À force d’aimer/2/01

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Alphonse Lemerre, éditeur (p. 159-174).
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I



Le nom d’Édouard Vallery, qui, tout récemment encore, remplissait les journaux du monde entier, mit à peine quinze ans à conquérir son éclat prestigieux, parmi les succès et les scandales.

Aucune célébrité ne peut s’imposer à la foule, pénétrer les couches profondes, se populariser par les couplets et les proverbes, si elle est uniquement fondée sur des œuvres de génie ou des actes d’héroïsme. La pure beauté, intellectuelle ou morale, ne frappe guère l’imagination des masses. Les peuples ne s’enthousiasment pas davantage pour leurs bienfaiteurs. Mais les hommes qui les exploitent et les méprisent, pourvu qu’ils réussissent personnellement, ont leurs suffrages. La fortune la plus insolente est la plus entourée de respect. Et, comme les aventures scabreuses ont plus de retentissement que les actions honnêtes, rien ne vaut un bruyant scandale pour lancer une réputation.

Ce scandale, Édouard Vallery le rencontra d’abord dans son procès en divorce. Il y joua un rôle qui, suivant deux courants contradictoires d’opinion, fut jugé honteux ou sublime.

Sa femme, cette jolie poupée blonde, qui avait un instant charmé puis effrayé le petit René, au parc Monceau, était une de ces créatures factices, détraquées, si séduisantes et dangereuses, que produit, comme des fleurs malsaines et exquises, la serre chaude de notre civilisation. Clotilde Lafond, fille du banquier patron d’Édouard, s’était compromise avec le beau commis de son père, par curiosité de sens et d’imagination, dès qu’elle avait cessé de jouer à la poupée. Blasée dès l’adolescence sur toutes les jouissances du luxe, frôlée par tous les appétits et toutes les dépravations de la bourgeoisie manieuse d’argent, cette caste d’un matérialisme tellement bas et borné, la petite fille gâtée qu’elle était, à l’esprit mince, mais aigu, au système nerveux trop vibrant, avait vite souhaité des joujoux plus excitants que ceux de son âge. Depuis qu’elle savait parler, on ne lui avait jamais fait attendre ceux qui tentaient sa fantaisie. On lui donna Édouard comme on lui aurait accordé un coupé neuf ou un bijou à la mode, avec d’autant moins de difficulté que ce garçon plein de ressources et dépourvu de scrupules s’était déjà rendu indispensable dans la maison de banque.

Mais ce mari, qui l’amusa pendant quelques mois, eut bientôt, aux yeux de Clotilde, le tort de tous les jouets désirés, puis brisés par elle jusque-là : elle l’avait obtenu trop facilement. Et, dans la plate complaisance qu’il montrait à tous ses caprices, elle le sentait trop à sa discrétion. Comment ne pas se lasser jusqu’à l’écœurement de l’intimité avec ce brasseur d’affaires, qu’en son impertinence de jolie créature de luxe, elle trouvait d’une activité mercantile répugnante ! D’ailleurs, en sa finesse de femme et son scepticisme de Parisienne, elle jugea bien vite qu’Édouard caressait en elle moins sa personne que l’instrument pour lui d’une ambition féroce, et qu’il adressait les plus voluptueux baisers moins à sa chair grêle et rétive qu’au reflet de l’or dont cette chair s’embellissait et s’animait.

Pendant quelque temps, elle se donna la distraction de le tourmenter, de faire osciller sur la tête de son mari l’épée de Damoclès, qu’y suspendait la menace du divorce. Elle se déclara jalouse du passé d’Édouard. Et la rencontre, au parc Monceau, du petit René Marinval, fut l’occasion d’une scène si effroyable que vraiment Clotilde y reprit quelque goût à la vie conjugale. Cela cessait d’être banal, au moins. Des sensations neuves, amusantes, s’y mêlaient. Tout en ordonnant à son mari d’éloigner Mlle Marinval, elle espérait une résistance de celle-ci. Cela tournerait au drame, deviendrait tout à fait intéressant. La prompte disparition d’Hélène laissa Clotilde désappointée.

