Mozilla.svg

À Messieurs les électeurs de la division de Rougemont/Chapitre VII

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

VII.


Passons maintenant, Messieurs, à la résignation du ministère McDonald ; à la formation du ministère Brown ; aux circonstances qui ont motivé la retraite de celui-ci ; et enfin à la reconstruction de l’ancien cabinet sous un autre nom, mais avec à peu près le même personnel.

Comme je l’ai dit plus haut, la ville d’Ottawa avait été choisie pour être le siège permanent du Gouvernement. Les ministres avaient décidé de maintenir cette décision et de donner cours à la loi, quoiqu’Ottawa n’eût été soutenu que par 14 voix sur 110 dans la Chambre.

Le 28 juillet dernier, la Chambre déclara par un vote de 64 contre 50 en faveur de la motion de M. Piché, qu’Ottawa ne devait pas être le siège du gouvernement. Les ministres avaient déclaré avant le vote, que l’administration n’ayant pas eu de politique arrêtée sur cette question, et en ayant fait, au contraire, une question libre, l’amendement de M. Piché était fait en pure perte et ne pouvait être suivi d’aucun résultat pratique ; et que les ministres n’en seraient pas moins obligés d’exécuter la loi. Cela voulait évidemment dire ; « Que l’amendement soit emporté ou non, nous ne résignerons pas. »

Quand le vote eût été donné, M. Brown fit une motion d’ajournement.

Le Procureur-Général du Haut-Canada se leva de suite et déclara emphatiquement que si cette motion était emportée, le Ministère la regarderait comme équivalant à un vote de non-confiance, et se considérerait conséquemment incapable de continuer à gouverner le pays.

La motion d’ajournement est perdue — le Ministère, par la bouche de M. McDonald, fait observer à deux reprises différentes, qu’il conserve la confiance de la Chambre, et néanmoins, le lendemain matin, l’administration résigne en masse.

Ainsi donc, cette administration qui, avant le vote sur la motion de M. Piché, déclarait qu’elle ne résignerait pas ; et après le vote déclarait qu’elle ne voulait pas résigner, le fait néanmoins sur cette question ; — première contradiction, — et cette même administration qui, avant le vote sur la question d’ajournement, déclare qu’elle résignera si l’ajournement est emporté, et qui fait remarquer avec exultation, une fois l’ajournement perdu, qu’elle possède la confiance de la Chambre, résigne malgré cette déclaration de confiance… — Seconde contradiction.

Voyons, n’y a-t-il pas lieu de soupçonner fortement une intrigue ?

Est-il possible de croire à la sincérité d’une résignation faite sous ces circonstances et à la suite de ces étranges contradictions ?

Puisque les Ministres résignaient, le jeudi matin, étaient-ils excusables d’avoir déclaré, le mercredi soir, qu’ils ne résigneraient pas ?

Puisqu’ils déclaraient emphatiquement, le mercredi soir, qu’ils possédaient la confiance de la Chambre, étaient-ils justifiables d’abandonner leur poste le jeudi matin ?

Peut-on croire à la moralité politique d’hommes qui, en quelques heures seulement, se mettent plusieurs fois en contradiction avec eux-mêmes ?

Est-il possible, même en y apportant la meilleure volonté du monde, de ne pas voir là un acte de malhonnêteté ? Des hommes aussi peu scrupuleux que M. McDonald et M. Cartier n’agissent pas ainsi sans un but déterminé d’avance !

Eh bien, cette résignation, faite sans nécessité et même sans à propos, d’après les déclarations du mercredi soir, le Gouverneur l’accepte sans hésiter.

Voilà, si je puis m’exprimer ainsi, le point central, en quelque sorte, le pivot de la question.

Le Gouverneur devait-il accepter la résignation des Ministres, quand sur une motion qu’ils avaient déclarée comporter confiance ou non-confiance, la Chambre avait, de fait, fait une déclaration de confiance, acceptée comme telle par les Ministres, qui s’en glorifient ; admise comme telle par le Gouverneur lui-même dans son mémorandum.

En acceptant cette résignation malgré la confiance exprimée par la Chambre, le Gouverneur ne déclarait-il pas formellement que lui et lui seul ne voulait plus laisser à l’administration McDonald, le gouvernement du pays ?

