ces nouveaux venus ; mais les premiers Romains vivoient en hommes,*

[* Le Romains etoient les hommes les plus petits & les plus foibles de tous les peuples de l’Italie ; & cette différence étoit si grande, dit Tite-Live, qu’elle s’appercevoit au premier coup-d’œil dans les troupes des uns & les autres. Cependant l’exercice & la discipline prévalurent tellement sur la Nature, que les foibles firent ce que ne pouvoient faire les forts, & les vainquirent.] & trouvoient dans leurs continuels exercices la vigueur que la Nature leur avoir refusée, au lieu que nous perdons la nôtre dans la vie indolente & lâche où nous réduit la dépendance du sexe. Si les Barbares dont je viens de parler vivoient avec les femmes, ils ne vivoient pas pour cela comme elles ; c’etoient elles qui avoient le courage de vivre comme eux, ainsi que faisoient aussi celles de Sparte. La femme se rendoit robuste, & l’homme ne s’énervoit pas.

Si ce soin de contrarier la Nature est nuisible au corps, il l’est encore plus à l’esprit. Imaginez quelle peut être la trempe de lame d’un homme uniquement occupe de l’importante affaire d’amuser les femmes, & qui passe sa vie entiere à faire pour elles, ce qu’elles devroient faire pour nous, quand épuises de travaux dont elles sont incapables, nos esprits ont besoin de délassement. Livres à ces pueriles habitudes à quoi pourrions-nous jamais nous élever de grand ? Nos talens, nos ecrits se sentent de nos frivoles occupations :*

[*Les femmes, en général, n’aiment aucun art, ne se connoissent à aucun, & n’ont aucun génie. Elles peuvent réussir aux petits ouvrages qui ne demandent que de la légèreté d’esprit, du goût, de la grace, quelquefois même de la philosophie & du raisonnement. Elles peuvent acquérir de la science, de l’érudition, des talens, & tout ce qui s’acquiert à force de travail. Mais ce feu céleste qui échauffe & embrase l’ame, ce génie qui consume & dévore, cette brûlante éloquence, ces transports sublimes qui portent leurs ravissemens jusqu’au fond des cœurs, manqueront toujours aux ecrits des femmes : ils sont tous froids jolis comme elles ; ils auront tant d’esprit que vous voudrez, jamais d’ame ; ils seroient cent fois plutôt sensés que passionnes. Elles ne savent ni décrire ni sentir l’amour même. La seule Sapho, que je sache une autre, mériterent d’être exceptées. Je parierois tout au monde les Lettres Portugaises ont été écrites par un homme. Or par-tout où dominent les femme, leur, goût doit aussi dominer : & voilà ce qui détermine celui de notre siecle.] agréables, si l’on veut, mais petits & froids comme nos sentimens, ils ont pour tout mérite ce tour facile qu’on n’a pas grand’peine à donner à des riens. Ces foules d’ouvrages éphémeres qui naissent journellement n’étant faits que pour amuser des femmes, & n’ayant ni force ni profondeur, volent tous de la toilette au comptoir. C’est le moyen de récrire incessamment les mêmes, & de les rendre toujours nouveaux. On m’en citera deux ou trois qui serviront d’exceptions. ; mais moi j’en citerai cent mille qui confirmeront la regle. C’est : pour cela que la plupart des productions de notre âge passeront avec lui, & la postérité croira qu’on fit bien peu de livres, dans ce même siecle où l’on en fait tant.

Il ne seroit pas difficile de montrer qu’au lieu de gagner à ces usages, les femmes y perdent. On les flatte sans les aimer ; on les sert sans les honorer ; elles sont entourées d’agréables, mais elles n’ont plus d’amans ; & le pis est que les premiers, sans avoir les sentimens des autres, n’en usurpent pas moins tous les droits. La société des sexes, devenue trop commune & trop facile, à produit ces deux effets ; & c’est ainsi que l’esprit général de la galanterie étouffe à la fois le génie & l’amour.

Pour moi, j’ai peine à concevoir comment on rend assez peu d’honneur aux femmes, pour leur oser adresser sans cesse ces fades propos galans, ces complimens insultans & moqueurs, auxquels on ne daigne pas même donner un air de bonne-foi ; les outrager par ces evidens mensonges, n’est-ce pas leur déclarer assez nettement qu’on ne trouve aucune vérité obligeante à leur dire ? Que l’amour se fasse illusion sur les qualités de ce qu’on aime, cela n’arrive que trop souvent ; mais est-il question d’amour dans tout ce maussade jargon ? Ceux-mêmes qui s’en servent, ne s’en servent-ils pas également pour toutes les femmes, & ne seroient-ils pas au désespoir qu’on les crut sérieusement amoureux d’une seule ? Qu’ils ne s’en inquiètent pas. Il faudroit avoir d’étranges idées de l’amour pour les en croire capables, & rien n’est plus éloigne de son ton que celui de la galanterie. De la maniere que je conçois cette passion terrible, son trouble, ses egaremens, ses palpitations, ses transports, ses brûlantes expressions, son silence plus énergique, ses inexprimables regards que leur timidité rend téméraires & qui montrent les desirs par la crainte, il me semble qu’après un langage aussi véhément, si l’amant venoit à dire une seule fois, je vous aime, l’amante indignée lui diroit, vous aime n’aimez plus, & ne le reverroit de sa vie.

Nos cercles conservent encore parmi nous quelque image des mœurs antiques. Les hommes entr’eux, dispenses de rabaisser leurs idées à la portée des femmes & d’habiller galamment la raison, peuvent se livrer à des discours graves & sérieux sans crainte du ridicule. On ose parler de patrie de vertu sans passer pour rabâcheur, on ose être soi-même sans s’asservir aux maximes d’une caillette. Si le tour de la conversation devient moins poli, les raisons prennent plus de poids ; on ne se paye point de plaisanterie, ni de gentillesse. On ne se tire point d’affaire par de bons mots. On ne se ménage point dans la dispute : chacun, se sentant attaque de toutes les forces de son adversaire, est oblige d’employer toutes les tiennes pour se défendre ; voilà comment l’esprit acquiert de la justesse & de la vigueur. S’il se mêle à tout cela quelque propos licencieux, il ne faut point trop s’en effaroucher : les moins grossiers ne sont pas toujours les plus honnêtes, & ce langage un peu rustaut est préférable encore à ce style plus recherche dans lequel les deux sexes se séduisent mutuellement & se familiarisent décemment avec le vice. La maniere de vivre, plus conforme aux inclinations de l’homme, est : aussi mieux assortie à son tempérament. Un ne reste point toute la journée établi sur une chaise. On se livre à des jeux d’exercice, on va, on vient, plusieurs cercles se tiennent à la campagne, d’autres s’y rendent. On a des jardins pour la promenade, des cours spacieuses pour s’exercer, un grand lac pour nager, tout le pays ouvert pour la chasse ; dc il ne faut pas croire que cette chasse se fasse aussi commodément qu’aux environs de Paris où l’on trouve le gibier sous ses pieds & où l’on tire à cheval. Enfin ces honnêtes & innocentes institutions rassemblent tout ce qui peut contribuer à former dans les mêmes hommes des amis, des citoyens, des soldats, & par conséquent tout ce qui convient le mieux à un peuple libre.

On accuse d’un défaut les sociétés des femmes, c’est de les rendre médisantes & satiriques ; & l’on peut bien comprendre, en effet, que les anecdotes d’une petite ville n’échappent pas à ces comités féminines ; on pense bien aussi que les maris absens y sont peu ménages, & que toute femme jolie. & fêtée n’a pas beau jeu dans le cercle de sa voisine. Mais peut-être y a-t-il dans cet inconvénient plus de bien que de mal, & toujours est-il incontestablement moindre que ceux dont il tient la place : car lequel vaut mieux qu’une femme dise avec ses amies du mal de son mari, ou que, tête-à-tête avec un homme, elle lui en fasse, qu’elle critique le désordre de sa voisine, ou qu’elle l’imite ? Quoi-que les Genevoises disent assez librement ce qu’elles savent & quelquefois ce qu’elles conjecturent, elles ont une véritable horreur de la calomnie & l’on ne leur entendra jamais intenter contre autrui des accusations qu’elles croient fausses ; tandis qu’en d’autres pays les femmes, également coupables par leur silence & par leurs discours, cachent de peur de représailles le mal qu’elles savent & publient par vengeance celui qu’elles ont invente.

Combien de scandales publics ne retient pas la crainte d ces sévères observatrices ? Elles sont presque dans notre ville la fonction de Censeurs. C’est ainsi que dans les beaux tems de Rome, les Citoyens, surveillans les uns des autres, s’accusoient publiquement par zele, pour la justice ; mais quand Rome fut corrompue & qu’il ne resta plus rien à faire pour les bonnes mœurs que de cacher les mauvaises, la haine des vices qui les démasque en devint un. Aux citoyens zèles succederent des délateurs infames, & au lieu qu’autrefois les bons accusoient les mechans, ils en furent accuses à leur tour. Grace au Ciel, nous sommes loin d’un terme si funeste. Nous ne sommes point réduits à nous cacher à nos propres yeux, de peur de nous faire horreur. Pour moi, je n’en aurai pas meilleure opinion des femmes, quand elles seront plus circonspectes : on se ménagera davantage, quand on aura plus de raisons de se ménager, & quand chacune aura besoin pour elle-même de la discrétion dont elle donnera l’exemple aux autres.

Qu’on ne s’alarme donc point tant du caquet des sociétés de femmes : Qu’elles médisent tant qu’elles voudront, pourvu qu’elles médisent entr’elles. Des femmes véritablement corrompues ne sauroient supporter long-tems cette maniere de vivre, & quelque chere que leur put être la médisance, elles voudroient médire avec des hommes. Quoiqu’on m’ait pu dire à cet égard, je n’ai jamais vu aucune de ces sociétés, sans un secret mouvement d’estime & de respect pour celles qui la composoient. Telle est me disois-je, la destination de la Nature, qui donne différens goûts aux deux sexes, afin qu’ils vivent sépares & chacun a sa maniere.*

[* Ce principe, auquel tiennent toutes bonnes mœurs, est développé d’une maniere plus claire & plus étendue dans Manuscrit dont je suis dépositaire & que je me propose de publier, s’il me reste assez de tems pour cela, quoique cette annoncée ne soit gueres propre à lui concilier d’avance la faveur des Dames.

On comprendra facilement que le Manuscrit dont je parlois dans cette note, étoit celui de la Nouvelle Heloise, qui parut deux ans après cet Ouvrage.] Ces aimables personnes passent ainsi leurs jours, livrées aux occupations qui leur conviennent, ou à des amusemens innocens & simples, très-propres à toucher un cœur honnête & à donner bonne opinion d’elles. Je ne sais ce qu’elles ont dit, mais elles ont vécu ensemble ; elles ont pu parler des hommes, mais elles se sont passées d’eux ; & tandis qu’elles critiquoient si sévèrement la conduite des autres, au moins la leur étoit irréprochable.