Elle était mère depuis six ans à cette époque. Mais la maternité, pénible à son petit corps étriqué, chlorotique, n’avait donné à son esprit que la diversion de chiffonner des dentelles et des rubans nouveaux. Dès que la petite Huguette avait pu se tenir debout, il avait paru drôle à sa mère d’en faire la menue silhouette la plus fastueusement excentrique qu’on pût rêver. On habillait alors les enfants très court, car il y a de cela une vingtaine d’années. Mme Vallery fut la première, à Paris, qui affubla sa fillette de longues robes d’infante et d’immenses capotes à la vieille. Dans l’ombre de ces entonnoirs de velours ou de mousseline de soie surchargés de plumes, on distinguait un petit visage d’une adorable finesse, encadré, en avant des oreilles, par deux lourdes boucles blondes. Des yeux bleu foncé, plus longs que la mignonne bouche rose, s’ouvraient avec une douceur étonnée. Les petites joues de satin offraient des tons délicats de fleurs idéales. Et, sous ce minois d’ange, le corps exigu s’allongeait comiquement, dans sa gaine de peluche et de dentelle, élargie aux épaules par le bouffant des manches, et vers le bord inférieur de laquelle trébuchaient deux pieds minuscules.

Tel était l’adorable joujou vivant que représentait, à dix-huit mois, Mlle Huguette Vallery. Sa mère l’emmenait alors au Bois, dans sa voiture, et la faisait marcher, en la tenant par la main, le long de l’avenue des Acacias. On regardait beaucoup ces deux jolies créatures. Elles passaient, admirées et précieuses, parmi les sourires. Un valet de pied les suivait, tandis qu’au bord du trottoir, le cocher maintenait ses deux fougueuses bêtes à l’allure des petons trottinants de Huguette.

Attendrie par l’ivresse de sa vanité, Clotilde se sentait un cœur maternel.

Mais la fillette grandit. Ce n’était plus le bébé maniable et muet, aux grands yeux d’émail immobiles. Une petite personnalité s’affirmait, qui voulait voir et savoir, qui posait des questions gênantes. Puis, par ses réflexions spontanées et naïves, elle dérangea les mensonges de maman. Alors celle-ci ne l’emmena plus à la promenade. Huguette fut envoyée au parc Monceau ou au Pré Catelan avec une gouvernante allemande. Souvent la gouvernante se chargeait aussi de la petite Germaine de Percenay, jeune personne de quatre ans, la plus intime amie de Huguette, et qui, elle, n’avait ni mère élégante ni institutrice pour la conduire dans les beaux jardins à la mode.

En effet, le père de cette enfant, Maurice de Percenay, était veuf, et de fortune plus que restreinte. Par l’âpreté de ses appétits seulement il se rapprochait d’Édouard Vallery, son ancien camarade de classe. Toutefois il posa de bonne heure le pied sur un des échelons qui, dans notre société actuelle, semblent offrir le plus de sûreté pour l’ascension vers les sommets privilégiés. Dès qu’il eut vingt-cinq ans, il posa sa candidature à la députation. Les relations nécessaires, il les possédait, ayant grandi dans un milieu politique. Quant aux frais de sa campagne électorale, Vallery les lui fit avancer par le banquier Lafond, qui déjà lui accordait toute sa confiance.

Maurice de Percenay, candidat républicain d’extrême gauche, garda sa particule sur les affiches, car il en connaissait le prestige aux yeux des farouches radicaux. Il fut élu. Dès lors, son ami Édouard et lui-même formèrent une sorte d’association tacite. Le premier prévoyait le besoin d’une amitié politique pour ses entreprises futures, et le second celui d’une alliance dans le monde financier. Ils se tinrent l’un l’autre par leurs passions et leurs intérêts dominants. Ils ne se quittèrent plus. Le mariage aurait pu les séparer par les rivalités de leurs femmes. Mais le député perdit la sienne après dix mois d’union, à la naissance de Germaine. Mme Vallery et Mme de Percenay n’eurent donc pas le temps de brouiller leurs maris. Plus tard, Maurice eut l’habileté de faire la cour à Clotilde. Les qualités extérieures qui l’avaient fait réussir auprès des électeurs : une tête romantique et échevelée ; un enthousiasme à fleur d’âme cachant le scepticisme absolu, l’égoïsme sans scrupules ; du brio, de la faconde, des accents et des gestes de tribun, c’était ce qu’il fallait, à ce moment précis, pour secouer agréablement les nerfs inquiets et détendus de Mme Vallery.