Cette acceptation de résignation pouvait-elle, sous les circonstances, signifier autre chose ? Non ! pas d’autre signification possible que celle que je viens d’indiquer, — en supposant toujours que Son Excellence agît honorablement.

La résignation ainsi acceptée, le Gouverneur écrit à M. Brown et le prie de se charger de la formation d’une administration. Celui-ci demande un délai pour consulter ses amis, et le samedi, il informe Son Excellence qu’il accepte la tâche qu’on lui propose.

Jusqu’au vendredi soir les Ministres et leurs amis avaient été dans une exultation incroyable. C’était à qui inventerait la meilleure plaisanterie sur le compte de ce pauvre Brown pour qui la formation d’une administration était une impossibilité si absolue qu’il n’oserait pas même la tenter. Dans ce cas on revenait au pouvoir plus puissants que jamais et l’opposition perdait une portion considérable de son prestige. On allait donc enfin pouvoir lui dire, appuyé sur le fait de sa non-réussite, qu’elle ne représentait rien dans le pays ; qu’elle n’avait aucune racine dans l’opinion publique ; que les membres de l’opposition ne formaient qu’une phalange insignifiante et incapable de compter sur les sympathies à l’extérieur puisqu’ayant eu occasion de monter au pouvoir, ils ne l’avaient pas osé.

Néanmoins, dans l’après midi du vendredi, quand le bruit commença à se répandre que « Brown acceptait, » on convoqua immédiatement un Caucus[1] auquel se rendirent une soixantaine de membres ministériels qui là, s’engagèrent à n’accepter aucune autre administration que celle qui venait de résigner.

Le samedi matin, l’acceptation de M. Brown étant devenue publique, les mines devinrent très inquiètes et les figurent s’allongèrent énormément.

C’est alors que les membres qui étaient le plus dans la confiance des Ministres commencèrent à dire que « Brown pouvait former son administration tant qu’il voudrait, mais que cela ne le mènerait pas à grand’chose, vu qu’il n’y aurait pas de dissolution. » Le même jour, dans les rues de Montréal les affidés disaient à leurs amis. « Soyez tranquilles, il n’y aura pas de dissolution. »

Le dimanche, un homme haut placé et qui n’aurait certainement pas parlé comme il le faisait sans en être sûr, m’a dit à moi : « Soyez sûr qu’il n’y aura pas de dissolution. »

Voyons, ne voilà t-il pas de très fortes présomptions que quelque chose s’était vraiment tramé ? Remarquez qu’on ne disait pas simplement. « Le Gouverneur ne doit pas dissoudre » ce qui n’eût affirmé que son devoir de ne pas le faire et n’impliquait nullement sa volonté. — Mais on disait explicitement : « Le Gouverneur ne dissoudra pas. »

Et la suite a prouvé qu’on disait vrai et que ceux qui l’avaient dit avaient parlé avec connaissance de cause !!

— Dans ce cas, me dira-t-on, pourquoi M. Brown n’a-t-il pas reculé au lieu d’accepter ?

— Pour deux raisons :

1.o Parce que le Gouverneur lui avait parlé de manière à le convaincre pleinement que lui, le Gouverneur agissait avec une entière franchise, et que toutes ces prophéties de non-dissolution de la part de ses adversaires politiques n’avaient pas d’autre but que de l’effrayer :

2.o Parce que quand le Gouverneur eût envoyé son memorandum du dimanche au soir, il devenait si clair qu’il prenait part au complot organisé dans le but de le faire reculer, lui, M. Brown, qu’il se trouvait dans la nécessité de prouver qu’il croyait sincèrement à la force de son parti dans le pays, en formant son administration à tout risque.

Développons un peu ces deux raisons.

Quand M. Brown avait accepté la tâche de former une administration, il avait eu un entretien avec le Gouverneur et s’était entendu avec lui. Son Excellence lui avait témoigné la plus entière cordialité et les explications verbales qu’ils avaient échangées entre eux, avaient paru entièrement satisfaisantes à M. Brown. Celui-ci dit même à ses amis, auxquels les prédictions de non-dissolution faisaient craindre un piège, qu’il était impossible d’agir avec plus de sincérité et de franchise apparentes que ne le faisait Son Excellence, et que lui ne pouvait réellement pas se permettre de rien redouter de ce côté.