Les cercles d’hommes ont aussi leurs inconvéniens, sans doute ; quoi d’humain n’a pas les siens ? On joue, on boit, on s’enivre, on passe les nuits ; tout cela peut être vrai, tout cela peut être exagère. Il y a par-tout mélange de bien & de mal, mais à diverses mesures. On abuse de tout axiome trivial, sur lequel on ne doit ni tout rejetter ni tout admettre. La regle pour choisir est simple. Quand le bien surpasse le mal, la chose doit être admise malgré ses inconvéniens ; quand le mal surpasse le bien, il la faut rejetter même avec ses avantages. Quand la chose est bonne en elle-même & n’est mauvaise que dans ses abus, quand les abus ne peuvent être. prévenus sans beaucoup de peine, ou tolères sans grand préjudice, ils peuvent servir de prétexte & non de raison pour abolir un usage utile ; mais ce qui est mauvais en soi sera toujours mauvais,*

[* Je parle dans l’ordre moral car dans l’ordre physique il n’y a rien d’absolument mauvais. Le tout est bien.] quoiqu’on fasse pour en tirer un bon usage. Telle est la différence essentielle des cercles aux spectacles.

Les citoyens d’un même Etat, les habitans d’une même ville ne sont point des Anachoretes, ils ne sauroient vivre toujours seuls & sépares ; quand ils le pourroient, il ne faudroit pas les y contraindre. Il n’y a que le plus farouche despotisme qui s’alarme à la vue de sept ou huit hommes assembles, craignant toujours que leurs entretiens ne roulent sur leurs miseres.

Or de toutes les sortes de liaisons qui peuvent rassembler les particuliers dans une ville comme la notre, les cercles forment, sans contredit, la plus raisonnable, la plus honnête, & la moins dangereuse : parce qu’elle ne veut ni ne peut se cacher, qu’elle est publique, permise, & que l’ordre & la regle y regnent. Il est même facile à démontrer que les abus qui peuvent en résulter naîtroient également de toutes les autres, ou qu’elles en produiroient de plus grands encore. Avant de songer à détruire un usage établi, on doit avoir bien pèse ceux qui s’introduiront à sa place. Quiconque en pourra proposer un qui soit praticable & duquel ne résulté aucun abus, qu’il le propose, & qu’ensuite les cercles soient abolis : à la bonne heure. En attendant, laissons, s’il le faut, passer la nuit à boire à ceux qui, sans cela, la passeroient peut-être à faire pis.

Toute intempérance est vicieuse, & sur-tout celle qui nous ôte la plus noble de nos facultés. L’excès c u vin dégrade l’homme, aliène au moins sa raison pour un tems & l’abrutit à la longue. Mais enfin, le goût du vin n’est pas un crime, il en fait rarement commettre, il rend l’homme stupide & non pas mâchant.*

[* Ne calomnions point le vice même, n’a-t-il pas assez de sa laideur ? Le vin ne donne pas de la méchanceté, il la décele. Celui qui tua Clitus dans l’ivresse, fit mourir Philotas de sang-froid. Si l’ivresse à ses fureurs, quelle passion n’a pas les siennes ? La différence est que les autres restent au fond de l’ame & que celle-là s’allume & éteint à l’instant. À ces emportement près, qui passe & qu’on évite aisément, soyons surs que quiconque fait dans le vin de mechans actions, couve à jeun de mechans desseins. ] Pour une querelle passagere qu’il cause, il forme cent attachemens durables. Généralement parlant, les buveurs ont de la cordialité, de la franchise ; ils sont presque tous bons, droits, justes, fideles, braves & honnêtes gens, à leur défaut pris. En osera-t-on dire autant des vices qu’on substitue à celu-il à, ou bien prétend-on faire de toute une ville un peuple d’hommes sans défauts & retenus en toute chose ? Combien de vertus apparentes cachent souvent des vices réels ! le sage est sobre tsar tempérance, le fourbe l’est par fausseté. Dans les pays de mauvaises mœurs, d’intrigues, de trahisons, d’adultères, on redoute un etat d’indiscrétion où le cœur se montre sans qu’on y songe. Par-tout les gens qui abhorrent le plus l’ivresse sont ceux qui ont le plus d’intérêt à s’en garantir. En Suisse elle est presque en estime, à Naples elle est en horreur ; mais au fond laquelle est le plus à craindre, de l’intempérance du Suisse ou de la réserve de l’Italien.

Je le répete, il vaudroit mieux être sobre & vrai, non-seulement pour soi, même pour la Société : car tout ce qui est mal en morale est mal encore en politique. Mais le prédicateur dicateur s’arrête au mal personnel, le magistrat ne voit que les conséquences publiques ; l’un n’a pour objet que la perfection de l’homme où l’homme n’atteint point, l’autre que le bien de l’Etat autant qu’il y peut atteindre ; ainsi tout ce qu’on a raison de blâmer en chaire ne doit pas être puni par les loix. Jamais peuple n’a péri par l’excès du vin, tous périssent par le désordre des femmes. La raison de cette différence est claire : le premier de ces deux vices détourne des autres, le second les engendre tous. La diversité des âges y fait encore. Le vin tente moins la jeunesse & l’abat moins aisément ; un sang ardent lui donne d’autres desirs ; dans l’âge des passions toutes s’enflamment au feu d’une seule, la raison s’altere en naissant, & l’homme, encore indompté devient indisciplinable avant que d’avoir porte le joug des loix. Mais qu’un sang à demi-glace cherche un secours qui le ranime, qu’une liqueur bienfaisante supplée aux esprits qu’il n’a plus ;*

[*Platon dans ses Loix permet aux seuls vieillards l’usage du vin, & même il leur en permit quelquefois l’excès.] quand un vieillard abuse de ce doux remede, il a déjà rempli ses devoirs envers sa patrie, il ne la prive que du rebut de ses ans. Il a tort, sans doute : il cesse avant la mort d’être citoyen. Mais l’autre ne commence pas même à l’être : il se rend plutôt l’ennemi public, par la séduction de les complices, par l’exemple & l’effet de ses mœurs corrompue, sur-tout par la morale pernicieuse qu’il ne manque pas de répandre pour les autoriser. Il vaudroit mieux qu’il n’eut point existe.

De la passion du jeu naît un plus dangereux abus, mais qu’on prévient ou réprime aisément. C’est une affaire de police, dont l’inspection devient plus facile & mieux séante dans les cercles que dans les maisons particulieres. L’opinion peut beaucoup encore en ce point ; & si-tôt qu’on voudra mettre en honneur les jeux d’exercice & d’admire, les cartes, les des, les jeux de hazard tomberont infailliblement. Je ne crois pas même, quoiqu’on en dise, que ces moyens oisifs & trompeurs de remplir sa bourse, prennent jamais grand crédit chez un.peuple raisonneur & laborieux, qui connoît trop le prix du tems & de l’argent pour aimer à les perdre ensemble.

Conservons donc les cercles, même avec leurs défauts : car ces défauts ne sont pas dans les cercles, mais dans les hommes qui les composent ; & il n’y a point dans la vie sociale de forme imaginable sous laquelle ces mêmes défauts ne produisent de plus nuisibles effets. Encore un coup, ne cherchons point la chimère de la perfection ; mais le mieux possible selon la nature de l’homme & la constitution de la Société. Il y a tel Peuple à qui je dirois : détruisez cercles & coteries, ôtez toute barrière de bienséance entre les sexes, remontez, s’il est possible, jusqu’a n’être que corrompus ; mais vous, Genevois, évitez de le devenir, s’il est tems encore. Craignez le premier pas qu’on ne fait jamais seul, & songez qu’il est plus aise de garder de bonnes mœurs que de mettre un terme aux mauvaises.

Deux ans seulement de Comédie & tout est bouleverse. L’on ne sauroit se partager entre tant d’amusemens : l’heure des Spectacles étant celle des cercles, les fera dissoudre ; il s’en détachera trop de membres ; ceux qui resteront seront trop peu assidus pour être d’une grande ressource les uns aux mures & laisser subsister long-tems les associations. Les deux ses réunis journellement dans un même lieu ; les parties qui se lieront pour s’y rendre ; les manieres de vivre qu’on y verra dépeintes & qu’on s’empressera d’imiter ; l’exposition des Dames & Demoiselles parées tout de leur mieux & mises en étalage dans des loges comme sur le devant d’une boutique, en attendant les acheteurs ; l’affluence de la belle jeunesse qui viendra de son cote s’offrir en montre, & trouva bien plus beau de faire des entrechats au Théâtre que l’exercice à Plain-Palais ; les petits soupers de femmes qui s’arrangeront en sortant, ne fut-ce qu’avec les Adrices ; enfin le mépris des anciens usages qui résultera de l’adoption des nouveaux ; tout cela substituera bientôt l’agréable vie de Paris & les bons airs de France à notre ancienne simplicité, & je doute un peu que des Parisiens à Geneve y conservent long-tems le goût de notre gouvernement.

Il ne faut point le dissimuler, les intentions sont droites encore, mais les mœurs inclinent déjà visiblement vers décadence, cet nous suivons de loin les traces des mêmes peuples dont nous ne laissons pis de craindre le fort. Par exemple, on m’assure que l’éducation de la jeunesse est généralement beaucoup meilleure qu’elle n’etoit autrefois ; ce qui pour tant ne peut gueres se prouver qu’en montrant qu’elle fait de meilleurs citoyens. Il est certain que les enfans sont mieux révérence ; qu’ils savent plus galamment donner la main aux Dames, & leur dire une infinité de gentillesses pour lesquelles je leur ferois, moi, donner le fouet ; qu’ils savent décider, trancher, interroger, couper la parole aux hommes, importuner tout le monde sans modestie & sans discrétion. On me dit que cela les forme ; je conviens que cela les forme à être impertinens & c’est, de routes les choses qu’ils apprennent par cette méthode, la seule qu’ils n’oublient point. Ce n’est pas tout. Pour les retenir auprès des femmes qu’ils sont destines à désennuyer, on a soin de élever précieusement comme elles : on les garantit du soleil, du vent, de la pluie, de la poussiere, afin qu’ils ne puissent jamais rien supporter de tout cela. Ne pouvant les préserver entièrement du contact de l’air, on fait du moins qu’il ne leur. arrive qu’après avoir perdu la moitie de d’on ressort. On les prive de tout exercice, on leur ôte toutes leurs facultés, on les rend ineptes à tout autre usage qu’aux soins auxquels ils sont destines ; & la seule chose que les femmes n’exigent pas de ces vils esclaves est de se consacrer à leur service à la façon des Orientaux. à cela près, tout ce qui les distingue d’elles, c’est que la Nature leur en ayant refuse les grâces, ils y substituent des ridicules. À mon dernier voyage à Geneve, j’ai déjà vu plusieurs de ces jeunes Demoiselles en juste-au-corps, les dents blanches, la main potelée, la voie flûtée, un joli parasol verd à la main, contrefaire assez mal-adroitement les hommes..