M. de Percenay joua sa comédie d’amoureux vers l’instant où Clotilde avait épuisé celles de sa tendresse maternelle et de sa jalousie conjugale. Cette frivole petite âme de femme s’affalait pour de bon dans l’ennui, comme un pauvre cerf-volant qu’aucun souffle ne soutient plus. L’heure du premier amant sonnait au cadran de cette inconsciente destinée. Ce fut Maurice qui se présenta. Il était là depuis longtemps, mais il attendait le signal. Quand Mme Vallery fut mûre pour l’adultère, quelque chose d’inexplicable avertit de Percenay et elle-même simultanément. Ces deux êtres, qui, pendant des années, s’étaient rencontrés avec calme, s’aperçurent qu’ils se désiraient avec ardeur… Ils n’essayèrent pas de résister.

Vallery sut-il que son meilleur ami et sa femme le trompaient ensemble ? Des gens bien informés le certifièrent. C’était le moment où le banquier lançait sa fameuse affaire du Tunnel sous la Manche. Il avait plus besoin que jamais de Maurice, qui, ayant acquis une réelle influence à la Chambre, devait lui obtenir l’autorisation d’une émission de valeurs à lots et la garantie de l’État. D’autre part, si un éclat survenait entre lui et Clotilde, si la jeune femme provoquait le divorce, dont elle avait toujours la menace à la bouche, qu’adviendrait-il de la maison de banque ? Ils étaient mariés sous le régime de la communauté réduite aux acquêts. Le paiement immédiat de la dot et de la moitié des bénéfices réalisés depuis dix ans détruirait la situation financière de Vallery. Malgré l’audace de sa femme, qui s’affichait — contre le gré de Maurice — et qui poursuivait son amant jusque dans les couloirs du Palais-Bourbon, Édouard Vallery garda la physionomie sereine, et autour de Clotilde, en public, la grâce souriante, les empressements d’un mari heureux.

Il ne se départit pas de cette attitude, même lorsque les aventures de sa femme se compliquèrent. Clotilde, bientôt, trompa Maurice comme elle avait trompé Édouard. L’amant assuma le rôle de mari tragique, ce rôle que Vallery s’était gardé de prendre. Il menaça de tout massacrer. Une scène de cabinet particulier, où Mme Vallery fut prise au piège, et où des coups de revolver partirent sans atteindre personne, fut racontée par les journaux sous des initiales transparentes. M. de Percenay rompit avec sa maîtresse. Celle-ci, découvrant aussitôt qu’elle l’adorait, tenta de s’empoisonner. Huit jours après, elle se portait admirablement et considérait Maurice comme le plus haïssable des hommes. Ce fut surtout pour le fuir qu’elle résolut d’obtenir le divorce, car, plus que jamais liés par leurs intérêts, le député et le directeur du Tunnel sous la Manche restaient inséparables.

Quand il comprit que la résolution de sa femme était, cette fois, bien prise, Édouard Vallery fut consterné. Il sentit que son aveuglement volontaire deviendrait inutile devant les extrémités où se jetterait cette malheureuse, dont le détraquement s’aggravait avec les années. Il éprouva plus de rage que de surprise lorsque, un soir, en rentrant à l’hôtel de l’avenue de Messine, il trouva une lettre de Clotilde lui annonçant son départ avec un amant.

Ce fut alors que commença le fameux procès en divorce, intenté par la femme coupable contre le mari obstiné dans son indulgence. Édouard Vallery déclara qu’il aimait toujours celle qui le trompait et le repoussait. Il supplia les juges de ne pas couronner la faute en prononçant l’irrévocable séparation. Mme Vallery reviendrait un jour à de meilleurs sentiments ; il voulait garder le droit de lui ouvrir les bras. Il trouva d’éloquents avocats pour soutenir cette thèse, car n’avait-il pas l’or qui paie tous les talents et achète toutes les convictions ? Telles furent les phrases émues prodiguées dans cette honteuse affaire, que le public oscilla entre l’admiration et le mépris. Vallery, déjà populaire à cause du Tunnel sous la Manche, dont les actions haussaient, et que l’on considérait en France comme une victoire sur l’Angleterre, sut faire pencher l’opinion en sa faveur par un suprême argument. Il prétendait agir dans l’intérêt de sa fille, à laquelle il voulait conserver une mère… (Quelle mère…) Et les avocats tournèrent de nouvelles périodes attendries sur le sentiment maternel, qui demeure intact même au cœur des femmes égarées, et qui, finalement, au foyer, les ramène repentantes.