En un mot, Son Excellence avait su s’exprimer de manière à persuader M. Brown qu’Elle serait strictement loyale envers lui et ses collègues.

Évidemment, si M. Brown avait pu suspecter le moins du monde la bonne foi d’un homme qui venait d’accepter la résignation de ses Ministres en dépit du fait que la majorité de la Chambre avait déclaré sa confiance en eux, il n’aurait pas accepté la tâche de former une administration.

— Mais pourquoi n’a-t-il pas demandé au Gouverneur s’il dissoudrait la Chambre ou non ? Sans un engagement explicite du Gouverneur, il ne devait pas accepter.

— Quel espèce d’engagement M. Brown pouvait-il exiger ? S’il en demandait un, ce qui était une preuve de défiance envers Son Excellence, il ne pouvait faire autrement que de le demander écrit, car se contenter d’un engagement purement verbal avec un homme dans la loyauté duquel on n’a pas foi, ne serait certes pas d’un homme d’affaires ; il devait donc exiger une stipulation écrite. — Comment pouvait-il le faire à la suite des résolutions passées par l’Assemblée législative le 2 décembre 1843, où la règle constitutionnelle est clairement définie, et dont voici la partie qui a trait à la question.

« Cette Chambre désavoue formellement toute intention d’engager le Chef du gouvernement à souscrire à aucune stipulation sur les conditions auxquelles une administration provinciale peut juger prudent d’accepter ou conserver la conduite des affaires : que la confiance mutuelle, qui est essentielle au fonctionnement du gouvernement, « fait nécessairement présumer que ces conditions sont comprises, » pendant que le respect qui est dû aux prérogatives de la Couronne, ainsi que les rapports de délicatesse, au point de vue constitutionnel qui doivent exister entre le Représentant de Sa Majesté et ses Ministres défendent même leur simple expression. »

Il devient évident maintenant que si M. Brown avait demandé un engagement écrit de la part du Gouverneur, on lui aurait reproché avec raison d’avoir agi avec une naïveté digne d’un tout nouveau déballé en politique, et de ne pas connaître la première lettre de l’alphabet constitutionnel.

M. Brown a donc fait ce qu’il devait faire, ce que la Chambre déclarait en 1843 être le devoir d’un Ministre « il a compté sur la bonne foi du chef de l’Exécutif ; » et certes sur quoi donc pourra-t-on compter dans le pays si, à chaque formation de ministère, il faut commencer par prendre toutes les précautions imaginables contre une duperie possible ou probable de la part du représentant de la Reine ? Où trouvera-t-on de la bonne foi si elle est bannie de la demeure même de celui en qui se résume l’autorité politique ?

Que serait un état de société dans lequel chaque homme appelé à former un ministère devrait commencer par se dire : « Le Gouverneur n’agira probablement pas loyalement avec moi ? »

Que l’on réfère maintenant à la lettre du Gouverneur à M. Brown accompagnant son mémoire envoyé le dimanche au soir à dix heures. — On y lit.

« Son Excellence envoie le memorandum ci-inclus à M. Brown parce qu’il peut-être commode pour lui de l’avoir « en temps opportun » demain matin. »

Pourquoi le Gouverneur se sert-il des mots « en temps opportun demain matin ?

Parce que Son Excellence savait que l’administration serait alors complète.

N’aurait-il pas été plus opportun de donner ce memorandum ou les conditions qu’il contenait à M. Brown avant qu’il n’eût accepté la tâche de former une administration ?

1.o « Son Excellence ne s’engage en aucune manière ni explicitement ni implicitement à dissoudre le Parlement, et se réserve de se décider là dessus d’après les raisons qui lui seront soumises. »

Cette phrase, prise isolément et sans faire acception de la suite du mémorandum ne pourrait pas strictement faire suspecter la bonne-foi de son Excellence, parce qu’il était présumable après tout qu’après avoir mis ses autres Ministres à la porte, il donnerait au moins un appui raisonnable à leurs successeurs, et discuterait impartialement les raisons que ceux-ci pourraient offrir à l’appui de leurs demandes. Ce n’est que par toute la teneur du memorandum que l’on voit clairement qu’il comportait une déclaration de guerre.

