À force d’aimer/Texte entier

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Alphonse Lemerre, éditeur (p. -158).

À force d’aimer

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,
y compris la Suède et la Norvège.

DANIEL LESUEUR

À force d’aimer
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PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-33, passage choiseul, 23-33
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À force d’aimer

première partie

I



Tu sais… Il ne faut plus que je joue avec toi… Germaine non plus. Maman a grondé hier Fräùlein parce qu’elle nous laissait jouer avec un garçon.

— Quelle idée !… Un garçon, au contraire, c’est fort… Ça peut se battre pour les filles… Tu as bien vu hier comme j’ai poussé ce type qui voulait marcher dans le jardin que nous avions fait.

— Je sais bien… Mais maman ne veut pas… La preuve, c’est que, quand tu es entré par la grille, nous avons couru derrière le massif, comme en jouant à cache-cache, pour que Fräùlein ne nous voie pas te parler. »

Le petit garçon à qui s’adressaient ces paroles devenait très rouge en les écoutant, et des larmes semblaient prêtes à poindre sous ses paupières qui battaient.

C’était un enfant de huit ans tout au plus, aux traits distingués et jolis, à la mise propre mais très simple. Deux fillettes de quatre et six ans, très élégantes, se tenaient devant lui. L’aînée lui parlait d’un air raisonnable, avec déjà des délicatesses toutes féminines.

— « Moi, ça me fait du chagrin aussi, » disait-elle. « Mais, tu comprends, nous ne pouvons pas faire gronder Fräùlein… Nous, ça n’est pas notre faute… Nous voudrions bien jouer encore avec toi… Nous t’aimons bien, tu es gentil. » Elle se tourna vers sa compagne : « Il est gentil, pas, Germaine ? »

Germaine prononça d’un air grave :

— «  Il sait faire des bateaux… pis des jardins, avec des vraies rivières. »

De l’autre côté du massif, une voix appela, avec un fort accent tudesque :

— « Huguette !… Germaine !… Où êtes-vous ?… »

Les deux fillettes bondirent du côté de la voix, en un trémoussement de petits pieds, un frou-frou de petites jupes… Pfft… Deux oiseaux qui auraient pris leur vol.

René resta seul. Alors ses larmes, contenues jusque-là, s’échappèrent. Mais des passants s’approchaient, et, sa fierté de petit homme réveillée, bien vite il sécha ses yeux. Puis, à son tour, d’un pas tranquille et d’un air qui voulait être indifférent, il tourna le massif.

Cet enfant n’avait jamais connu ni son père ni sa mère. Mais il ne songeait pas à la tristesse d’être sans parents, car il vivait auprès d’une jeune tante, non mariée, dont il était l’unique et passionnée affection. Ce qu’il eût rêvé d’avoir, c’était une sœur. Les petites filles l’attiraient, par un sentiment qui n’était pas l’instinct précoce du sexe, puisque cet instinct se trahit plutôt, à son âge, par un besoin de brutaliser et de tyranniser ces créatures plus faibles. Il les aimait par similitude de nature, les devinant fines et tendres, et facilement blessées, comme lui-même. N’avaient-elles pas toujours des caresses pour leurs poupées et pour les bêtes, tandis que les garçons brisent leurs pantins et arrachent les ailes aux mouches ? Puis c’était amusant de voir flotter leurs longs cheveux de soie. Et aussi elles étaient faciles à l’admiration, s’étonnant d’un marron sculpté en tête de monstre, d’une coquille de noix transformée en brick de guerre par une voilure en papier.

Aussi avait-il été bien heureux, pendant quelques jours, lorsque, à ses heures de récréation, il venait au parc Monceau retrouver Huguette et Germaine. Sa tante, Mlle Hélène Marinval, qui tenait un cours de jeunes enfants, dans un rez-de-chaussée du boulevard de Courcelles, se mettait à la fenêtre pour le regarder traverser la chaussée, et l’envoyait courir tout seul parmi les verdures. Elle était toujours retenue chez elle par une répétition ou des devoirs à corriger ; sa femme de ménage ne venait qu’un petit nombre d’heures par jour ; elle devait donc se fier au caractère docile et raisonnable de René, si elle voulait qu’il eût sa dose de mouvement et de grand air. Le petit était si sage qu’un accident n’était guère à craindre. D’ailleurs, ne fallait-il pas — pauvre enfant ! — qu’il apprît de bonne heure à ne compter que sur lui-même ?…

C’était grâce à une maladresse que René Marinval avait fait la connaissance de Huguette et de Germaine. N’avait-il pas, un beau jour, envoyé, sans le faire exprès, son ballon sur les genoux de Fräùlein ! Du coup elle avait rebondi sur son banc, comme si le siège en bois fut devenu un sommier Tucker, tandis que le volume qu’elle lisait allait s’aplatir dans le sable. Les deux fillettes, qui sautaient à la corde à côté d’elle, avaient été prises d’un fou rire si contagieux que l’Allemande, une fois remise de sa frayeur, n’avait pu se tenir de faire chorus avec elles. D’autant que l’auteur du méfait s’excusait, son chapeau de paille à la main, avec une telle bonne grâce qu’on reconnaissait tout de suite un petit garçon bien élevé.

— « Cela ne fait rien, mon petit ami, » avait dit la gouvernante.

En même temps Huguette envoyait le ballon à René, qui l’envoyait à Germaine, et la première partie commençait.

C’est depuis ce jour-là que René, avant de s’endormir tous les soirs, se disait, pensant à la ravissante figure de Huguette, à ses boucles blondes et à ses jolies robes : « J’ai une petite sœur. »

Il ne se disait pas : « J’ai deux sœurs, » car il savait que Germaine était seulement une petite amie de sa préférée. D’ailleurs Germaine, ce n’était pas la compagne et la confidente, c’était le bébé qu’on protégeait.

Aussi eut-il le cœur gros lorsque Huguette lui déclara qu’on leur défendait de jouer ensemble. Il ne put ni s’amuser tout seul, cette après-midi-là, ni chercher la compagnie d’autres enfants. Il s’assit sur un banc, en face de celle qu’il appelait tout bas « sa sœur » ; il tira de ses poches deux images, trois grosses billes en verre, un tube en métal, et divers autres trésors propres à exciter la curiosité de ses petites voisines ; puis il examina successivement tous ces objets avec une attention en apparence des plus profondes, espérant toujours que cet étalage tentateur et cette mimique suggestive attireraient l’une au moins des deux fillettes. De temps à autre, il levait sournoisement les yeux, et les apercevait en face de lui, collées à la jupe de Fräùlein, — qui lisait toujours, — et ne le perdant pas du regard.

Tout à coup, une dame, qu’il n’avait pas vue s’avancer le long de l’allée, s’arrêta devant la gouvernante allemande et les deux petites filles. René, lançant un de ses furtifs coups d’œil, s’étonna de cette silhouette qui lui cachait Huguette et Germaine. Mais la dame se baissa ; il entendit un bruit de baisers, puis le mot : « maman ». C’était donc la mère de Huguette… C’était la redoutable personne qui interdisait leurs jeux en commun. Il se sentit trembler comme un coupable. Puis, tout aussitôt, à la voir toute jeune, très jolie, d’une douceur blonde, cette belle dame vêtue comme une fée sous son parasol de dentelles, René sentit son cœur se réchauffer, s’épanouir, tandis qu’une bouffée de hardiesse lui montait au cerveau. Il se leva, vint se planter au milieu de l’allée. Quand elle l’aurait aperçu, la maman de Huguette devinerait qu’il était un enfant bien élevé, avec qui on pouvait laisser jouer sa petite fille. L’habitude de plaire, d’être loué, câliné, qu’avait ce garçon aux traits charmants, à l’intelligence précoce, et d’une sagesse exemplaire, lui communiquait cette confiance en soi-même.

D’ailleurs, sans doute, on parlait déjà de lui. Les fillettes plaidaient sa cause. Germaine cria :

« Le voilà !… Voilà René ! »

La dame se tourna vivement… Oh ! quel changement d’expression sur sa figure ! De rose qu’elle était, elle devint toute blanche ; sa bouche, qui souriait, se referma d’une crispation telle que les lèvres disparurent ; l’azur pâle de ses yeux prit un éclat méchant. Sous son regard, René, instinctivement, recula de deux pas. Une frayeur le saisit quand elle s’avança de son côté, avec cet air terrible. Mais, comme c’était un brave petit garçon, qui n’avait rien fait de mal, il ne voulut pas fuir.

— « Tu t’appelles René Marinval, n’est-ce pas ? » dit-elle en le saisissant par le bras et en le secouant, comme si de lui jeter ce nom au visage eût été le convaincre d’un crime.

— « Oui, madame, » dit l’enfant, d’autant plus interdit qu’il était sûr de n’avoir pas prononcé devant Huguette son nom de famille.

— « Ah !… » reprit la dame, « ah !… » Elle suffoquait. « Et tu oses t’approcher de ma fille !…

— Je ne le ferai plus ! » s’écria le petit garçon épouvanté. « Laissez-moi m’en aller, madame ! Lâchez-moi !… »

Elle lui faisait grand mal en lui enfonçant dans le bras ses doigts nerveux, qui le pinçaient comme un étau d’acier. De ses lèvres blanches elle commençait des mots qu’elle n’achevait pas : « Petit mis… »

Elle ne voulait ou n’osait pas dire « misérable », et les dernières syllabes s’éteignaient dans une sorte de grincement.

Malgré la rapidité de cette scène, des passants déjà s’arrêtaient. Fräùlein, consternée, se demandait si un accès de folie n’avait pas frappé sa maîtresse. Tout à coup, Huguette et Germaine éclatèrent en sanglots bruyants.

« Emmenez-les… Rentrez… Je vous rejoins, » dit la dame à la gouvernante.

Et, sans lâcher René, elle fit quelques pas pour échapper à l’attention des badauds.

— « Laissez-moi, madame, laissez-moi !… » supplia le petit qui fondait en larmes.

— « C’est ta mère, n’est-ce pas, » dit-elle une intonation un peu détendue, « qui t’a envoyé faire cette vilaine action ?

— Je n’ai pas de mère, » murmura le pauvre enfant.

— « Tu n’as pas de mère ?… »

Elle se radoucit, desserra un peu son étreinte.

— « Comment appelles-tu la… enfin la personne qui t’élève ?

— C’est ma tante… Elle demeure tout près. Laissez-moi la rejoindre ! Qu’est-ce que je vous ai fait, madame ? Je ne sais pas, je vous assure !

— Je vais te laisser partir, » dit-elle. « Mais si elle t’envoie encore rôder autour de ma petite Huguette, ta… oui… ta tante !… eh bien, elle aura affaire à moi !… Je lui enverrai le commissaire de police, tu entends. Oui… parce que ça, c’est du chantage ! »

René ne comprit ni le mot ni l’absurdité de l’imputation et de la menace. Mais l’idée de la police ayant quelque chose à faire avec sa douce petite tante chérie, le révolta.

— « Ma tante est bonne… Ce n’est pas elle qui m’a envoyé vers Huguette, d’abord ! Et puis nous n’avons pas peur du commissaire de police. »

Il s’enhardissait, car cette méchante dame ne le tenait plus si fort, et ne paraissait pas disposée à l’emmener pour tout de bon ni à le battre. Mais, quand elle l’eut enfin lâché, ce fut l’humiliation subie qui le désola le plus. Il partit comme une flèche, le cœur gonflé, retenant ses sanglots, avec un élan de tout son petit être vers la tendre poitrine contre laquelle, dans un instant, il pourrait pleurer à son aise.

De l’autre côté du boulevard, dans une maison modeste, devant une porte de rez-de-chaussée, il sonna les deux coups que l’on connaissait bien. Des bruits familiers, déjà consolants, y répondirent de l’intérieur. Une chaise fut poussée… Sa tante se levait de sa correction de devoirs, dans la petite salle de cours. Ses pas légers s’approchèrent. Elle ouvrit.

— « Oh ! tante… oh ! tante…

— Mon chéri… Qu’est-ce que tu as ?… Tu es tombé !… Où t’es-tu fait mal ?… »

Elle l’avait pris tout entier dans ses bras, soulevé, emporté vers le fond de l’appartement, dans la chambre où leurs deux lits se touchaient, comme vers un refuge où nul mal ne pourrait le suivre. Et, sur ce visage de jeune femme, qui avait tous les traits de cet enfant, se lisait l’émoi d’une affection suprême.

— « Non… N’aie pas peur… Je n’ai pas mal… Je ne suis pas tombé, » disait le petit, pressé de calmer l’inquiétude où il la voyait. « C’est une dame… Elle m’a tordu le bras… elle m’a grondé… Elle m’a… oh ! elle m’a dit que tu es… que tu es…

— Que je suis… quoi donc ?… » demanda Hélène très pâle.

« Que tu es méchante… Mais je lui ai dit que ce n’est pas vrai !… » cria René avec une nouvelle explosion de larmes.

Ce ne fut pas sans peine que Mlle Marinval reconstitua ce qui s’était passé au parc Monceau. Elle apaisa sous ses caresses le chagrin du petit garçon. Elle lui fit boire de l’eau sucrée avec de la fleur d’oranger. Et, peu à peu, elle tira quelques renseignements précis de son bavardage incohérent. Le nom de Huguette la jeta dans un grand trouble.

— « Tu es bien sûr, mon mignon, qu’elle s’appelle Huguette, cette petite fille ?

— Oui, tante, tout à fait sûr.

— Ce n’est pas un nom très répandu, » murmura Hélène. « Et je crois me rappeler que sa fille s’appelle ainsi.

— La fille de qui, petite tante ?… De la méchante dame ?… »

Mlle Marinval ne répondit pas. Elle réfléchissait.

— « Mais elles sont deux, » reprit-elle. « Cette petite Huguette a donc une sœur ?

— Germaine n’est pas sa sœur, c’est seulement son amie.

— Et la dame est blonde, n’est-ce pas ?

— Elle a des cheveux jaunes… des vilains cheveux jaunes… Pas des beaux cheveux brun doré comme toi.

— Mais elle est jolie ?

— Oh ! non, tante… Elle est affreuse. »

L’enfant oubliait sa première impression admirative devant ce minois de Parisienne, plutôt insignifiant mais gracieusement rehaussé par une savante toilette. Son appréciation fit sourire Hélène.

— « Non, va, mon chéri… Elle n’est pas affreuse.

— Tu la connais donc ?…

— Je crois deviner qui c’est.

— Elle est très mauvaise, n’est-ce pas ?

— Mon Dieu, elle n’est peut-être pas pire qu’une autre. Mais elle doit nous détester, mon pauvre petit.

— Pourquoi donc ? »

Hélène le regarda en silence, avec un long sourire triste. René reprit :

— « Est-ce vrai que c’est mal de jouer avec sa fille ? »

Il ne reçut pas plus de réponse qu’à ses autres questions. Sa tante, maintenant, se cachait le visage contre sa petite vareuse de marin, et pleurait à son tour.

Pourtant elle eut le courage de se reprendre très vite afin de ne pas attrister davantage l’enfant.

— « Ne parlons plus de tout cela. Demain, » dit-elle, « c’est jeudi. Je n’ai pas de cours. Je te mènerai au Jardin d’Acclimatation. »


II



Ils étaient las, le lendemain, la tante et le petit garçon, quand ils revinrent de leur promenade. Pour économiser le tramway, ils avaient marché au retour du Jardin d’Acclimatation. Aussi, quand ils aperçurent de loin leurs trois fenêtres, avec les stores fixes cachant la partie inférieure, sur lesquels on lisait en lettres jaunes : Cours pour les jeunes enfants. Préparation aux classes du lycée, ils se serrèrent la main et s’écrièrent ensemble :

— « Ah ! nous y voilà… quelle chance ! »

Toutefois, c’était presque une joie de plus ajoutée à leurs joies de l’après-midi, cette bonne fatigue qu’on allait détendre dans le gentil chez-soi, et ce creux à l’estomac qui rendrait si savoureux le dîner préparé par la brave vieille femme de ménage. Puis on s’était tant amusé ! Sur les deux visages pareils de la jeune femme et du petit garçon fleurissait la même fraîcheur rose, brillait le même rayonnement doux, et nulle trace n’y restait des larmes répandues la veille. Pourtant l’oubli ne s’était pas fait chez l’une aussi promptement que chez l’autre. À plusieurs reprises, Hélène dirigea vers la grille du parc Monceau un regard chargé d’une anxieuse préoccupation.

Quand ils entrèrent, la concierge arrêta Mlle Marinval.

— « Il est venu un monsieur qui paraissait très contrarié de ne pas vous rencontrer.

— Un monsieur ?… » dit Hélène surprise : car elle avait plutôt affaire aux mamans de ses petits élèves.

— « Oui… Un monsieur très bien, très bel homme. Il a dit comme ça que c’est très pressé ce qu’il a à vous dire, alors qu’il prendra la liberté de revenir ce soir, vers huit heures.

— Mais je ne reçois personne le soir ! Il ne vous a pas dit son nom, ce monsieur ?

— Oh ! si, mademoiselle. Voilà sa carte. »

Et la portière, ayant suffisamment prolongé son petit effet et scruté la physionomie d’Hélène, se décida à tendre le carton.

Sa locataire lut d’un coup d’œil :

ÉDOUARD VALLERY
57, avenue de Messine.

Elle devint toute pâle, et resta immobile.

— « Faudra-t-il dire que Mademoiselle n’y est pas ? » demanda la concierge, les traits aiguisés de curiosité.

— « Non, non, vous laisserez entrer. »

Mlle Marinval se détourna et pénétra chez elle.

Elle entendit, comme dans un rêve, sa femme de ménage lui dire :

— « Le potage est sur la table, mademoiselle, et le poulet sauté mijote sur le gaz. Est-ce que je puis m’en aller, maintenant, pour tremper la soupe à mon homme ?

— Oui, oui… partez. »

Elle servit René, ne mangeant pas elle-même, hâtant nerveusement le repas du petit garçon. Celui-ci s’alarmait devant le regard absent, l’expression tendue, les lèvres contractées et silencieuses de sa tante.

— « Tu n’as pas du chagrin, dis ?… » fit-il en se levant, la bouche pleine, la serviette sous le menton, pour lui mettre les bras au cou.

— « Non, mon cher trésor. »

Il sentit qu’elle n’était pas sincère, réfléchit un instant, puis, par une de ces intuitions bizarres de l’enfance, il reprit :

— « Le monsieur qui va venir, ce n’est pas le mari de la méchante dame ? »

Hélène eut un tressaillement.

— « Pourquoi demandes-tu cela ?… Si, » ajouta-t-elle, « c’est son mari.

— Oh ! tante, il ne va pas nous faire du mal ?… »

C’était un si profond cri de frayeur qu’Hélène se hâta de le rassurer :

— « Non, non… Mais je te dis que non, petit bêta… Je te jure… Je le connais, lui… Il t’aime bien…

— Il m’aime bien !… Il ne m’a jamais vu !… »

Tout à coup, Hélène changea de ton :

— « Du mal !… Ah ! il ne peut pas nous en faire plus qu’il ne nous en a déjà fait ! »

René s’étonnait de plus en plus. Des imaginations singulières passaient dans sa petite tête. Peut-être le monsieur l’avait-il volé jadis à son papa et à sa maman, dont on ne lui parlait jamais, et qui sûrement étaient roi et reine dans un autre pays. Peut-être sa tante s’était-elle dévouée pour le suivre, mais le monsieur pouvait la tuer si elle essayait de retourner chez eux… On lisait, comme cela, dans les livres, des histoires d’enfants enlevés, qui retrouvaient plus tard leurs parents dans des châteaux magnifiques. La peur du petit garçon disparaissait dans l’enchantement des circonstances romanesques qu’il était bien près de considérer comme véritables.

— « Je te laisserai une lampe dans la salle à manger, » dit sa tante, « et tu y retourneras quand je te le dirai. Les petits garçons n’ont pas besoin d’être là quand les grandes personnes causent. Tiens, pour que tu ne t’ennuies pas, je vais te sortir ton beau jeu de patience. »

Un coup de sonnette fit trembler les mains d’Hélène et vibra dans la tranquillité recueillie du modeste appartement. René courut sur les talons de sa tante tandis qu’elle allait ouvrir.

Une haute silhouette d’homme, à l’air solide, sûr de soi, presque arrogant, dans la tête levée, le mouvement des épaules rejetées en arrière, se dessina sur le clair-obscur du vestibule extérieur, où un dernier reflet de jour arrivait encore par la porte de la rue.

Il dit : « Bonsoir… » puis hésita, butta contre une appellation qui ne sortit pas distinctement.

Hélène murmura : « Entrez par ici. »

Elle l’introduisit dans un étroit salon, assez coquet avec ses quelques meubles et bibelots disparates, et par la porte ouverte duquel on remarquait, dans la pièce voisine, le tapis vert de la table de cours. Sous la clarté de la lampe, Édouard Vallery aperçut René.

— « Ah ! le voilà, » dit-il, « ce petit homme. »

Il le regardait. Hélène ne dit pas un mot. Tous trois restaient debout.

— « Approche, mon petit René, » dit le visiteur, dont l’assurance préméditée semblait se fondre dans une gêne grandissante. « Viens ici… Fais voir si tu es un beau garçon bien sage. Comme il vous ressemble, Hélène ! » ajouta-t-il en baissant la voix.

René leva les yeux vers sa tante, s’attendant à la voir sursauter d’être ainsi appelée par son petit nom. Mais elle ne sourcilla pas, toujours droite et muette, promenant un regard noir de cet homme à cet enfant, et de cet enfant à cet homme.

— « Tiens, » reprit l’étranger, « je t’ai apporté quelque chose. »

Il tendit à René une petite boîte en maroquin. L’enfant n’osait pas l’ouvrir. Enfin, de ses frêles doigts, il poussa un ressort. Le couvercle se souleva. Une montre apparut. C’était un remontoir en or, de dimensions moyennes, avec une courte chaîne de même métal. Quand on le retournait, on voyait sur le boîtier extérieur un R et un M entrelacés.

— « Oh ! tante ! » s’exclama l’enfant, suffoqué.

— « C’est bien à toi, » reprit le monsieur. « Tu vois tes initiales gravées : René Marinval. »

Le petit garçon, dans sa joie, se sentait troublé par la contenance impassible d’Hélène.

— « Puis-je la prendre ?… » dit-il avec une gentille supplication de tout son petit être, en tirant la jupe de sa tante.

— « Oui, mon enfant. Et maintenant va jouer dans la salle à manger… Laisse-nous. »

René allait obéir, quand, tout à coup, il se rappela que, dans son émotion, il n’avait pas dit merci. Il revint donc sur ses pas, se planta devant le visiteur, et, ne sachant comment exprimer sa reconnaissance, il se haussa sur la pointe des pieds, les bras tendus, disant :

— « Voulez-vous me permettre de vous embrasser ? »

Le monsieur rougit très fort. Puis il accepta et rendit la caresse avec un froid empressement.