La demande en divorce fut repoussée par le tribunal.

Mme Vallery en appela de ce jugement.

La Cour d’appel, considérant le fond immoral de l’affaire plus que sa forme spécieuse, se prononça pour le divorce.

Mais, Édouard Vallery ayant pu faire valoir un vice de procédure, la Cour de cassation annula la sentence d’appel.

On plaida de nouveau.

Il y avait déjà trois ans que cet état de choses durait, et il aurait pu se prolonger encore, si la mort de Clotilde, emportée brusquement par une bronchite infectieuse, n’était venue y mettre un terme.

Huguette avait alors une douzaine d’années. Et depuis trois ans — c’est-à-dire depuis le début du procès — Hélène Marinval reposait dans le cimetière de Clermont.

La perte de sa femme, sans être pour M. Vallery le désastre financier qu’il redoutait dans le divorce, le paralysait pourtant au point de vue des affaires. La plus grosse partie de sa fortune, en effet, devenant celle de sa fille, se trouvait soustraite à la spéculation. Or la spéculation était la vie de cet homme, en qui l’on devait voir surtout un joueur, et un joueur singulièrement heureux.

Une éclipse dans ses succès et presque dans ses facultés parut être la conséquence de son deuil, et dura autant que le large crêpe à son chapeau. Son flair de financier parut défaillir. Certaines de ses opérations tournèrent mal. Et il ne manqua pas de mauvais plaisants pour faire observer que, la volage étant morte, le veuf devait voir s’éloigner la chance, fidèle jusque-là au mari malheureux.

Mais les velléités de raillerie se glacèrent. Un frisson d’anxiété secoua le public. Des bruits inquiétants à propos du Tunnel sous la Manche se mirent à circuler. On parlait d’un fond de sable, dans lequel, au fur et à mesure, les constructions se détruisaient. Le poids des eaux effondrait les parois trop peu résistantes. Même, affirma-t-on bientôt, des hommes avaient péri, toute une équipe dont on cachait autant que possible le sinistre engloutissement. Une partie du matériel était détruite. Les ingénieurs commençaient à perdre la tête, et parlaient d’abandonner le Tunnel pour se rallier à un autre projet, celui d’un tube métallique posé à même le lit de la Manche.

Ce fut bien vite, en France, la préoccupation dominante. Toutes les économies des classes travailleuses étaient placées en obligations à lots du Tunnel. Des milliers d’humbles cœurs se serrèrent d’inquiétude. Il y eut une interpellation à la Chambre, et le Gouvernement ordonna une enquête. Aux bureaux de la Compagnie, malgré l’importunité des reporters, les administrateurs restaient invisibles ou muets.

Maurice de Percenay était alors sous-secrétaire d’État. Ce fut lui qui reçut le rapport des ingénieurs-experts et qui le communiqua à son chef. Malgré quelques expressions dubitatives, ce rapport était favorable. Il concluait à la continuation des travaux. De Percenay lui-même, remplaçant le ministre indisposé, — peut-être volontairement, — lut à la tribune les passages les plus rassurants. Des acclamations les accueillirent. Les députés se levaient, battaient des mains. Une majorité emballée vota l’autorisation d’une émission nouvelle de valeurs à lots. Dehors, sur le quai, la foule criait : « Vive le Tunnel ! Vive Vallery !… » Le soir, au siège de la Compagnie, on illumina. Et le lendemain les actions, qui devenaient lourdes, s’enlevèrent d’une hausse incroyable.