2.o « Que le Gouverneur n’aura pas d’objection à proroger les Chambres, mais qu’il ne le fera qu’à la condition expresse qu’elles seront réunies de nouveau en Novembre ou Décembre. »

Ici son Excellence fait le dictateur et se mêle de ce qui ne le regarde pas le moins du monde, « le détail de l’administration directe des affaires publiques. Le Gouverneur n’avait pas un mot à dire là dessus dans un moment où il n’avait pas de conseillers qui pussent l’aviser.

3.o « Le Gouverneur croit qu’il serait désirable, si le Parlement est prorogé, que le bill pour l’enregistrement des voteurs, et celui pour prévenir les transports frauduleux fussent passés de suite. De plus il faudrait obtenir, par un vote de crédit, les sommes strictement indispensables au Gouvernement, ainsi que l’argent nécessaire aux réparations des canaux. Sans cela Son Excellence ne pourrait proroger les chambres. »

Ici encore son Excellence intervient directement dans le détail de l’administration des affaires, ce qui n’est nullement dans ses attributions ; mais ce qui est pis, Son Excellence impose à M. Brown, comme condition de la prorogation, des conditions auxquelles Elle sait qu’il lui est impossible de souscrire, ou qu’il lui sera impossible d’obtenir.

Personne à Toronto n’ignorait que les Ex-ministres et leurs amis en Chambre s’étaient liés dans leur séance du vendredi, à opposer n’importe quelle administration qui n’offrirait pas le même personnel que celle qui venait de résigner. Son Excellence, avec les moyens d’informations infinis qu’un Gouverneur possède, avec le régiment de « chasseurs de nouvelles » qui assiègent ses salons, ne pouvait ignorer cela. Or, dire à M. Brown, « Je ne prorogerai qu’à condition que vous obtiendrez de la Chambre un vote de crédit » c’était clairement lui dire : « Je vous somme de faire l’impossible » car tout le monde, et le Gouverneur mieux que personne, savait que l’administration Brown serait reçue par une motion de non-confiance. De plus dire à M. Brown : « faites passer la loi qui pourvoit à l’enregistrement des voteurs, » quand lui, le Gouverneur, savait que M. Brown et l’opposition étaient hostiles à cette loi dans tous ses détails, tant parce qu’elle contenait que pour les dispositions essentielles qu’elle ne contenait pas, c’était encore lui imposer une condition inadmissible. M. Brown ne pouvait se charger de faire passer une loi qu’il avait fortement blâmée ; et toute loi qu’il eût pu dresser lui-même n’eût certainement rencontré qu’une hostilité systématique dans la Chambre ; le fait l’a suffisamment prouvé.

Le Gouverneur n’agissait donc pas, soit avec discernement soit avec droiture, en faisant de pareilles conditions. Il n’agissait certainement pas avec droiture « en les faisant aussi tard. »

Ce n’était pas quand l’administration « était formée » qu’il fallait envoyer ce mémorandum, c’était au contraire « au moment où M. Brown portait sa lettre d’acception qu’il fallait le prévenir qu’on lui demanderait l’impossible. « Le bon sens et la bonne foi l’exigeaient également. Le « temps opportun » pour dire à M. Brown, « je ne veux ni proroger ni dissoudre, » c’était avant l’acceptation et non après. Alors M. Brown eut pu et du refuser à son Excellence de lui composer un cabinet.

Mais non, avant que M. Brown n’accepte, manières conciliantes, cordialité parfaite, apparence de sincérité absolue. Le Gouverneur joue ses cartes de manière à faire dire à M. Brown : « Je n’ai évidemment rien à craindre avec cet homme. »

Quand M. Brown porte sa lettre d’acceptation, mêmes démonstrations de bienveillance, même franchise apparente.

M. Brown croit seulement devoir exprimer l’espoir que, « dans les circonstances difficiles où lui et ses collègues arriveront au pouvoir, Son Excellence voudra bien leur donner l’appui qu’ils ont droit d’espérer de sa part, au point de vue constitutionnel. C’était là dans le fonds et dans la forme, la seule stipulation qu’il fut permis de proposer, et on voit que M. Brown n’avait nullement fermé les yeux sur la nécessité d’en faire une.

Je ne pense pas qu’il soit convenable que je rapporte ici au long, les termes mêmes de la réponse de son Excellence ; néanmoins comme le premier memorandum fait allusion à la partie de cette réponse qui avait trait à la dissolution, il est difficile de la passer complètement sous silence, car le memorandum est dressé de manière à donner le change à l’opinion publique.