On étoit plus grossier de mon tems. Les enfans rustiquement élevés n’avoient point de teint à conserver, & ne craignoient point les injures de l’air auxquelles ils s’etoient aguerris de bonne heure. Les peres les menoient avec eux à la chasse, en campagne, à tous leurs exercices, dans toutes les sociétés. Timides & modestes devant les gens âges., ils etoient hardis, fiers, querelleurs entr’eux ; ils n’avoient point de frisure à conserver ; ils se défioient à la lutte, à la course, aux coups ; ils se battoient à bon escient, se blessoient quelquefois, & puis s’embrassoient en pleurant. Ils revenoient au logis suans, essouffles, déchires, c’etoient de vrais polissons ; mais ces poussons ont fait des hommes qui ont dans le cœur du zele pour servir la patrie, & du sang à verser pour elle. Plaise à Dieu qu’on en puisse dire autant un jour de nos beaux petits Messieurs requinques, & que ces hommes de quinze ans ne soient pas des enfans à trente !

Heureusement ils ne sont point tous ainsi. Le plus grand nombre encore à garde cette antique rudesse, conservatrice de la bonne constitution ainsi que des bonnes mœurs. Ceux même qu’une éducation trop délicate amollit pour un tems, seront contraints étant grands de se plier aux habitudes de leurs compatriotes. Les uns perdront leur âpreté dans le commerce du monde ; les autres gagneront des forces en les exerçant ; tous deviendront, je l’espere, ce que furent leurs ancêtres ou du moins ce que leurs peres sont aujourd’hui. Mais ne nous flattons pas de conserver notre liberté en renonçant aux mœurs qui nous l’ont acquise.

Je reviens à nos Comédies & toujours en leur supposant un succès qui me paroit impossible, je trouve que ce succès attaquera notre constitution, non-seulement d’une maniere indirecte en attaquant nos mœurs, mais immédiatement en rompant l’équilibre qui doit régner entre les diverses parties de l’Etat, pour conserver le corps entier dans son assiette.

Parmi plusieurs raisons que j’en pourrois donner, je me contenterai d’en choisir une qui convient mieux au plus grand nombre : parce qu’elle se borne à des considérations d’intérêt & d’argent, toujours plus sensibles au vulgaire que des effets moraux dont il n’est pas en etat de voir les liaisons avec leurs causes, ni l’influence sur le destin de l’Etat.

On peut considérer les Spectacles, quand ils réussissent ; comme une espece de taxe qui, bien que volontaire, n’en est pas moins onéreuse au peuple : en ce qu’elle lui fournit une continuelle occasion de dépense à laquelle il ne résiste pas. Cette taxe est mauvaise : non-seulement parce qu’il n’en revient rien au souverain ; mais sur-tout parce que la répartition, loin d’être proportionnelle, charge le pauvre au-delà de ses forces & soulage le riche en suppléant aux amusemens plus coûteux qu’il se donneroit au défaut de celui-là. Il suffit, pour en convenir, de faire attention que la différence du prix des places n’est, ni ne peut être en proportion de celle des fortunes des gens qui les remplissent. À la Comédie Françoise, les premieres loges & le théâtre sont à quatre francs pour l’ordinaire & à six quand on tierce ; le parterre est à vingt sols, on a même tente plusieurs fois de l’augmenter. Or on ne dira pas que le bien des plus riches qui vont au théâtre n’est que le quadruple du bien des plus pauvres qui vont au parterre. Généralement parlant, les premiers sont d’une opulence excessive, & la plupart des autres n’ont rien *

[* Quand ou augmenteroit la différence du prix des places en proportion de celle des fortunes, on ne rétabliroit point pour cela l’équilibre. Ces places inférieures, mises à trop bas prix, seroient abandonnées à la populace, & chacun, pour en occuper de plus honorables, dépenseroit toujours au-delà de ses moyens. C’est une observation qu’on peut faire aux Spectacles de la Foire. La raison de ce désordre est que les premiers rangs sont alors un terme fixe dont les autres se rapprochent toujours, sans qu’on le puisse éloigner. Le pauvre tend sans cesse à s’élever au-dessus de ses vingt sols ; mais le riche, pour le fuir, n’a plus d’asyle au-delà de ses quatre francs ; il faut, malgré lui, qu’il se laisse accoster &, si son orgueil en souffre, sa - bourse en profite. Il en est de ceci comme des impôts sur le bled, sur le vin, sur le vin, sur le sel, sur toute chose nécessaire à la vie, qui ont un air de justice au premier coup-d’œil, & sont au fond très-iniques : car le pauvre qui ne peut dépenser que pour son nécessaire est force de jetter les trois quarts de ce qu’il dépense en impôts, tandis, que ce même nécessaire n’étant que la moindre partie de la dépense du riche l’impôt lui est presque insensible.*

[*Voila pourquoi les imposteurs de Bodin & autres fripons publics établissent toujours leurs monopoles sur les choses nécessaires à la vie, afin d’affamer doucement le peuple, sans que le riche en murmure. Si le moindre objet de luxe ou de faste étoit attaque, tout seroit perdu ; mais, pourvu que les grands soient contens, qu’importe que le peuple vive ?] De cette maniere, celui qui à peu paye beaucoup & celui qui à beaucoup paye peu ; je ne vois pas quelle grande justice on trouve à cela.

On me demandera qui force le pauvre d’aller aux Spectacles ? Je répondrai, premiérement, ceux qui les établissent & lui en donnent la tentation ; en second lieu, sa pauvreté même qui, le condamnant à des travaux continuels, sans espoir de les voir finir, lui rend quelque délassement plus nécessaire pour les supporter. Il ne se tient point malheureux de travailler sans relâché, quand tout le monde en fait de même ; mais n’est-il pas cruel à celui qui travaille de se priver des récréations des gens oisifs ? Il les partage donc ; & ce même amusement, qui fournit un moyen d’économie au riche, affoiblit doublement le pauvre, soit par un surcroît réel de dépenses, soit par moins de zele au travail, comme je l’ai ci-devant expliqué.

De ces nouvelles réflexions, il suit évidemment, ce me semble, que les Spectacles modernes, où l’on n’assiste qu’a prix d’argent, tendent par-tout à favoriser & augmenter l’inégalité des fortunes, moins sensiblement, il est vrai, dans les capitales que dans une petite ville comme la nôtre. Si j’accorde que cette inégalité, portée jusqu’à certain point, peut avoir ses avantages, vous m’accorderez bien aussi qu’elle doit avoir des bornes, sur-tout dans un petit Etat, & sur-tout dans une République. Dans une Monarchie où tous les ordre sont intermédiaires entre le l’Prince & le Peuple, il peut être assez indifférent que quelques hommes passent de l’un à l’autre : car, comme d’autres les remplacent, ce changement n’interrompt point la progression. Mais dans une Démocratie où les sujets & le souverain ne sont que les mêmes hommes considères sous différens rapports, si-tôt que le plus petit nombre l’emporte en richesses sur le plus grand, il faut que l’Etat périsse ou change de forme. Soit que le riche devienne plus riche ou le pauvre plus indigent, la différence des fortunes n’en augmente pas moins d’une maniere que de l’autre ; & cette différence, portée au-delà de sa mesure, est ce qui détruit l’équilibre dont j’ai parle.

Jamais dans une Monarchie l’opulence d’un particulier ne peut le mettre au-dessus du Prince ; mais dans une République elle peut aisément le mettre au-dessus des loix. Alors le gouvernement n’a plus de force, & le riche est toujours le vrai souverain. Sur ces maximes incontestables, il reste à considérer si l’inégalité n’a pas atteint parmi nous le dernier terme où elle peut parvenir sans ébranler la République. Je m’en rapporte la-dessus à ceux qui connoissent mieux que moi notre constitution & la répartition de nos richesses. Ce que je sais : c’est que, le tems seul donnant à l’ordre des choses une pente naturelle vers cette inégalité & un progrès successif jusqu’à son dernier terme, c’est une grande imprudence de l’accélérer encore par des établissemens qui la favorisent. Le grand Sully qui nous aimoit, nous l’eut bien su dire : Spectacles & Comédies dans toute petite République & sur-tout dans Geneve, affoiblissement d’Etat.

Si le seul établissement du Théâtre nous est si nuisible, quel fruit tirerons-nous des Pieces qu’on y représente ? Les avantages même qu’elles peuvent procurer aux Peuples pour quels elles ont été composées nous tourneront à préjudice, en nous donnant pour instruction ce qu’on leur a donne pour censure, ou du moins en dirigeant nos goûts & nos inclinations sur les choses du monde qui nous conviennent le moins. La Tragédie nous représentera des tyrans & des héros. Qu’en avons-nous à faire ? Sommes-nous faits pour en avoir ou le devenir ? Elle nous donnera une vaine admiration de puissance & de la grandeur. De quoi nous servira-t-elle ? Serons-nous plus grands ou plus puissans pour cela ? Que nous importe d’aller étudier sur la Scene les devoirs des rois, en négligeant de remplir les nôtres ? La stérile admiration des vertus de Théâtre nous dédommagera-t-elle des vertus simples & modestes qui sont le bon citoyen ? Au lieu de nous guérir de nos ridicules, la Comédie nous portera ceux d’autrui : elle nous persuadera que nous avons tort de mépriser des vices qu’on estime si sort ailleurs. Quelque extravagant que soit un marquis c’est un marquis enfin. Concevez combien ce titre sonne dans un pays assez heureux pour n’en point avoir ; & qui fait combien de courtauds croiront se mettre à la mode, en imitant les marquis du siecle dernier ? Je ne répétera point ce que j’ai déjà dit de la bonne-foi toujours raillée, du vice adroit toujours triomphant, & de l’exemple continuel des forfaits mis en plaisanterie. Quelles leçons pour un Peuple dont tous les sentimens ont encore leur droiture naturelle, qui croit qu’un scélérat est toujours méprisable & qu’un homme de bien ne peut être ridicule ! Quoi ! Platon bannissoit Homere de sa République & nous souffrirons Moliere dans la nôtre ! Que pourroit-il nous arriver de pis que de ressembler aux gens qu’il nous peint, même à ceux qu’il nous fait aimer

J’en ai dit assez, je crois, sur leur chapitre & je ne pense gueres mieux des héros de Racine, de ces héros si pares, si doucereux, si tendres, qui, sous un air de courage & de vertu, ne nous montrent que les modeles de jeunes-gens dont j’ai parle, livres à la galanterie, à la mollesse, à l’amour, à - tout ce qui peut efféminer l’homme & à l’attiédir sur le goût de ses véritables devoirs. Tout le Théâtre François ne respire que la tendresse : c’est la grande vertu à laquelle on y sacrifie toutes les autres, ou du-moins qu’on y rend la plus chere aux Spectateurs. Je ne dis pas qu’on ait tort en cela, quant à l’objet du Poete : je sais que l’homme sans passions est une chimère ; que l’intérêt du Théâtre n’est fonde que sur les passions ; que le cœur ne s’intéresse point à celles qui lui sont étrangères, ni à celles qu’on n’aime pas à voir en autrui, quoiqu’on y soit sujet soi-même. L’amour de l’humanité, celui de la patrie, sont les sentimens dont les peintures touchent le plus ceux qui en sont pénétrés ; mais quand ces deux passions sont éteintes, il ne reste que l’amour proprement dit, pour leur suppléer : parce que son charme est plus naturel & s’efface plus difficilement du cœur que celui de toutes les autres. Cependant il n’est pas également convenable à tous les hommes : c’est plutôt comme supplément des bons sentimens que comme bon sentiment lui-même qu’on peut l’admettre ; non qu’il ne soit louable en soi, comme toute passion bien réglée, mais parce que les excès en sont dangereux & inévitables.