Hélène s’était laissée tomber sur une chaise et avait caché son visage dans ses mains.

Quand René fut sorti de la chambre, Mlle Marinval releva la tête. Ses yeux ruisselaient de larmes. Édouard Vallery s’approcha.

— « Voyons, ma chère Hélène, voyons… » dit-il avec l’accent qu’on prend pour consoler un bébé.

Elle dit fièrement :

— « Ce n’est pas sur vous ni avec vous que je pleure. N’y faites pas attention, je vous prie.

– Si c’est sur René, » reprit-il sans obéir à son injonction, « vous avez tort. Ce petit bonhomme ne m’a pas l’air malheureux du tout. Avec une charmante et tendre mère comme la sienne… »

Hélène le considéra, l’air ironique, puis d’une voix mordante :

— « Et avec un charmant et tendre père comme le sien… »

Édouard Vallery dit sèchement :

— « Il n’a tenu qu’à vous que cet enfant trouvât en moi des sentiments vraiment paternels. C’est vous qui m’avez éloigné, qui m’avez fermé votre porte. Je n’étais pas sûr aujourd’hui même que vous consentiriez à me recevoir. »

Elle répliqua :

— « Je n’ai cessé de vous voir que lorsque vous vous êtes marié. Vous avez épousé une grosse dot, et vous m’avez proposé d’en manger ma part avec vous. Oui, je sais… vous n’auriez pas rompu. Vous m’auriez gardée comme maîtresse, et vous seriez venu jouer de temps à autre avec votre enfant. C’est à ce prix, n’est-ce pas ? que je lui aurais conservé son père. J’ai préféré ne pas entrer avec mon René dans cette existence d’abominations et de mensonges. »

Le visiteur haussa les épaules.

— « Grands mots !… » dit-il. « Je vous aimais, j’aimais notre fils… Mon cœur s’est brisé quand vous vous êtes retirée de moi en me l’enlevant du même coup. Et c’est cela que vous me reprochez !…

— Que ne restiez-vous libre ? » reprit Hélène. « J’aurais consenti à vivre près de vous, dans l’ombre. Je n’aurais jamais réclamé votre nom, ni pour moi, ni pour mon fils. Et cependant — vous ne le nierez pas — nous le méritions tous les deux.

— Il n’est pas question de mérite… Vous êtes au-dessus de pareils raisonnements, Hélène. Mais la société marche… L’union libre n’a plus rien de déshonorant. Et le mariage n’est qu’un contrat d’affaires.

— Est-ce là ce que vous dites à votre femme ? Lui auriez-vous fait accepter la combinaison que vous méditiez ?

— Eh ! ma chère, » dit brutalement Édouard, « la vie est la vie. Je ne pouvais sacrifier tout mon avenir. Si le banquier Lafond m’a offert sa fille, à moi qui n’étais que son employé, c’est que mon instinct des affaires m’avait permis de lui donner une idée qui, à un moment, fut le salut de sa maison compromise. Il se douta de ce qu’elle deviendrait entre mes mains, cette maison. Parbleu, elle est en train de se classer parmi les premières du monde. Vous ne savez pas quelle entreprise importante, nationale, – oh ! je peux dire : européenne, – va être lancée par moi… Oui, par moi, l’ancien petit sous-caissier que vous avez connu !… »

Il s’arrêta, la parole coupée par une suffocation d’orgueil. Et il oubliait l’objet de sa visite, croyait n’avoir plus d’autre but que de satisfaire un désir ancien déjà et très lancinant : celui de constater l’effet produit sur cette femme par son étonnante carrière, et d’écraser sous une irrésistible admiration le mépris qu’elle osait peut-être lui garder.

— « Vous croyez que j’aime l’argent ? » reprit-il devant le silence d’Hélène. « Certes, je l’aime… mais non pas comme un vulgaire instrument de jouissance. Je l’aime pour la puissance qu’il donne et pour les entreprises qu’il rend possibles. Vous verrez sous peu quel service je rendrai au Gouvernement, à la France…

— Pardon ! » interrompit Mlle Marinval. « Si c’est pour faire l’article sur votre prochaine émission que vous êtes venu me voir, je vous avertis que je n’ai pas de fonds à placer. »

Le ton était encore plus cinglant que la phrase. Édouard Vallery eut une rougeur, un balbutiement de gêne ; puis la colère le prit.

— « Si vous croyez servir les intérêts de René en vous montrant hostile comme vous le faites !…

— Les intérêts de René !… Mais il n’a rien à attendre que de mon travail pour le présent et du sien pour l’avenir. »

— « Ah ! » pensa-t-il, « comme elle va devenir souple dans un instant ! » Il adoucit lui-même ses intonations pour répondre :

— « C’est ce qui vous trompe, Hélène. Aujourd’hui que ma fortune personnelle a triplé la dot de ma femme, et que vous ne pouvez plus m’accuser de prendre dans sa caisse pour vous venir en aide, je puis offrir à mon fils… je suis venu vous proposer… »

Il s’interloquait de nouveau, à ne lui voir aucun mouvement d’inconsciente joie, aucun frémissement des mains, nul éclair dans les yeux. Au scepticisme glaçant le regard d’Hélène, il pressentait qu’elle devinait un marché, qu’elle restait sur la défensive. Qu’était devenue la douceur ancienne de ces prunelles, où jadis il avait lu tant d’amour jeune et confiant ? Mais de quel prix la pauvre amoureuse d’autrefois avait acheté sa triste clairvoyance ! À quelle école d’angoisse elle avait appris à douter de cet homme, à ne plus croire qu’à sa sensualité et à son ambition !…

Laquelle de ces deux passions l’amenait chez elle ce soir ? Était-ce un réveil de ce désir, éloquent jadis comme l’amour même, et qui avait ébloui, grisé, entraîné la jeune fille, l’orpheline mal guidée qu’elle était alors, — de ce désir contre lequel, ensuite, elle avait dû lutter, après le mariage d’Édouard, d’une lutte que rendait atrocement, héroïquement douloureuse la secrète complicité de son propre cœur ? Il y avait sept ans que tout était fini entre eux. Hélène, maintenant, approchait de la trentaine, et elle ne redoutait guère une tentation charnelle, ni de cet amant, consolé maintes fois d’autre part, ni d’elle-même, si bien guérie.

C’était donc quelque nécessité d’ambition qui mettait dans la bouche d’Édouard des paroles de conciliation et d’inattendue générosité. Qu’allait-il lui demander finalement ? Si disparue de sa vie qu’elle se trouvât, avec leur enfant, peut-être le gênait-elle encore ?

Tout absorbée par le besoin de le deviner plus que par celui de l’écouter, elle avait un peu perdu le fil des raisonnements dans lesquels lui-même s’embrouillait. Soudain, une phrase plus nette surgit, qui la fit sursauter de surprise indignée. Car Édouard Vallery disait :

— « Ce n’était pas digne de vous, de votre caractère, cette façon de nous braver, ma femme et moi, en imposant la camaraderie de René à notre petite Huguette. Vous, d’ordinaire si délicate… »

Elle bondit tout debout, agressive cette fois, avec un mouvement de griffes en avant, comme une chatte dont on veut toucher les petits.

— « Ah ! c’est bien ce que je croyais… C’est votre femme, n’est-ce pas ? qui a osé brutaliser mon fils !…

— Brutaliser… Oh ! non… Mais avouez qu’il y avait provocation de votre part.

— C’est faux !… Le hasard a tout fait. Et si ces enfants ont joué ensemble, quel mal y a-t-il ? Ne sont-ils pas frère et sœur ?… Irais-je me venger sur votre fille de vos torts envers moi ?… Quelle lâcheté de s’en prendre à ce pauvre petit !…

— Ma femme a peut-être été un peu vive… Mais elle a cru que vous cherchiez un scandale.

— Alors elle a eu la complaisance de le faire éclater. »

Il bifurqua, se rejeta dans des explications filandreuses. Et Hélène attendait toujours en vain qu’il laissât voir le fond de sa pensée. Elle sentit qu’il n’osait pas. Alors elle résolut de l’apprivoiser. Elle se rassit, feignit de désarmer, de devenir raisonnable. D’une voix conciliante, elle prononça :

— « Pourquoi donc avez-vous cru devoir mettre Mme Vallery au courant de la situation ?

— Elle l’aurait toujours apprise une fois ou l’autre, » dit naïvement Édouard. Il n’ajouta pas : « J’ai voulu me réserver le bénéfice de ma franchise. » — « Seulement, » reprit-il en détournant les yeux, « j’avais cru pouvoir lui faire une promesse.

— Laquelle ?

— Celle d’obtenir que vous quitteriez Paris. »

Le grand mot était lâché. Voilà donc le but de la visite de ce soir. Il évoqua chez Hélène tout un monde d’images, de confuses pensées, en dehors de sa signification directe. Elle eut comme la vision et l’écho de la scène qu’avait dû faire Clotilde Vallery en rentrant hier du parc Monceau. Cette créature mince et frivole, toute de nerfs et de vanité, quelle âpre source d’irritation elle avait dû laisser jaillir de son âme étroite, intolérante, et comme son arrogance de fille richement dotée avait dû cingler le mari pris jadis parmi les commis de son père ! Comme elle avait dû ricaner en lui défigurant sous un mépris de convention ses premières amours de pauvre employé ! Avec quel excès d’exigence elle avait dû lui intimer l’ordre d’éloigner cette femme et cet enfant, qu’elle n’avait certes pas désignés sans injure ! Hélène crut sentir cette haine lui passer sur le cœur comme un souffle. Elle en frissonna, et elle en triompha. Car elle eut le pressentiment que l’épouse, en son aigre despotisme, déjà commençait à venger la maîtresse.

Elle ne savait pas jusqu’à quel point. Clotilde, en effet, avait prononcé le mot de divorce. Et c’était la menace de ce mot qui faisait accourir Édouard chez Mlle Marinval. Malgré les vantardises du directeur de la banque Lafond, Vallery et Cie, une séparation judiciaire entre les époux eût amené une liquidation désastreuse pour le financier de fraîche date. La restitution de la dot et le partage des acquêts, sans compter la perte probable de son poste à la tête de la banque, lui eussent fait rebrousser, presque jusqu’au point de départ, le chemin si triomphalement parcouru.

Un pareil intérêt en cause le rendait hésitant dans sa tactique auprès d’Hélène. Réservant les propositions d’argent dont le premier mirage n’avait pas paru éblouir la jeune femme, Édouard invoquait le respect humain.

— « Songez donc ! » disait-il, « c’est braver toutes les convenances. Nous demeurons avenue de Messine, et vous ici, boulevard de Courcelles… Presque porte à porte !…

— Je me trouvais la première dans ce quartier, » dit-elle. « Vous n’aviez qu’à ne pas y venir.

— Mais notre hôtel appartenait au père de ma femme, M. Lafond, qui est mort il y a deux ans.

— Eh ! que voulez-vous que ça me fasse ? » s’écria Hélène. « Moi, je n’ai pas d’hôtel. Mon appartement vaut neuf cents francs de loyer. Mais je ne le quitterai pas. J’ai mon cours, ma clientèle. Encore moins m’éloignerai-je de Paris… Même, » ajouta-t-elle avec ironie, « pour vous rendre service. Dans cette grande ville, on est tolérant envers une situation comme la mienne. Parmi les parents de mes élèves, plusieurs peut-être se doutent que René n’est pas mon neveu, mais bien mon fils. Peu leur importe ce mystère du passé, si mon existence actuelle est correcte et si leurs enfants font des progrès avec moi. En province, on me montrera au doigt, on me tournera le dos, et nous mourrons de faim. »

Édouard fit un mouvement. Hélène reprit très vite :

— « Non, non, n’insistez pas. Vous faites aujourd’hui une démarche dictée par une femme — la vôtre. Il n’y a que les femmes pour avoir de ces idées absurdes et monstrueuses. Vous-même » (et elle eut un subtil mépris dans la voix pour prononcer le compliment) « vous-même n’iriez pas tout seul jusque-là dans l’égoïsme et la dureté. »

Il se récria. Elle n’avait pas compris. Lui, exposer à la misère son propre fils et la mère de cet enfant !… Il sortit un portefeuille de sa poche.

— « Ma chère Hélène, vous savez pourquoi jusqu’à présent je n’ai pas fait pour René ce que j’aurais voulu faire…

J’ai refusé l’argent de votre femme, » dit Mlle Marinval. « Je le refuse encore.

— Mais c’est le mien ! Je suis maintenant aussi riche qu’elle… Vous faut-il des preuves ?

— C’est inutile, » fit-elle en étendant la main pour l’empêcher de produire les valeurs. « Je ne veux pas quitter Paris. »

Elle ajouta :

— « Notre conversation est terminée. Je vous saurai gré de ne pas sortir trop tard de chez moi, et de n’y jamais revenir. La stricte régularité de mon existence est un des éléments de mon gagne-pain. »

Il y avait quelque chose de si décisif dans ce congé, qu’Édouard Vallery, malgré sa déception, faillit obéir. La fermeté d’Hélène paraissait inexorable à force de douceur. Le banquier crut la partie perdue. Pourtant un éclair de réflexion le retint encore, et il reprit d’un ton pénétré :

— « Vous avez le droit de refuser pour vous, Hélène. Mais réfléchissez bien… Avez-vous le droit de refuser pour votre fils ?

— Mon fils, s’il avait l’âge de comprendre, refuserait comme moi.

— Allons donc !… Et pour quelle raison ? Y a-t-il quelque chose de déshonorant à recevoir une donation de son propre père ? Est-ce que je lui propose un marché honteux ? »

L’argument était si juste qu’il saisit Hélène. Elle se tut. Édouard en profita pour ajouter d’une voix nuancée d’onction, de reproche attristé, presque évangélique :

— « Analysez bien le motif de votre refus… N’est-ce pas un orgueil mal placé, ou la rancune ?… Devez-vous sacrifier à de pareilles satisfactions tout l’avenir de René ? »

Elle se taisait toujours. Il poursuivit avec plus de confiance :

— « Oui, tout l’avenir. Car la somme que j’offre lui permettrait de s’adonner aux études les plus complètes, les plus longues, de choisir n’importe quelle carrière. Seriez-vous à même d’en faire autant pour lui ? »

Un long tressaillement intérieur secoua la jeune femme. Elle venait d’être touchée au point le plus sensible. Son angoisse permanente en face de l’avenir, sa tristesse d’élever l’enfant vers la médiocrité certaine de quelque demi-métier appris de bonne heure, s’exaspérèrent devant la possibilité d’un apaisement. Oh ! ne plus avoir cette amertume au fond du cœur ! Suivre dans la sécurité, dans l’espoir, dans la griserie des beaux rêves, le développement de son petit adoré !… Il serait — elle n’en doutait pas — un des fronts lumineux qu’admirent les hommes, s’il pouvait se soustraire aux enlizantes influences de la gêne. Devait-elle lui fermer l’avenir en repoussant la proposition d’Édouard ? Non certes. Toutefois son orgueil de femme protestait encore en elle. Jamais elle ne toucherait l’argent de cet homme !

— « Voyons, soyez raisonnable, » insinua encore le banquier. « Voici un chèque de cinquante mille francs. Il est à votre fils… Mais consentez à quitter Paris… »

Comme il avançait le papier jusque vers la main d’Hélène, celle-ci eut un sursaut, un recul.

— « Qu’est-ce qui vous offense ? Puisque c’est pour l’enfant.

— Soit, » dit-elle brusquement. Et elle se leva, « Je vais l’appeler. Vous lui donnerez cela à lui-même. »

Son mouvement surprit Édouard. Avant qu’il pût l’arrêter, elle était hors de la chambre.

Mlle Marinval traversa la salle d’étude, pénétra dans la salle à manger. Sous la lampe, René dormait, la joue sur un bras replié, parmi les pièces du jeu de patience étalées sur la table.

Avant de l’éveiller, sa mère le contempla un instant. La résolution qui venait de surgir en elle vacilla. Il était si paisible, tout souriant de la douceur de ses songes, avec sa divine pureté d’enfance, ses traits de petit chérubin, et la grâce de son attitude abandonnée. Ses lèvres roses s’entr’ouvraient, écartées par un souffle égal. Sur la peau laiteuse et satinée de son front une buée de chaleur perlait. Et ses grands cils, sur sa joue, paraissaient d’une longueur invraisemblable.

Hélène posa ses bras autour de lui.

— « Mon petit René… mon amour… »

Il mit un instant à s’éveiller, balbutiant, parlant des bêtes du Jardin d’Acclimatation, avec lesquelles il avait sans doute en rêve quelque mystérieuse causerie. Puis il bâilla, se frotta les yeux et dit :

— « Ah ! c’est toi, petite tante. Le monsieur n’est donc plus là ?

— Si, mon chéri. Et il faut que tu viennes le voir. Mais réveille-toi bien d’abord… Écoute, René, tu as huit ans, tu es un homme, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui, tante.

— Et tu as confiance en moi, et tu m’aimes bien, mon ange ?

— Oh ! oui, ma petite tante.

— Eh bien, viens avec moi. »

Elle lui prit la main.

Édouard Vallery se leva, très gêné, lorsqu’il les vit reparaître ensemble. Est-ce qu’Hélène voulait provoquer une scène d’attendrissement ?

— « Voilà, » dit-il, en faisant avec négligence glisser le chèque sur la table.

Puis, esquissant un mouvement de retraite :

— « Adieu, mon petit homme.

— Regarde, » dit Hélène à son fils, « regarde bien ce monsieur, mon enfant. Il s’appelle Édouard Vallery. C’est ton père.

— Hélène ! » cria l’homme de finance, cloué sur place par l’inattendu de ces paroles.

René se mit à rire en secouant la tête.

— « Oh ! je sais bien que non, » dit-il. « Car c’est le mari de la méchante dame… Et la méchante dame n’est pas ma maman.

— Non, oh ! non, mon chéri, elle n’est pas ta mère. Mais lui est ton père, je te le jure. Il faut que tu le saches, il faut que tu regardes bien son visage. Il n’a jamais tenu à te voir, et maintenant il t’apporte de l’argent pour que tu t’en ailles avec moi, et pour que tu ne te trouves jamais sur son chemin.

– Hélène !… » s’écria encore M. Vallery. « Ce que vous faites est abominable ! »

Elle le regarda bien en face, une main sur l’épaule de son fils.

— « Dites le contraire à cet enfant.

— Pourquoi lui révéler des secrets qui ne sont pas de son âge ?

— Il en souffrira moins à son âge que plus tard. D’ailleurs, monsieur, que vous importe ce que je dis ou ce que je ne dis pas à René Marinval ? J’ai appris à cet enfant qu’on n’accepte de l’argent de personne, sauf de ses parents. Vous lui donnez cinquante mille francs qui le dégraderaient s’il ne savait de qui il les tient.

— Je ne veux pas de son argent ! » s’écria le petit garçon.

— « Je suis forcée de l’accepter pour toi, » dit Hélène. « Je n’ai pas le droit de te priver du nécessaire pour satisfaire ma propre fierté.

— Vous regretterez ce que vous avez fait ce soir, Hélène, » prononça Édouard Vallery, du ton d’un homme dont on méconnaît les bonnes intentions et que l’on traite avec la plus dure injustice. « Oui, vous le regretterez. Vous croyez jouer le beau rôle. Cependant je suis plus généreux que vous. Car je n’aurai pas à l’égard de cet innocent votre imprudente, votre inconvenante franchise. »

Elle tourna vers lui l’interrogation stupéfaite de son regard.

– « Oui, que diriez-vous, si, à mon tour, je lui apprenais qui est sa mère ?

— Ma mère ?… » répéta l’enfant.

Ce fut une grêle exclamation, d’un étonnement si douloureux, d’une si plaintive tendresse, que les deux parents, debout l’un en face de l’autre, frémirent. Souvent, plus tard, les tremblantes syllabes, inaccoutumées aux lèvres de leur fils, devaient s’éveiller au fond de leur être, avec la même intonation, et le même aigu retentissement à travers leurs fibres.

Cependant le petit garçon les regardait l’un et l’autre. Et, devant leur silence, sentant confusément le poids de la fatalité sur ses frêles épaules, saisi du désir éperdu de ce refuge maternel qu’il connaissait bien sans pouvoir lui donner son vrai nom, il se serra contre Hélène, se haussa vers sa poitrine, leva les bras pour les lui mettre au cou, et murmura passionnément :

— « Ma mère ?… Oh ! dis-moi que c’est toi !… Dis-moi que c’est toi !… »

Elle eut un cri d’orgueil, de tendresse enivrée :

— « Oui, c’est moi !… Oui, c’est moi… mon fils !… mon René !… mon fils adoré !… »

L’enfant sentit ses pleurs qui lui mouillaient la joue. Alors lui-même eut un gros sanglot convulsif. Et, tout joyeux malgré ses larmes, avide de prononcer la douce appellation qu’il rêvait, et n’osant pas tout de suite, il dit à plusieurs reprises :

— « Oh ! petite tante… petite tante… »

Puis, tout bas, avec une timidité qui rendait le mot plus divinement secret et tendre :

— « Oh ! maman… »

Tous deux s’oubliaient. Quand finit cette minute d’extase, quand ils délièrent leur étreinte et regardèrent autour d’eux, Édouard Vallery avait disparu. Était-ce un excès d’émotion ou un excès d’indifférence qu’il avait voulu leur cacher ? Ni la mère ni le fils ne s’en soucièrent. Tout à la joie de se posséder, de s’adorer, de se donner mille noms de douceur, ils ne parlèrent même pas de lui. Le petit voulut dormir cette nuit-là dans le grand lit de sa maman. Mais, tout en serrant contre elle ce corps gracieux, cette chair de sa chair, qui lui paraissait deux fois plus à elle maintenant, Hélène dit à l’oreille de son fils :

— « Il faut continuer à m’appeler « ma tante », pendant quelques jours, mon chéri. Je te dirai pourquoi plus tard. Mais bientôt nous quitterons Paris, nous irons demeurer ailleurs, et alors tu me diras « maman ».

— Pour toujours ?

— Oui, pour toujours, mon bien-aimé. »

Encore quelques câlineries, et déjà l’enfant s’assoupissait. Hélène le contemplait, dans le demi-jour de la veilleuse, tout étonnée de se sentir au cœur une pareille joie après les cruelles secousses de cette soirée. Ah ! il avait bien fait de venir, ce père sans entrailles ! Il avait bien fait de remplir sa mission de dureté et d’égoïsme, puisqu’il en résultait une telle floraison de tendresse. Tout en le méprisant, elle le bénissait. Malgré la tristesse des circonstances, elle saurait faire du bonheur pour René. Elle serait son père et sa mère à la fois. Elle en ferait un homme. Il serait beau, intelligent, bon, honnête… Et comme il l’aimerait !