Son Excellence donc, après avoir donné une réponse qui confirmait pleinement l’apropos de l’observation faite par M. Brown, et qui devait « nécessairement » convaincre celui-ci que Son Excellence « comprenait » la situation comme lui-même l’envisageait ; ajoute néanmoins que M. Brown ne devait pas inférer de tout cela, que lui, le Gouverneur, s’engageât formellement à dissoudre le Parlement. Cette remarque était si permise dans les circonstances, que M. Brown, qui ne songeait pas le moins du monde à demander un pareil engagement, n’y attacha pas une grande importance ; couverte qu’elle était d’ailleurs par de grandes démonstrations de bienveillance, et aussi par des réponses en apparence si sincères qu’il lui était à peu près impossible de les soupçonner d’hypocrisie ; couverte qu’elle était surtout par l’empressement avec lequel le Gouverneur paraissait avoir donné leur congé aux Ministres résignataires en acceptant leur résignation malgré le vote de confiance de la Chambre.

Pas un mot dans cette conversation, n’a trait le moins du monde aux inqualifiables conditions que son Excellence se réservait d’imposer « alors seulement que l’administration serait complétée. » Évidemment, si le Gouverneur eût en ce moment soumis son memorandum du dimanche au soir à M. Brown, celui-ci eût compris toute l’intrigue, aurait sans aucun doute gardé par devers lui la lettre d’acceptation, et eut laissé Son Excellence se tirer comme Elle l’aurait pu du dilemme dans lequel son acceptation intempestive de la résignation de ses ministres l’avait placée.

Évidemment donc, quoiqu’on en ait dit, Son Excellence, en ne disant pas un mot alors des conditions inacceptables qu’Elle se proposait de formuler plus tard, a trompé M. Brown et ses amis pour se tirer Elle-même de la fausse position où Elle s’était volontairement mais très « gauchement placée si Elle n’était pas de connivence » avec les ministres dont Elle avait si facilement accepté la résignation.

Car c’est une remarque qu’il est important de faire :

Si on n’admet pas qu’il y ait eu connivence entre le Gouverneur et M. McDonald, alors il faut avouer que Son Excellence n’a commis que des fautes si lourdes, qu’Elle doit être pour toujours reléguée au nombre des hommes d’État sans jugement et sans capacité : pendant que si on admet qu’il y a eu connivence, alors tous les événements découlent si naturellement les uns des autres, chaque phase de la crise a tellement sa raison d’être, il y a tant de logique dans la tactique, tant de suite dans la trame, tant de bon-sens dans la supercherie ; l’intrigue en un mot se déroule si uniformément, et chaque fait est tellement à sa place qu’alors il faut mettre Son Excellence au nombre des hommes d’État adroits et habiles sans doute, mais aussi des hommes d’État sans conscience. Je crois que pour les lecteurs impartiaux, la suite de ma lettre démontrera clairement la justesse de cette remarque.

Jusqu’à l’envoi du memorandum, le dimanche au soir, rien n’avait donc pu faire soupçonner le moins du monde à M. Brown qu’on le trompât. Mais aussi l’envoi d’un memorandum contenant des conditions inacceptables, préalablement dissimulées, fait à une heure indue et dans un jour indu, « et cela après seulement » que le gouverneur eût appris d’une manière certaine, quoique non officielle, que M. Brown avait formé son administration, prouvait clairement que Son Excellence n’avait pas été sincère et devenait partie au complot organisé pour faire reculer M. Brown…

— Eh bien, il était encore temps pour M. Brown de reculer.

— Pour ceux qui redoutaient par dessus tout de voir arriver M. Brown au ministère, nul doute qu’ils ne soient assez volontiers d’avis qu’il était encore temps pour lui de reculer, mais pour ceux qui tiennent à faire les affaires sérieusement et honorablement, il n’était plus loisible à M. Brown de reculer alors « qu’il avait pris l’engagement de former une administration ; » car reculer alors, c’était tomber précisément dans le piège qu’on lui avait tendu ; c’était avouer qu’en effet il était une impossibilité. Les Ex-ministres n’avaient pas eu d’autre but en avisant Son Excellence d’appeler M.