Le plus mâchant des hommes est celui qui s’isole le plus, qui concentre le plus son cœur en lui-même ; le meilleur est celui qui partage également ses affections à tous ses semblables. Il vaut beaucoup mieux aimer une maîtresse que de s’aimer seul au monde. Mais quiconque aime tendrement ses parens, ses amis, sa patrie, & le genre-humain, se dégrade par un attachement désordonne qui nuit bientôt à tous les autres & leur est infailliblement préféré. Sur ce principe, je dis qu’il y a des pays où leurs mœurs sont si mauvaises qu’on seroit trop heureux d’y pouvoir remonter à l’amour ; d’autres où elles sont assez bonnes pour qu’il soit fâcheux d’y descendre, & j’ose croire le mien dans ce dernier cas. J’ajouterai que les objets trop passionnes sont plus dangereux à nous montrer qu’y personne : parce que nous n’avons naturellement que trop de penchant à les aimer. Sous un air flegmatique & froid, le Genevois cache une ame ardente & sensible, plus facile à émouvoir qu’a retenir. Dans ce séjour de la raison, la beauté n’est pas étrangère, ni sans empire ; le levain de la mélancolie y fait souvent fermenter l’amour ; les hommes n’y sont que trop capables de sentir des passions violentes, les femmes, de les inspirer ; & les tristes effets qu’elles y ont quelquefois produits ne montrent que trop le danger de les exciter par des Spectacles touchans & tendres. Si les héros de quelques Pieces soumettent l’amour au devoir, en admirant leur force, le cœur se prêté à leur foiblesse ; on apprend moins, à se donner leur courage qu’a se mettre dans le cas d’en avoir besoin. C’est plus d’exercice pour la vertu ; mais qui l’ose exposer à ces combats, mérite d’y succomber. L’amour, l’amour même prend son masque pour la surprendre ; il se pare de fort enthousiasme ; il usurpe sa force ; il affecte son langage, & quand on s’apperçoit de l’erreur, qu’il est tard pour en revenir ! Que d’hommes bien nés, séduits, par ces apparences, d’amans tendres & généreux qu’ils etoient d’abord, sont devenus par degrés de vils corrupteurs, sans mœurs ; sans respect pour la foi conjugale, sans égards pour les droits de la confiance & de l’amitié ! Heureux qui fait se reconnoître au bord du précipice & s’empêcher d’y tomber ! Est-ce au milieu d’une course rapide qu’on doit espérer de s’arrêter ? Est-ce en s’attendrissant tous les jours qu’on apprend à surmonter la tendresse ? On triomphe aisément d’un foible penchant ; mais celui qui connut le véritable amour & l’a su vaincre, ah ! pardonnons à ce mortel, s’il existe, d’oser présenter à la vertu !

Ainsi de quelque maniere qu’on envisage les choses, la même vérité nous frappe toujours. Tout ce que les Pieces de Théâtre peuvent avoir d’utile à ceux pour qui elles ont été faites, nous deviendra préjudiciable, jusqu’au goût que nous croirons avoir acquis par elles, & qui ne sera qu’un faux goût, sans tact sans délicatesse, substitue mal-à-propos parmi nous a la solidité de la raison. Le goût tient à plusieurs choses : les recherches d’imitation qu’on voit au Théâtre, les comparaisons qu’on a lieu d’y faire, les réflexions sur l’art de plaire aux Spectateurs, peuvent le faire germer, mais non suffire à son développement. Il faut de grandes Villes, il faut des beaux-arts & du luxe, il faut un commerce intime entre les citoyens, il faut une étroite dépendance les uns des autres, il faut de la galanterie & même de la débauche, il faut des vices qu’on soit force d’embellir, pour faire chercher à tout pas formes agréables, & réussir à les trouver. Une partie de ces choses nous manquera toujours, & nous devons trembler d’acquérir l’autre :

Nous aurons des Comédiens, mais quels ? Une bonne Troupe viendra-t-elle de but-en-blanc s’établir dans une Ville de vingt-quatre mille ames ? Nous en aurons donc d’abord de mauvais, & nous serons d’abord de mauvais juges. Les formerons-nous, ou s’ils nous formeront ? Nous aurons de bonnes Pieces ; mais, les recevant pour telles sur la parole d’autrui, nous serons dispenses de les examiner, & ne gagnerons pas plus à les voir jouer qu’a les lire. Nous n’en serons pas moins les connoisseurs, les arbitres du Théâtre ; nous n’en voudrons pas moins décider pour notre argent., & n’en serons, que plus ridicules. On ne l’est point pour manquer de goût, quand on le méprise ; mais c’est l’être que de s’en piquer & n’en avoir qu’un mauvais. Et qu’est-ce au fond que ce goût si vante ? L’art de se connoître en petites choses. En vérité, quand on en a une aussi grande.a conserver que la liberté, tout le reste, est bien puérile.

Je ne vois qu’un remede à tant d’inconvéniens : c’est que, pour nous approprier les Drames de notre Théâtre, nous les composons nous-mêmes., & que nous ayons des Auteurs avant des Comédiens. Car il n’est pas bon qu’on nous montre toutes sortes d’imitations, mais seulement celles des choses honnêtes, & qui conviennent à des hommes libres.*

[* Si quis ergo in nostram urbem venerit, qui animi sapientià in omnes possit sese vertere formas, & omnia imitari, volueritque poemata sua oftentare, venerabimur quidem ipsum, ut sacrum, admirabilem, & jucundum : dicemus auteur non esse ejusmodi hominem in republica nostra, neque fas esse ut insit, mittemusque in aliam urbem, unguento caput ejus perungentes ; lanaque coronantes. Nos autem austeriori minusque jucundo utemut Poetà, fabularumque fictore, utilitatis gratià, qui decori nobis rationem exprimat, & quae dici debent dicat in his formulis quas à principio pro legibus tulimus, quando cives erudire aggressi fumus. Plat. de Rep. Lib. III.] Il est sur que des Pieces tirées comme celles des Grecs des malheurs passes de la patrie, ou des défauts présens du peuple, pourroient offrir aux spectateurs des leçons utiles. Alors quels seront les héros de nos Tragédies. Des Berthelier ? des Levrery ? Ah, dignes citoyens ! Vous fûtes des héros, sans doute ; mais votre obscurité vous avilit, vos noms communs déshonorent vos grandes ames,*

[* Philibert Berthelier fut le Caton de notre patrie, avec cette différence que la liberté publique finit par l’un & commença par l’autre. II tenoit une belette privée quand il fut arrête ; il rendit son épée avec cette fierté qui sied si bien à la vertu malheureuse y puis il continua de jour avec sa belette, sans daigner répondre aux outragés de ses gardes. Il mourut comme doit mourir un martyr de la liberté.

Jean Levrery fut le Favonius de Berthelier ; non pas en imitant puérilement ses discours & ses manieres, mais en mourant volontairement comme lui : sachant bien que l’exemple de sa mort seroit plus utile à son pays que sa vie. Avant d’aller à l’échafaud, il écrivit sur le mur de sa prison cette épitaphe qu’on avoit faite à son prédécesseur.

Quid mihi mors nocuit ? Virtus post fata virescit :

Nec cruce, nec saevi gladio perit illa Tyranni]

& nous ne sommes plus assez grands nous-mêmes pour vous savoir admirer. Quels seront nos tyrans ? Des Gentilshommes de la cuiller,*

[* C’etoit une confrérie de Gentilshommes Savoyards qui avoient fait vœu de brigandage contre la ville de Geneve, & qui, pour marque de leur association, portoient une cuiller pendue au cou.] des Evêques des Geneve, des Comtes de Savoie, des ancêtres d’une maison avec laquelle nous venons de traiter, & à qui tous devons du respect ? Cinquante ans plutôt, je ne repondrois pas que le Diable *

[* J’ai lu dans ma jeunesse une Tragédie de l’escalade, où le Diable étoit en effet un des Acteurs, On me disoit que cette Piece ayant une fois été représentée, ce personnage en entrant sur la Scene se trouva double, comme si l’original eut été jaloux qu’on eut l’audace de le contrefaire, & qu’a l’instant l’effroi fit fuir tout le monde & finir lu représentation. Ce conte est burlesque, & le paroîtra bien plus à Paris qu’a Geneve : cependant, qu’on se prêté aux suppositions, on trouvera dans, cette double apparition un effet théâtral & vraiment effrayant. Je n’imagine qu’un Spectacle plus simple & plus terrible encore ; c’est celui de la main sortant du mur & traçant des mots inconnus au festin de Balthazar. Cette seule idée fait frissonner. Il me semble que nos Poetes Lyriques sont loin de ces inventions sublimes ; ils font, pour épouvanter un fracas de décorations sans effet. Sur la Scene même il ne faut pas tout dire à la vue ; mais ébranler l’imagination] & l’Antéchrist n’y eussent aussi fait leur rôle. Chez les Grecs, peuple d’ailleurs assez badin, tout étoit grave & sérieux, si-tôt qu’il s’agissoit de la patrie ; mais dans ce siecle plaisant où rien n’échappe au ridicule, hormis la. puissance, on n’ose parler d’héroÏsme que dans les grands Etats, quoiqu’on n’en trouve que dans les petits.