Cependant René ne dormait pas encore. Des mots échappèrent de ses lèvres. Hélène se pencha. Tout à coup le petit garçon ouvrit ses yeux tout grands.

— « Mais alors, » dit-il, « si le papa de Huguette est mon papa… Huguette est ma petite sœur !… »

Et, d’une voix molle de sommeil, il répéta deux ou trois fois :

— « Que je suis content ! J’ai une petite sœur ! J’ai une petite sœur !… »

Puis, laissant rouler sa jolie tête, il s’endormit pour tout de bon.

Alors, dans l’ombre et le silence, quelque chose de lourd tomba sur le cœur d’Hélène, étouffa sa joie, lui rendit l’anxiété du trouble avenir, la méfiance des cours incertains, le frisson de l’irréparable.

III



A la grille d’un jardinet séparant du trottoir la façade blanche d’une modeste maison, c’étaient maintenant les habitants de Clermont-Ferrand qui pouvaient lire — en lettres d’or sur une plaque de marbre noir — l’indication visible jadis au boulevard de Courcelles : Cours pour les jeunes enfants. Préparation aux classes du lycée. On remarquait cette discrète enseigne dans l’avenue qui mène à Royat. Un cadre d’arbres verts lui donnait une attrayante signification. Et le petit tramway électrique, qui traîne si prestement son fil moteur tout le long d’un câble aérien, mettait l’externat Marinval à deux pas de la place de Jaude, ce centre de la capitale arverne.

Dans ce milieu nouveau, Hélène passait pour veuve. La joie d’être mère ouvertement et le désir de corriger sa trop séduisante jeunesse par une étiquette plus autorisée, lui avaient fait abandonner le titre — un peu suspect à son âge et avec sa beauté — de « mademoiselle », pour prendre celui de « madame » Marinval. Ce changement, impossible parmi ses anciennes relations, lui de venait facile à effectuer, en se dépaysant.

Lorsque la démarche du père de René l’avait déterminée à quitter Paris, tout de suite elle avait pensé à Clermont-Ferrand. N’était-ce pas là que son fils était venu au monde, au cours d’un voyage dont le vrai but était demeuré un mystère pour tous ceux qui connaissaient la jolie institutrice ? Une amie intime d’Hélène, établie doctoresse dans cette ville, avait été seule confidente de la naissance clandestine, et pendant trois années avait surveillé la croissance de l’enfant, son filleul, mis en nourrice chez de braves gens dans la vallée de Royat.

Cette doctoresse, mariée à un sous-chef de la préfecture, jouissait d’une assez grande influence à Clermont. D’un esprit large, et au courant, par expérience comme par profession, de bien des douleurs humaines, elle avait découvert plus de noblesse et d’injuste souffrance dans la maternité désespérée d’Hélène qu’elle ne reconnaissait de vertu dans certaines réputations féminines qu’étaie la fortune et que sauvegarde le monde complaisant. Plus tard, son estime pour Mlle Marinval s’était accrue au cours d’une correspondance qui la faisait assister à l’existence de labeur, d’austérité, de maternel dévouement, par laquelle son amie rachetait ce qu’en un style qui commence à paraître gothique on appelle encore « une faute ». Aussi, lorsque la mère de René lui annonça l’intention où elle était de transporter à Clermont-Ferrand son modeste établissement d’éducation, cette femme de science et de cœur s’activa si bien qu’avant même l’arrivée d’Hélène, celle-ci eut des élèves.

Dès que la nouvelle institutrice se fut installée à Clermont, l’opinion publique renchérit encore sur le portrait favorable que Mme Giraudet, la doctoresse, avait tracé de son amie. On trouva cette jeune veuve tout à fait sympathique et intéressante. Trop intéressante même. Car la curiosité s’éveilla promptement autour de sa jolie physionomie si douce et en même temps si impénétrable. On s’étonna de la solitude où elle se renfermait avec une sorte de sauvagerie. Nulle avance, nulle invitation ne l’en faisait sortir. Jamais on ne rencontrait « madame » Marinval que seule avec son petit garçon. Et l’unique plaisir de la mère comme de l’enfant semblait être les longues promenades qu’ils faisaient à pied, dans les environs merveilleux de la ville.

Tous deux, avec leurs âmes pareilles comme leurs visages, — cette âme de rêve et de passion qui avait fait d’Hélène une victime de l’amour, et qui faisait de René un enfant sensible et précoce, un petit poète inconscient, — tous deux avaient été conquis bien vite par la beauté de ce pays de montagnes. Au contraire, l’amabilité provinciale des habitants les laissait froids. D’ailleurs la jeune femme se sentait gênée par le mensonge involontaire de sa vie. Partout elle en éprouvait l’oppression. Cette duplicité obligatoire était la torture de sa nature droite. Aussi fuyait-elle autant que possible la présence des gens, puisqu’elle ne pouvait être sincère avec personne. Elle ne voyait les parents de ses élèves que pour les relations strictement nécessaires. Mais sa réserve exagérée, qui d’abord parut tout à fait à propos, finit par lui faire quelque tort.

La seule maison où elle fréquentât était celle des Giraudet. L’amitié de la doctoresse lui fut un appui moral, en même temps qu’un bouclier contre les assauts et les insinuations de la soupçonneuse province.

Mais ses vraies joies lui venaient de son fils. René devenait de plus en plus un compagnon pour elle. Il avait ses goûts. Très vite, par une identité secrète et comme par un écho réveillé en lui dès les premiers mots de sa mère, il se mettait à l’unisson de ses enthousiasmes. Il s’extasiait avec elle devant certains aspects de la nature, et commençait à comprendre les manifestations d’art qu’elle aimait. Quand, pour elle, il apprenait des vers en cachette, il ne choisissait jamais quelque mièvrerie des recueils enfantins, mais il feuilletait les poètes préférés d’Hélène, et, par un instinct qu’elle avait inconsciemment développé, il s’arrêtait à l’un des passages les plus profonds de sens et les plus ravissants d’harmonie ; ensuite il le débitait d’une petite voix juste, où s’amplifiait par un étrange effet de contraste la splendeur de la pensée. Il avait, pour les bêtes et pour les fleurs, la sympathie compréhensive de sa mère. Ensemble ils étudiaient la flore admirable de l’Auvergne et rapportaient à la maison des bouquets de fleurs sauvages — éclatantes, variées et parfumées comme des fleurs de parterre.

Quand ils revenaient le soir, ainsi chargés, après avoir vu le soleil descendre, en des magnificences de couleurs, derrière le cirque des monts Dôme, et qu’ils prenaient, près du Casino de Royat, le petit tramway qui les ramenait à leur porte, ils étaient parfaitement heureux, — si heureux et si charmants à voir que les étrangers involontairement leur souriaient.

Un aiguillon de douleur surgit pour Hélène de ce bonheur maternel qu’elle croyait absolu. Elle n’en ressentit qu’une piqûre, mais elle devina qu’elle en pourrait être plus tard déchirée profondément, et elle eut peur.

Jamais, depuis que René se savait son fils, il ne lui avait reparlé du soir où il avait appris ce secret. Jamais il ne l’avait questionnée sur son père. Les enfants ont de ces discrétions étranges. On croit qu’ils oublient… Ils se souviennent. Seulement ils n’ouvrent pas la bouche. Et ces petites âmes, qu’on s’imagine transparentes, ont une incroyable puissance de mystère.

Un soir, comme Hélène mettait de l’ordre parmi les livres et les jouets de René, tandis que déjà celui-ci dormait, elle rencontra un papier de soie noué d’une faveur, dont les plis compliqués et soigneux l’intriguèrent. Tous les trésors de l’enfant lui étaient connus, lui avaient été cent fois montrés. Comment donc ignorait-elle le contenu de cette enveloppe ? Avec une espèce d’anxiété irraisonnée, elle ouvrit le mince paquet. Elle ne trouva que des fragments de journaux et des découpures d’images. Mais, comme elle allait replacer le tout dans le même ordre, un mot écrit au crayon par René attrapa son regard. Sous une figure maniérée de fillette blonde, sans doute recueillie autour de quelque bâton de sucre de pomme, Hélène, toute saisie, lisait dans la grosse écriture appliquée de l’enfant : « Ma petite sœur Huguette ».

Vite elle regarda les autres images.

L’une représentait un jeune garçon aidant une craintive demoiselle à passer un gué. Au-dessous, la même main enfantine avait écrit : « René protégeant sa sœur Huguette ». Une autre montrait encore une jolie frimousse blonde, offrant quelque ressemblance avec la première. Puis venait une feuille de cahier sur laquelle le petit garçon avait griffonné une manière de lettre :

« Ma chère petite sœur Huguette,

« Joues-tu toujours au parc Monceau ? Quand je serai grand, j’irai t’y voir, car je t’aime beaucoup, et ta maman n’osera pas me secouer par le bras, parce que je serai très fort. »

Une impression de froid glaça les épaules d’Hélène. Ses doigts tremblaient. Elle passa aux fragments de journaux. Dès qu’elle eut parcouru le premier, elle le reposa, les mains si amollies qu’elle ne pouvait le soutenir.

C’était un article à tapage pour le lancement d’une énorme entreprise. Il avait pour titre, en grosses capitales :

LE TUNNEL SOUS LA MANCHE

Et pour sous-titre :

LA COMPAGNIE CONSTITUE SON CONSEIL
D’ADMINISTRATION.
M. ÉDOUARD VALLERY, PRÉSIDENT.

Ce nom d’Édouard Vallery revenait à plusieurs reprises dans la colonne imprimée. Le journaliste vantait son esprit d’initiative, son génie financier, et la chance qui semblait s’attacher à sa personne : en effet, il n’avait encore présidé, ou seulement commandité aucune affaire qui n’eût été couronnée du plus éclatant succès.

Cet article, payé sans doute fort cher par le banquier, n’apprenait rien à Hélène, sinon que le souvenir et la curiosité hantaient le cœur de son enfant et que peut-être s’y joignait l’instinctif désir d’aimer quelqu’un en dehors d’elle-même. Quant à la rapide carrière d’Édouard Vallery, elle en connaissait les brillantes et bruyantes étapes. Son amie la doctoresse lui apportait des documents, lui mettait sous les yeux les réclames financières, les « échos » décrivant les réceptions à l’hôtel de l’avenue de Messine, les listes des souscriptions de bienfaisance où s’étalait en chiffres considérables l’ostentation du financier. Habile mise en œuvre de la presse, qui, de la sorte, à prix d’or, construisait une des réputations les plus soudaines et les plus fascinantes du monde contemporain.

À plusieurs reprises, Hélène avait repoussé de telles informations, s’était refusée à lire les journaux. Mais, tout récemment, cette entreprise du Tunnel sous la Manche avait remué l’Europe, avait mis le nom d’Édouard Vallery dans le domaine de la légende, l’avait fait tinter dans les échos les plus endormis des lointaines et indifférentes provinces. Car ne racontait-on pas que l’homme de finance, par ses négociations officieuses, avait réussi là où les démarches officielles de la diplomatie échouaient ? Quels arguments, quelles générosités ou quelles promesses lui avaient acquis des alliés dans la Chambre des Communes et dans le haut commerce de Londres ? Le fait est que la pression de ses partisans avait emporté l’autorisation du Gouvernement britannique. L’Angleterre consentait au percement du Tunnel, et du Tunnel construit par une Compagnie française. De ce côté-ci de la Manche l’enthousiasme prenait aussitôt ce caractère fiévreux et délirant sans lequel il n’est plus de manifestation nationale. Au cours d’une séance tumultueuse et hâtive, la Chambre des députés autorisait une émission de valeurs à lots avec garantie de l’État. Bientôt après, Édouard Vallery recevait la croix de la Légion d’honneur.

Tel avait été le fracas de ces événements qu’au fond du petit externat, dans un faubourg de Clermont, un garçon de douze ans, René Marinval, en avait perçu le retentissement. Et, parmi la rumeur venue de si haut, de si loin, il avait reconnu le nom de son père.

À côté de cet article de journal dont la découverte avait pétrifié Hélène, il y en avait d’autres, de plus récents, et de ceux mêmes qu’elle avait rendus sans les lire à la doctoresse. « Voyons, » avait dit Mme Giraudet, « ne pouvez-vous, ma chère amie, vous élever au-dessus d’étroites considérations personnelles, et reconnaître que cet homme dénué de scrupules — et précisément peut-être par son manque de scrupules — rend des services à notre pays ? »

Mais Hélène s’était tendue comme une lame d’acier à la fois vibrante et rigide :

— « Malheur au pays qui se sert de tels hommes ! Vous verrez qu’il sera fatal à cette majorité qui le prône et le décore. Mais je ne veux rien savoir de lui… Pourquoi m’en parlez-vous ?… Parce qu’il s’agit d’un intérêt général ? Eh ! que m’importe ! Je ne veux rien savoir d’un état social qui le met au premier rang, lui, alors que je n’y ai plus même une place. »

Et comme la doctoresse protestait :

— « Ah ! vous le savez bien, » avait repris avec amertume la mère de René. « Je m’appelle madame Marinval parce que mademoiselle Marinval est forcée de disparaître, et ne peut être ni une travailleuse honnête, ni une mère, ni une épouse… rien !… sinon une créature déclassée et sans honneur, dans cet ordre social qui met la croix d’honneur sur sa poitrine, à lui ! »

Depuis cette conversation, qui datait de quelques semaines, Hélène avait retrouvé par l’oubli sa tranquillité d’âme. Mais cet oubli, qu’elle cherchait, comment le créerait-elle parfaitement dans son cœur maintenant qu’elle savait ceci : c’est que son enfant, lui, n’oubliait pas ? Quel coup de foudre éclatait pour elle ce soir, dans la paix de sa petite maison muette, au souffle léger de René, qui dormait ! Ainsi, depuis quatre ans, son fils vivait secrètement avec la pensée de ce père qui l’abandonnait, et il se cachait d’elle, sa mère, qui lui donnait toute sa vie ! Quatre ans… Oui, il remontait déjà si loin, le tragique soir où, dans le rez-de-chaussée du boulevard de Courcelles, Hélène l’avait mis en présence du visiteur inconnu, et lui avait dit : « Regarde cet homme… Il s’appelle Édouard Vallery… C’est ton père. » Oh ! elle aurait juré que cet enfant de huit ans n’avait pas saisi le nom, ne l’avait pas retenu, et que l’impression même de cette scène extraordinaire s’était effacée de son esprit. Et voilà que tout restait vivant, chez ce petit être !… Mais de quelle vie redoutable et déformée ?… Avec quelle signification précise ?… C’est là ce que la mère ne pouvait ni deviner, ni demander, ni savoir… jamais.

À partir de ce moment, un doute, une anxiété se glissa dans la tendresse maternelle d’Hélène, comme un ver au cœur d’un fruit. Elle n’avait plus toutes les pensées de son enfant. Dans cette tête si précieuse, derrière ce petit front fermé, il y avait quelque chose qui se développait à son insu, quelque chose fait de sa propre honte et de ses propres douleurs, et qui peut-être, plus tard, se tournerait contre elle pour lui infliger des tourments nouveaux. Elle commença de se dire que c’était un homme, cet être dont elle avait fait la seule lumière de sa vie, et que, sans doute, lui, si gracieux, si tendre aujourd’hui, il aurait plus tard l’égoïsme, la sensualité, la dure ambition des autres hommes, toutes les passions qui les font marcher sur le cœur des femmes et sur le cœur des mères.

Cette espèce de détresse qui envahit Hélène, coïncidait pour elle avec une crise psychologique. Elle venait de passer la trentaine, et elle se sentait saisie par cette fièvre de vivre qui s’empare des femmes alors qu’elles aperçoivent la fuite rapide des années, qu’elles surprennent dans leur beauté une première et imperceptible défaillance. Même quand elles ont cru abandonner toute préoccupation de plaire, elles frissonnent à la pensée de ne plus surprendre dans les yeux des autres le perpétuel reflet de leur grâce, — car elles veulent bien abandonner l’amour, mais elles ne veulent pas que l’amour les abandonne.

Pendant longtemps, chez Hélène, le feu mal éteint d’une passion, jadis violente, avait lutté contre la volonté qui l’étouffait ; et cette lutte, combinée avec un très vif sentiment maternel, suffisait à occuper ou plutôt à tromper une nature faite pour les tendresses ardentes et complètes, les tendresses où les sens et l’imagination s’activent tout autant que le cœur. Puis, par le dépaysement à Clermont, par l’impossibilité de toute rencontre avec son ancien amant, les cendres qu’un souffle rallumait autrefois s’étaient pour de bon refroidies. Et peu à peu, dans la monotonie des jours, des occupations toujours pareilles, presque machinales, le vide s’était fait. Mais, à mesure que le passé s’anéantissait, tournait à la chose morte, et, ne faisant plus partie de la chair, remontait dans la vague intellectualité, une confuse aspiration vers de nouvelles sources d’émotion et de vie soulevait cette âme qui ne pouvait connaître l’inactivité sentimentale. Le mystère entrevu dans le cœur de son fils la désola pour le présent et l’effraya pour l’avenir. Une âpre nostalgie lui vint de sa jeunesse déclinante et inutile…

Ce fut alors que, regardant autour d’elle, Hélène s’aperçut qu’elle était aimée.

Un professeur du lycée de Clermont, de son âge à peu près, venait deux fois par semaine faire un cours à sa première classe. Elle l’avait connu chez les Giraudet. La doctoresse professait pour ce jeune homme autant d’admiration que pour son amie Mlle Marinval, mais par des raisons différentes. Ce qu’elle goûtait chez Hélène, c’était le caractère, et chez Horace Fortier, l’intelligence. Elle prédisait qu’il jouerait un rôle de philosophe novateur, qu’il révolutionnerait le monde lorsqu’il publierait les ouvrages dont elle connaissait quelques chapitres manuscrits. Hélène entendait aussi parfois la lecture de semblables pages, car M. Fortier les apportait le soir chez Mme Giraudet quand elle-même devait s’y trouver. Elle ne les comprenait qu’à demi. Cependant elle convenait qu’Horace Fortier était un homme supérieur, d’une puissance de travail tout à fait extraordinaire, de tournure très distinguée ; et elle remarquait même — mieux que la doctoresse dont les dispositions un peu pédantes affectaient le dédain des apparences — que le professeur était très beau garçon. Il avait, en effet, une de ces têtes mâles, aux traits énergiques, aux yeux perçants et dominateurs, qui exercent une fascination sur les femmes, et font dire aux hommes : « Voilà quelqu’un. » Il portait une barbe brune en pointe, et les cheveux drus et droits sur un front blanc d’un modelé superbe. À Clermont, il passait pour un original. Ce mot était d’ailleurs un euphémisme indulgent. Car, derrière sa façon de parler ironique et ses manières cassantes, on ne voulait pas reconnaître sa hauteur d’orgueil et le mépris où il tenait, à quelques exceptions près, ce petit monde provincial. Craint dans l’Université, il avait été relégué à Clermont. Et il y faisait ses cours avec un talent et une conscience qui gênaient fort ceux que faisait frémir son indépendance d’esprit. Car on ne pouvait décemment retenir dans une chaire de cinquième ordre un homme de cette valeur. Jamais Hélène n’aurait osé le prier de professer devant les petits garçons et les fillettes qu’elle instruisait modestement, si lui-même, par l’intermédiaire de Mme Giraudet, ne s’y était offert.

— « Ne m’en sachez aucun gré, » avait-il dit à « madame » Marinval. « C’est un genre d’exercice intellectuel qui m’est nécessaire. Comme je compte agir plus tard sur les masses, je veux apprendre à me mettre à la portée des simples. »

Quand elle avait parlé d’émoluments, il lui avait fermé la bouche par une autre phrase du même genre, une de ces phrases de délicatesse et de tranquille orgueil qui lui étaient coutumières. Après l’heure du cours, M. Fortier restait pour donner des répétitions à René.

— « Cet enfant est trop intelligent, madame, » disait-il à la mère, « pour que ce ne soit pas un plaisir de le développer. C’est moi qui suis votre obligé quand vous me faites l’honneur de me confier sa direction intellectuelle. Je rêvais de façonner un cerveau d’homme suivant mes théories. Il sera mon lieutenant dans ma conquête des âmes.

— N’en faites pas un révolutionnaire, un fanatique, » implorait Hélène, à la fois séduite et dominée.

Horace Fortier souriait — comme satisfait d’être incompris par une intelligence élémentaire.

— « Moi, madame ?… Ah ! vous ne me connaissez pas ! Je peux vouloir fanatiser les foules, dans leur intérêt ou dans celui de mon rêve : on ne les entraîne pas autrement. Mais pour moi-même, comme pour les élus de ma pensée et de mon cœur, je crains par-dessus tout le fanatisme, cette maladie des natures primitives, cette danse de Saint-Guy de la raison. »

Hélène, sans pénétrer le sens de déclarations semblables, se contentait d’une affirmation qui la tranquillisait. D’ailleurs, le plaisir que René prenait aux leçons, et les compliments du professeur sur la précocité de l’élève, flattaient délicieusement sa tendresse et son orgueil de mère.

Quand elle voyait son fils boire les paroles d’Horace, et ne plus songer ensuite qu’aux notions acquises et aux devoirs à faire, elle se réjouissait d’une si profonde diversion aux secrètes rêveries de l’enfant.

Puis, chez ce petit garçon de sensibilité très vive, les impressions cérébrales se répercutaient aussitôt dans l’affectivité. René adorait Horace, de cet amour tout pétri d’admiration qui est la passion suprême des cœurs nobles.

« Ah ! » pensait un jour Hélène, en les regardant l’un à côté de l’autre, « si celui-là était son père ! »

Violemment, elle tressaillit… Car elle venait pour la première fois d’entrevoir que cette chimère était réalisable.

Alors l’idée qu’elle pouvait aimer encore, se donner encore, la troubla. Jamais elle n’y avait songé d’une façon précise, avec, dans sa pensée, une image d’homme autre que celle d’Édouard Vallery. Des gestes, des mots d’amour, lui revinrent… Elle se figura qu’elle les échangeait avec celui-ci… Et tout à coup, son cœur battit, une ardeur lui monta au visage. Elle se leva et sortit de la chambre, où, derrière elle, paisiblement, la leçon continua.

Maintenant, lorsque Hélène regardait Horace, une gêne lui venait de ressentir trop vivement l’impression de cette beauté mâle. Autrefois cela restait une constatation de la pensée lointaine. Désormais c’était une émotion vaguement consciente du regard et des sens. Elle ne trouvait plus tout simple de rester longtemps assise dans la même chambre que lui, soit avec René entre eux, soit dans le tête-à-tête, quand l’enfant courait chercher un cahier ou un livre oublié.

Puis elle craignit qu’on ne parlât d’eux dans Clermont.

Mais, par-dessus tout cela, une assurance très douce lui vint qu’Horace se plaisait auprès d’elle, et un espoir s’affirma, grandit, chez cette femme désaccoutumée d’espérer par les déceptions de l’existence.