Brown ; et le Gouverneur « s’était bien donné garde de formuler toutes ses conditions » quand M. Brown pouvait encore reculer sans inconvénients pour son parti, et avec honneur pour lui-même.

Une fois le memorandum reçu que restait-il à faire à M. Brown ?

Évidemment rien autre chose que de regarder comme non avenue une communication officielle relative à l’administration des affaires du pays adressée à une administration non encore assermentée.

C’est ce que M. Brown fit dès le lendemain matin quand il informa officiellement Son Excellence que l’administration était formée, que ses membres étaient prêts à s’assermenter, et qu’alors ils pourraient régulièrement offrir leurs avis à son Excellence sur toutes les questions qui pourraient se présenter.

Une fois le ministère Brown assermenté, la Chambre l’ayant condamné sans l’entendre et sans vouloir lui accorder le moindre délai pour définir sa politique, — conduite évidemment factieuse et sans exemple ici et ailleurs, — il se trouvait forcé de demander une dissolution du parlement, et Son Excellence ne pouvait constitutionnellement ni raisonnablement la refuser, puisqu’elle avait sciemment pris ses ministres dans la minorité de la Chambre après avoir accepté sans hésitation la résignation d’une administration soutenue par la majorité.

Le refus du Gouverneur de dissoudre le Parlement à la réquisition du ministère Brown, auquel la Chambre se déclarait systématiquement hostile, quand l’automne dernier, le même Gouverneur avait consenti sans difficulté à dissoudre le Parlement précédent à la réquisition d’un ministère qui ne voulait que faire du replâtrage, et contre lequel aucun vote hostile n’avait eu lieu, est évidemment un acte relativement injustifiable.

La dissolution du Parlement, l’automne dernier, était, de la part de Son Excellence, un simple acte de complaisance qu’aucunes circonstances graves, aucuns motifs impérieux ne motivaient.

Cette année, le ministre Brown présente les plus graves raisons au soutien de sa demande de dissolution ; la Chambre avait agi avec une exagération d’esprit de parti sans exemple dans les annales parlementaires ; elle avait offert à ce ministère l’opposition la plus factieuse qui se soit jamais vue ; elle avait commis le plus outrageant déni de justice dont jamais hommes politiques aient été victimes ; elle avait refusé « même un ajournement d’un seul jour ; » elle avait exigé des déclarations explicites d’hommes qui n’avaient plus le droit de les exprimer dans son enceinte : elle n’avait tenu aucun compte d’un précédent entièrement péremptoire contre la marche insolite qu’elle adoptait, celui offert par le délai accordé à l’administration McNab pour définir et expliquer sa politique, quand cette administration n’avait « qu’un seul de ses membres hors de la Chambre, » pendant que « pas un seul des membres » de l’administration Brown n’avait conservé son siége ; de plus, le Gouverneur, à la demande duquel l’administration Brown était arrivée au pouvoir, avait évidemment contracté envers elle l’obligation de lui donner cordialement tout le support constitutionnel auquel elle pouvait justement s’attendre ; en un mot les circonstances, cette année, ne laissaient pas d’autre alternative qu’une dissolution, sans quoi le gouvernement constitutionnel n’est plus qu’une dérision et un jeu d’enfant, et malgré toutes ces raisons si concluantes, le Gouverneur refuse !

L’année dernière il avait consenti par pure condescendance envers un parti politique ; cette année il refuse en dépit des plus puissants motifs et se retranche derrière ses devoirs envers la Reine et le pays qui, dit-il, sont plus importants que ses devoirs envers les partis. L’année dernière, ses devoirs envers la Reine et le pays l’avaient-ils empêché de dissoudre le parlement sans aucune nécessité politique quelconque ? Non, il faut avouer, et cela sera universellement admis quand l’excitation actuelle se calmera, ou que le Gouverneur a montré un esprit de parti et de favoritisme tout à fait condamnable chez un homme de sa position, ou qu’il a montré une incapacité très voisine de l’ineptie.

Et puis quelles raisons donne Son Excellence pour justifier son refus de dissoudre ?

1.o Que le ministère ne possède pas la confiance des Chambres qui ont passé des voles de non-confiance contre lui.