Comment se fit-il que, très peu de temps après cette journée de triomphe, un malaise se produisit à la Bourse, lorsqu’on vit, peu à peu, ce papier, d’une valeur toujours croissante, se multiplier sur le marché ? On avait beau en acheter, il en surgissait toujours. Que se passait-il donc ? Qui vendait ?… Naturellement la cote descendit. Quelques malins jouèrent à la baisse et réussirent. Mais ceux-là mêmes restaient stupéfaits de leur victoire. Car pourquoi vendait-on après la reprise des travaux, après le rapport des ingénieurs officiels ?

Mais tout à coup ce fut la débâcle, le coup de tonnerre. Une nouvelle, d’abord démentie par la presse et par l’opinion, puis bientôt acceptée comme une vérité foudroyante, consterna les souscripteurs du Tunnel. Un nouvel accident avait eu lieu. L’expertise du Gouvernement avait été trop optimiste. L’entreprise était impossible. La Compagnie suspendait les travaux.

Le public se rua aux guichets. Mais à quoi bon ? Les coffres-forts étaient vides. Les millions gisaient au fond de la Manche, sous la forme d’un matériel disloqué ; ou plutôt ils se trouvaient dans des poches anonymes et profondes, celles de ces vendeurs inconnus, de ces joueurs à la baisse, dont la sûre prévision s’opposait trop aux données admises pour ne pas paraître criminelle.

On se souvient du procès qui suivit. Comment l’oublierait-on ? Il appartient à l’histoire comme celui du Romain Verrès, comme celui de l’Anglais Warren Hastings. Les péripéties en sont encore dans toutes les mémoires, et elles écraseraient par leur portée dramatique les épisodes intimes de cette étude psychologique s’il fallait leur y donner place.

Qui ne sait que l’accusation d’escroquerie portée contre le président et les principaux administrateurs du Tunnel, doublée d’une accusation de corruption de fonctionnaires, tomba faute de preuves, et que tous les accusés furent acquittés, malgré le scandale des révélations, vraies ou fausses ?

Ce fut le Gouvernement initiateur des poursuites qui subit les conséquences morales de la catastrophe. Le ministère dut donner sa démission. Et, malgré les misères, les ruines et les suicides qui ravagèrent la foule des petits souscripteurs, peu s’en fallut que l’obstinée confiance populaire ne fît d’Édouard Vallery un martyr. « N’a-t-il pas perdu comme nous jusqu’à son dernier sou ? » disait-on, en voyant le capitaliste d’autrefois monter en omnibus et promener ostensiblement sur les boulevards un mince par-dessus d’été en plein cœur de l’hiver. Quelques journaux proposèrent même une souscription nationale en faveur du grand homme infortuné, victime de son génie, de son patriotisme et de l’ingratitude des gouvernants. Mais cette proposition ne trouva pas d’écho.

L’opinion publique se contredit avec tant de facilité lorsqu’il s’agit d’établir une légende autour de ses favoris, que six mois d’omnibus et de vêtements fanés suffirent à Édouard pour fixer sa renommée de désintéressement. Il put ensuite revenir aux équipages confortables et aux grands tailleurs, certain que des interprétations favorables accueilleraient ce revirement. Il eut même le sens de comprendre que sa misère, théâtrale et attendrissante au début, le rangerait vite parmi les vaincus et les oubliés si elle se prolongeait. Quand on le verrait surgir de nouveau, comme général en chef, dans ces batailles financières où il se complaisait, on admirerait son génie, et on s’inclinerait devant son pouvoir.

Le nom de Vallery était intact au point de vue des affaires. L’acquittement dont il avait bénéficié lui rendait l’honneur sauf. Et la Compagnie du Tunnel n’était pas déclarée en faillite, mais soumise à des inventaires, expertises et liquidations qui menaçaient de durer plus longtemps que le troupeau minable de ses souscripteurs.

Au bout de quelques années, on ne parlait plus de cette affaire. Personne n’y songeait, pas même les malheureux en qui l’espérance d’une répartition ou d’un lot problématique s’était lentement usée, et dont la vie, peu à peu, s’était comme tassée dans la médiocrité ou le dénuement, oublieuse des rêves éteints et du bien-être disparu.

Et ces quelques années-là avaient fait d’Édouard Vallery ce qu’on appelle « un prince de la finance », et de Maurice de Percenay un ministre.