Pourquoi M. Fortier ne l’aimerait-il pas un jour assez pour lui demander sa main, malgré le passé, qu’elle s’astreignait loyalement à lui faire connaître dès les premières avances ? Bien des hommes en ont fait autant pour des femmes plus coupables. Même on en a vu qui reconnaissaient en se mariant l’enfant sans père légal. Horace montrait à René tant d’affection ! Oh ! s’il poussait la générosité jusqu’à faire de lui son fils ! Ce serait la guérison de tout mal, l’évanouissement du cauchemar, le bonheur !… Elle n’aurait plus cette terreur qu’en secret un peu du cœur de son enfant ne s’en allât vers l’homme indigne et méprisé. Le cher petit aurait un guide, un appui, un modèle. Et plus tard, quand il pourrait comprendre, il ne mêlerait à sa dévotion filiale ni blâme, ni pitié, ni honte secrète, car il pourrait être fier de sa mère réhabilitée et du nom qu’elle lui aurait conquis.

Des rêveries pleines d’enchantement vinrent transformer en une fête intime de l’âme l’existence médiocre d’Hélène. Tout ce que, vers seize ans, elle avait confusément entrevu, et dont l’attente avait illuminé sa laborieuse jeunesse, refleurissait devant ses yeux. L’amour dans la sécurité, dans la pureté, dans l’honneur, elle pouvait donc encore le voir venir à elle, et le pressentir en une série d’émotions aussi fraîches que jadis ? Jamais elle n’aurait cru savourer une seconde fois ces puériles ivresses, mêlées de puériles anxiétés, qui font d’une passion naissante un état si délicieusement poignant. Les menus incidents qui, jour après jour, lui certifiaient l’amour d’Horace, prenaient la proportion de grands bonheurs.

Enfin elle atteignit cette période incomparable où, entre deux êtres, l’inclination réciproque est si vive qu’il n’est pas besoin de paroles pour l’exprimer et qu’on ne peut plus que la diminuer en la précisant par des mots. Sans un aveu, Horace et Hélène s’étaient dit tout ce que peuvent dire le désir et la sympathie. Les leçons de René étaient maintenant, pour le maître et pour la mère, des rendez-vous d’âmes, de regards, de tremblantes intonations. Dans ces contacts immatériels de leurs personnes, ils trouvaient des joies qui ne pouvaient être surpassées, parce qu’en même temps que l’ivresse elles comportaient l’espoir. Et quelle valeur prenaient les plus fines vibrations de la chair et du cœur, quand, retourné à sa solitude, chacun les ressuscitait par le souvenir !


IV



Horace Fortier se sentait épris d’Hélène dans la mesure la plus forte où son impérieuse personnalité comportait un tel sentiment.

Cet homme était un intellectuel, et non un sentimental. Et il était, de plus, un égoïste d’esprit, un être pour qui les satisfactions que donne l’idée l’emportaient sur toutes les autres, et qui eût sacrifié toutes les tendresses aux voluptés de son cerveau. Si la philosophie sociale absorbait son extraordinaire puissance de raisonnement et de travail, ce n’est pas qu’il sentît son cœur dévoré par les ardeurs de charité qui font les apôtres religieux et politiques : c’est qu’il considérait le problème du bonheur humain comme la plus formidable et, par conséquent, la plus intéressante équation qu’un penseur pût se proposer de résoudre.

Horace méprisait les passions et les appétits qui torturent les termes de cette équation et veulent en forcer le résultat. Mais il ne désespérait pas que la raison et la science trouvassent enfin la vraie formule de l’X, de l’inconnue dont les dieux mêmes ne nous ont pas donné le sens.

Ce modeste professeur d’un lycée de province entretenait l’ambition de se dresser un jour en face de la société et de lui dire :

« Voici le modèle auquel tu dois te conformer. Tu seras ainsi ou tu ne seras point. » Rêve passionnant, surexcité en lui par l’attente anxieuse où vivent les peuples, par les frémissements dont tressaille le monde, par ce travail universel de gestation dont le fruit semblait par instants prêt à surgir de son propre cerveau.

S’il espérait réussir là où tant d’autres ont échoué, c’était par la différence du point de départ. Le socialisme jusqu’ici a pris pour base les besoins de l’individu, puis tâché de concevoir un état social qui pût les satisfaire. Fortier, lui, voulait établir scientifiquement, par l’étude de tous les groupements historiques et celle des ressources économiques de l’humanité, ce que la société, en tant qu’association, peut offrir à ses membres, et dans quelles conditions elle fera produire à l’effort humain le maximum de résultat. La répartition viendrait ensuite, égale ou proportionnelle suivant la logique du système général. Et l’individu y conformerait ses besoins.

« Mais quoi ! » pensait Fortier, « tous les novateurs dont je lis les chimériques programmes appuient leur société de demain sur deux pierres d’angle empruntées à la société d’hier : les appétits et les richesses. Ils acceptent les premiers, puis qu’ils s’engagent à les satisfaire, et les secondes, puisqu’ils promettent de les partager. Mais c’est les détruire du même coup. Les pierres d’angle crouleront. Les appétits satisfaits ne produiront plus les richesses, et les richesses dilapidées n’exciteront plus les appétits jusqu’à l’effort prodigieux de travail que nécessite la civilisation moderne.

« Au bout de quelques jours, ce sera la ruine absolue, la pire barbarie, la plus abjecte misère.

« Mais ces gens qui ont étayé leurs systèmes sur les passions et sur les désirs humains sont les théologiens et les métaphysiciens du socialisme. Avec moi, il entrera dans la voie scientifique. »

Auprès de préoccupations pareilles, l’amour devait paraître à Fortier une faiblesse contre laquelle il ferait mieux de se tenir en garde. Mais plutôt, il avait jugé tellement négligeable ce piège du cœur et des sens qu’il n’avait même pas songé à l’écarter de son chemin. Quand il s’y était vu pris, il s’était résigné assez vite. C’était un accident qui modifierait l’organisation de sa vie, mais qui n’influerait pas sur sa vocation secrète. Tout au plus perdrait-il un peu de temps par les distractions que ce sentiment donnerait à sa pensée. Tant que la beauté, la grâce délicieusement triste, et le charme de loyauté, de douceur, qui l’avaient séduit chez Hélène, resteraient pour lui choses étrangères et convoitées, l’effervescence de son désir gênerait le fonctionnement de sa réflexion. Mais il épouserait cette charmante femme. La possession paisible lui rendrait toute sa liberté d’étude et de méditation.

Jusque-là, il avait repoussé la perspective du mariage. Toutefois, avec une compagne d’une âme si délicatement soumise et de tant de silencieuse raison, cette perspective ne l’effrayait plus.

La doctoresse, amie d’Hélène et de M. Fortier, se plaisait à les réunir. Elle n’avait pas de peine à constater qu’ils étaient heureux l’un près de l’autre. Avant eux-mêmes elle avait esquissé leur petit roman, et c’était avec un amour-propre d’auteur qu’elle tenait à le mener jusqu’au dénouement conjugal.

Un soir, ils venaient de dîner chez elle, dans sa maison de la place d’Espagne. Il faisait chaud. Les fenêtres s’ouvraient vers les montagnes. Derrière la chaîne des puys trapus, dominé par celui du Dôme, le ciel montrait de longues traînées sanglantes. Plus haut, il semblait un lac de lumière verte et frissonnante. Puis, au zénith, il étendait un crêpe violet semé de points d’or. Au-dessous de la maison, dans l’ombre tiède, un quartier de Clermont se tassait. Parfois, de toutes ces existences invisibles une voix montait, un appel indistinct, un rire lointain, un hennissement ou un aboi de bête. Ensuite l’immensité semblait plus vaste et le silence plus profond.

Hélène sentait la joie de son cœur se dilater jusqu’à remplir l’espace. Elle était si grande, cette joie, qu’elle montait aux étoiles. Tout le paysage en exprimait l’ivresse. Un peu de son bonheur flottait tout là-bas, avec le dernier rayon qui blanchissait l’observatoire au sommet du Puy de Dôme. La jeune femme eût voulu embrasser d’une étreinte cette beauté de choses qui s’harmonisait avec les délices de ses sentiments. Et son regard extasié caressait les couleurs et les contours inoubliables, tandis qu’elle prêtait l’oreille à la voix d’Horace.

Elle était venue seule, sans son petit René. L’enfant avait passé la journée à la campagne, chez la nourrice qui l’avait élevé jusqu’à trois ans. Sans doute, à cette heure-ci, la brave femme l’avait déjà ramené au logis, et la bonne le couchait. Hélène irait le rejoindre dans un instant. M. Fortier l’accompagnerait-il ?… Elle se voyait marchant à son côté par les avenues assombries. Ce serait tout à l’heure, elle en était certaine, qu’il allait lui parler d’amour. Oh ! des mots passionnés dans cette bouche si grave !… D’avance elle en défaillait d’une émotion délicieusement aiguisée de crainte. Car elle se sentait bien petite fille auprès de cet être de raison, de volonté, dont les yeux, lui semblait-il, faisaient agenouiller en elle-même son âme.

Que lui répondrait-elle ?… Ah ! tout de suite, elle l’arrêterait : « N’achevez pas. J’ai un triste secret dans ma vie… Je vous dois un aveu… » Mais elle connaissait les idées larges d’Horace, sa haine des préjugés sociaux. Elle se sentait pure, malgré tout. Elle savait qu’il la jugerait telle, et qu’il le lui dirait. Quel relèvement !…

Malgré la fièvre de ses pensées, Hélène essayait d’écouter et de soutenir la conversation.

M. Giraudet ne parlait guère. C’était un bureaucrate dont le cerveau honnête imitait l’intérieur de son pupitre, à la préfecture. Les idées courantes у étaient rangées avec le même ordre minutieux que ses papiers, ses plumes, son grattoir et sa gomme élastique. Et tout de suite, pour toute circonstance, le lieu commun dont il avait besoin sortait de sa case, tant il mettait vite la main dessus. Les controverses de sa femme avec Horace Fortier lui semblaient incompréhensibles en même temps qu’un peu inquiétantes et subversives. Mais son admiration pour la doctoresse ne laissait passer dans ses regards et ses paroles que de timides approbations. Quand celle-ci voulait obtenir un appui plus motivé, elle en appelait à « madame » Marinval. Le bon sens d’Hélène suppléait parfois heureusement la supériorité de l’intelligence et l’éducation scientifique.

Ce soir-là, on avait laissé de côté la philosophie et le socialisme pour traiter une question de sentiment. Un crime passionnel venait d’émouvoir Clermont. Le second mari d’une femme divorcée avait tué le premier, sous l’impulsion d’une jalousie invincible et sans l’excuse d’aucun flagrant délit. Il avait profité de la plus futile apparence pour supprimer son prédécesseur.

— « Moi, » dit Horace, « je le comprends. J’espère qu’il sera acquitté. »

Le professeur accompagna cette phrase du sourire d’ironie dont il soulignait, les dénigrant lui-même, ses opinions sentimentales.

— « Nous n’en croyons rien, » dit Mme Giraudet. « Vous êtes en train de vous moquer de nous, comme cela vous arrive souvent.

— Oh ! » s’écria-t-il avec une protestation exagérée dont la malicieuse hypocrisie souleva le rire des jeunes femmes, « je ne me permettrais pas… C’est de moi que je me moque, parce que, sur cette question-là, je ne saurais parler que d’une façon absurde. La jalousie, même rétrospective, est une maladie à laquelle je me crois sujet. Mais au moins, moi, je connais mon faible, et jamais je n’épouserai une femme divorcée.

— Allons donc !… » fit la doctoresse.

Comme on n’avait pas allumé de lampes, l’obscurité grandissante empêcha de voir Hélène pâlir.

Il y eut un silence où l’on sentit comme une gêne. Puis Mme Giraudet reprit :

— « Vous qui êtes au-dessus des préjugés, qui nous prédisez l’avènement de l’union libre…

— Mais, chère madame, ce n’est pas une théorie que je développe. C’est un sentiment que j’avoue. Je prêcherais aussi bien la cuisine libre, si elle ne l’était pas, et je ne mangerais pas pour cela des ris de veau ni des cervelles, parce que je les déteste. Heu !… ces viandes molles et blanchâtres, quelle abomination !… »

Il mit une intonation comique à l’expression de son dégoût, cherchant à faire dévier la causerie, car il venait de sentir comme un souffle froid circuler entre eux. Mais qui donc avait-il pu froisser par une opinion toute personnelle sur le divorce ? « Madame » Marinval était veuve, et les Giraudet mariés pour la première fois.

Tandis qu’il parlait d’autre chose, la pensée éperdue d’Hélène restait cramponnée à cette phrase dite en l’air, à cet aveu d’une jalousie latente, qui retiendrait Horace d’épouser une femme dont le premier mari existerait encore. Un mari !… Mais pour elle, sa situation n’était-elle pas bien pire ? L’homme qui l’avait possédée, elle s’était donnée à lui volontairement, sans condition… Et elle en avait un fils… Et cet homme allait et venait sous la lumière du ciel… Il respirait, marchait, riait, faisait des affaires, emplissait les journaux de son nom… Il faudrait révéler cette horrible chose à celui-ci qu’elle aimait, dont elle se sentait aimée !…

Comment avait-elle jamais pensé que ce serait facile, qu’un mot généreux prononcé par lui anéantirait une réalité semblable ?… Mais elle ne l’avait donc jamais deviné, jamais compris, cet Horace ! Elle n’avait jamais mesuré la hauteur dédaigneuse de cette personnalité, qui, en effet, ne devait pas supporter un rival, même dans le passé. Elle se l’était représenté à son image, comme les croyants font pour leur Dieu. Dans son rêve puéril, d’un dévouement trop confiant, trop tendre, elle avait fait tenir ce front, ce cœur, altiers et forts. Et voilà qu’au premier geste, un bras trop dur brisait, dispersait les nuages légers de son illusion. L’inconscience du mouvement le rendait plus redoutable. Une obscurité de passions imprévues se découvrait. Le mystère pressenti dans cette âme adorée et inconnue fit frissonner Hélène.

« Non, » se dit-elle, « plutôt le fuir et mourir que de le voir se glacer au récit de ma vie ! Jamais je n’aurai le courage de lui dire… »

Un instant après, ils se trouvaient côte à côte, silencieux, sous les arbres de la place d’Espagne, tous deux seuls dans la suavité de la nuit et de l’air chargé de souvenirs qui dort sur cette promenade mélancolique. Au-dessous d’eux, au pied du haut soubassement de pierre, la rue s’enfonçait, déserte. Ils auraient pu se croire sur le chemin de ronde d’une ville forte abandonnée. Des odeurs poudreuses et surannées flottaient. Mais là-bas, sur la dernière clarté du ciel, se profilait dans une pureté merveilleuse d’atmosphère le sombre feston des monts Dôme.

— « Hélène !… » dit le jeune homme en se tournant vers sa compagne.

Était-ce bien sa voix ? C’était si doux, un peu craintif, presque tremblé, ce petit nom qu’il prononçait pour la première fois. Et cela contrastait tellement avec les derniers accents de sa causerie, avec l’intonation d’une netteté de métal qu’elle avait encore dans l’oreille ! La pauvre amoureuse en défaillit. Elle s’attendait à une déclaration, à un discours, pendant lequel elle aurait préparé quelque ferme réponse. Et voilà que tout était dit, avec une intensité singulière de passion, en trois courtes syllabes…

Elle leva les yeux et rencontra ceux d’Horace. Leur flamme obscure la dévora tout entière. Jamais elle n’aurait cru tant l’aimer… Mais en même temps l’angoisse de son secret la suffoqua. Et de nouveau elle baissa les paupières, dans un tel trouble qu’il la vit pâlir, malgré la nuit, en même temps qu’il la sentit trembler.

Il prit la main qu’elle appuyait sur son bras, et, rendu plus assuré par cette émotion aussi claire qu’un aveu, il dit avec un ton plutôt grave maintenant que tendre :

— « Hélène, je vous aime beaucoup. N’est-ce pas que vous voulez bien être ma femme ?

Elle secoua la tête et fondit en pleurs.

Horace lui quitta le bras, décontenancé. Ce qu’il admirait en elle, c’était une nature mesurée, une sagesse tranquille, trop saine pour la nervosité des larmes. Et il s’étonnait, un peu refroidi, devant la silhouette immobile de la jeune femme, qui, les deux mains levées, cachait d’un mouchoir son visage.

— « Je vous ai fait de la peine ? » interrogea-t-il doucement. « Je vous demande pardon. J’espérais tant que vous m’aimiez un peu !

— Ah !… » soupira-t-elle.

Et sa figure se dégagea, charmante malgré les pleurs, avec le regard assombri de nuit, mais pour tant expressif de franchise.

— « C’est vrai… je vous ai aimé…

— Pourquoi ce passé ? Ne m’aimez-vous plus ?

— Je ne le dois pas… Non… c’était un rêve de folie… Je ne puis avoir d’autre affection que mon fils.

Mais votre fils a besoin d’un protecteur, d’un père. Je serai tout cela pour lui, si vous devenez ma femme.

— Je ne puis pas vous épouser. »

Horace tressaillit, et, détournant la tête, se remit à marcher en silence. S’il avait laissé son visage face à face avec celui d’Hélène, peut-être celle-ci eût-elle vu s’y peindre un reflet de singulier espoir. Le philosophe socialiste n’était, ni théoriquement ni pratiquement, un partisan du mariage. Qu’un obstacle l’empêchât de donner son nom à cette femme, cela n’était pas pour le désobliger outre mesure, puisqu’elle l’aimait.

La surprise, le sentiment d’une satisfaction un peu inconvenante, quelque légère angoisse aussi, le retenaient d’interroger.

Au même instant, chez Hélène, renaissait la confiance. Elle ne pleurait plus. Son effort de loyauté la grandissait intérieurement, l’exaltait. Nul doute que les yeux épris ne la vissent tout à l’heure à la hauteur où elle s’apercevait elle-même. D’ailleurs la sincérité de son nouvel amour effaçait, lavait l’ancien jusqu’à le lui rendre inconcevable. La puissance d’oubli qu’ont les femmes lui ôtait toute notion de solidarité avec sa personne d’autrefois. Qu’importerait à Horace un passé qui, pour elle, n’existait plus ?

Ainsi, durant les quelques pas qu’ils firent sans parler, tellement proches par le frôlement et le désir, un muet abîme s’élargissait entre eux.

Fortier mit un bras autour d’elle, l’attira tout contre lui :

— « M’aimez-vous ? Dites seulement que vous m’aimez. Je ne veux rien savoir d’autre. »

Sans force dans l’étreinte, et croyant que, par cette phrase, d’avance il acceptait tout, elle murmura :

— « Oh ! oui, je vous aime… »

Ce fut une minute d’extase, qu’elle abrégea par une tension suprême de sa volonté. Déjà sous ses lèvres, elle eut la force de se rejeter en arrière, de se dégager de ses bras.

— « Mais non, c’est impossible… Vous ne voudrez jamais !… Si vous saviez… Ah ! vous me mépriserez peut-être… »

Il protesta. Puis comme elle voulait s’expliquer tout de suite, il la fit taire.

— « Laissez-moi vous parler d’abord, chère Hélène. J’ai tant de choses à vous dire !… Je vous admire… je vous aime depuis si longtemps !… »

À pas lents et glissés, comme sur le mol tapis de nuées d’un paradis, tous deux marchèrent, ne sachant où ils allaient, mais, d’instinct, fuyant le centre de la ville ; longeant les avenues endormies dans un provincial silence, et même, bientôt, gagnant la campagne, la solitude, les ombres et les effluves complices.

Il lui disait la grâce, la douceur, la beauté qu’il adorait en elle, lui exprimait ses lassitudes de penseur, qui se détendraient si doucement sur un oreiller de tendresse, et l’aridité de sa vie tout intellectuelle, où comme une brise fraîche et délicieuse avait passé dès qu’elle lui avait montré de la sympathie.

Elle, à son tour, murmurait, sans presque le vouloir, par monosyllabes irréfléchis, par phrases inachevées et naïves, l’humilité de sa passion, qui plaçait Horace sur un sommet de splendeurs avec le monde pour piédestal. Elle prononça sincèrement le mot de génie. Et elle se faisait toute petite pour se griser de plus d’admiration.

L’un et l’autre évoquèrent aussi leurs communs souvenirs. Réciproquement ils se rappelaient des gestes, des attitudes, des paroles, qui, malgré leur insignifiance, les avaient plus impressionnés que si les astres avaient changé de cours, ou que si la mer avait englouti toute une ville avec les douleurs et les joies de ses milliers d’habitants.

Enfin, Hélène dit :

— « Où sommes-nous donc ? Il faut que je rentre. Si René s’éveille et m’appelle, il sera inquiet.

— Les enfants, » fit observer Horace, « ont le sommeil si profond ! »

Il ajouta :

— « Vous verrez comme je l’aimerai, le cher petit !

— Hélas ! » répondit-elle, « c’est pourtant lui qui nous séparera peut-être pour toujours ! »

L’instant était venu. Elle arrêta M. Fortier pour lire dans ses yeux en lui disant :

— « Horace, jurez-moi que, quelle que soit votre décision après ce que je vous aurai appris, vous garderez un pur et doux souvenir du rêve de ce soir.

— Je vous le jure, Hélène. Mais ce rêve est une réalité que rien ne peut détruire.

— Non, » reprit-elle bravement et avec une grande dignité, « car vous avez parlé à une Hélène imaginaire. Je ne suis pas veuve, comme vous croyez. Je ne m’appelle pas madame, mais mademoiselle Marinval, et René n’a pas d’autre nom que le mien. »

Le choc fut rude, bien qu’à demi prévu, presque à demi espéré. Mais Horace pensait plutôt à un mari indigne, en fuite, en prison peut-être, qu’à un amant. Sa jalousie, à peine éveillée par le vague soupçon d’une fatalité dans la vie d’Hélène, mais d’une fatalité n’ayant rien à faire avec l’amour, bondit en lui comme une bête fauve, toutes griffes ouvertes, à l’idée que cette femme s’était donnée sans conditions à un autre homme. Ce fut une déchirure qui l’ensanglanta intérieurement. Il n’en put dompter la douleur que par l’espoir et la volonté de posséder de même celle contre laquelle il s’indignait maintenant en secret sans cesser de la désirer. Extérieurement, sa physionomie ne changea pas, mais la chaleur et la caresse de sa voix se transformèrent en une courtoisie froide. L’irréprochable politesse de sa réponse glaça la pauvre Hélène.

— « Ma chère amie, la femme que j’aime n’est pas, comme vous le dites, une créature imaginaire. C’est vous, telle que je vous ai connue, telle que je vous vois. Quant à votre passé, je n’y constaterai jamais de fautes, je n’y verrai que des malheurs. »

Il lui offrit le bras de nouveau, comme pour clore un incident sans importance.