Or, loin que ce fût là une raison en faveur de la non-dissolution, c’était au contraire la plus péremptoire qui se put donner au soutien de la demande du ministère Brown ; car si ce ministère eût été soutenu par une majorité de la Chambre il n’aurait eu aucune raison de demander une dissolution. Sa demande de dissoudre la Chambre était la conséquence directe et forcée de l’hostilité systématique qu’elle avait montrée. Ce sont évidemment les Chambres hostiles et non les Chambres amies dont un ministère est justifiable de demander la dissolution. Cette raison ne montre donc pas sous un jour très favorable le jugement et l’esprit de d’appréciation de Son Excellence.

Et plus loin. — « On prétend que la Chambre actuelle ne représente pas le pays. Si tel était le cas, le Gouvernement se trouvant en minorité dans une pareille Chambre n’avait aucune raison de faire place au gouvernement actuel. Son Excellence ne peut raisonnablement admettre cette prétention. »

Et si la Chambre représentait vraiment le pays, comme Son Excellence le prétend, comment donc Son Excellence a-t-Elle pu accepter la résignation d’un ministère soutenu par la majorité de cette Chambre ?

C’est donc lui, le Gouverneur, et lui seul, qui a mis son administration à la porte ?

Ce n’est pas sur la Chambre que retombe la responsabilité de la résignation, c’est évidemment sur le Gouverneur seul qui l’accepte sans hésitation.

Son Excellence reconnaissait donc la nécessité de former une nouvelle administration ! Cette nouvelle administration étant une nécessité créée par le propre acte de Son Excellence, — l’acceptation d’une résignation sans motifs légitimes, — Son Excellence était donc tenue constitutionnellement et personnellement à supporter cette nouvelle administration formée à sa propre sollicitation !

Par la phrase du mémorandum que je viens de citer, Son Excellence se donne donc à Elle même un soufflet en pleine figure, car de quelque manière qu’on envisage la question, Elle s’est placée dans son tort. Si la Chambre ne représente pas le pays, Son Excellence devait dissoudre, et même si la Chambre représente le pays, comme Son Excellence n’avait tenu aucun compte de son vote en faveur de l’administration McDonald, et avait pris sur Elle d’ôter à cette administration la direction des affaires, Elle se liait par là même avec l’administration Brown à dissoudre, si la Chambre lui était systématiquement hostile.

Le Gouverneur s’est donc très gauchement, comme je l’ai dit plus haut, placé dans un dilemme dont il n’a pas su se tirer honorablement.

D’ailleurs, M. Brown qui lui prétendait, avec raison je pense, que la Chambre ne représentait pas le pays, avait pleinement le droit de dire à Son Excellence qu’Elle avait admis la justice de cette prétention par le seul fait de son acceptation de la résignation d’un ministère soutenu par cette Chambre.

La position prise par le Gouverneur n’est donc soutenable sous aucun point de vue.

Maintenant y a-t-il eu incapacité ou supercherie ?

Je considère qu’il est de mon devoir envers mes constituants de ne pas hésiter à déclarer ce que je crois honnêtement être la vérité, savoir : qu’il y a eu connivence entre le Gouverneur et quelques membres, sinon tous les membres de l’administration McDonald, pour organiser un plan au moyen duquel on donnerait le coup de grâce à l’Opposition.

Je crois consciencieusement que le Gouverneur n’a pas agi avec droiture, non plus que le ministère McDonald.

Achevons la démonstration en résumant ce que j’ai dit.

1.o L’administration McDonald déclare qu’elle ne résignera pas, si la motion de M. Piché est emportée.

2.o Elle réitère la même déclaration malgré l’adoption de la motion.

3.o Elle déclare qu’elle résignera si la motion d’ajournement de M. Brown est emportée.

4.o La motion perdue, elle déclare emphatiquement qu’elle conserve la confiance de la Chambre.

5.o Elle résigne néanmoins, sous prétexte que la motion de M. Piché avait été emportée, malgré ses déclarations formelles au contraire, et malgré un vote de confiance subséquent accepté comme tel.

Il n’est plus possible, après ces contradictions, de croire à la sincérité des motifs de cette résignation, surtout quand aucune raison légitime n’est donnée à l’appui quand on l’annonce.

6.o Enfin les membres de cette administration reviennent au pouvoir par la plus flagrante violation de la constitution et de la loi, le mépris le plus incroyable des plus simples lois de l’honneur qui se soient jamais vus dans ce pays. Je développerai ceci plus loin.

