À force d’aimer/2/07

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Alphonse Lemerre, éditeur (p. 266-276).
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VII



Lentrefilet de l’Avenir social mit la presse en rumeur. Suivant les rancunes, les crédulités, ou les intérêts, des articles se succédèrent. Les uns défiaient Horace de justifier sa menaçante assertion ; les organes officiels l’accablèrent d’injures. Certains journaux, au contraire, criaient contre l’ancien directeur de la Compagnie et le Gouvernement responsable de son acquittement, d’autant plus haut qu’ils voulaient se faire payer plus cher leur silence. D’autres, exploitant la curiosité publique au profit de leur tirage, se prétendaient dans le secret des révélations annoncées, et servaient aux lecteurs les romans les plus fantaisistes sur cette fameuse affaire du Tunnel. L’opinion une fois émue, il allait être difficile de ne pas lui donner satisfaction.

René, qui, ne voulant pas agir dans cette campagne, en laissait la direction à Fortier, s’étonna pourtant de voir se passer quelques jours sans que l’Avenir social agitât le grelot qu’il avait attaché. Malgré sa répugnance à questionner son maître sur certains détails, il ne put s’empêcher de lui dire :

— « N’avez-vous pas déjà en votre possession les documents dont vous m’avez parlé ?

— Non, » répondit Horace.

— « Êtes-vous sûr qu’ils existent ?

— Je les ai vus.

— Que ferez-vous si, au dernier moment, on ne vous les livre pas ? Notre journal aurait servi les intérêts d’un maître chanteur, et nous passerions pour ses complices. »

Fortier sourit.

— « Le maître chanteur existe, et dans toute la beauté du type. Mais j’ai déjà bien entravé son petit commerce. Il n’a pas été le plus fort de nous deux, et je l’ai mené beaucoup plus loin qu’il n’aurait voulu.

— Cependant, s’il vend les papiers aux intéressés et nous donne ensuite un démenti ?

— L’important, » dit Horace, « n’est pas d’avoir les preuves de la vérité : c’est de la connaître. Je la possède, et je trouverai toujours moyen d’en établir l’évidence.

— Pouvez-vous, » demanda encore Marinval, « me nommer l’homme qui fait marché d’un pareil secret ?

— Non, mon cher ami, je n’en ai pas le droit.

— Que veut-il ?… De l’argent ? »

Fortier fit un geste d’ignorance et d’indifférence.

René réfléchit un instant, puis ajouta :

— « Cela m’étonnerait beaucoup qu’il ne voulût que de l’argent. On lui en aurait donné. De quel prix ne paierait-on pas — puisqu’on le peut — l’arme terrible qu’il détient ?… Ne serait ce pas plutôt une vengeance ?

— « Non, » dit Horace. « Il m’aurait livré le papier tout de suite.

— Quel autre drame se cache encore sous cette démarche abominable ? » murmura le jeune homme.

Il allait bientôt le savoir.

Le lendemain matin, comme il travaillait dans sa chambre de la rue Montaigne, — Horace étant au journal, — la bonne vint lui dire qu’une dame demandait à lui parler.

— « Une dame ? » répéta René tout surpris.

Dans sa vie de labeur intellectuel et de passion sans espoir, la femme réelle et charnelle tenait si peu de place que l’annonce d’une visiteuse le laissa stupéfait.

— « Où est-elle, cette dame ?

— Dans la bibliothèque.

René se dirigea vers cette pièce, la seule de l’appartement qui jouât le rôle de salon ; elle servait aussi de cabinet à Horace, quand celui-ci ne travaillait pas dans sa chambre à coucher.

La porte ouverte, il ne distingua d’abord, à contre-jour, qu’une silhouette élégante et jeune. Puis la mousse blonde d’une chevelure légère, flambant autour des tempes, lui fit battre le cœur… Avant qu’il pût s’accuser d’une illusion absurde, il reconnut Huguette Vallery.

Elle était seule… Donc elle se savait sa sœur.

Les deux jeunes gens restèrent debout l’un devant l’autre. L’émotion, la timidité, les écrasaient. Mais, en même temps, une douceur immense flottait en eux. Le charme de ce singulier sentiment fraternel, aiguisé par la différence des sexes et par leur beauté, leur mettait au cœur une sensation presque surhumaine. Sans qu’ils sussent comment ni pourquoi, leurs yeux, tout à coup, se mouillèrent.

Huguette, comme femme, devait avoir, la première, la finesse et la force de dire ce qu’il fallait dire.

Elle eut un mot incomparable, non préparé, jailli spontanément de son âme instinctive.