C’étaient les paroles de réhabilitation qu’elle attendait de la justice du sort et de la générosité de l’amour… Pourtant Hélène se sentait plus éperdue que si un gouffre se fût ouvert et qu’elle y glissât d’une chute désespérée. Quelque chose d’ironique et d’implacable avait résonné dans cette voix et flottait maintenant sur ce visage, dont elle devinait l’expression sans oser y porter les yeux.

Ce qui accrut son supplice, c’est qu’il lui fallut répondre à des réflexions d’une indifférence voulue que M. Fortier s’avisa d’émettre. Il fit quelques remarques sur les changements survenus dans un faubourg qu’ils traversaient, et sur l’animation qu’apporteraient bientôt les baigneurs de Royat.

Elle y crut voir une telle affectation de mépris qu’elle faillit crier quelque parole de démence et de désespoir. Mais tout à coup elle comprit combien il souffrait lui-même, et que tout cela n’était qu’un jeu d’orgueil, à la façon brusque dont il se pencha, pâle et comme suffoqué par la question qui lui jaillit des lèvres :

— « Dites-moi… Le père est-il encore vivant ? »

Hélène laissa tomber sa tête dans une affirmation douloureuse.

Un cruel silence commença. Et, à tout instant, la pauvre femme s’imaginait entendre l’air vibrer au premier mot d’une autre demande qui, fatalement, allait suivre : « Qui est-ce ? »

L’attente de ces trois syllabes lui tendait les nerfs d’une façon intolérable. Si galant homme que fût Horace, elle sentait qu’il résistait vainement à une affreuse curiosité, qu’il irait jusqu’au bout de l’interrogatoire. Effectivement, comme elle se débattait contre l’hallucination de ces torturantes syllabes, elle les entendit se glisser, honteuses, à son oreille.

— « Oh ! je vous en prie !… » supplia-t-elle.

— « Ah ! » dit-il, « c’est vrai… Il vaut mieux que je ne le connaisse pas. »

Cette phrase ne fut prononcée ni avec résignation, ni avec colère. Toutefois, mieux eût valu l’éclat d’une violence ou la sourdine d’un détachement que l’ironie dont elle vibra. Par le froid cinglement qu’elle fit siffler sur le cœur d’Hélène, Horace lui-même semblait s’être volontairement atteint. On eût dit qu’il raillait son propre amour, ou sa propre souffrance, et cela était pire que tout.

À qui en voulait-il le plus ? À elle, de ne pas être ce qu’il avait cru ? Ou à lui-même de n’en pas prendre son parti, malgré la possibilité commode qu’il entrevoyait de faire d’Hélène sa maîtresse au lieu de l’épouser ? Cette alternative convenait mieux à son goût pour l’indépendance et au libre accomplissement de son œuvre sociale. Pourtant nul doute que sa raison, en ce moment, ne fût incapable de prévaloir contre la révolte de son amour blessé, désorienté, humilié, jaloux.

De ce qui se passait en lui, Hélène ne pouvait avoir qu’une idée absolument fausse. Elle était faite pour adorer cet homme en fervente et en esclave, mais non pas pour le comprendre. Sa nature sans complexité, toute d’impulsive tendresse, n’imaginait point les modifications qu’une volonté de fer sait imposer à l’expression naturelle des sentiments. De la physionomie d’Horace ou de ses paroles, elle déduisait directement son état d’âme. Comment aurait-elle eu la moindre idée de cette chimie psychologique suivant laquelle les explosifs des passions sont décomposés par une raison froide et savante en corrosive ironie, en souriant orgueil ou en dédaigneuse indifférence ?

Elle ne sut donc que penser lorsque, au moment d’arriver devant sa porte, elle constata un changement soudain dans l’attitude de M. Fortier. La dureté d’intonation et de visage qui l’avait si profondément désespérée s’effaça. Au lieu de l’adieu glacé qu’elle considérait d’avance comme définitif, elle eut la surprise de l’entendre parler de leur prochaine entrevue. Et lorsque, sur une parole presque caressante, elle osa lever les yeux, ce fut un regard très doucement ardent qui pénétra dans ses prunelles.

— « Horace, » dit-elle toute tremblante, « si l’aveu que je vous ai fait a changé vos sentiments, dites-le-moi en toute franchise. Je le comprendrai… Je quitterai Clermont… Mais…

— Que pensez-vous là, Hélène ?… Ne vous ai-je pas répondu ?…

— Mais, » poursuivit-elle d’un ton suppliant, « si vous devez en souffrir et m’en faire souffrir, oh ! je vous en prie, ne me retenez pas… ne me parlez pas d’amour… Quittons-nous pendant que j’en ai la force.

— Nous quitter !… » s’écria-t-il avec un accent qui la transporta d’une joie infinie.

— « Horace !…

— Ma chère Hélène !…

— Ah ! » soupira-t-elle, « c’est que je puis mourir, mais je ne puis pas vivre sous votre froideur et votre mépris.

— Moi… vous mépriser… Je vous admire, et je vous aime.

— Vous m’aimez ?… »

Certes, il l’aimait — plus peut-être qu’il ne le croyait lui-même. Et il n’eut pas de peine à l’en persuader. Quand, traversant son petit jardin, elle se retourna pour entrevoir encore, à travers la grille, l’ombre adorée sur la nuit pâle de l’avenue, Hélène sentit ruisseler sur ses joues des larmes de bonheur surhumain.


V



Quelques jours passèrent. La monotonie des habituelles occupations les remplit. M. Fortier revint faire son cours et donner des leçons à René. Mais les entraves de la vie provinciale ne permirent pas qu’Hélène et lui se retrouvassent en tête-à-tête. Le professeur ne paraissait pas en chercher l’occasion.

Mlle Marinval pensa que, tout naturellement, il s’était ouvert de ses projets de mariage à leur amie la doctoresse. Elle alla rendre visite à celle-ci. Le cœur lui battait en passant sous les arbres de la place d’Espagne. Un immense espoir, mêlé de toutes les craintes qui germaient des douleurs anciennes, la faisait trembler lorsqu’elle atteignit la porte de la familière maison.

Mme Giraudet ne lui parla de rien.

Tout ce qu’Hélène avait ressenti ou deviné durant son existence ne pouvait l’aider à lire dans le cœur d’Horace. Tantôt un mot furtif, un regard, une pression de main la transportait jusqu’au ciel de ses rêves ; elle croyait, elle adorait. Tantôt la sombre concentration de cet homme semblait le hausser à des distances infinies d’elle-même, et la laissait dans une région de misère, d’infériorité, où rien ne lui restait, pas même le sentiment de sa propre dignité, ni la vivante flamme de son propre amour.

Parmi ces alternatives, sa santé physique et morale s’ébranlait. Un scintillement fiévreux fit étinceler péniblement son regard dans son visage aminci et pâle. Une frémissante nervosité remplaça le calme de ses attitudes, la sage ordonnance de ses actions. Elle se détraquait dans l’attraction d’une personnalité trop puissante, comme une boussole sous l’influence d’un trop fort aimant. Son cœur simple déviait de ses tendances normales en d’affolantes sensations. Elle en arrivait à douter de son amour maternel, à se demander si elle n’en voulait pas à son fils d’être l’obstacle entre elle et cet homme, sans qui elle ne comprenait plus la vie.

Tout n’était pas involontaire dans le mal que lui faisait Horace. Cela ne déplaisait pas à cet étrange amoureux qu’elle souffrît. Cependant il ne voulait pas la perdre. Mais, avec sa clairvoyance de psychologue et la froide force que lui donnait la domination de son amour par sa supérieure raison, il jugea se l’attacher plus encore par quelques durs caprices que par la plate douceur d’une conventionnelle admiration.

D’ailleurs il n’était pas fâché de lui faire comprendre qu’il trouverait exorbitante de sa part la prétention au mariage. Sa philosophie ne voyant rien de dégradant pour une femme dans le don passionné, consenti, de sa personne, il ne croyait pas être injuste en attendant pareille faveur de celle-ci, qui s’était ôté tout droit d’invoquer les préjugés. Au contraire, ne serait-ce pas condamner un premier et libre amour que de faire rentrer le second dans les barrières des conventions sociales ? S’il s’exaspérait à l’idée du roman secret d’autrefois, c’était, pensait-il, uniquement par jalousie, et non par l’impulsion d’une morale dont il connaissait trop le caractère relatif et contradictoire.

On aurait bien surpris Horace Fortier si on lui eût dit que cette morale, issue de l’idée religieuse qui pendant dix-huit siècles avait guidé ses ancêtres, conservait en lui le moindre lambeau de son empire héréditaire. Cependant, quelque indépendance qu’atteigne un esprit humain, il offre toujours une brèche par où se glissent les antiques influences, et cette brèche est ouverte par les sentiments complices. Dans le nombre de nos passions, il en est toujours quelqu’une qui trouve son compte aux illusions que la raison repousse. Tandis que le libéral jugement d’Horace absolvait d’avance la liaison irrégulière qu’Hélène pourrait contracter avec lui, sa jalousie contre le premier amant se faisait justicière du passé, s’aggravait de colère et de dédain, enorgueillie et gonflée qu’elle était par les séculaires opinions dont, inconsciemment, elle faisait sa pâture.

En somme, tout en proclamant bien haut son affranchissement des préjugés sociaux, ce philosophe sentait et agissait à peu près comme eût senti et agi le bourgeois qui en aurait été l’esclave. Il était d’ailleurs de bonne foi.

Une après-midi, comme le professeur quittait la salle de cours, où il s’était attardé avec René après le départ des élèves, le petit garçon, en le remerciant, lui sauta au cou.

Horace eut un haut-le-corps. Mais, levant les yeux instinctivement vers Hélène, il aperçut un si pâle visage, un regard si chargé de cruelle anxiété, qu’il en fut ému. Il se pencha, embrassa l’enfant.

D’ailleurs, il n’avait pas cessé de l’aimer. L’attache intellectuelle subsistait, très forte, entre son dogmatique esprit et cette jeune intelligence qu’il façonnait avec un intérêt passionné. Seulement la caressante impulsion l’avait surpris, avait brusquement éveillé des susceptibilités toutes physiques.

Quant à Hélène, l’émotion la bouleversait.

Le souvenir d’un autre élan pareil de son fils, d’un autre baiser sans chaleur donné par un autre homme à cet enfant, lui revint. C’est ainsi que, déjà, la courte scène s’était passée sous ses yeux entre René et Édouard Vallery. Et celui-ci était le père !… Pauvre petit garçon ! Mais, en elle-même, quelle complexité de sensations et de souffrances !… Elle restait dans la stupeur, incapable d’analyser ce flot d’impressions contradictoires qui la suffoquait. Et la cruelle ingéniosité de la vie épouvantait son cœur simple.

— « Pourrais-je vous dire deux mots en particulier, madame ? » prononça M. Fortier de son ton de professeur respectueux envers sa directrice.

Elle lui ouvrit la porte du salon, la referma sur eux. Tous deux se trouvèrent seuls.

— « Hélène, qu’avez-vous ? Vous n’êtes pas malade, j’espère, ma chère amie ?

— Suis-je si pâle ? » demanda-t-elle. « Ah ! j’ai cru que j’allais m’évanouir.

— Vous n’avez donc pas confiance en moi ? Craigniez-vous que je n’eusse fait de la peine à votre fils ?

— Oh ! » s’écria-t-elle, « que j’ai été heureuse de vous voir l’embrasser ! Que vous êtes bon ! »

Elle lui tendit les deux mains. Mais il les délaissa bien vite pour la prendre tout entière entre ses bras. Et, sous ses lèvres passionnées, elle ferma les yeux, tandis qu’un sanglot d’angoissante volupté lui entr’ouvrait la bouche.

Parmi tant de doutes, cela du moins était sincère et sûr. Mais la sensation fut si violemment douce qu’elle eut peur. Tout de suite elle se redressa.

— « Hélène, » murmura Horace, « voulez-vous que nous fassions une promenade ce soir, comme l’autre nuit ? J’ai des projets dont il faut que je vous entretienne.

— C’est trop imprudent, » dit-elle. « Songez donc… Dans une petite ville comme celle-ci… Que quelqu’un nous aperçoive, et demain je n’aurai plus un élève.

— Mais que faire ?

Il hésita.

— « Voulez-vous me recevoir vers minuit chez vous, Hélène ? Je m’arrangerai pour entrer et sortir sans que personne me voie. »

Elle eut un : « Oh !… » prolongé comme un gémissement. C’était bien là le coup qu’elle attendait. Horace ne voulait plus l’épouser. Déjà il la traitait comme une femme dont on n’a pas à craindre beaucoup de résistance. Mais, après tout, n’avait-il pas raison ? Sentait-elle encore en elle-même assez de force pour le fuir ?

Son refus s’atténua de la conscience de son passé, du pénible sentiment qu’elle n’avait plus droit aux indignations fières.

— « Chez moi ?… La nuit ?… Oh ! non… Horace, vous me brisez le cœur en me demandant une chose pareille ! »

Il protesta de son respect, de la pureté de ses intentions, allégua la nécessité de l’entretenir longuement, et de cacher une pareille causerie, dont toute la ville parlerait le lendemain s’ils n’y prenaient pas garde.

— « Eh bien, proposa Hélène, « ouvrons nous à Mme Giraudet. Chez elle, et même devant elle, nous pourrons arrêter nos projets à notre aise. »

En disant cela, elle tremblait intérieurement, dans l’anxiété de la réponse.

Il prit un air froid et contrarié :

— « Je vois, ma chère Hélène, que nous ne nous comprenons pas du tout.

— Pourquoi, » balbutia-t-elle, « ne pas annoncer à notre amie que nous comptons nous marier ? »

Au regard qu’il posa sur elle, la jeune femme sentit s’effondrer ses espérances, d’une chute qui lui écrasa le cœur. Et tout de suite se posa l’alternative : ou perdre cet homme adoré, ou devenir sa maîtresse, reprendre irrémédiablement le joug de hontes et de mensonges qu’elle avait rejeté en se séparant jadis d’Édouard. Que deviendrait sa dignité si laborieusement reconquise ? Et, plus tard, que dirait-elle à son fils, à mesure qu’il grandirait ?

— « Justement, » prononçait Horace, « c’est sur la question du mariage que je désirais vous parler. J’aurais eu là-dessus bien des choses à vous dire. Mais, puisque vous ne découvrez pas une possibilité d’entrevue moins officielle et précipitée que celle-ci, il me faut vous déclarer en quelques mots ce que j’aurais voulu vous expliquer à loisir. La loyauté m’oblige à ne pas vous laisser dans le doute plus longtemps. Je… ne compte pas me marier, Hélène. Je n’y aurais consenti, pour vous obtenir, que si vous aviez été une de ces femmes à l’esprit étroit qui ne sauraient aimer sans la permission du code. Vous avez pris la vie plus largement, et ce n’est pas moi qui vous en blâmerai. Je crois que notre union, pour n’être pas légale et bourgeoise, n’en sera que plus forte, plus élevée, d’un plus durable amour. Le mariage est la mort de la passion. Je suis un travailleur maussade, et, dans la vie commune, j’aurais mis trop à l’épreuve votre tendresse. D’ailleurs, bien d’autres raisons me guident, que je ne puis développer ici, à la hâte. Tout ce que j’ajouterai, mon amie, c’est que je vous aime, que je vous estime, par-dessus tout, et que je recevrai comme une inappréciable faveur les moindres parcelles d’affection que vous voudrez bien me donner. »

Sa voix, dont la dureté d’inflexion semblait d’abord vouloir établir l’irrévocable, décourager tout désir opposé au sien, s’amollit vers la dernière phrase. Le regard aussi changea, et l’acier noir des prunelles se fondit en un velours de caresse. Hélène en sentit jusqu’à ses plus lointaines fibres l’effleurement qui la brisait. Elle trouva cependant en elle-même une force qu’elle n’y soupçonnait pas.

— « Moi aussi, je serai franche et loyale envers vous, » dit-elle avec un calme extérieur sous lequel toute sa nature se convulsait de désir et de désespoir. « Vous avez vos raisons pour ne pas vous marier, Horace, et moi j’ai résolu de ne me donner encore que dans le mariage. Ma première faute m’en interdit une seconde. C’est le contraire de ce que vous pensez, je le vois. Mais vous vous trompez en croyant que je me suis mise délibérément et de mon plein gré au-dessus des exigences sociales. Dans tous les cas, je ne suis plus libre de le faire, puisque j’ai un fils. Les conséquences de mes actions ne retombent plus désormais sur moi seule. »

Le dilettante moral qu’était Horace goûta profondément la beauté de cette réponse, que rehaussait la simplicité de l’attitude et du langage. Il n’en méconnut pas la sincérité actuelle. Mais il se sentait trop aimé pour ne pas juger fragiles de telles résolutions. Soulevé par l’admiration physique et intellectuelle, il ne songea même pas à combattre les objections dont il savourait la grâce sur de telles lèvres. Il saisit la main d’Hélène.

— « Ah ! je vous aime… Comme je vous aime !… murmura-t-il.

— « Ne me le dites pas !… » cria-t-elle, avec la folle supplication d’une détresse suprême.

— « Mais vous aussi, Hélène… vous m’aimez…

— Trop !… Oh ! je vous aime trop. Partez… Ayez pitié de moi… Séparons-nous pour toujours !… »

Une telle émotion les bouleversait tous les deux, que, momentanément, l’égoïsme philosophique d’Horace fondit dans cette tourmente. Il prévit quelque attendrissement possible de sa volonté, et, sincèrement à son tour, il dit à Hélène :

— « Non, nous ne nous séparerons pas… Nous ne le pouvons plus… Je veux que vous m’aimiez… Ayez confiance en moi… L’avenir arrangera tout… Mon Dieu, rien n’est absolu en ce monde… rien, que notre amour. Aimons-nous d’abord. Ensuite… plus tard… je vous aime trop pour ne pas faire ce que vous désirez. »

Malgré cette vague promesse, Hélène, durant les semaines qui suivirent, continua de résister à Horace.

La difficulté des rendez-vous, dans ce milieu de province, aidait son courage. Mais ce qui la soutenait — surtout d’un soutien pareil à celui des clous dans la chair d’un supplicié — c’étaient les crises d’ironie où retombait le professeur. Elle ne savait pas à quelles fièvres de désir exaspéré, de jalousie rageuse, d’orgueil en révolte contre l’amour, correspondaient ces crises. Elle ne se doutait guère que la passion du jeune homme s’augmentait en ces luttes imprévues, et qu’il s’en voulait de se sentir beaucoup plus pris qu’il ne l’aurait cru possible.

Quand il faisait au passé de sardoniques allusions ; que, devant des tiers, il prononçait des jugements dédaigneux, cruels, sur des situations analogues ; quand, par des phrases ingénieusement torturantes, il l’assimilait aux pauvres filles trompées, à qui le monde octroie si largement, sous prétexte de moralité, le mépris qu’il réserve aux vaincus, la fierté d’Hélène s’insurgeait jusqu’à se croire victorieuse de son amour. Même, dans les oscillations exagérées de sa nature féminine qui volait aux extrêmes, elle ne voyait plus dans son sublime Horace qu’un être sans cœur, incapable de tendresse, de générosité, de justice. Secrètement parfois elle l’accusait de lâcheté.

Le lendemain, elle l’adorait.

Déjà Hélène pouvait prévoir le terme de ses forces. Elle prenait, pour sauver à ses propres yeux l’humiliation de sa défaite, des résolutions extraordinaires. « Je lui appartiendrai une seule fois, » pensait-elle en frissonnant d’ivresse et d’angoisse, « puis je me tuerai après. »

Elle était surtout sensible à ce raisonnement du jeune homme :

— « Vous ne voulez pas faire pour moi ce que vous avez fait pour un autre. Donc vous ne m’aimez pas comme vous avez aimé le père de René. »

« Je lui prouverai que je l’aime davantage, » se disait-elle, « puisque j’en mourrai. Oui, je quitterai la vie, j’abandonnerai mon enfant, pour passer une heure dans les bras d’Horace. Car je ne puis me résoudre à vivre sa maîtresse, à jouer la comédie devant mon fils, et à mentir à tous pour conserver mon gagne-pain. »

L’espoir d’un mariage possible par la suite ne pouvait lui rester malgré les demi-engagements que prenait Horace. « De quelles ironies, » pensait-elle, « ne me ferait-il pas payer le sacrifice de son orgueil et de son indépendance ! »

Un jour, Hélène dit à Mme Giraudet :

— « S’il m’arrivait un malheur, je suis sûre que mon fils trouverait en vous une seconde mère. Matériellement il n’aurait besoin de personne, car son père, je vous l’ai dit, lui a constitué un certain capital. Mais votre tendresse ne lui ferait pas défaut. Et il aurait aussi… » — sa voix s’altéra, — « il aurait aussi M. Fortier.

— Voyons, » lui répondit son amie, « à votre âge et avec cet enfant, vous ne devez pas songer à la mort. »

Elle avait pris un ton d’affectueuse remontrance. Hélène se sentit comprise, et rougit.

— « Ah ! » reprit Mme Giraudet, « vous n’auriez pas ces idées noires si vous saviez comme vous êtes aimée.

— Aimée ?… » murmura Mlle Marinval.

— « Mais oui… Vous vous en doutez bien un peu, belle mystérieuse. Horace Fortier est un original, qui vous fera souffrir sans doute… Mais il vous adore, et cela crève les yeux.

— Qu’importe, puisqu’il a résolu de ne pas se marier ? D’ailleurs, vous savez bien que j’ai dans ma vie un obstacle…

— Un obstacle ! » répéta la doctoresse. « Pour moi, c’est un mérite de plus. Car il est mille fois plus beau d’avoir surmonté, effacé, racheté ce malheur que de n’en point avoir été victime. Vous êtes une noble, honnête et vaillante créature, Hélène, et celui qui vous jugera autrement ne sera pas de bonne foi.

— On peut avoir la même indulgence que vous et ne pas vouloir m’épouser. Je n’ai pas le droit de songer au mariage.

— Vous êtes folle ! » dit la doctoresse.

— « Alors M. Fortier aussi, » prononça Hélène avec un petit rire amer. « Cependant vous le considérez comme une des lumières de notre temps.

— Ah ! » s’écria Mme Giraudet stupéfaite. « M. Fortier sait donc ?…

— Il m’a déclaré ses sentiments. Je lui ai dit la vérité.

— Mais il vous épousera, » certifia la doctoresse. « Vous vous aimez. Il faut qu’il vous épouse !

— Je vous en supplie, » implora son amie, « ne lui parlez de rien !

— Pourquoi ? Il vous a connue chez moi. Il vous fait ouvertement la cour. Je puis bien lui demander quelles sont ses intentions.

