À ceux qui viennent (Verhaeren)

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À CEUX
QUI VIENNENT

Poëme inédit de feu

Émile Verhaeren

avec un portrait
par monsieur
GEORGES TRIBOUT.

Typographie
FRANÇOIS BERNOLARD
71, Rue des Saints-Pères
À PARIS.




Verhaeren - À ceux qui viennent, 1920.djvu


À ceux
qui viennent


De colline en colline
La grande route s’incline
Au crépuscule autour du mont.
Nous qui sommes les hommes
Qui descendons
Vers les ombres de la vallée,
Gardons
Avec fierté sur notre front
Le souvenir flottant des lueurs en allées.

Ne disons pas
À cette heure où sont mornes et las,
Dans le jour déjà blême,
Nos pas,
Que la vie est funeste et ne vaut pas qu’on l’aime.
Mais décidons qu’il faut avec ténacité,
Dans son âpre et ferme réalité
L’aimer,
Pour que le haut orgueil qui monte en notre torse
Ne laisse rien ronger, ni rien choir de sa force.

Le monde est un objet de ferveur et de foi
Qui s’offre à l’incessante et tragique conquête.
Peu importe le glas qu’on entend aux beffrois
Et l’airain ténébreux dont la victoire est faite.

Nous qui sommes les hommes
Qui descendons
Vers les ombres voilées
Et les brouillards de la vallée,
Et qui croisons
Ceux qui d’une marche prompte
Montent,
Ne parlons pas
Des chemins qui ont fait pesants et lourds
Nos pas.

Mais disons leur, la main tendue :
Hommes jeunes, dont les cerveaux
Sont clairs et dont les yeux sont beaux,
Montez là-haut

Les exalter parmi le vent et l’étendue.
La force vierge est sur les cimes répandue ;
Elle y est rude et ferme, et s’y roidit en rocs ;
Elle circule ardente et large autour des blocs
De schiste et de granit que décorent les mousses,
Laissez la se glisser sans hâte et sans secousse
En vos membres et s’en aller vers votre cœur
Y instaurer de muscle en muscle un sang meilleur.
Que règnent vos regards dans la haute lumière
Pour contempler de là les choses coutumières,
Les campagnes ici, et les villes, là-bas !
Les passions médiocres n’habitent pas
Un front que l’air lucide et pur baigne sans cesse.
L’âme s’y trempe et vainc et bannit sa tristesse
Et sa misère ancienne et ses gestes dolents.


Le rire vif et sain y passe avec les brises.
On y rêve de fière et de rude entreprise.
Et l’homme y va vers l’homme en de brusques élans
D’allègre confiance et de ferveur rapide
Au point qu’il s’y remplit d’une joie intrépide.
Alors,
Quel que soit le devoir qui la tienne asservie,
Sous un grand jour de flamme et d’or
Lui apparaît la vie.
Elle bondit là-bas, dans les cités.
Elle s’attarde ici, dans les villages.
Elle est partout où, d’âge en âge,
A combattu la volonté.
À qui la sent s’étendre sur la terre
Et battre tout à coup avec force, en son cœur,

Elle est plus belle et nécessaire
Que le bonheur.
On y prend le conseil d’être grand pour soi-même,
De négliger ce qui est ruse ou stratagème.
Une nouvelle volupté
Surgit du seul effort et de son âpreté.
On ne redoute plus la douleur infinie.
On rejette de soi le doute et l’ironie.
À force de vouloir, on éduque le sort.
L’heure est trop belle, enfin, pour qu’on songe à la mort
Et l’âme où la pensée immensément travaille
Est toujours prête au risque et rangée en bataille.

Et puis, disons encor :

Jamais œuvre n’est terminée ;
L’heure s’ajoute à l’heure, et l’année à l’année
Pour étager toujours plus haut l’espoir humain.
Le travail large et clair qu’ont illustré nos mains,
Qu’il tente et magnifie et unisse soudain
Les vôtres !
Ayez des cœurs plus hauts, des gestes plus parfaits
Et faites, mieux que nous, ce que nous avons fait !

Mais nous qui sommes
Les hommes
Qui descendons vers les ombres de la vallée,
Gardons
Quand même, avec fierté, sur notre front
Le souvenir flottant des lueurs en allées.


CE POÈME
a été composé et imprimé
pour la première fois
par
FRANÇOIS BERNOUARD
quelques jours avant
l’HOMMAGE À ÉMILE VERHAEREN
organisé par
LES AMITIÉS FRANÇAISES
le 22 Décembre 1920
pour le quatrième anniversaire
de la mort du poète