Elle dit simplement :

— « C’est notre père qui m’envoie. »

Nul discours, nulle prière, nulle supplication n’aurait produit un effet pareil. Brusquement, sous le souffle tendre de cette parole, tout ce que l’esprit de justice et de vengeance avait endormi chez René se réveilla. Il se sentit solidaire de cette créature charmante et de celui à qui elle, comme lui-même, devait la vie. Une sorte de douloureux remords le saisit à l’idée du péril affreux qu’il laissait planer sur cet homme et sur cette enfant. Ses doutes le reprirent. Il se sentit atrocement malheureux.

— « Votre père ne peut pas être le mien, » murmura-t-il.

Mais la lutte devenait trop cruelle. Il se laissa tomber sur un siège, et cacha son visage, sur lequel des larmes coulaient.

Huguette s’approcha. D’un geste où la réserve de la jeune fille se mêlait à la toute nouvelle tendresse de la sœur, elle lui effleura l’épaule.

— « Oh ! ne dites pas cela ! » s’écria-t-elle. « Mon père est le vôtre. Il me l’a dit. Il vous aime… Il m’envoie pour que je vous ramène dans ses bras. »

Le jeune homme releva la tête, cette tête belle et triste à saisir un cœur moins impressionnable encore que celui de Huguette.

— « Vous ne pouvez pas me comprendre, » dit-il. « Je ne peux pas vous expliquer… »

Mais la vue du gracieux visage, penché si anxieusement vers le sien, ouvrit en lui toutes les sources d’affection si longtemps comprimées.

Il prit les mains de la jeune fille.

— « Ô ma sœur ! » s’écria-t-il, « ma bien-aimée sœur !… Je puis donc vous appeler de ce nom sans manquer à mon devoir et à mes serments. J’ai su ce que vous êtes pour moi depuis le jour où l’on nous a séparés, au parc Monceau… Vous rappelez-vous ?

— Au parc Monceau ?… »

Elle ouvrit ses grands yeux bleus pleins d’inquiétude, comme si elle le croyait devenu subitement un peu fou.

— « Mais oui… Souvenez-vous… Ce petit garçon qui vous construisait des jardins dans le sable, auprès de la Rotonde… Vous veniez avec une Fräùlein aux cheveux roux, qui lisait toujours…

— C’était vous ?… » cria Huguette.

Une gaieté maintenant les animait, à l’éveil de leurs souvenirs. Assis l’un à côté de l’autre, ils se rappelaient mutuellement mille détails.

À la fin, René prononça d’une voix moins assurée :

— « Il y avait aussi votre amie, la petite Germaine… »

À ce nom, Huguette rougit légèrement.

— « C’est elle que vous avez vue dans notre loge, le jour de La Force inconnue.

— Vraiment ? » dit hypocritement René. « Comme elle est devenue belle !…

— N’est-ce pas ? » approuva la jeune fille toute joyeuse. « Oh ! comme vous l’aimeriez si vous la connaissiez ! »

Ce fut au tour de René de rougir. Alors Huguette, avec son intuition aiguë de femme, sentit qu’elle découvrait là, peut-être, un moyen de le conquérir. La teinte rosée de ses joues s’accentua, dans la confusion de ce qu’elle pensait et de ce qu’elle osait dire.

Toutefois elle prononça bravement :

— « Elle vous admire tant !… Oh ! elle ne le dit pas… Mais, depuis votre conférence et votre pièce, elle n’est occupée que de vos idées. Si vous saviez le rêve que j’avais fait !… »

Sournoisement, la charmante fille s’arrêta, regardant de côté l’effet de son indiscrétion.

— « Quel rêve ?… » balbutia René.

— « Quand papa m’a révélé que vous êtes mon frère, je me suis dit que Germaine vous plairait peut-être comme vous lui plaisez, et alors… elle deviendrait ma sœur… Nous serions bien heureux tous les trois. »

René, pâle à présent, essaya de rire.

— « Je serais un joli parti pour Mlle de Percenay !

— Bien sûr ! » dit vivement Huguette. « René Vallery serait un parti superbe. Et je sais très bien que le ministre ne s’y opposerait pas. »

Le nom qu’elle jeta — ce nom bientôt déshonoré, dont il n’accepterait pas la souillure — fit trouver au jeune homme la force de repousser la suprême tentation.

— « Je m’appelle René Marinval, » dit-il durement. « Je ne serai jamais René Vallery ! »

Dans sa tête, bourdonnante d’idées, son orgueil maintenant criait :

« Je conquerrai Germaine tout en gardant le nom de ma mère. Elle pense à moi… Elle m’aime déjà peut-être… Elle m’aimerait… grands dieux !… »

Dans son exaltation, il ne s’était pas rendu compte de la hauteur presque brutale qu’il avait mise à déclarer :

— « Je ne serai jamais René Vallery ! »

Il fut donc stupéfait lorsque sa sœur se leva, le sourire éteint, et dit avec des lèvres convulsives :

— « Alors je suis perdue… »

Les yeux pleins de larmes, elle se détournait comme pour sortir.