Quant à la Comédie, il n’y faut pas songer. Elle causeroit chez nous les plus affreux désordres ; elle serviroit d’instrument aux factions, aux partis, aux vengeances particulieres. Notre ville est si petite que les peintures de mœurs les plus générales dégénéreroient bientôt en satires & personnalités. L’exemple de l’ancienne, Athenes, ville incomparablement plus peuplée que Geneve, nous offre une leçon frappante : c’est au Théâtre qu’on y prépara l’exil de plusieurs grands hommes & la mort de Socrate, c’est par la fureur du Théâtre qu’Athenes périt & ses désastres ne justifièrent que trop le chagrin qu’avoit témoigné Solon, aux premieres représentations de Thespis. Ce qu’il y a de bien sur pour nous, c’est qu’il faudra mal augurer de la République, quand on verra les citoyens travestis en beaux-esprits, s’occuper à faire des vers François & des Pieces de Théâtre, talens qui ne sont point les nôtres & que nous ne posséderons jamais. Mais que M. de Voltaire daigne nous composer des Tragédies sur, le modele de la mort de César, du premier acte de Brutus, &, s’il nous faut absolument un Théâtre, qu’il s’engage à le remplir toujours du son génie, & à vivre autant que ses Pieces.

Je serois d’avis qu’on pesât mûrement toutes ces réflexions, avant de mettre en ligne de compte le goût de parure & de dissipation que doit produire parmi notre jeunesse l’exemple des Comédiens ; mais enfin cet exemple aura son effet encore, & si généralement par-tout les loix sont insuffisantes pour réprimer des vices qui naissent de la nature des choses, comme je crois l’avoir montre, combien plus le seront-elles parmi nous où le premier signe de leur foiblesse sera l’établissement des Comédiens ? Car ce ne seront point eux proprement qui auront introduit ce goût de dissipation : au contraire, ce même goût les aura prévenus, les aura introduits eux-mêmes, & ils ne seront que fortifier un penchant déjà tout forme, qui, les ayant fait admettre, à plus forte raison les sera maintenir avec leurs défauts. Je m’appuie toujours sur la supposition qu’ils subsisteront commodément dans une aussi petite ville, & je dis que si nous les honorons, comme vous le prétendez, dans un pays où tous sont à-peu-près égaux, ils seront les égaux de tout le monde, & auront de plus la faveur publique qui leur est naturellement acquise. Ils ne seront point, comme ailleurs, tenus en respect par les grands dont ils recherchent la bienveillance & dont ils craignent la disgrâce. Les Magistrats leur en imposeront : soit. Mais ces Magistrats auront été particuliers ; ils auront pu, être familiers avec eux, ils auront des enfans qui le seront encore, des femmes qui aimeront le plaisir. Toutes ces liaisons seront des moyens d’indulgence & de protection, auxquels il sera impossible de résister toujours. Bientôt les Comédiens, surs de l’impunité, la procureront encore à leurs imitateurs ; c’est par eux qu’aura commence le désordre, mais on ne voit plus où il pourra s’arrêter. Les femmes, la jeunesse, les riches, les gens oisifs, tout sera pour eux, tout éludera des loix qui les gênent, tout favorisera leur licence : chacun, cherchant à les satisfaire, croira travailler pour ses plaisirs. Quel homme osera s’opposer à ce torrent, si ce n’est peut-être quelque ancien Pasteur rigide qu’en n’écoutera point, & dont le sens & la gravite passeront pour pédanterie chez une jeunesse inconsidérée ? Enfin pour peu qu’ils joignent d’art & de manege à leur succès, je ne leur donne pas trente ans pour être les arbitres de l’Etat.*

[* On doit toujours se souvenir que, pour que la Comédie se soutienne à Geneve, il faut que ce goût y devienne une fureur ; s’il n’est que modéré, il faudra qu’elle tombe. La raison veut donc qu’en examinant les effets du Théâtre, on les mesure sur une cause capable de le soutenir.] On verra les aspirans aux charges briguer leur faveur pour obtenir les suffrages ; les élections se seront dans les loges des Actrices, & les chefs d’un Peuple libre seront les créatures d’une bande d’Histrions. La plume tombe des mains a cette idée. Qu’on l’écarte tant qu’on voudra, qu’on m’accuse d’outrer la prévoyance ; je n’ai plus qu’un mot à dire. Quoiqu’il arrive, il faudra que ces gens-là reforment leurs mœurs parmi nous, ou qu’ils corrompent les nôtres. Quand cette alternative aura cessé de nous effrayer, les Comédiens pourront venir, ils n’auront plus de mal à nous faire.

Voila, Monsieur, les considérations que j’avois à proposer au public & à vous sur la question qu’il vous à plu d’agiter dans un article où elle etoit, à mon avis, tout-à-fait étranger. Quand mes raisons, moins sortes qu’elles ne me paroissent, n’auroient pas un poids suffisant pour contre-balancer les vôtres, vous conviendrez au moins que, dans un aussi petit Etat que la République de Geneve, toutes innovations sont dangereuses, & qu’il n’en faut jamais faire sans des motifs urgens & graves. Qu’on nous montre donc la pressante nécessité de celle-ci. Où sont les désordres qui nous forcent de recourir à un expédient si suspect ? Tout est-il perdu sans cela ? Notre ville est-elle si grande, le vice & l’oisiveté y ont ils déjà fait un tel progrès qu’elle ne puisse plus désormais subsister sans Spectacles ? Vous nous dites qu’elle en souffre de plus mauvais qui choquent également le goût & les mœurs ; mais il y a bien de la différence entre montrer de mauvaises mœurs & attaquer les bonnes : car ce dernier effet dépend moins des qualités du Spectacle que de l’impression qu’il cause. En ce sens, quel rapport entre quelques farces passagères & une Comédie à demeure, entre les polissonneries d’un Charlatan & les représentations régulières des Ouvrages Dramatiques, entre des tréteaux de Foire élevés pour réjouir la populace & un Théâtre estime où les honnêtes-gens penseront s’instruire ? L’un de ces amusemens est sans conséquence & reste oublie des le lendemain ; mais l’autre est une affaire importante qui mérite toute l’attention du gouvernement. Par tout pays il est permis d’amuser les enfans, & peut être enfant. lui veut sans beaucoup d’inconvéniens. Si ces fades Spectacles manquent de goût, tant mieux : on s’en rebutera plus vite ; s’ils sont grossiers, ils seront moins séduisans. Le vice ne s’insinue gueres en choquant l’honnêteté, mais en prenant son image ; & les mots sales sont plus contraires à la politesse qu’aux bonnes mœurs. Voilà pourquoi les expressions sont toujours plus recherchées & les oreilles plus scrupuleuses dans les pays plus corrompus. S’apperçoit-on que les entretiens de la halle enchaussent beaucoup la jeunesse qui les écoute ? Si font bien les discrets propos du Théâtre, & il vaudroit mieux qu’une fille vit cent parades qu’une seule représentation de l’Oracle.

Au reste, j’avoue que j’aimerois mieux, quant à moi, que nous pussions nous passer entièrement de tous ces tréteaux, & que petits & grands nous sussions tirer nos plaisirs & nos devoirs de notre Etat & de nous-mêmes ; mais de ce qu’on devroit peut-être chasser les Bateleurs, il ne s’ensuit pas qu’il faille appeller les Comédiens. Vous avez vu dans votre propre pays, la ville de Marseille se défendre long-tems d’une pareille innovation, résister même aux ordres réitérés du Ministre, & garder encore, dans ce mépris d’un amusement frivole, une image honorable de son ancienne liberté. Quel exemple pour une ville qui n’a pas encore perdu la sienne !

Qu’on ne pense pas, sur-tout, faire un pareil établissement par maniere d’essai, saut à l’abolir quand on en sentira les inconvéniens : car ces inconvéniens ne se détruisent pas avec le Théâtre qui les produit, ils rester quand leur cause est ôtée, &, des qu’on commence à les sentir, ils sont irrémédiables. Nos mœurs altérées, nos goûts changes ne se rétabliront pas comme ils se seront corrompus ; nos plaisirs mêmes, nos innocens plaisirs auront perdu leurs charmes ; le Spectacle nous en aura dégoûtés pour toujours. L’oisiveté devenue nécessaire, les vuides du tems que nous ne saurons plus remplir, nous rendront à charge à nous-mêmes ; les Comediens en partant nous laisseront l’ennui pour arrhes de leur retour ; il nous forcera bientôt à les rappeller ou a faire pis. Nous aurons mal fait d’etablir la Comedie, nous serons mal de la laisser subsister, nous serons mai de la detruire : après la premiere faute, nous n’aurons plus que le choix de nos maux.

Quoi ! ne faut-il donc aucun Spectacle dans une République ? Au contraire, il en faut beaucoup. C’est dans les Républiques qu’ils sont nés, c’est dans leur sein qu’on les voit briller avec un véritable air de fête. À quels peuples convient-il mieux de s’assembler souvent & de former entre eut les doux liens du plaisir & de la joie, qu’a ceux qui ont tant de raisons de s’aimer & de rester à jamais unis ? Nous avons déjà plusieurs de ces fêtes publiques ; ayons-en,davantage encore, je n’en serai que plus charme. Mais n’adoptons point ces Spectacles exclusifs qui renferment tristement un. petit nombre de gens dans un antre obscur ; qui les tiennent craintifs & immobiles dans le silence & l’inaction ; qui n’offrent aux yeux que cloisons, que pointes de fer, que soldats, qu’affligeantes images de la servitude & de l’inégalité. Non, Peuples heureux, ce ne sont pas la vos fêtes ! C’est en plein air, c’est sous le ciel qu’il faut vous rassembler & vous livrer au doux sentiment de votre bonheur. Que vos plaisirs ne soient, effémines ni mercenaires, que rien de ce qui sent la contrainte & l’intérêt ne les empoisonne poisonne, qu’ils soient libres & généreux comme vous ; que le soleil éclaire vos innocens Spectacles ; vous en formerez un vous-mêmes, le plus digne qu’il puisse éclairer.