Voilà pour les Ministres,

Quand au Gouverneur :

1.o Il accepte la résignation des Ministres sans motifs légitimes de leur part.

2.o Il l’accepte malgré un vote que lui-même déclare être une preuve de la confiance de la Chambre. C’est donc lui qui donne à cette administration son congé !

3.o Il prie M. Brown de lui former une administration, quoiqu’il le sache dans la minorité de la Chambre et lui témoigna une cordialité sans bornes.

4.o Quand M. Brown lui porte son acceptation de la tâche qu’il lui impose, il ne dit pas un mot des conditions inadmissibles qu’il se réserve de lui signifier plus tard.

5.o Le dimanche soir à dix heures, alors que l’administration Brown est formée, mais sans qu’il en ait reçu officiellement notice, il envoie à M. Brown son premier memorandum dans lequel il impose à la nouvelle administration des conditions qu’il sait parfaitement être soit inacceptables, soit impossibles à remplir, avec une Chambre qu’il sait lui être hostile.

6.o Ce mémorandum était une pièce officielle adressée à une administration non encore assermentée.

Cette administration ne pouvait donc pas répondre officiellement. On n’avait donc pas d’autre but que de l’empêcher de s’assermenter en lui suscitant un obstacle jugé infranchissable.

7.o Le lundi l’administration Brown est assermentée, et une demie heure après, la Chambre la condamne sans l’entendre.

8.o Le mardi, l’administration réclame la dissolution du Parlement ; le Gouverneur demande des raisons écrites, elles lui sont adressées :

9.o Le mercredi, le Gouverneur refuse une dissolution nécessitée par ses propres actes, et force ainsi le ministère Brown d’offrir sa résignation qui est accepté de suite ; c’était ce qu’on voulait.

10.o Le vendredi l’administration Cartier McDonald est assermentée en présence de Son Excellence, chacun de ses membres ayant pris un département qu’il ne doit pas conserver.

11.o Le samedi les Ministres reprennent les départements qu’ils devaient occuper permanemment, et s’assermentent de nouveau, en présence de Son Excellence.

12.o Le Gouverneur se prête complaisamment à toute cette honteuse intrigue, et toute la farce se termine par la violation de la loi, et une odieuse moquerie du serment d’office, le tout autorisé et sanctionné par le représentant de Sa Majesté !!

Si tout cet ignoble tripotage ne s’était pas terminé par une impudente violation de l’esprit de la constitution, de l’esprit évident de la loi, et je dirai plus, de la lettre de la loi, je concevrais que l’on pût encore hésiter à accuser le Gouverneur de fourberie ; je concevrais que l’on préférât attribuer le tout à l’incapacité plutôt qu’à la mauvaise foi ; mais quand à tout le reste vient s’ajouter le fait sans exemple que Son Excellence Elle-même a, un jour, assermenté M. Cartier comme inspecteur-général, sachant parfaitement qu’il n’avait pas l’intention d’en remplir les devoirs, vu qu’il était convenu que le lendemain il s’assermenterait de nouveau comme Procureur-général ; — ce qui en effet à eu lieu en présence de Son Excellence ; — que de plus presque tous les autres Ministres ont également joué avec une chose sainte, le serment, et cela avec la pleine approbation de Son Excellence ; je ne conçois plus en vérité que l’on puisse conserver la moindre foi dans l’honnêteté et la droiture d’un homme qui sanctionne ainsi sans pudeur la violation flagrante des principes les moins contestables de morale publique et privée.

Un dernier fait prouvera à quel point la résignation du ministère McDonald n’était qu’une farce impudemment jouée ; combien tout était prévu, préparé à l’avance.

Le vendredi, « avant même que M. Brown n’eut accepté la tâche de former une administration », j’entendais un légiste distingué, grand ami des ministres, affirmer que les membres de l’administration McDonald, « quand ils reviendraient au pouvoir, ne seraient pas obligés de se faire réélire ». Ces Messieurs savaient qu’ils reviendraient au pouvoir, et avaient examiné la loi avant de résigner ; preuve passablement péremptoire, à mon avis, qu’ils n’avaient résigné, ou plutôt joué qu’à coup sûr et après avoir bien étudié, examiné, sondé toutes les éventualités possibles !

  1. On appelle caucus une assemblée de membres appartenant au même parti.