Il s’élança vers elle, il la supplia d’expliquer cette parole, prononcée si profondément, d’un accent si désespéré. Elle, perdue ?… Que voulait-elle dire ? Si elle s’était inquiétée pour son père, René aurait trop bien compris, et, rendu de nouveau attentif au but intéressé de la démarche, il se fût raidi et glacé. Mais cette touchante Huguette gémissait sur elle-même… Serait-elle donc la première victime ?… l’otage et la rançon peut-être ?… Saisi d’une anxiété imprévue, le jeune homme la pressait maintenant de parler, d’avoir confiance en lui… Il lui disait son long et silencieux amour fraternel, son désir de la protéger, de se dévouer pour elle, même sans qu’elle le sût, jadis, alors qu’il n’avait pas l’espoir de lui parler jamais.

Elle l’écoutait, singulièrement émue d’entendre un homme lui dire ces choses, un homme qu’elle voyait pour la seconde fois, et de qui pourtant elle pouvait les entendre. Elle oubliait presque sa détresse dans l’extraordinaire de cette sensation.

À la fin elle lui dit :

— « Je ne puis pas vous expliquer ce que je ne comprends guère moi-même. Je sais seulement que notre père mettait beaucoup d’espoir dans vos bons sentiments pour nous. Il paraît que vous seul et moi pourrions écarter un danger qui menace notre honneur et notre fortune. Puisque vous refusez notre nom, comment pourriez-vous le défendre ? Il faudra donc que je me sacrifie, et le sacrifice est, je vous l’assure, épouvantable.

— Quel sacrifice ? » demanda René.

— « J’épouserai un misérable, que je méprise, que je déteste, qui agit, en ce moment, comme le dernier des hommes…

— Ah ! c’est donc cela ! » s’écria Marinval. « Dites-moi son nom. »

La jeune fille hésita.

— « Dites-moi son nom, et je vous jure qu’en ce qui dépendra de moi vous ne l’épouserez pas.

— Il s’appelle Ludovic Chanceuil. »

René chercha un instant.

— « Chanceuil, le chef de cabinet de M. de Percenay ? »

Elle inclina la tête.

— « Voyez-vous, » murmura-t-elle, « j’aimerais mieux mourir que de devenir sa femme. »

Elle ajouta tristement :

— « J’ai peut-être tort de vous dire toutes ces choses… À quoi bon, puisque vous haïssez mon père autant que ses pires ennemis ? »

Le jeune homme eut un mouvement.

— « Oh ! je le sens bien, allez, » reprit-elle… « Et je ne puis pas vous en empêcher, puisque je n’en sais pas la raison. Je ne comprends guère davantage pourquoi je dois épouser un homme abominable… C’est affreux d’être une jeune fille !… On va dans la vie sans savoir… À présent j’ai peur de tout… Je me réveille, la nuit, avec des sursauts d’angoisse… Ah ! vous ne savez pas comme je suis malheureuse depuis quelques semaines !…

— Pauvre chère enfant ! Écoutez… Avez-vous un peu confiance en moi ?

— Beaucoup. Ah ! René, » s’écria-t-elle, prononçant pour la première fois ce petit nom fraternel, « vous avez si bien parlé de la bonté, cette force inconnue !… Exercez-la, je vous en supplie, envers notre malheureux père !

— Retournez auprès de lui, et rassurez-vous, chère Huguette. C’est vous que je veux sauver. Je suis presque certain d’y parvenir.

— Lui dirai-je donc que vous voulez bien être mon frère, et que vous ne voulez pas être son fils ?… Comment sera-ce possible ? »

René ne répondit pas.

— « Adieu, cher frère, » prononça doucement la jeune fille.

— « Au revoir, ma jolie petite sœur, » dit-il avec un sourire d’admiration attendrie.

Ils se tenaient la main. Ils n’osaient pas s’embrasser. Pourtant tous deux rêvaient à la saveur chaste et bizarre qu’aurait ce baiser permis, audacieux comme une caresse défendue.

L’idée les fit rougir. Et, comme l’embarras de leur hésitation devenait plus grand que celui de l’action elle-même, spontanément leurs visages se rapprochèrent. Huguette tendit sa joue, que René effleura de ses lèvres.

Et, lorsqu’ils se furent quittés, tous deux restèrent délicieusement envahis par la tendresse et le mystère.