Mais quels seront enfin les objets de ces Spectacles ? Qu’y montrera-t-on ? Rien, si l’on veut. Avec la liberté, par-tout où regne l’affluence, le bien-être y regne aussi. Plantez au milieu d’une place un piquet couronne de fleurs, rassemblez-y le Peuple, & vous aurez une fête. Faites mieux encore : donnez les spectateurs en spectacle ; rendez-les acteurs eux-memes ; faites que chacun se voye & s’aime dans les autres, afin que tous en soient mieux unis. Je n’ai pas besoin de renvoyer aux jeux des anciens Grecs : il en est de plus modernes, il en est d’existans encore, & je les trouve précisément parmi nous. Nous avons tous les ans des revues, des prix publics, des Rois de l’arquebuse, du canon, de la navigation. On ne peut trop multiplier des etablissemens si utiles *

[* Il ne suffit pas que le peuple ait du pain & vive dans sa condition. Il faut qu’il y vive agréablement,, afin qu’il en remplisse mieux les devoirs, qu’il se tourmente moins pour en sortir, & que l’ordre public soit mieux établi. Les bonnes mœurs tiennent plus qu’on ne pense à ce que chacun se plaise dans son etat. Le manège & l’esprit d’intrigue viennent l’inquiétude & de mécontentement, tout va mal quand l’un aspire à l’emploi d’un autre. Il faut aimer son métier pour le bien faire. L’assiette de l’Etat n’est bonne & solide que quand, tous se sentant à leur place, les forces particulieres se réunissent & concourent au bien public ; au lieu, de s’user l’une contre l’autre, comme elles sont dans tout Etat mal constitue. Cela pose, que doit-on penser de ceux qui voudroient ôter au peuple les fêtes, les plaisirs & toute espece d’amusement, comme autant de distractions qui le détournent de son travail ? Cette maxime est barbare & fausse. Tant pis, si le peuple n’a de tems que pour gagner son pain, il lui en faut encore pour le manger avec joie : autrement il ne le gagnera pas’long-tems. Ce Dieu juste & bienfaisant, qui veut qu’il s’occupe, veut aussi qu’il se délasse : la nature lui impose également l’exercice & le repos, le plaisir & la peine. Le dégoût du travail accable plus les malheureux que le travail même. Voulez-vous donc rendre un peuple actif & laborieux ? Donnez-lui des fêtes, offrez-lui des à amusemens qui lui fassent aimer son etat & l’empêchent d’en envier un plus doux. Des jours ainsi perdus seront mieux valoir tous les autres. Présidez à ses plaisirs pour les rendre honnêtes ; c’est le vrai moyen d’animer ses travaux.] & si agréables ; on ne peut trop avoir de semblables Rois. Pourquoi ne serions-nous pas, pour nous rendre dispos & robustes, ce que nous saisons pour nous exercer aux armes ? La République a-t-elle moins besoin d’ouvriers que de soldats ? Pourquoi, sur le modele des prix militaires, ne fondrions-nous pas d’autres prix de Gymnastique, pour la lutte, pour la course, pour le disque, pour divers exercices du corps ? Pourquoi n’animerions-nous pas nos Bateliers par des joutes sur le Lac ? Y auroit-il au monde un plus brillant spectacle que de voir sur ce vaste & superbe bassin, des centaines de bateaux, élégamment équippés, partir à la fois au signal donne, pour aller enlever un drapeau arbore au but, puis servir de cortege au vainqueur revenant en triomphe recevoir le prix mérite. Toutes ces sortes de fêtes ne sont dispendieuses qu’autant qu’on le veut bien, & le seul concours les rend assez magnifiques. Cependant il faut y avoir assiste chez le Genevois, pour comprendre avec quelle ardeur il s’y livre. On ne le reconnoît plus ce n’est plus ce peuple si range qui ne se départ point de ses regles économiques ; ce n’est plus ce long raisonneur qui pèse tout jusqu’a la plaisanterie à la balance du jugement. Il est vif, gai, caressant ; son cœur est alors dans ses yeux, comme il est toujours sur ses lèvres ; il cherche a communiquer sa joie & ses plaisirs ; il invite, il presse, il force, il se dispute les survenans. Toutes les sociétés n’en sont qu’une, tout devient commun à tous. Il est presque indifférent à quelle table on se mette : ce seroit l’image de celle de Lacédémone, s’il n’y régnoit un peu plus de profusion ; mais cette profusion même est alors bien placée, & l’aspect de l’abondance rend plus touchant celui de la liberté qui la produit.

L’hiver, tems consacre au commerce prive des amis, convient moins aux fêtes publiques. Il en est pourtant une espece dont je voudrois bien qu’on le fit moins de scrupule, savoir les bals entre de jeunes personnes à marier. Je n’ai jamais bien conçu pourquoi l’on s’effarouche si fort de la danse & des assemblées qu’elle occasionne : comme s’il y avoit plus de mal à danser qu’a chanter ; que l’un & l’autre de ces amusemens ne fut pas également une inspiration de la Nature ; & que ce fut un crime à ceux qui sont destines à s’unir de s’égayer en commun par une honnête récréation. L’homme & la femme ont été formes l’un pour l’autre. Dieu veut qu’ils suivent leur destination, & certainement le premier & le plus saint de tous les liens de la Société est le mariage. Toutes les fausses Religions combattent la Nature ; la nôtre seule, qui la suit & la regle, annonce une institution divine & convenable à l’homme. Elle ne doit point ajouter sur le mariage, aux embarras de l’ordre civil, des difficultés que l’evangile ne prescrit pas & que tout bon Gouvernement condamne. Mais qu’on me dite où de jeunes personnes à marier auront occasion de prendre du goût l’une l’autre, & de se voir avec plus de décence & de circonspection que dans une assemblée où les yeux du public incessamment ouverts sur elles les forcent à la réserve, à la modestie, à s’observer avec le plus grand soin ? En quoi Dieu est-il offense par un exercice agréable, salutaire, propre à la vivacité des jeunes-gens, qui consisté à se présenter l’un à l’autre avec grace & bienséance, & auquel le spectateur impose une gravite dont on n’oseroit sortir un instant ? Peux-on imaginer un moyen plus honnête, de ne point tromper autrui, du moins quant à la figure, & de se montrer avec les agrémens & les défauts qu’on peut avoir ; aux gens qui ont intérêt de nous bien connoître avant de s’obliger à nous aimer ? Le devoir de se chérir réciproquement n’emporte-t-il pas celui de se plaire, & n’est-ce pas un soin digne de deux personnes vertueuses & chrétiennes qui cherchent à s’unir, de préparer ainsi leurs cœurs à l’amour mutuel que Dieu leur impose ?

Qu’arrive-t-il dans ces lieux où regne une contrainte éternelle, où l’on punit comme un crime la plus innocente gaîté, où les jeunes-gens des deux sexes n’osent jamais s’assembler en public, & où l’indiscrète sévérité d’un Pasteur ne fait prêcher au nom de Dieu qu’une gêne servile, & la tristesse,. & l’ennui ? On élude une tyrannie insupportable que la Nature & la Raison désavouent. Aux plaisirs permis dont on prive une jeunesse enjouée & folâtre, on en substitue de plus dangereux. Les tête-à-tête adroitement concertes prennent la place des assemblées publiques. à force de se cacher comme si l’on étoit coupable, on est tente de le devenir. L’innocente joie aime à s’évaporer au grand jour ; mais le vice est ami des ténèbres, & jamais l’innocence & le mystère n’habitèrent long-tems ensemble.

Pour moi, loin de blâmer de si simples amusemens, je voudrois au contraire qu’ils fussent publiquement autorités, & qu’on y prévint tout désordre particulier en les convertissant en bals solennels & périodiques, ouverts indistinctement à toute la jeunesse à marier. Je voudrois qu’un Magistrat,*

[* À chaque corps de métier, à chacune des sociétés publiques dont est compose notre Etat, préside un de ces Magistrats, sous le nom de Seigneur-Commis. Ils assistent a toutes les assemblées & même aux festins. Leur présence n’empêche point une honnête familiarité entre les membres de l’association ; mais elle maintient tout le monde dans le respect qu’on doit porter aux loix, aux mœurs, à la décence, même au sein de la joie & du plaisir. Cette institution est très-belle, & forme un des grands liens qui unissent le peuple à ses chefs.] nomme par le Conseil ; ne dédaignât pas de présider à ces bals. Je voudrois que les peres & meres y assistent, pour veiller sur leurs enfans, pour être témoins de leur grace & de leur adresse, des applaudissemens qu’ils auroient mérites, & jouir ainsi du plus doux spectacle qui puisse toucher un cœur paternel. Je voudrois qu’en général toute personne mariée y fut admise au nombre des spectateurs & des juges, sans qu’il fut permis à aucune de profaner la dignité conjugale en dansant elle-même : car à quelle fin honnête pourroit-elle se donner ainsi en montre au public ? Je voudrois qu’on format dans la salle une enceinte commode & honorable, destinée aux gens âgés de l’un & de l’autre sexe, qui ayant déjà donne des citoyens à la patrie, verroient encore leurs petits enfans se préparer à le devenir. Je voudrois que nul n’entrât ni ne sortit sans saleur ce parquet, & que tous les couples de jeunes-gens vinssent, avant de commencer leur danse & après l’avoir finie, y faire une profonde révérence, pour s’accoutumer de bonne heure à respecter la vieillesse. Je ne doute pas que cette agréable réunion des deux termes de la vie humaine ne donnât à cette assemblée un certain coup-d’œil attendrissant, & qu’on ne vit quelquefois couler dans le parquet des larmes de joie & de souvenir, capables, peut-être, d’en arracher. à un spectateur sensible. Je voudrois que tous les ans, au dernier bal, la jeune personne qui, durant les précédens, se seroit comportée le plus honnêtement, le plus modestement, & auroit plû davantage à tout le monde au jugement du Parquet, fût honorée d’une couronne par la main du Seigneur-Commis, *

[*Voyez la note précédente.] & du titre de Reine du bal qu’elle porteroit toute l’année. Je voudrois qu’a la clôture de la même assemblée on la reconduisît en cortege, que le pere & la mere fussent félicités & remerciés d’avoir une fille si bien née & de l’élever si bien. Enfin je voudrois que, si elle venoit à se marier dans le cours de l’an, la Seigneurie lui fit un présent, ou lui accordât quelque distinction publique, afin que cet honneur fut une chose assez sérieuse pour ne pouvoir jamais devenir un sujet de plaisanterie.

Il est vrai qu’on auroit souvent à craindre un peu de partialité, si l’âge des Juges ne laissoit toute la préférence au mérite ; & quand la beauté modeste seroit quelquefois favorisée, quel en seroit le grand inconvénient ? Ayant plus d’assauts à soutenir, n’a-t-elle pas besoin d’être plus encouragée ? N’est-elle pas un don de la Nature, ainsi que les talens ? Où est le mal qu’elle obtienne quelques honneurs qui l’excitent à s’en rendre digne & puissent contenter l’amour-propre, sans offenser la vertu ?