— Non, car il y a un sujet que vous n’aborderez jamais de vous-même, et dont il ne vous parlera certes pas le premier. Tout est inutile, et la moindre discussion là-dessus serait trop humiliante pour moi. Ah ! » soupira Hélène, « je n’ai pas eu de chance dans la vie. D’autres profitent souvent de leurs fautes. J’aurai payé cher les miennes ! »

Malgré la défense de Mlle Marinval, Mme Giraudet tâcha de sonder Horace. Tout de suite elle reçut une si catégorique et si étrange réponse qu’elle en resta abasourdie. Était-il sincère, ou bien mettait-il en avant le plus inouï des prétextes pour n’en pas invoquer de plus délicats, pour ne pas discuter l’honneur d’Hélène ?

— « Je n’épouserai jamais une femme qui sera déjà mère, » dit-il à la doctoresse. « Car la première paternité influence celles qui suivent, au point que nul, sinon le premier mari ou le premier amant dont une femme a conçu, ne peut se vanter d’avoir des enfants bien à lui. Ceux qu’elle met ensuite au monde, par n’importe quel père, risquent de ressembler moralement et physiquement au premier procréateur. Vous qui avez étudié la médecine, vous ne pouvez ignorer cette loi physiologique, absolument vérifiée chez les espèces animales supérieures, et pour laquelle on proposait récemment le nom de télégonie. Les gens qui se marient ne s’en doutent guère. Mais quels drames naîtront de cette donnée quand elle sera descendue des régions scientifiques dans le domaine des connaissances courantes et de la littérature !

— Non, » dit Mme Giraudet impatientée, « car lorsque la science sera devenue si générale, l’amour n’existera plus. Ah ! vous arrivez à le tuer gentiment, vous autres raisonneurs.

— Je le voudrais bien, » fit Horace avec une réelle tristesse.

— « Bah ! vous voulez me faire croire qu’il vous gêne, » reprit-elle en haussant les épaules. « Mais, s’il vous tenait vraiment la chair et l’âme, vous ne verriez que les arguments en sa faveur. Ainsi, qui vous dit que le mariage vous donnerait des enfants ?

— Rien ne me dit que j’en aurais. Mais tout me dit que, si j’en avais, je me dévorerais d’inquiétude jalouse, je chercherais sur leur visage une image abhorrée… Moi-même, en eux, j’aurais ressuscité l’amour mort, j’aurais fait fructifier les caresses anciennes… Je me sacrifierais pour des êtres qui, sous mon nom, auraient les traits, les goûts, les vices peut-être d’un autre… Ce serait épouvantable… Non, non, je connais trop les lois de l’hérédité… »

La doctoresse réfléchissait.

— « Soit, mon cher ami, » dit-elle. « Mais, si c’est là ce que vous pensez, vous feriez mieux de quitter Clermont. Vous avez le droit de réclamer une chaire à Paris. Pourquoi ne la demanderiez vous pas ?

— Est-ce Mme Hélène Marinval qui vous a chargée de me mettre ainsi au pied du mur ? » questionna ironiquement Horace.

— « Grands dieux, non ! La pauvre petite !… Elle a d’autres projets en tête.

— Lesquels ? » demanda le jeune homme, troublé.

— « Mais je crois qu’elle songe à mourir, tout simplement. Elle m’a recommandé son fils d’un air bizarre. Et, avec une nature droite et résolue comme la sienne, les grands partis ne se prennent que pour de bon. »

Horace devint très pâle. Mais il n’ajouta ni une question, ni une réflexion. Son empire sur soi-même était tel que la doctoresse, lorsqu’il prit congé, douta qu’il eût jamais été amoureux. « Je me suis bien trompée, » pensa-t-elle. « C’est une âme de fer. Il brisera même en caressant. Mais qu’il est beau, et quel air de dominateur il a ! Je comprends la pauvre Hélène. »


VI



Mourir ?… » pensait Horace. « Hélène voudrait mourir plutôt que d’être à moi ?… Allons donc ! S’est-elle tuée quand le père de René l’a possédée vierge ?… ou dans l’effroi de sa maternité clandestine ?… C’était pourtant alors que l’affolement pouvait la conduire à des résolutions extrêmes. Aujourd’hui elle est femme, et libre, et je la sens toute vibrante d’amour, et elle me voit brûlant de lui ouvrir les bras… Comment préférerait-elle la mort à une passion qui ne lui demande rien, qui ne lui ôte rien, ni son enfant, ni sa réputation, puisque je suis prêt à ménager toutes les convenances extérieures ?

Si l’esprit d’Horace était une cime inaccessible à Hélène, le cœur de la jeune femme s’ouvrait comme un abîme où le philosophe ne pouvait descendre. Elle restait aussi incompréhensible pour lui que lui pour elle. Jamais l’intellectualité et la sentimentalité, ces deux sexes de l’âme, n’avaient mis plus de différence entre des êtres. La Nature, qui, entre les deux corps de l’homme et de la femme, a placé l’attraction sensuelle, semble ne s’être guère souciée d’unir par un lien quelconque leurs personnalités morales. Au contraire. Et la société, parachevant son œuvre, a élargi le gouffre intellectuel, tout en surexcitant la passion physique par le luxe, par l’art et par la littérature. Deux antagonistes, dont tous les intérêts, toutes les conceptions diffèrent, mais qui ne peuvent se passer l’un de l’autre, voilà les amants et les époux modernes.

Horace et Hélène se trouvaient aux extrémités les plus lointaines de ces séries divergentes.

Cependant, malgré l’étonnement irrité que causait au professeur la mélancolique obstination d’Hélène, malgré la secrète et cruelle jouissance qu’il éprouvait à lui faire expier une faute, — qui pourtant n’avait pas été commise contre lui, mais dont l’idée le torturait, — il dut commencer d’admettre, en frémissant de crainte, les prévisions de la doctoresse.

À un moment, tout dans l’attitude de Mlle Marinval, sur sa physionomie fiévreuse et pâle, à travers ses paroles à la fois exaltées et résignées, fit pressentir à Horace qu’elle tombait sous l’empire de l’idée fixe, et que bientôt sa volonté serait mûre pour quelque irréparable action.

Parfois, en la quittant, il emportait l’impression si vive de cet état d’âme, qu’il était saisi d’une appréhension terrible, et trouvait un prétexte pour revenir presque aussitôt avenue de Royat, vers la calme et bourgeoise petite maison, qui, avec sa façade paisible et l’annonce des cours à sa grille fleurie, ne paraissait guère abriter pareille tragédie du cœur.

De temps à autre, aussi, la nuit, M. Fortier se réveillait en sursaut avec la pensée qu’Hélène peut-être expirait à cette heure même. Et alors il sentait son regret et son amour si forts, que le sacrifice de son orgueil, de sa liberté, lui apparaissait comme singulièrement moins difficile à accomplir.

Troublé dans ses travaux par de si impérieuses préoccupations, le professeur s’enfermait en vain dans sa chambre, devant ses livres. Des distractions qu’il n’avait jamais connues jusque-là entravaient sa pensée. Les documents qu’il collectionnait en dossiers, pour établir ensuite sur des bases scientifiques sa théorie sociale, ne s’augmentaient qu’avec lenteur. Le feu sacré ne l’animait plus. Il s’énerva.

Alors il voulut se soumettre à un spécial régime physique et intellectuel. Il entreprit à pied des excursions dans les montagnes, à la fois pour dompter son ardente jeunesse amoureuse, et pour trouver une application de ses idées dans l’étude de la vie rustique, presque primitive, telle qu’on la rencontre encore au fond de cette simple et sauvage Auvergne. Il recueillerait là des notes qui ne lui seraient pas inutiles.

La splendeur de l’été faisait étinceler la verdure des pâturages, l’écume des cascades, les échappées bleues des lointains. Elle rendait aussi plus délicieusement fraîche et sombre la profondeur des forêts. Mais là, dans la palpitation des sèves, le frôlement des souffles aromatiques, l’accablement de l’antique solitude, Horace éprouvait le besoin éperdu de serrer contre son cœur un cœur passionné de femme. Il songeait à l’émotion qu’éprouverait Hélène devant certaine grâce indicible des choses. Ardemment, il la souhaitait à ses côtés.

Malgré ce qu’il avait attendu de cette diversion, la Nature ne lui conseillait pas l’oubli.

Un jour qu’il descendait du Puy de Dôme par la route de Fontanat, comme il approchait de Clermont, il se détourna du chemin carrossable pour traverser un bois merveilleusement pittoresque et sauvage. C’est une promenade peu fréquentée par les baigneurs de Royat, à cause de la pente abrupte du terrain sur le flanc du puy Chateix. Les racines des hêtres et des pins s’enchevêtrent entre des blocs de lave que creusent les filets limpides des sources. Les sentiers y sont parfois inondés par des cascatelles ou rendus impraticables par l’amoncellement des pierres.

M. Fortier ne s’étonnait donc guère de ne rencontrer personne. Il coupait au plus court, bondissant d’un rocher à l’autre, dévalant le long des déclivités les plus raides, mais s’arrêtant quelquefois pour voir glisser sur les grandes herbes, entre les fûts noirs des arbres, les rayons rouges du soleil couchant.

Et jamais encore il n’avait senti tout son être emporté vers Hélène d’un élan plus attendri. Lorsqu’il s’immobilisait pour rêver, il évoquait le gracieux visage, devenu si pâle depuis quelque temps ; et, quand il se lançait de nouveau dans une descente vertigineuse, il croyait voler vers elle.

Au moment où il rejoignait le sentier, brusquement il la rencontra.

Elle était seule, sans son fils. Et, comme elle demeurait toute saisie par cette soudaine apparition, elle avait un aspect un peu mystique et surnaturel, dans sa rigide attitude, les bras chargés de fleurs. Car, dépassant son épaule, une gerbe pourprée de digitales la cachait à demi de ses épis magnifiques.

— « Vous savez que ce sont là des plantes dangereuses, » dit Horace aussitôt qu’il l’eut saluée.

— « Mais je les crois bienfaisantes, au contraire, » fit-elle avec un sourire délicieux et des yeux tristes. « N’apaisent-elles pas les battements trop tumultueux du cœur ?

— Oui, mais elles peuvent aussi les suspendre tout à fait.

— Qu’importe ! » reprit-elle. Et, songeant à l’amour qui la minait, elle ajouta : « Il est des poisons qui sont si doux !

— Pas celui-là, » dit vivement Horace. « La digitale cause dans l’organisme…

— Bah ! » interrompit Hélène, « vous parlez en savant. Ce n’est pas cela que je veux dire. Mais regardez… N’est-ce pas admirable ? »

Elle séparait des autres une des longues tiges et l’élevait de la main droite. La lourde cascade des calices incarnats tombait somptueusement. Et le geste était aussi charmant que la fleur était splendide.

Horace fut profondément remué. Quelque chose d’inquiétant s’ajoutait à la beauté d’Hélène et en aiguisait l’impression sur ses sens et sur son cœur. Était-ce donc vrai qu’elle préférerait la mort à son étreinte ?… Il s’approcha, très pâle, et prononça presque tout bas :

— « À quoi songiez-vous en cueillant ces fleurs ? »

Elle eut un léger rire énigmatique.

— « À en faire un bouquet.

— Pourquoi votre fils n’est-il pas avec vous ?

— Parce que je l’ai conduit et laissé près de sa nourrice, une paysanne de Fontanat. Il aime à passer chez elle une journée de temps à autre. En revenant, j’ai traversé cet endroit sauvage précisément parce qu’on y trouve les plus belles digitales des environs. »

Il ne crut pas qu’elle les eût cueillies sans arrière-pensée. Et, de fait, quoiqu’elle eût répondu franchement, n’avait-elle pas subi, en touchant ces belles fleurs vénéneuses, un peu de cette attirance, où de plus en plus elle s’abandonnait, vers la mort ?

Horace la prit par la main, la fit asseoir sur une roche moussue, lui ôta des bras la gerbe de digitales, qu’il jeta à ses pieds. Et cela fit devant eux un tapis de pourpre claire.

— « Hélène, j’ai réfléchi… Oui, puisque vous y tenez absolument… bien que je trouve tout cela peu raisonnable… nous nous marierons… quand vous voudrez. »

Cette âpre nature ne pouvait pas ajouter au don ce qui en double le prix, la divine grâce qui fait en apparence du donateur l’obligé de celui qu’il comble de joie.

Hélène, blessée autant que charmée, répondit :

— « Ô mon ami ! je n’y consens pas si vous devez plus tard en souffrir.

— Je souffrirais davantage de vous perdre, » dit-il.

Elle voulut voir une délicatesse dans cette phrase, qui pourtant ne la démentait pas. Le beau regard caressant d’Horace avait été, il est vrai, plus tendre que ses paroles. Hélène se pencha vers les bras qui s’ouvraient, et, dans la volupté du baiser, disparurent ses doutes et ses craintes.

« Je l’aimerai tant, » pensa-t-elle, « qu’il ne se repentira jamais de sa décision. »

Toutefois, dès qu’il rouvrit la bouche, ce fut — involontairement sans doute — pour lui meurtrir le cœur.

— « J’ai été dur, cruel, » dit-il, « je vous ai fait souffrir. Mais je souffrais tant moi-même !… Voyez-vous, quand je pense qu’un autre homme vous a possédée, vous a rendue mère… Et que vous vous donniez à lui sans condition, dans une passion assez folle pour… Ah ! pardon… Ce n’est pas pour vous faire de la peine… Il faut bien que je vous explique… Surtout l’idée qu’il vous a dégradée, humiliée !… qu’il a eu le pouvoir de flétrir à l’avance notre amour d’aujourd’hui…

— Horace !… » jeta Hélène dans un cri de douleur, se redressant, avec, sur son visage décoloré, le frémissement de ce supplice.

— « C’est la seule fois que je vous parlerai nettement, » reprit-il. « Mais il faut que vous m’écoutiez. Nous ne devons laisser entre nous aucun malentendu, puisque vous allez devenir ma femme. Tout d’abord, vous allez m’apprendre le nom de cet homme. Autrement, quand nous serons mariés, je le verrai dans tous ceux qui vous approcheront. D’ailleurs, » ajouta-t-il en appuyant sur les mots et comme s’il sous-entendait des raisons plus graves, « il faut que je le connaisse.

— Pourquoi ? Allez jusqu’au bout de votre pensée, » demanda-t-elle d’une voix tremblante.

— « Je dois être à même de vous protéger contre lui, contre votre fils… » (il hésita), « contre vous-même.

— Oh !…

— Ma chère amie, quand un lien pareil existe entre une femme et son premier amant, la plus loyale, la plus sincère ne peut pas répondre de ce qu’elle fera un jour.

— Horace, je vous aime assez follement pour supporter de vous des raisonnements pareils plutôt que vous rendre votre parole. Mais réfléchissez… Est-ce juste ?… Où est la nécessité de me torturer comme vous le faites ?

— Le nom de cet homme ? »

Il y eut un silence. Elle attendait qu’il insistât. M. Fortier ne répéta pas sa question. Mais il posa sur Hélène un regard fixe et impérieux, plus durement inquisiteur qu’une menace.

Ne pouvant le soutenir, elle baissa les yeux et murmura :

— « Édouard Vallery. »

Il eut un sursaut, et cria :

— « Vallery, le banquier ?… L’homme du Tunnel sous la Manche ?… »

Elle inclina la tête.

Un ricanement affreux d’Horace lui fit défaillir le cœur.

— « Ah ! » s’exclama-t-il, « impossible de souhaiter quelqu’un de plus connu, ni qui fasse plus parler de lui. Nous ne pourrons pas l’oublier, celui-là !… »

Hélène fut saisie par l’horreur d’elle-même, de cette situation abominable, de la vie. Elle se courba, laissa glisser son front sur la main pendante de son ami.

— « Vous voyez bien, » s’écria-t-elle, « qu’il faut que je meure ! »

Il la souleva jusqu’à sa poitrine, l’étreignit avec une ardeur farouche, sans une parole. Puis, tout à coup, il la repoussa, se cacha d’une main le visage. Et, comme elle restait devant lui, plus frappée encore par son silence que par les durs cinglements de sa voix, elle crut voir sourdre une goutte brillante entre les doigts du jeune homme ; en même temps, il frémit et se contint, comme s’il retenait un sanglot.

Était-ce possible qu’il pleurât ?

Ce sont nos sentiments qui composent notre véritable existence, plutôt que le contour extérieur des événements. Le drame qui se passait entre ces deux êtres avait son histoire dans leurs âmes plutôt que dans les circonstances. Avec des caractères différents, ils n’eussent peut-être trouvé dans tout cela qu’une source d’émotions et d’actions de la plus parfaite banalité.

Le fait seul que les yeux de cet homme se mouillaient transformait la signification de la pénible scène. Un peu de pitié, de douloureux amour, détachait sa cuirasse d’orgueil, de rancunière jalousie. Son égoïsme intellectuel, l’intolérance de sa personnalité, laissaient donc enfin glisser jusqu’à son cœur un courant de sympathie, lui permettaient d’être un instant le frère de cette pauvre femme, qu’il avait considérée jusque-là comme une créature très distante et inférieure, guidée par les obscures impulsions du sentiment, dont sa propre raison ne reconnaissait pas l’empire.

Certes l’attendrissement ne dura pas, et le geste fut brusque dont Horace effaça, comme pour les renier, les larmes qui humectaient ses paupières. Il n’eût pas souffert qu’Hélène lui en demandât l’explication. Elle ne s’y hasarda pas. Toutefois, pour tous les deux, un apaisement suivit. Comme si toute une effervescence de leurs impulsions les moins tendres n’avait pas interrompu leur causerie d’avenir et leurs baisers, ils se remirent à parler de leur prochain mariage. Sans transition, d’un commun accord, ils laissèrent retomber dans le gouffre de l’irréparable les souvenirs qui les divisaient. Pourtant, avant qu’ils rentrassent à Clermont, Horace obtint d’Hélène une promesse. Il mit à la solliciter des délicatesses de langage que la cruauté voulue de sa franchise ne comportait pas d’habitude. Il sut parler du passé en termes qui ne la révoltaient pas. Elle écouta, réfléchit à peine, et, d’un mot, engagea l’avenir. Si jamais le père de René voulait reconnaître son enfant, elle jura de n’y pas consentir, de nier cette paternité, même sous serment. Sans peser la valeur morale d’une telle résolution, elle la prit avec une espèce d’enthousiasme. N’était-elle pas trop heureuse de reconnaître par une telle obéissance la générosité que montrait Horace en l’épousant ? trop heureuse aussi de bannir de leur existence l’homme qu’elle détestait maintenant jusqu’à la mort ?

Il était une façon plus sûre d’anéantir le passé dans la mesure des puissances humaines. Horace n’avait qu’à faire de René son fils. Il pouvait lui donner son nom en même temps qu’à la mère. Mais, à cela, il ne consentirait jamais. Sans comprendre l’intransigeance de ce caractère hautain, par son intuition de femme seulement, Hélène sentait bien que c’était là le plus irréalisable des rêves qu’elle avait jadis conçus.


VII



Horace et Hélène convinrent de se marier pendant les vacances scolaires. Ils devaient ensuite quitter Clermont. Mais ce n’était pas pour aller vivre à Paris. M. Fortier, désigné pour un poste très enviable dans un des premiers lycées de la capitale, déclina cette faveur et se montra prêt à accepter une chaire plus modeste à Lyon.

Il signifia, sans l’expliquer, cette décision à Mlle Marinval. Elle comprit. Horace ne voulait pas que lui-même ni elle fussent exposés à rencontrer l’homme qui jetait comme une ombre sur leurs deux cœurs. Elle souffrit de lui imposer ce sacrifice. Mais il eut l’air de n’y attacher aucune importance. Lui, qui la punissait presque sans cesse de le soumettre à des contraintes morales, eut toutes les délicatesses pour détourner son attention de ce déboire matériel. Elle fut heureuse de lui en savoir gré. Car ce qui lui était surtout pénible, c’était de ne pouvoir aimer son fiancé dans le prosternement d’une adoration et d’une gratitude sans révoltes.

La doctoresse et son mari furent mis dans le secret de l’union projetée. Mais une retenue, qui venait du sentiment de leur situation spéciale, empêcha M. Fortier et Mlle Marinval d’annoncer à d’autres leurs fiançailles.

Quant à René, il devait être le dernier à les apprendre. Une gêne retenait la confidence d’Hélène en face de ce grand garçonnet dont la douzième année en paraissait près de quatorze. Quel étonnement, quelles réflexions, quelles questions peut-être ne lui suggérerait pas le mariage de sa mère ? Lui parlerait-il de ce père entrevu dans un soir d’émotion et de mystère, et qu’il n’avait pas oublié ? Que répondrait-elle ? Oserait-elle démentir son imprudente révélation ?

En promettant à Horace de ne jamais consentir à la reconnaissance de René par Édouard Vallery, la pauvre femme avait momentanément perdu la notion que l’enfant savait. L’idée lui en était revenue presque aussitôt, en coup de foudre. Mais elle n’avait plus eu le courage de détruire son bonheur, de rétracter son serment, d’avouer l’obstacle.

« Quand René verra un père dans le maître qu’il chérit, il finira bien par oublier l’autre, » se dit-elle. « Et d’ailleurs où est la vraisemblance que jamais Édouard revendique une paternité dont il a tant d’intérêt à se débarrasser ? »

Elle se rappelait la scène du parc Monceau, telle que son fils la lui avait racontée. Elle se représentait le menu visage, blême de colère, de cette Clotilde Vallery, dont elle connaissait de vue la silhouette de poupée. Et elle bénissait la haine de cette femme, qui creusait un tel abîme entre le père et l’enfant.

Un soir, après dîner, M. Fortier vint la voir. Bien qu’il fît encore grand jour, c’était un moment que, d’habitude, il ne choisissait pas.

Hélène, assise à lire dans son petit jardin en façade, auprès de René qui faisait ses devoirs sur une table rustique, eut un mouvement étonné. Puis, tout de suite, à découvrir certaine sombre expression dans les yeux d’Horace, elle trembla intérieurement.

Le professeur se mit à parler de choses et d’autres, s’occupa de René, lui fit remarquer ses fautes. Et même, le petit garçon étant parti pour arroser une bordure de fleurs, la conversation demeura dans des sujets indifférents. Mais Hélène sentait qu’un choc allait venir. En elle-même tout son être craintif se repliait avec anxiété.

Tout à coup le regard d’Horace prit cet atroce reflet d’ironie auquel la pauvre femme eût préféré toutes les flammes de la fureur. À brûle-pourpoint le jeune homme demanda :

— « Étiez-vous avertie depuis longtemps que M. Vallery devait venir à Clermont ? »

Elle balbutia, terrifiée :

— « M. Vallery ?… à Clermont ?…

— Vous ne le saviez pas ?…

— Comment pouvez-vous croire ?… »

Elle se sentait rougir et pâlir, se figurait qu’elle avait l’air d’une coupable, ne savait comment se défendre, perdait la tête.

