À des martyrs

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XV

À des martyrs


 
« Le jour n’est pas venu, » disent-ils… que t’importe !
L’héroïsme est chez toi l’œuvre de tous les jours.
Non, Pologne du Christ, non, non tu n’es pas morte !
Tu forceras le ciel à te prêter secours.

Devant tes morts d’hier la haine s’est trompée :
À voir un peuple entier portant son propre deuil,

Àvoir tes fils tomber sans tirer leur épée
Et le prêtre appelé pour bénir leur cercueil,

Tes bourreaux se sont crus plus sûrs de ta dépouille…
Et ce monde, incrédule au Dieu que tu gardas,
Pensait : « Une cité qui prie et s’agenouille
A des martyrs encor… mais n’a plus de soldats ! »

Voyez, s’ils sont debout et prêts pour les batailles,
Ceux qui se prosternaient hier dans le saint lieu,
Qui chantaient à l’autel le chant des funérailles,
Qui frappaient leur poitrine et pleuraient devant Dieu ?

Tu vaincras, ô Pologne ! ou martyre ou guerrière,
Et plus d’un trône encor doit crouler avant toi ;
Mais garde en combattant l’arme de la prière,
Tu sauveras ton nom, si tu sauves ta foi.


Garde ce joug du Christ où notre orgueil se cabre.
Lorsque tes jeunes fils gagnent leurs éperons,
Laisse encor tes vieux chefs faire, en tirant le sabre,
Le signe de la croix au front des escadrons.

Prie, oh ! prie ! à ton aide il ne viendra personne,
Hormis ce Dieu martyr à qui tu dis : Je crois.
Sur tes guérets sanglants le monde t’abandonne
Seule avec ton épée et seule avec ta croix.

Si tu croyais en nous, sois enfin détrompée !
Au pied de ton calvaire entends ces désaveux.
Cette France ta sœur elle est trop occupée !
Tu n’auras rien de nous, rien !… à peine des vœux.

Cette France, a-t-on dit, combat pour des doctrines.
Nous propageons au loin le droit universel !

Nous avons largement tiré de nos poitrines
Du sang pour Mahomet et pour Machiavel.

Jamais pour toi, Pologne, oh ! jamais une goutte !
Tourne ailleurs ton espoir, ne nous tends plus les bras,
Le sang et l’or français ont pris une autre route…
Oui, tu resteras seule… et pourtant tu vaincras.

Gloire au peuple insensé qui lutte un contre mille ;
Qui meurt pour son vieux nom, pour son Dieu paternel ;
Qui se fait un tombeau des débris de sa ville !
Vous parlez de périr… Ce peuple est éternel !

Il porte dans ses flancs l’esprit qui fait revivre.
L’avenir, l’avenir est à celui qui croit !
Allumant de ses mains un feu qui le délivre,
Sur son bûcher sanglant il raffermit son droit.


Tu sais trop bien mourir, peuple, tu seras libre !
En vain tes ennemis t’environnent de tours ;
En vain l’Europe ingrate, au nom de l’équilibre,
T’enferme en un champ clos avec tes trois vautours.

Tu vivras ! pour n’avoir compté que sur toi-même ;
Pour avoir dans ton cœur cherché ton seul appui.
Tu vivras ! pour avoir respecté ton baptême
Et proclamé le Christ qu’on renie aujourd’hui.

Tu vivras par tes morts, ô mère désolée !
Par le sang de tes fils accablés, mais vainqueurs !
Si nul Français n’accourt sur ta neige isolée
Pour t’aider de son bras… Tous t’ont voué leurs cœurs.

Il se forme en ton nom une ligue invisible,
Un complot de pitié qu’on ne peut étouffer…
Prêchons,

Muses, prêchons la croisade paisible !
Et, cette fois encor, l’esprit vaincra le fer.

C’est à vous, ô martyrs ! que la gloire en demeure ;
Laissez-nous la prudence et le calcul étroit…
Lutte, ô peuple héroïque, en attendant notre heure ;
Aussi bien qu’à ton Dieu, sois fidèle à ton droit.