En perfectionnant ce projet dans les mêmes vues, sous un air de galanterie & d’amusement, on donneroit à ces fêtes plusieurs fins utiles qui en seroient un objet important de police & de bonnes mœurs. La jeunesse, ayant des rendez-vous surs & honnêtes, seroit moins tentée d’en chercher de plus dangereux. Chaque sexe se livreroit plus patiemment, dans les intervalles, aux occupations & aux plaisirs qui lui sont propres, & s’en consoleroit plus aisément d’être prive du commerce continuel de l’autre. Les particuliers de tout etat auroient la ressource d’un spectacle agréable, sur-tout aux peres & meres. Les soins pour la parure de leurs filles seroient pour les femmes un objet d’amusement qui seroit diversion à beaucoup d’autres ; & cette parure, ayant un objet innocent & louable, seroit-là tout-à-fait à sa place. Ces occasions de s’assembler pour s’unir, & d’arranger des etablissemens, seroient des moyens fréquens de rapprocher des familles divisées & d’affermir la paix, si nécessaire dans notre Etat. Sans altérer l’autorité des peres, les inclinations des enfans seroient un peu plus en liberté ; le premier choix dependroit un peu plus de leur cœur ; les convenances d’âge, d’humeur, de goût, de caractere seroient un peu plus consultées ; on donneroit moins à celles d’etat & de biens qui font des nœuds mal assortis, quand on les suit aux dépens des autres. Les 1iaisons devenant plus faciles, les mariages seroient plus fréquens ; ces mariages, moins circonscrits pas les mêmes conditions, previendroient les partis, tempererpoient l’excessive inégalité, maintiendroient mieux le corps du Peuple dans l’esprit de sa constitution ; ces bals ainsi diriges ressembleroient moins à un spectacle public qu’a l’assemblée d’une grande famille, & du sein de la joie & des plaisirs naîtroient la conservation, la concorde, & la prospérité de la République.*

[* Il me paroit plaisant d’imaginer quelquefois les jugemens que plusieurs porteront de mes goûts sur mes ecrits. Sur celui-ci l’on ne manquera pas de dire : cet homme est fou de la danse, je m’ennuie à voir danser : il ne peut souffrir la Comédie ; j’aime la comédie à la passion : il a de l’aversion pour les femmes, je ne serai que trop bien justifie la-dessus : il est mécontent des Comédiens, j’ai tout sujet de m’en louer & l’amitié du seul d’entr’eux que j’ai connu particulièrement ne peut qu’honorez un honnête-homme. Même jugement sur les Poetes dont je suis force de censurer les Pieces : ceux qui sont morts ne seront pas de mon goût, & je serai pique contre les vivans. La vérité est que Racine me charme & que je n’ai jamais manque volontairement une représentation de Moliere. Si j’ai moins parle de Corneille, c’est qu’ayant peu fréquente ses Pieces & manquant de livres, il ne m’est pas assez reste dans la mémoire pour le citer. Quant à l’Auteur d’Atrée & de Catilina, je ne l’ai jamais vu qu’une fois & ce fut pour en recevoir un service. J’estime son génie & respecte sa vieillesse ; mais, quelque honneur que je porte à sa personne, je ne dois que justice à ses Pieces, & je ne sais point acquitter mes dettes aux dépens du bien public & de la vérité. Si mes ecrits m’inspirent quelque fierté, c’est par la pureté d’intention qui les dicte, c’est par un désintéressement dont peu d’auteurs m’ont donne l’exemple, & que fort peu voudront imiter. Jamais vue particuliere ne fouilla le désir d’être utile aux autres qui m’a mis la plume à la main, & j’ai presque toujours écrit contre mon propre intérêt. Vitam impendere vero : voilà la devise que j’ai choisie & dont je me sens digne. Lecteurs, je puis me tromper moi-même, mais non pas vous tromper volontairement ; craignez mes erreurs & non ma mauvaise sui. L’amour du bien public est la feule passion qui me fait parler au public ; je sais alors m’oublier moi-même, &, si quelqu’un m’offense, je me tais sur son compte de peur que la colère ne me rende injuste. Cette maxime est bonne à mes ennemis, en ce qu’ils me nuisent à leur aise & sans crainte de représailles aux Lecteurs qui ne craignent pas que ma haine leur en impose, & surtout à moi qui, restant en paix tandis qu’on m’outrage, n’ai du moins que le mal qu’on me fait & non celui. que j’éprouverois encore à le rendre. Sainte & pure vérité à qui j’ai consacre ma vie, non jamais mes passions ne souilleront le sincere amour que j’ai pour toi ; l’intérêt ni la crainte ne sauroient altérer l’hommage que j’aime à t’offrir, & ma plume ne te refusera jamais rien que ce qu’elle craint d’accorder à la vengeance !]

Sur ces idées, il seroit aise d’établir à peu de frais & sans danger, plus de spectacles qu’il n’en faudroit pour rendre le séjour de notre Ville agréable & riant, même aux etrangers qui, ne trouvant rien de pareil ailleurs, y viendroient au moins pour voir une chose unique. Quoiqu’a dire le vrai, sur beaucoup de fortes raisons, je regarde ce concours comme un inconvénient bien plus que comme un avantage ; & je suis persuade, quant à moi, que jamais etranger n’entra dans Geneve, qu’il n’y ait fait plus de mal que de bien.

Mais savez-vous, Monsieur, qui l’on devroit s’efforcer d’attirer & de retenir dans nos murs ? Les Genevois mêmes qui, avec un, sincere amour pour leur pays, ont tous une si grande inclination pour les voyages qu’il n’y a point de contrée où l’on n’en trouve de répandus. La moitie de nos Citoyens épars dans le reste de l’Europe & du Monde, vivent & meurent loin de la Patrie ; & je me citerois moi-même avec plus de douleur, si j’y étois moins inutile. Je sais que nous sommes forces d’aller chercher au coin les ressources que notre terrein nous refuse, & que nous pourrions difficilement subsister, si nous nous y tenions renfermes ; mais au moins que ce bannissement ne soit pas éternel pour tous. Que ceux dont le Ciel à béni les travaux viennent, comme l’abeille, en rapporter le fruit dans la ruche. ; réjouir, leurs concitoyens du spectacle de leur fortune ; animer l’émulation des jeunes-gens ; enrichir leur pays de leur richesse ; & jouir modestement chez eux des biens honnêtement acquis chez les autres. Sera-ce avec des Théâtres, toujours moins parfaits chez nous qu’ailleurs, qu’on les y sera revenir ? Quitteront - ils la Comédie de Paris ou de Londres pour aller revoir celle de Geneve ? Non ; non, Monsieur, ce n’est pas ainsi qu’on les peut ramener. Il faut que chacun sente qu’il ne sauroit trouver, ailleurs ce qu’il a laisse dans son pays ; il faut qu’un charme invincible le rappelle au séjour qu’il ni auroit point du quitter ; il faut que le souvenir de leurs premiers exercices, de leurs premiers spectacles, de leurs premiers plaisirs, reste profondément grave, dans leurs cœurs ; il faut que les douces impressions faites durant la jeunesse demeurent & le renforcent dans un âge avance, tandis que mille autres s’effacent ; il faut qu’au milieu de la pompe des grands Etats & de leur triste magnificence, une voix secrete leur crie incessamment au fond de lame : ah ! où sont les jeux & les fêtes de ma jeunesse ? Où est la concorde des citoyens ? Où est la fraternité publique ? Où est la pure joie & la véritable allégresse ? Où font la paix, la liberté, l’équité, l’innocence ? Allons rechercher tout cela. Mon Dieu ! avec le cœur du Genevois, avec une ville aussi riante, un pays aussi charmant, un gouvernement aussi juste, des plaisirs si vrais & si purs, & tout ce qu’il faut pour savoir les goûter, à quoi tient-il que nous n’adorions tous la patrie ?

Ainsi rappelloit ses citoyens, par des fêtes modestes & des jeux sans éclat, cette Sparte que je n’aurai jamais allez citée pour l’exemple que nous devrions en tirer ; ainsi dans Athenes parmi les beaux-arts, ainsi dans Suse au sein du luxe & de la mollesse, le Spartiate ennuyé soupiroit après les grossiers festins & les fatigans exercices. C’est à Sparte que, dans une laborieuse oisiveté, tout étoit plaisir & Spectacle ; c’est-là que les plus rudes travaux paissoient pour des récréations, & que les moindres délassemens formoient une instruction publique, c’est-là que les citoyens, continuellement assembles, consacroient la vie entiere à des amusemens qui faisoient la grande affaire de l’Etat, & à des jeux dont on ne se délassoit qu’a la guerre.

J’entends déjà les plaisans me demander si,.parmi tant de merveilleuses instructions, je ne veux point aussi, dans nos ; Fêtes Genevoises, introduire les danses des jeunes Lacédémoniennes ? Je réponds que je voudrois bien nous croire les yeux & les cœurs assez chastes pour supporter un tel Spectacle, & que de jeunes personnes dans cet etat fussent Geneve comme à Sparte couvertes de l’honnêteté publique ; mais, quelque estime que je fasse de mes compatriotes, je sais trop combien il y a loin d’eux aux Lacédémoniens, & je ne leur propose des institutions de ceux-ci que celles dont ils ne sont pas encore incapables. Si le sage Plutarque s’est charge de justifier l’usage en question, pourquoi faut-il que je m’en charge après lui ? Tout est dit, en avouant que cet usage ne convenoit qu’aux élevés de Lycurgue ; que leur vie frugale & laborieuse, leurs mœurs pures & sévères, la force dame qui leur étoit propre, pouvoient seules rendre innocent sous leurs yeux, un spectacle si choquant pour tout peuple qui n’est qu’honnête.

Mais pense-t-on qu’au fond l’adroite parure de nos femmes air moins son danger qu’une nudité absolue, dont l’habitude tourneroit bientôt les premiers effets en indifférence & peut-être en dégoût ? Ne fait-on pas que les statues & les tableaux n’offensent les yeux que quand un mélange de vêtemens rend les nudités obscènes ? Le pouvoir immédiat des sens est foible & borne : c’est par l’entremise de l’imagination qu’ils sont leurs plus grands ravages ; c’est elle qui prend soin d’irriter les desirs, en prêtant à leurs objets encore plus d’attraits que ne leur en donna la. Nature ; c’est elle qui découvre à l’œil avec scandale ce qu’il ne voit pas seulement comme nud, mais comme devant être habille. Il n’y a point de vêtement si modeste au travers duquel un regard enflamme par l’imagination n’aille porter les desirs. Une jeune Chinoise ; avançant un bout de pied couvert & chausse, sera plus de ravage à Pékin que n’eut fait la plus belle fille du monde dansant toute nue au bas du Tagete. Mais quand on s’habille avec autant d’art & si peu d’exactitude que les femmes font aujourd’hui, quand on ne montre moins que pour faire désirer davantage, quand l’obstacle qu’on oppose aux yeux ne sert qu’a mieux irriter l’imagination, quand on ne cache une parte de l’objet que pour parer celle qu’on expose

Heu ! male tum mites defendit pampinus uvas.