— « Oui, » disait Horace avec sa voix froidement rageuse. « Il est descendu à l’hôtel de l’Europe. Je l’ai appris par hasard. Car le futur grand homme voyage incognito. Vous allez sans doute recevoir sa visite.

— Sait-il seulement que j’habite cette ville ?… » murmura Hélène.

— « On sait toujours ces choses-là.

— Mais il ne peut venir pour moi… ni pour… l’enfant. Il nous a éloignés exprès. Car il doit sa position à sa femme… Elle ne lui pardonnerait pas…

— Sa femme ?… Mais vous ne lisez donc pas les journaux, ma chère amie ? Vous ignorez ce scandale ?… Sa femme !… Elle s’est sauvée avec un amant. Elle a voulu le forcer à réclamer le divorce.

— Qu’importe ! » s’écria Hélène, qui voulut dissimuler l’épouvante où la jeta cette nouvelle. « Je n’ai rien à faire avec cet homme ! Qu’il se présente, si bon lui semble, je ne le recevrai pas !

— Êtes-vous tout à fait libre vis-à-vis de lui ? demanda Horace d’un ton plus soucieux cette fois qu’agressif.

— « Absolument.

— Il ne vous tient par aucun papier, aucune lettre, aucun acte ?

— Aucun.

— Vous n’avez jamais rien accepté de lui pour l’enfant ? »

Elle devint très pâle, et un tremblement la secoua. Jamais elle n’avait parlé des cinquante mille francs à M. Fortier. Non pas dans l’intention formelle de lui en faire un secret, mais parce que toute conversation relative au passé devenait vite trop pénible. Elle avait seulement averti son fiancé qu’il n’aurait pas l’enfant à sa charge, puisque René possédait un petit capital. Le professeur, que les intérêts d’argent ne préoccupaient guère, n’avait pas relevé ce détail.

Maintenant Horace observait son visage bouleversé.

— « Allons, » reprit-il, « je vois que vous ne m’avez pas tout dit. »

Elle n’ouvrait toujours pas la bouche. Il posa une question précise :

— « Eh bien, qu’est-ce qu’il a fait pour votre fils ? »

Cette forme interrogative rendit à Hélène le courage de l’indignation :

— « Ce qu’il a fait ?… Mais rien… Rien qu’un marché honteux ! Il a voulu l’éloigner, nous écarter de son chemin à tout prix. Et, comme je ne pouvais quitter Paris sans perdre momentanément mon gagne-pain, il a exploité ma situation. Je vous répète que c’était un marché. Ah ! ce n’était peut-être pas très propre… Mais, quand j’ai entrevu l’avenir de mon fils assuré, je ne me suis pas cru le droit… Enfin… J’ai accepté ce qu’on m’offrait.

— Que vous offrait-on ?

— Cinquante mille francs.

— Diable ! c’est une somme.

— Je n’en ai pas employé un centime pour moi. Elle est placée au nom de René. Depuis que mes cours ont réussi dans cette ville, je laisse même capitaliser les intérêts. »

Horace parut réfléchir.

— « Sous quelle forme cette somme importante a-t-elle été donnée à votre fils ?

— C’était un chèque.

— Au nom de René ?

— Au porteur.

— C’est vous qui l’avez touché et signé ?

— Oui.

— Ma pauvre amie, ce papier suffirait à établir, si M. Vallery le voulait, l’acte de naissance de votre enfant. On ne donne pas cinquante mille francs sans raison à quelqu’un qui ne vous est rien, et vous-même, quelle explication proposeriez-vous pour faire admettre que vous les avez acceptés d’un étranger ?

Ah ! que tout cela est affreux !… » dit Hélène, d’une voix que faisaient chevroter les larmes contenues. « Mais mon tort aujourd’hui, quel est il ?… De souhaiter vous appartenir honnêtement… Je ne suis donc vraiment qu’une créature perdue ?… La loyauté pour moi consisterait à rouler franchement dans la boue… ou bien à cesser de vous aimer… Je ne puis ni l’un ni l’autre…

— Prenez garde, » fit Horace avec un geste impatienté, « votre fils va remarquer votre émotion.

— Oh ! » gémit-elle, « vous n’avez même pas pitié de moi ?…

— Mais si, ma chère amie… Seulement convenez que ma situation, à moi-même, est passablement délicate.

— Vous en êtes du moins le maître… Vous la changerez à votre gré… Vous n’avez qu’un mot à dire.

— Voilà bien les femmes !… s’écria-t-il avec un mouvement d’épaules. « Tout doit se trancher par oui ou non, selon leur volonté immédiate. Un mot à dire… Je l’ai dit, ce mot… Dans deux mois nous nous marierons… Vous avez ma parole. Mais, vous entendez… » (sa voix devint en même temps plus basse et presque violente), « je ne tolérerai rien entre cet homme et vous !… Si vous le recevez, Hélène… si vous entrez dans des pourparlers quelconques avec lui… » (il s’arrêta, parut faire un effort pour retenir quelque parole brutale, puis ajouta dans un calme plus menaçant :) « vous serez responsable de ce qui pourra se passer. »

Hélène murmura seulement :

— « Oh ! mon ami… »

Et, dans l’ombre envahissant le berceau de feuillage sous lequel ils étaient assis, elle lui saisit une main, la lui étreignit avec reconnaissance.

Car de telles frayeurs avaient assailli son cœur dépourvu d’assurance qu’un moment elle avait craint que tout ne fût fini entre eux.

Un silence suivit. Le soir s’assombrissait. Sur les fleurs, l’eau, s’échappant de l’arrosoir qu’inclinait René, tombait avec un bruit doux. Des odeurs fraîches et mouillées montaient dans la tiédeur du crépuscule. La pâleur calme du ciel se troublait par instants du vol criard des hirondelles : c’était un tourbillon d’ailes et de voix stridentes, qui passait comme le vent, s’enfonçait dans l’espace, puis revenait suivant un grand cercle invariable. À la fin, elles se dispersèrent.

Tout à coup, à travers les lilas qui masquaient la grille, Hélène aperçut une silhouette à la démarche indécise. Un homme parcourait, comme incertain de son but, la chaussée de l’avenue. Il aborda le trottoir opposé, puis sembla prêt à revenir sur ses pas. Sans doute, il cherchait à identifier quelque indication peu claire, ou bien il hésitait à réaliser l’intention qui l’amenait là.

Une commotion intérieure avertit Mlle Marinval que ce passant était Édouard Vallery. Elle se leva par un mouvement instinctif de fuite, et dit à Horace :

— « L’air fraîchit. Rentrons.

— C’est inutile. Je pars.

— Pas encore… Venez… J’ai quelque chose à vous dire. »

Elle marchait si précipitamment qu’il dut la suivre. D’ailleurs, avant le temps de la réflexion, l’étroit jardinet fut traversé. Ils se trouvèrent dans le salon. La jeune femme demanda une lampe, et, sans attendre qu’on l’eût apportée, elle rabattit les persiennes, ferma la porte-fenêtre, comme si elle se barricadait.

— « Avez-vous donc froid ? » demanda M. Fortier avec sollicitude. « J’espère que vous ne vous êtes pas enrhumée ? »

La bonne revint avec la lumière. Un coup de sonnette retentit.

— « Je n’y suis pour personne ! » s’écria Mlle Marinval.

Elle dut s’asseoir ; les jambes lui manquaient. Horace rencontra son regard, et devina qui avait sonné. Tous deux restèrent immobiles, les yeux dans les yeux, aussi pâles l’un que l’autre. Puis, d’un geste imperceptible, mais qui parut effrayant à Hélène, la main du jeune homme se crispa sur la canne qu’il avait reprise en quittant le bosquet. Il fit un pas. Elle s’élança entre lui et la porte intérieure.

— « Restez… ah ! restez !… » supplia-t-elle.

Il ricana.

— « Que craignez-vous ?… Est-ce que j’ai le droit de jeter cet homme dehors ?… »

Rien qu’à son intonation, elle crut sentir qu’elle lui devenait momentanément odieuse. Quelques secondes s’écoulèrent, que l’intolérable situation rendit démesurées. Pourquoi la domestique, après avoir éconduit le visiteur, ne revenait-elle pas ?

La porte s’ouvrit. Ce fut René qui entra. Il tenait à la main une carte.

Dans l’acuité de sensation qui les rendait plus accessibles aux moindres significations des choses, Horace et Hélène remarquèrent la physionomie étrange de l’enfant. Il avait un air grave et ému, très au-dessus de son âge, et comme une espèce d’autorité dans le regard, dont sa mère se troubla. Il marcha droit vers elle, et, lui tendant la carte avec une puérile solennité :

— « Regarde… » dit-il. « Est-ce vrai que tu ne veux pas le recevoir ? »

Elle lut le nom qu’elle pressentait, et s’attarda, les yeux sur les syllabes détestées, car elle n’osait répondre à son fils.

Le petit garçon reprit :

— « Je lui ai dit d’attendre, et j’ai pris sa carte pour te l’apporter moi-même… Car ce n’est pas possible, dis, que tu refuses de lui parler ?

— Mon enfant, » murmura-t-elle, « tu ne peux pas comprendre… Je t’expliquerai… plus tard… Non, je ne dois pas recevoir ce monsieur… »

Horace Fortier regardait la mère et le fils. Que signifiait l’insistance de René ? Une sueur d’anxiété perlait aux tempes de cet homme fort.

Le dernier mot d’Hélène vint heurter on ne sait quel ressort d’orgueil ou d’instinctive tendresse blessée dans l’âme enfantine :

— « Ce monsieur… » répéta-t-il d’un ton de reproche. « Oh ! maman !… Mais puisque c’est mon père… »

Alors il se passa quelque chose de rapide et de tragique, dans une grande simplicité de gestes et de paroles. Ce fut presque insignifiant en apparence, mais il est de sanglantes scènes qui comportent moins d’angoisse.

Horace posa une main sur la tête du petit garçon, et dit :

— « Tu as raison, mon enfant. »

Puis, se tournant vers Hélène :

— « Adieu, je vous laisse en famille. »

Il sortit. Et elle, qui le voyait s’en aller pour toujours, sur cette parole d’une cruauté atroce, murmura, si doucement que René n’eut pas l’impression de sa torture :

— « Mon fils, tu viens de tuer ta mère. »

Mais presque tout de suite, dans le cadre de la porte laissée ouverte par Horace, M. Vallery parut, sous l’escorte de la bonne, rendue complaisante par une pièce d’or.

Il salua cérémonieusement, puis, lorsque la domestique eut refermé le battant sur elle, il eut ce mot qui, par sa coïncidence avec l’autre, souleva toutes les révoltes d’Hélène :

— « Je vous demande pardon… Je vous ai dérangée… Vous étiez en famille. »

Car la rencontre d’un homme, sur le seuil, venait d’agiter en l’amant d’autrefois des jalousies, des regrets, un vague désappointement, qui poussaient à ses lèvres une phrase d’ironie, d’insinuation méchante.

Hélène se dressa. Dans sa figure toute blanche, ses yeux brillaient, fixes et comme hallucinés, sinistres. Pourtant il lui semblait qu’en elle-même une énergie surhumaine se fût développée. Un grand calme la pénétrait. Elle se sentait comme élevée tout à coup dans une région supérieure et éternelle, d’où elle contemplait, en un recul singulier, toutes les choses d’ici-bas. Son exaltation lui ôtait la souffrance. Elle dit à Édouard :

— « Monsieur, vous commettez une infamie. Je ne vous connais pas… Sortez de cette maison ! »

Il devint blême et balbutia :

— « Qu’ai-je fait ? Vous étiez libre… Je le savais… Je suis venu vous demander… »

Elle répéta, sans violence, mais avec la plus implacable intonation :

— « Sortez ! »

René se jeta contre elle en sanglotant :

— « Maman… Je t’en prie, maman ! écoute-le… Il vient peut-être nous chercher pour aller voir ma petite sœur… »

Édouard eut un sursaut de surprise. Il considéra cet enfant — le sien — plaidant pour lui au nom de l’autre, de la fillette adorée, qui détenait toute la paternité de son cœur. Toutefois nul attendrissement ne le remua. Ce n’était pas pour René qu’il était venu, mais pour Hélène. Cette belle jeune femme indignée était la seule créature qui le préoccupât en ce moment. Dans le désarroi moral où sombrait sa volonté hardie d’aventurier moderne, après la fuite de sa femme, et devant l’imminence d’un divorce qui détruirait sa situation financière, un désir obsédant, presque maladif, l’avait saisi de goûter encore, fût-ce avec le mélange amer des récriminations, la seule tendresse vraie qu’il eût connue. Son égoïsme endolori le ramenait là, vers ce cœur qui devait l’aimer encore secrètement, vers ces lèvres qui sans doute seraient trop heureuses de le consoler, vers ces yeux qui lui verseraient la douceur d’autrefois. Les reproches qu’elle essaierait de lui adresser ne se prolongeraient guère lorsqu’elle le verrait souffrir. Il conviendrait de ses torts. Que lui en coûtait-il ? Et quand il aurait dit : « Ah ! Hélène, vous êtes la seule femme que j’aie vraiment aimée. L’ambition m’a détourné de vous. J’en suis cruellement puni… » n’était-il pas sûr de voir ruisseler les larmes de pitié crédule, seul baume souhaitable, au moins à la première heure, pour ses irritantes blessures ?

D’ailleurs il n’apportait l’offre d’aucune réparation sérieuse. La joie de l’étreindre et de le consoler ne suffirait-elle pas à celle qui l’avait trop aimé jadis pour ne pas l’aimer encore, et dont il avait trop bien dévasté la vie pour que rien y pût fleurir qui étouffât les ardentes racines du passé ?

Le mariage — qu’il lui avait rendu à peu près impossible — ne s’était pas présenté pour elle, il le savait. Et, quoiqu’il l’eût séduite, il l’estimait trop honnête pour prendre un second amant. La solitude où elle devait vivre, plus navrante qu’un veuvage, avait, sans nul doute, entretenu dans une ardeur latente sa passion pour l’infidèle. Il n’aurait qu’à se montrer…

Toutefois la rencontre, dans le jardin, d’un homme jeune, d’une beauté et d’une hauteur de physionomie frappantes, et qui l’avait regardé comme on ne regarde qu’un rival, venait d’ébranler tant soit peu l’assurance d’Édouard Vallery.

Il commençait à chercher anxieusement la corde sensible qu’il pourrait faire vibrer, lorsqu’il crut la découvrir dans la suppliante intercession de son fils.

— « Tu aimerais voir ta petite sœur Huguette ?… » dit-il à René. « Ah ! mon pauvre enfant, je ne pourrais pas te conduire vers elle. On me l’a prise. Elle est chez sa grand-mère maternelle, et elle y restera jusqu’à la fin d’un long procès… »

Sa voix, qu’entrecoupait une émotion partiellement voulue, trembla d’un découragement dont la lâcheté devint sincère, lorsqu’il ajouta, s’adressant à Hélène :

— « Oui, voilà où j’en suis. Vous êtes bien vengée… Et vous, du moins, vous avez votre enfant. Ah ! ma chère amie, ne me repoussez pas ! Je suis le plus malheureux des hommes… »

Mlle Marinval eut un rire court et strident, qui déchirait les nerfs.

— « Et c’est près de moi que vous venez chercher la consolation ? » demanda-t-elle.

Le rire reprit, se prolongea, en fusées aiguës, hachées de fêlures ; puis il devint silencieux, et semblable à un grincement de dents, entre le tremblement des lèvres, sous le mépris du regard.

Maintenant le visiteur balbutiait, déconcerté par cette gaieté qui sonnait la haine et le désespoir, qui se lamentait plus affreusement que des larmes. Dans les yeux d’Hélène un reflet hagard se fixait. Devenait-elle folle ? L’apparition inattendue de l’homme jadis tant aimé avait-elle troublé sa raison ?

M. Vallery, gagné par une gêne, songeait à se retirer. Mais le désappointement de retomber à ses misérables soucis, sans la diversion dont il attendait quelque force, le fit s’apeurer comme un enfant à qui on lâche la main dans le noir. Puis le regret de trouver si différente une femme dont l’image, depuis quelques jours, flottait, douce et apitoyée, dans son désastre, lui semblait intolérable. Il murmura, dans une émotion véritable, l’émotion de son égoïsme aux abois :

— « Hélène… ma chère Hélène… je reviens à vous sincèrement… Pardonnez-moi !… Écoutez-moi !… Tout peut-il jamais être fini entre nous ?… Est-ce possible ?… »

Dans un coin de la chambre, René, effrayé par l’expression inattendue qu’il découvrait sur le visage de sa mère, s’était assis et sanglotait.

Hélène, maintenant, croisait ses bras sur sa poitrine. L’éclat pénible de ses yeux s’était éteint. Mais la pâleur de son front, de ses joues, de ses lèvres, était effrayante. Sa voix s’éleva, toute changée, d’un timbre assourdi, comme venue de très loin. La jeune femme se parlait à elle-même :

— « Dire qu’il y a eu un temps où de telles paroles, même lâches et fausses comme elles le sont, m’eussent rendue follement heureuse ! Je les ai souhaitées désespérément… En rêve, je croyais les entendre… Que j’ai souffert !… Qui m’aurait dit qu’un jour je les écouterais avec horreur, comme le condamné à mort sa sentence ?… Est-ce donc juste qu’elles me tuent ?… Mais qu’est-ce que j’ai fait pour subir de pareilles choses ?… Quel mal ?… J’ai donné à cet homme que voici un peu de bonheur… Il ne m’a rendu qu’abandon, larmes, indescriptibles angoisses… Puis, à cause de cela, un autre s’est fait mon justicier, m’a soumise à de nouvelles tortures… celles-là au-dessus de mes forces. J’ai été loyale cependant… Pourquoi donc avaient-ils tous les droits, et moi seulement des devoirs ?… des devoirs si compliqués que, malgré tout l’effort de ma volonté, je n’ai pas pu les remplir. Ce sont donc là les hommes ?… Ce sont là les lois qu’ils ont établies ?… Pourquoi celui-ci est-il venu ce soir chez moi, forçant ma porte, ruinant une seconde fois le peu de bonheur qui formait ma part dans ce monde ?… »

Édouard Vallery, qui commençait à pressentir la vérité, et dont les soupçons, tout de suite, allèrent au delà, s’écria, d’une voix où tremblaient le désappointement, la rage, un brutal désir de meurtrir moralement :

— « Pourquoi ?… Mais parce que je vous supposais honnête… que j’avais conservé ma foi en vous… Je vous croyais sauvegardée par la présence de notre enfant… Sans cela, je vous le jure, je ne serais pas venu troubler votre tête-à-tête amoureux. Excusez-moi… Je pouvais imaginer qu’au moins vous respectiez votre propre maison, l’innocence de ce petit être… »

Les premiers mots de cette apostrophe outrageante avaient fait sursauter Hélène, l’arrachant à son plaintif monologue comme à un songe. Ils précisèrent sa souffrance, qui, l’instant d’avant, s’égarait en une griserie de tristesse, flottait en brume indécise vers toutes les perspectives lamentables de sa vie. L’indignation la saisit. Une lucidité tragique étincela dans ses yeux. L’allusion d’Édouard à leur fils la fit se tourner vers le petit garçon. Quand elle vit que celui-ci relevait la tête, attentif, comprenant peut-être l’insulte, la calomnie dont on la salissait, elle se sentit poussée par une décision foudroyante. Les mouvements qu’elle accomplit aussitôt furent si rapides qu’à peine en eut-elle conscience. Elle courut à René, lui saisit la main, l’entraîna dans la pièce voisine. Puis, sans hésiter, elle marcha vers un meuble, ouvrit un tiroir, y prit un objet, et revint dans le salon où se tenait Édouard, en fermant derrière elle la porte de communication.

M. Vallery, debout à la même place, avait encore sur les lèvres la fin de sa phrase, dont il allait sans doute aggraver les termes. Mais tout à coup il devint livide, ses yeux se dilatèrent, il fit un pas de recul.

Mlle Marinval venait de lever le bras droit. Ce qu’elle avait été chercher dans sa chambre, c’était un revolver, — une arme qu’elle avait pris l’habitude de placer à sa portée quand elle se couchait, depuis une aventure de voleurs, lue par elle dans les journaux, et qui l’avait impressionnée.

— « Si vous ajoutez un mot, » dit-elle avec résolution, « et si vous ne sortez pas de chez moi, je tire. »

En un éclair, Édouard s’était un peu repris, honteux de sa trop évidente terreur. Il eut un geste et un regard qui tentaient la conciliation ; puis une espèce de remuement des lèvres, mais sans oser faire sortir une parole. Au fond, s’il ne battait pas en retraite sur-le-champ, c’était par pure fausse honte, car, à voir Hélène se transformer ainsi, ses velléités d’amour et même de jalousie tombaient. Il eût voulu être loin de là ; et, soudain, passa devant ses yeux la vision de sa chambre d’hôtel, où il serait si tranquille tout à l’heure, pourvu que cette femme affolée n’appuyât pas sur la détente.

— « Je vous donne une minute, » dit Hélène. « Et, si vous faites un seul pas vers moi, je tire. »

Elle avait prévu qu’il tenterait de se jeter sur elle et de la désarmer. Mais la distance entre eux était assez grande pour qu’il ne pût agir par surprise. D’ailleurs il l’agrandit encore, marchant à reculons. Tout près de la porte, il s’enhardit, haussa les épaules avec un sourire engageant. Même il risqua quelques mots :

— « Voyons, Hélène, abaissez cette arme. Je vous jure de me retirer. Nous ne pouvons pas nous quitter ainsi. »

Car il enrageait d’être réduit à avoir peur et à le montrer. Malgré la douceur de ses intonations, il sentait monter en lui une haine furieuse contre son ancienne maîtresse, à cause de l’humiliation qu’elle lui infligeait.

— « Trente-sept… trente-huit… trente-neuf… quarante… » articula lentement Hélène.

Elle avait compté tout bas les secondes de la minute accordée. Maintenant elle poursuivait tout haut.

Édouard mit la main sur le bouton de la porte.

— « Adieu, » dit-il. « Mais tant pis pour vous et pour votre enfant !…

— Quarante-quatre… quarante-cinq… » énonça Hélène.

Dans son exaspération, M. Vallery lança une phrase qu’il n’aurait jamais cru émettre jusqu’au moment où il se l’entendit prononcer :

— « Je vais divorcer, je vous l’ai dit… J’aurais pu vous épouser… reconnaître notre fils.

— Cinquante et un… cinquante-deux… » continua la jeune femme, ralentissant un peu les syllabes, mais donnant une intonation plus implacable encore à sa voix.

Avant qu’elle eût dit : « Cinquante-cinq, » Édouard avait ouvert la porte et disparu.

Elle s’élança, donna un tour de clef derrière lui, puis courut à la fenêtre, regarda par les volets entr’ouverts, afin de s’assurer qu’il quittait la maison.