Terminons ces nombreuses digressions. Grace au Ciel voici la derniere : je suis à la fin de cet écrit. Je donnois les fêtes de Lacedemone pour modele & celles que je voudrois voir parmi nous. Ce n’est pas seulement par leur objet, mais aussi par leur simplicité que je les trouve recommandables : sans pompe,. sans luxe, sans appareil ; tout y respiroit, avec un charme secret de patriotisme qui les rendoit intéressantes, un certain esprit martial convenable à des hommes libres ; *

[* Je me souviens d’avoir été frappe dans mon enfance d’un spectacle assez simple, & dont pourtant l’impression m’est toujours restée, malgré le tems & !a diversité des objets. Le Régiment de St. Gervais avoit fait l’exercice, &, selon la coutume, on avoit loupe par compagnies ; la plupart de ceux qui les composoient se rassemblèrent après le soupe dans la place de St. Gervais, & se mirent à danser tous ensemble, officiers & soldats, autour de la fontaine, sur !e bassin de laquelle etoient montes les Tambours, les Fifres, & ceux qui portoient les flambeaux. Une danse de gens égayes par un long repas sembleroit n’offrir rien de fort intéressant à voir ; cependant, l’accord de cinq ou six cents hommes en uniforme, se tenant tous par la main, & formant. une longue bande qui serpentoit en cadence & sans confusion, avec mille tours & retours, mille especes d’évolutions figurées, le choix des airs qui les animoient, le bruit des tambours, l’éclat des flambeaux, un certain appareil militaire au sein du plaisir, tout cela formoit une sensation très-vive qu’on ne pouvoit supporter de sang-froid. Il étoit tard, les femmes etoient couchées toutes se relevèrent. Bientôt les fenêtres furent pleines de spectatrices qui donnoient un nouveau zele aux acteurs ; elles ne purent tenir long-tems à leurs fenêtres, elles descendirent ; les maîtresses venoient voir leurs maris, les servantes apportoient du vin, les enfans même éveilles par le bruit accoururent demi-vêtus entre les peres & les meres. La danse fut suspendue ; ce ne furent qu’embrassemens, ris, santés, carresses. Il résulta de tout cela un attendrissement général que je ne saurois peindre, mais que, dans l’alégresse universelle, on éprouve assez naturellement au milieu de tout ce qui nous est cher. Mon pere, en m’embrassant, fut saisi d’un tressaillement que je crois sentir & partager encore. Jean-Jaques, me disoit - il, aime ton pays. Vois-tu ces bons Genevois ; ils sont tous amis, ils sont tous frères ; la joie & la concorde regne au milieu d’eux. Tu es Genevois : tu verras un jour d’autres peuples ; mais, quand tu voyagerois autant que ton pere, tu ne trouveras jamais leur pareil.

On voulut recommencer la danse, il n’y eut plus moyen : on ne savoit, plus ce qu’on faisoit, toutes les têtes etoient tournées d’une ivresse plus douce que celle du vin. Après avoir reste quelque tems encore à rire & à causer sur la place il falut se séparer, chacun se retira paisiblement avec sa famille ; & voilà comment ces aimables & prudentes femmes ramenèrent leurs maris, non pas en troublant leurs plaisirs, mais en allant les partager. Je sens bien que ce Spectacle dont je fus si touche, seroit sans attrait pour mille autres : il faut des yeux faits pour le voir, & un cœur fait pour le sentir. Non, il n’y a de pure joie que la joie publique, & les vrais sentimens de la Nature ne regnent que sur le peuple. Ah ! Dignité, fille de l’orgueil & mere de l’ennui, jamais tes tristes esclaves eurent - ils un pareil moment en leur vie ?] sans affaires & sans plaisirs, au moins de ce qui porte ces noms parmi nous, ils passoient, dans cette douce uniformité, la journée, sans la trouver trop longue, & la vie, sans la trouver trop courte. Ils s’en retournoient chaque soir, gais & dispos, prendre leur frugal repas, contens de leur patrie, de leurs concitoyens, & d’eux-mêmes. Si l’on demande quelque exemple de ces divertissemens publics, en voici un rapporte par Plutarque. Il y avoit, dit-il, toujours trois danses en autant de bandes, selon la différence des âges ; & ces danses se faisoient au chant de chaque bande. Celle des vieillards commençoit la premiere, en chantant le couplet suivant. Nous avons été jadis, Jeunes, vaillans, & hardis.

Suivoit celle des hommes qui chantoient à leur tour, en frappant de leurs armes en cadence.

Nous le sommes maintenant, À l’épreuve à tout venant.

Ensuite venoient les enfans qui leur repondoient en chantant de toute leur force.

Et nous bientôt le serons, Qui tous vous surpasserons.

Voila, Monsieur, les Spectacles qu’il faut à des Républiques. Quant à celui dont votre article Geneve m’a force de traiter dans cet essai, si jamais l’intérêt particulier vient à bout de l’établir dans nos murs, j’en prévois les tristes effets ; j’en ai montre quelques-uns, j’en pourrois montrer davantage ; mais c’est trop craindre un malheur imaginaire que la vigilance de nos Magistrats saura prévenir. Je ne pretends point instruire des hommes plus sages que moi. Il me suffit d’en avoir dit assez pour consoler la jeunesse de mon pays d’être privée d’un amusement qui coûteroit si cher à la patrie. J’exhorte cette heureuse jeunesse à profiter de l’avis qui termine votre article. Puisse-t-elle connoître & mériter son sort ! Puisse-t-elle sentir toujours combien le solide bonheur est préférable aux vains plaisirs qui le détruisent ! Puisse-t-elle transmettre à ses descendans les vertus, la liberté, la paix qu’elle tient de ses peres ! C’est le dernier vœu par lequel je finis mes ecrits, c’est celui par lequel finira ma vie.





RÉPONSE

À une Lettre anonyme dont le contenu se trouve en
Caractere italique dans cette Réponse.



Je suis sensible aux attentions dont m’honorent ces Messieurs que je ne connois point ; mais il faut que je réponde à ma maniere ; car je n’en ai qu’une.

Des gens de Loix qui estiment, &c. M. Rousseau, ont été surpris & affligés de son opinion, dans sa Lettre à M. d’Alembert, sur le Tribunal des Maréchaux de France.

J’ai cru dire des vérités utiles. Il est triste que de telles vérités surprennent ; plus triste, qu’elles affligent ; & bien plus triste encore, qu’elles affligent des gens de Loi.

Un Citoyen aussi éclairé que M. Rousseau.

Je ne suis point un Citoyen éclairé ; mais seulement un Citoyen zélé.

N’ignore pas qu’on ne peut justement dévoiler aux yeux de la Nation les fautes de la Législation.

Je l’ignorois : je l’apprends, mais qu’on me permette à mon tour une petite question. Bodin, Loisel, Fénelon, Boulainvilliers, l’Abbé de S. Pierre, le Président de Montesquieu, le Marquis de Mirabeau, l’Abbé de Mabli, tous bons François & gens éclairé, ont-ils ignoré qu’on ne peut justement dévoiler aux yeux de la Nation les fautes de la Législation ? On a tort d’exiger qu’un Étranger soit plus savant qu’eux sur ce qui est juste ou injuste dans leur pays.

On ne peut justement dévoiler aux yeux de la Nation les fautes de la Législation.

Cette maxime peut avoir une application particuliere & circonscrite, selon les lieux & les personnes. Voici la premiere fois, peut-être, que la justice est opposée à la vérité.

On ne peut justement dévoiler aux yeux de la Nation les fautes de la Législation.

Si quelqu’un de nos Citoyens m’osoit tenir un pareil discours à Geneve, je le poursuivrois criminellement, comme traître à la Patrie.

On ne peut justement dévoiler aux yeux de la Nation les fautes de la Législation.

Il y a dans l’application de cette maxime quelque chose que je n’entends point. J. J. Rousseau, Citoyen de Geneve, imprime un Livre en Hollande, & voilà qu’on lui dit en France qu’on ne peut justement dévoiler aux yeux de la Nation les défauts de la Législation ! ceci me paroît bizarre. Messieurs, je n’ai point l’honneur d’être votre compatriote ; ce n’est point pour vous que j’écris ; je n’imprime point dans votre pays ; je ne me soucie point que mon Livre y vienne ; si vous me lisez ce n’est pas ma faute.

On ne peut justement dévoiler aux yeux de la Nation les fautes de la Législation.

Quoi donc ! si-tôt qu’on aura fait une mauvaise institution dans quelque coin du monde, à l’instant il faudra que tout l’Univers la respecte en silence ? Il ne sera plus permis à personne de dire aux autres Peuples qu’ils seroient mal de l’imiter ? Voilà des prétentions assez nouvelles, & un fort singulier droit des gens.

Les Philosophes sont faits pour éclairer le Ministere, le détromper de ses erreurs, & respecter ses fautes.

Je ne sais pourquoi sont faits les Philosophes, ni ne me soucie de le savoir.

Pour éclairer le Ministere.

J’ignore si l’on peut éclairer le Ministere.

Le détromper de ses erreurs.

J’ignore si l’on peut détromper le Ministere de ses erreurs.

Et respecter ses fautes.

J’ignore si l’on peut respecter les fautes du Ministere.

Je ne sais rien de ce qui regarde le Ministere ; parce que ce mot n’est pas connu dans mon pays & qu’il peut avoir des sens que je n’entends pas.

De plus, M. Rousseau ne nous paroît pas raisonner en politique.

Ce mot sonne trop haut pour moi. Je tâche de raisonner en bon Citoyen de Geneve. Voilà tout.

Lorsqu’il admet dans un État une autorité supérieure à l’autorité souveraine.

J’en admets trois seulement. Premiérement, l’autorité de Dieu, & puis celle de la Loi naturelle qui dérive de la constitution de l’homme, & puis celle de l’honneur plus forte sur un cœur honnête que tous les Rois de la terre.

Ou du moins indépendante d’elle. Non pas seulement indépendantes, mais supérieures. Si jamais l’autorité souveraine [1] pouvoit être en conflit avec une des trois précédentes, il faudroit que la premiere cédât en cela. Le blasphémateur Hobbes est en horreur pour avoir soutenu le contraire.

Il ne se rappelloit pas dans ce moment le sentiment de Grotius.

Je ne saurois me rappeller ce que je n’ai jamais su, & probablement je ne saurai jamais ce que je ne me soucie point d’apprendre.

Adopté par les Encyclopédistes.

Le sentiment d’aucun des Encyclopédistes n’est une regle pour ses collegues. L’autorité commune est celle de la raison. Je n’en reconnois point d’autre.

Les Encyclopédistes ses confreres.

Les amis de la vérité sont tous mes confreres.

Le tems nous empêche d’exposer plusieurs autres objections.

Le devoir m’empêcheroit peut-être de les résoudre. Je sais l’obéissance & le respect que je dois dans mes actions & dans mes discours aux Loix & aux maximes du pays dans lequel j’ai le bonheur de vivre. Mais il ne s’ensuit pas de-là que je ne doive écrire aux Genevois que ce qui convient aux Parisiens.

Qui exigeroient une conversation.

Je n’en dirai pas plus en conversation que par écrit, il n’y a que Dieu & le Conseil de Geneve à qui je doive compte de mes maximes.

Qui priveroit M. Rousseau d’un tems précieux pour lui & pour le public.

Mon tems est inutile au public, & n’est plus d’un grand prix pour moi-même. Mais j’en ai besoin pour gagner mon pain ; c’est pour cela que je cherche la solitude.


À Montmorency, le 15 Octobre 1758.

  1. (*) Nous pourrions bien ne pas nous entendre les uns les autres sur le sens que nous donnons à ce mot, & comme il n’est pas bon que nous nous entendions mieux, nous ferons bien de n’en pas disputer.