Il traversa le jardin, suivi de la bonne, qui ouvrit la grille et la referma derrière lui. Cette fille avait été bien attentive à son départ ! Peut-être se tenait-elle aux écoutes. N’avait-on pas élevé la voix ? Qu’avait-elle pu saisir de la conversation ? Par un effet de circonspection habituelle, Mlle Marinval s’inquiéta un instant de cette circonstance. Mais, presque aussitôt, elle en écarta la préoccupation avec un geste d’indifférence. Et il semblait que, du même mouvement, elle éloignait de son âme, bientôt libérée, tous les mesquins détails de la vie.

Elle rejoignit son enfant.

René pleurait encore, dans une vague épouvante.

Hélène s’assit, l’attira vers elle.

— « Mon pauvre petit !… mon pauvre cher petit !… »

Ce fut tout ce qu’elle put dire d’abord. Mais, quand elle entendit s’élever les sanglots du petit garçon, elle changea d’accent et de visage.

— « Ne pleure pas, » dit-elle. « Tiens, regarde-moi… Je souris. Il ne faut pas te faire du chagrin… Tu es un homme… Tu dois apprendre à regarder les choses en face.

— Je suis si fâché… oh !… si fâché ! » balbutia l’enfant. « C’est ma faute…

— Comment, ta faute ?…

— Oui, c’est moi qui t’ai suppliée pour qu’il entre… et il t’a fait de la peine.

— Comprends-tu maintenant qu’il ne nous aime pas ? As-tu deviné, as-tu senti que son cœur, pour toi, n’est pas un cœur paternel ?

— Oh ! oui, petite mère… Il ne m’a même pas embrassé.

— Plus tard tu connaîtras le mal qu’il nous a fait. Et tu entends, mon fils, tu entends bien : cet homme, je te défends de l’appeler jamais « mon père ».

— Je ferai ce que tu voudras, maman.

— Tu vas me le jurer, mon chéri. »

Elle lui dicta une formule de serment, et lui fit renier à jamais ce père, que son imagination d’enfant voyait hier encore dans une splendeur confuse de puissance et de gloire. Tout tremblant, il répéta des paroles qui lui semblaient terribles à faire écrouler les murailles sur sa tête. Pourtant la pitié pour sa mère, qu’il avait vue égarée de souffrance, l’emporta sur son remords et son romanesque espoir d’une réconciliation. Puis, à ce moment, elle avait une telle autorité dans son air et dans sa voix, qu’il n’eût osé lui désobéir.

Quand elle l’eut câliné, bercé contre son sein comme un bébé, enveloppé de caresses violentes et douloureuses, et que tous deux furent plus calmes, le petit garçon demanda tout bas :

— « Alors, tu ne m’en veux pas, mère, d’avoir dit ce que j’ai dit devant M. Fortier ? »

Elle eut une réponse étrange, qu’il ne comprit pas, mais dont il n’eût, pour rien au monde, réclamé l’explication :

— « Non, mon pauvre enfant. Tu as fait ton métier d’homme. Nos cœurs sont des jouets qu’il faut que vous brisiez, vous autres. Tu as commencé de bonne heure, et involontairement… voilà tout. »


VIII



Comment peindre l’atroce fièvre morale qui dévora Hélène durant cette longue nuit ? Son angoisse, aiguë comme la pire douleur physique, lui arrachait parfois des cris, qu’elle étouffait dans son oreiller. Elle se sentait devenir folle à la pensée de perdre Horace. L’amour qu’elle avait pour cet homme la possédait avec une force de fatalité dont jusqu’alors elle ne s’était pas rendu compte. Maintenant il n’était plus question de lutte entre sa dignité et sa passion. Si la scène d’hier avait rendu le mariage impossible, elle se donnerait à lui quand même, pourvu qu’il voulût d’elle. Mais ne s’était-il pas repris complètement en se croyant trompé ?… Son caractère fier et soupçonneux tolérerait-il encore en lui-même un amour si fécond en humiliations et en blessures ?… Qu’avait-il dû éprouver lorsqu’il avait entendu René appeler M. Vallery son père ?… Ah ! mieux eût valu dès le commencement tout lui dire, et lui raconter la soirée du boulevard de Courcelles !… À quelles suppositions, à présent, ne laissait-il pas se déchirer jusqu’au dernier lambeau la confiance et la tendresse qu’elle avait eu tant de peine à lui inspirer ?

Quand le jour se leva — le jour matinal d’été — la résolution d’Hélène était prise. Dès qu’elle oserait sortir sans trop attirer l’attention, elle irait chez Horace. Elle irait… oui… tout droit, dans ce logis de garçon où elle n’avait jamais mis les pieds. Elle irait, malgré l’énormité de cette démarche dans une ville de province, où les yeux et les langues n’ignoreraient pas sa visite. Mais quoi… Pouvait-elle faire autrement ? Une puissance supérieure à sa volonté, à sa pudeur, la poussait là. Il fallait qu’elle vît le jeune homme, qu’elle lui adressât les phrases dont son cœur débordait, que ses lèvres, déjà, prononçaient presque tout haut. Elle aurait couru vers lui devant tout Clermont rassemblé, sans souci des conséquences. Car elle en était à ce moment où l’impulsion d’un sentiment chez un être se substitue à tous les mobiles d’action et l’entraîne, comme la force aveugle de la gravitation entraîne les corps inertes.

Ce qu’elle dirait à Horace ?… Oh ! elle le savait bien. Et cela sortait si violemment de son âme sincère, qu’elle se sentait sûre de le convaincre. Elle commencerait par lui rendre la parole qu’il lui avait donnée. Puis lorsque cet héroïque renoncement au mariage aurait garanti la véracité de ses explications, le désintéressement de son amour, elle lui raconterait ses deux dernières entrevues avec M. Vallery : celle de Paris, où René avait appris le secret de sa naissance, et celle d’hier soir. Horace la croirait. C’était impossible autrement. Il lui ouvrirait les bras. Et alors… Ah ! qu’il la prenne donc… qu’il la prenne corps et âme… Y avait-il rien autre dans l’univers que son étreinte ?… Sa femme ou sa maîtresse, qu’importe ! N’était elle pas déjà sa chose ?…

Il était à peine sept heures quand Hélène se disposa à partir. Les élèves arrivaient à neuf heures. Elle aurait le temps d’être de retour. Et, déjà tant soit peu guérie par la détermination et l’action, elle songea presque en se réjouissant à cette ouverture de sa classe, qu’elle ferait dans l’apaisement, dans la délivrance de son intolérable anxiété.

Dehors, sous un soleil encore indécis, le jardinet arrondissait sa pelouse poudrée de rosée entre des touffes de géraniums écarlates. Sous le berceau, le banc désert où ils avaient causé la veille semblait se souvenir, dans le recueillement d’une ombre bleue et fraîche. Parmi le gravier, des moineaux s’ébattaient et piaillaient, là où, quelques heures auparavant, s’étaient rencontrés les pas des deux hommes…

Hélène parcourut légèrement l’étroite allée circulaire. Elle approcha de la grille, mit la main sur le bouton intérieur. Mais, comme elle allait sortir, un carré blanc, sous le verre de la boîte aux lettres, accrocha son regard.

Elle sentit comme un choc violent au milieu de la poitrine. Ce papier, dans son inertie de chose fatale, avait un aspect menaçant. Ce n’était pas une lettre venue par la poste : le facteur n’avait pas encore passé. Et hier il n’y avait rien à la dernière distribution. On l’avait donc apportée durant la nuit…

Mlle Marinval ouvrit la boîte, prit l’enveloppe, et reconnut l’écriture d’Horace.

Un tremblement la saisit. Elle eut envie de se jeter à genoux, de crier « grâce ! » au Destin. Tout son pauvre être se convulsait, pressentant l’approche d’une affreuse douleur.

« Mais quoi ! » se dit-elle, « je suis folle. Que peut-il me dire de si terrible ?… Qu’il renonce au mariage ?… Eh bien, puisque je voulais lui rendre sa parole… »

Elle se réfugia sous le bosquet, s’assit sur le banc. Et, malgré les raisons invoquées pour se rassurer elle n’osait rompre l’enveloppe.

Il fallut bien l’ouvrir pourtant. Elle vit quelques lignes très courtes, penchées de gauche à droite, — suivant cette inclinaison qui fait discerner aux graphologues un caractère mélancolique, ombrageux. Elle les eut vite parcourues, ces lignes tombantes. Horace disait :

« Chère Madame,

« Vous devez vous applaudir d’avoir si bien ménagé deux situations. Vous étiez sûre ainsi d’en garder au moins une. Un cœur moins habile que le vôtre les eût peut-être perdues toutes les deux. Je suis heureux pour vous qu’il n’en ait rien été — et plus heureux encore si mon attitude auprès de vous, en excitant à propos certains regrets, a déterminé le retour de celui à qui vous attachent les liens les plus forts qui puissent enchaîner un cœur de femme.

« Maintenant que je ne puis plus vous servir, vous trouverez bon que je m’éloigne pour m’occuper de ma propre carrière. Je pars pour Paris, ce matin, à six heures. Peut-être obtiendrai-je encore la chaire de professeur que j’ai eu l’imprudence de refuser.

« Je n’ai pas besoin de vous souhaiter le bonheur. Vous le trouverez sans peine dans cette vie de famille pour laquelle vous êtes si bien faite.

« Horace Fortier. »

Immobile sur le banc, pâle de la pâleur de l’agonie, Hélène lisait et relisait cette lettre. Un étonnement lui venait de ne pas tomber morte, de ne pas même s’évanouir. Comment se faisait-il qu’un coup sur la tempe ou sur la nuque tuât un homme, et qu’un pareil arrachement de tout l’être sensible n’arrêtât pas pour toujours les battements d’un cœur de femme ?

Si elle n’eût pas été une créature sans complication, incapable de décomposer un sentiment et d’en reconstituer les éléments primitifs, peut-être eût-elle songé que les injures d’un homme épris sont parfois la combinaison de plusieurs équivalents de passion furieuse mais sincère, et de souffrance trop fière pour s’avouer. Elle eût compris qu’Horace, torturé par son propre orgueil, s’était écrasé le cœur pour en tirer les gouttes de sang avec lesquelles il avait écrit ces phrases d’une simplicité atroce. Ah ! ces phrases, d’une si discrète mesure que Mlle Marinval aurait pu laisser traîner la lettre sans crainte d’être compromise… Il n’y avait au monde que l’homme d’ironie et de volonté adoré par elle qui sût infliger, sous la banale politesse d’une formule presque insignifiante, la flagellation d’un si mortel dédain. Ce dédain, elle le subit tout entier, le prit au pied de la lettre, n’envisagea pas l’absurdité de cette hypothèse que lui, le psychologue, l’observateur, devant qui elle avait laissé transparaître son âme, pût — autrement que dans une démence de jalousie et de colère — l’accuser de duplicité.

D’ailleurs, eût-elle possédé, en quelque mesure, la faculté d’analyse, que cette faculté même aurait été paralysée par l’affolement où la jetait la forme apparente de l’injuste imputation, par le délire de souffrance venu de la chose écrite, quelle qu’en fût l’inspiration véritable. Horace avait pu formuler cela !…

Puis il y avait le fait trop significatif de son départ. Tout était fini… C’est pour toujours qu’il s’était éloigné. Machinalement elle regarda sa montre… Sept heures et demie… Et il avait pris le train de six heures !… Elle se le représenta, dans l’angle d’un compartiment, l’air résolu, la face froide, ayant déjà rejeté de son cœur et de sa pensée la femme qu’il croyait faible et fausse, se réjouissant peut-être de n’avoir plus — suivant une de ses dures expressions de naguère — « à réparer les torts de son prédécesseur ».

Si elle l’avait pu voir !… — Qu’y avait-il entre eux ?… Une demi-lieue à peine et quelques vaines murailles… Car Horace n’avait pas quitté Clermont, mais se dévorait de chagrin dans sa chambre. — Si elle l’avait pu voir ! Si elle avait eu l’intuition qu’il était encore là, que, malgré la résolution prise au moment où il lui écrivait, il n’avait pas eu le courage de partir, et qu’il se tenait enfermé chez lui, les yeux fixés sur un livre d’où sa pensée était absente, l’oreille tendue à il ne savait quel bruit vaguement, ardemment espéré…

Mais aucune divination n’évoqua la réalité si proche. Entre ces deux êtres, que quelques pas auraient mis face à face, déjà le gouffre de l’éternité s’ouvrait. Toutes les paroles qu’ils devaient échanger — sans d’ailleurs se comprendre — étaient tombées de leurs lèvres.

Mlle Marinval se leva, rentra dans la maison. Le premier objet qu’elle vit, sur une table, fut le revolver dont, la veille, elle avait menacé Édouard Vallery, et qu’ensuite elle avait oublié. Elle étendit la main vers l’arme, pour la reprendre et la remettre en place. Mais, tout à coup, une idée la frappa ; elle eut un tressaillement, un recul. Puis elle se rapprocha, les yeux dilatés par une curiosité étrange. Elle souleva doucement le revolver, l’examina avec une attention profonde ; un instant, elle sortit une cartouche du barillet, la roula entre ses doigts, la pesa dans sa paume, l’appuya fortement contre la chair de sa main, comme pour l’y enfoncer. L’ouverture ronde et noire du canon l’attira ; elle la tourna vers son visage, y plongea un regard fixe.

— « Tiens, tu es là ! » fit une voix. « Bonjour, mère chérie. On m’a dit que tu étais dehors, et j’ai déjeuné tout seul. »

C’était René qui, du jardin, venait de l’apercevoir. Hélène cacha le revolver et embrassa son fils.

— « Oh ! qu’est-ce que tu as, maman ? Est-ce que tu es encore triste ?

– Non, mon mignon. Pourquoi ?

— Pour rien ? »

Mais l’enfant restait interdit. Le cœur gonflé, devant cette figure toute blanche, dont il ne reconnaissait pas les yeux. Elle le regardait d’une façon singulière, à la fois intense et absente, comme si elle se forçait à le voir sans y parvenir.

— « Est-ce que tu es fâchée, maman ? Est-ce que tu ne m’aimeras plus ?

— Si, oh ! si, je t’aime bien. Mais toi, tu es un homme. Tu pourras te passer de moi.

— Non, petite mère. Pourquoi dis-tu cela ? »

Elle ne répondit pas, rentra dans sa chambre à coucher, ouvrit un tiroir et rangea le revolver. Puis elle vit que neuf heures approchaient. Les élèves allaient venir. Elle ôta son chapeau et passa dans la salle de cours.

Dès qu’elle aperçut les enfants, le sourire accoutumé détendit ses lèvres. Elle fit sa classe comme d’habitude. Il lui semblait agir en rêve. Parfois elle ne savait plus si la réalité tenait dans ce cadre paisible, dans ces petites voix claires, ces fusées de rire vite réprimées, ou bien dans les tragiques préoccupations qu’elle portait en elle. Un vertige lui noyait le cœur, emportait sa pensée, ne laissait plus en équilibre que sa personnalité inconsciente d’institutrice raisonnable, corrigeant un problème ou expliquant une règle de grammaire. Mais, soudain, dans cet état presque bienfaisant, une image, une pensée se précisait. Alors c’était une secousse d’une douleur inouïe et une impatience indicible de la mort.

Au repas de midi, tandis qu’elle faisait semblant de manger, en face du bel appétit enfantin de son petit garçon, elle dit à René :

— « C’est jeudi aujourd’hui. Il n’y a plus de leçons. Si tu veux, nous ferons une promenade jusqu’à Fontanat. Nous irons voir ta nourrice.

— Oh ! oui, maman. Quel bonheur ! Est-ce que tu m’y laisseras jusqu’à demain ? »

Il se reprit et ajouta :

— « Que je suis étourdi ! Ce n’est pas possible, puisque demain, à dix heures, c’est la leçon de M. Fortier.

Hélène ferma les yeux, sous le choc dont l’ébranla ce nom.

Puis, au bout d’un instant, elle dit :

— « M. Fortier s’est absenté pour quelques jours. Il ne viendra pas demain. Aussi, justement, j’ai l’intention de te laisser chez ta nourrice, puisque cela t’amuse. »

C’était toujours une fête pour l’enfant de passer vingt-quatre heures dans la chaumière de cette paysanne. Il y retrouvait son frère de lait, un gamin en sabots, qui lui montrait à traire les chèvres et à brider l’âne. On buvait du lait, on faisait cuire des pommes de terre sous la cendre ; et, le soir, le père nourricier contait, sur le pas de la porte, en fumant sa pipe, des histoires extraordinaires.

Cette perspective eut le pouvoir d’effacer l’impression de tristesse que René sentait confusément autour de lui. Le long du chemin, des occupations importantes, comme la recherche des myrtilles ou la poursuite des papillons, l’empêchèrent de remarquer la mélancolie croissante de sa mère. Toutefois, lorsqu’elle lui dit adieu, chez la nourrice, elle l’étreignit avec une ardeur si convulsive que, de nouveau, il s’inquiéta.

— « Tu vas t’ennuyer, jusqu’à demain, toute seule, petite mère. Laisse-moi revenir avec toi.

— Non, non, je ne m’ennuierai pas du tout. Mais toi, ne m’oublie pas, mon fils chéri, ne m’oublie jamais. »

Il la regardait, les yeux agrandis, repris de frayeur. Alors Hélène sourit, secoua la tête avec une apparente gaieté.

— « Bah ! crois-tu que je ne vais pas rentrer bien tranquille sans mon petit diable ?… Embrasse-moi encore… Là… Et maintenant tu vas me regarder descendre le sentier. J’agiterai mon mouchoir au tournant de la route. »

Elle partit. L’enfant la suivit du regard, tout soulevé de tendresse fière. Sa nourrice, son frère de lait, se tenaient à côté de lui, et l’admiration de leurs yeux dilatés escortait la jolie dame. C’était sa maman, à lui, René ! Il ne connaissait rien de plus gracieux ni de meilleur. Elle aurait été moins câline et moins jolie qu’il l’eût encore trouvée plus parfaite que toutes les autres femmes. Mais combien de fois n’avait-il pas entendu louer son charme, sa beauté ! Un regret le saisit de la voir s’éloigner à chaque pas. N’était une fausse honte de grand garçon, qui déjà jouait l’indifférence masculine, il aurait couru après elle pour l’embrasser encore. Mais, d’un pas onduleux qui balançait une fleur sur son chapeau de paille, elle allait atteindre le tournant du sentier. L’air faisait palpiter sur ses épaules un volant de dentelle ; d’une main elle soulevait sa robe de foulard bleu. Et la lourde torsade de ses cheveux par derrière fit songer à René que depuis longtemps, il avait oublié son jeu enfantin, consistant à retirer les épingles d’écaille pour voir se dérouler les longues mèches de soie brune. « C’est moi qui la décoifferai demain soir, » pensa-t-il avec une excitation d’espièglerie. « Mais je ne lui dirai rien. Je lui ferai une farce, quand elle sera bien tranquille à sa lecture. »

Hélène atteignait la bifurcation du chemin. Elle se retourna, agita son mouchoir. Alors René, de toute la hauteur de son bras, fit voltiger le sien en l’air.


IX



Le soir de ce même jour, Mme Giraudet achevait de dîner, lorsque la domestique de Mlle Marinval se présenta chez elle, apportant un billet.

— « Y a-t-il une réponse ? »

La messagère le supposait, car on lui avait dit d’attendre et de faire ce que madame la doctoresse voudrait bien lui indiquer.

Celle-ci ouvrit la lettre et jeta un grand cri.

M. Giraudet se précipita. Sa femme lui tendit le papier et courut vers la bonne, dans le vestibule.

— « Quand avez-vous quitté votre maîtresse ? Comment l’avez-vous laissée ?

— Je viens directement, » répondit cette fille. « Madame était comme d’habitude. Pourtant je l’ai trouvée bien pâle… Est-ce qu’elle demande les soins de madame la doctoresse ?

— Mes soins ?… Ah ! mon Dieu !… » gémit Mme Giraudet. « Mon enfant, je retourne avec vous… Pourvu que j’arrive à temps !… Toi, » cria*t-elle à son mari, « cours chez M. Fortier, porte lui cette lettre, et ramène-le chez cette malheureuse Hélène. »

M. Giraudet, paralysé par la stupeur, restait les yeux fixés sur le billet, qu’il semblait ne pas comprendre.

Voici ce qu’il venait de lire :

« Chère et excellente amie

« Pardonnez-moi la tristesse que je vous cause et les pénibles devoirs que j’impose à votre amitié.

« Je ne puis plus vivre. Tout est rompu entre Horace et moi. Ce n’est pas sa faute. La situation était sans issue. Je n’ai qu’un moyen de lui prouver ma sincérité, c’est de mourir.

« Vous, si raisonnable, si forte, vous me trouverez lâche. Vous m’accuserez d’abandonner mon enfant. Mais c’était aussi à cause de René que j’avais souhaité la réhabilitation. Dans la misère de mon cœur, aurait-il fallu le voir grandir pour qu’il me jugeât plus tard et rougît de ma déchéance ?

« Puis, comment vous dire ?… Un vertige m’entraîne… Il faut que je meure…

« Quand vous lirez ceci, je serai dans le repos… Enfin !…

« Je vous confie mon fils à vous, à votre cher mari, à M. Fortier. Je sais qu’Horace l’aimera bien quand je n’y serai plus.

« Embrassez mon pauvre René pour sa malheureuse mère. Adieu et merci du fond de la mort.

« Hélène. »

Une demi-heure avant, lorsque Mlle Marinval eut remis à la bonne cette lettre pour la porter immédiatement chez la doctoresse, elle avait regardé sortir la domestique, puis était rentrée dans sa chambre.

Tout était prêt. Ses dernières dispositions étaient prises. Elle n’avait rien réservé pour ce suprême instant. Comme elle le disait à son amie, quand celle-ci lirait son message, elle devait être morte.

Pourtant elle ne se tua pas tout de suite. Elle prit le revolver, s’assit dans un fauteuil, sa montre placée auprès d’elle. Avec une puérilité tout à fait bizarre en un moment pareil, elle se mit à suivre la marche des aiguilles, présumant au fur et à mesure le chemin accompli par sa domestique. Était-ce vraiment du sang-froid, la tranquillité avec laquelle cette belle jeune femme pleine de vie se disait à elle-même : « J’ai encore dix minutes… encore sept minutes… encore quatre minutes à vivre ?… » C’était plutôt une sombre et froide démence, l’idée fixe, plus engourdissante que le chloroforme, paralysant tout sentiment, toute réflexion, et régnant triomphante sur ce désastre de la personnalité. Moralement, Hélène déjà n’existait plus. La preuve, c’est qu’elle ne souffrait même pas. Ses yeux, qu’elle promenait sur les objets familiers, sur les meubles et les bibelots de sa chambre, sur les fleurs du jardin à travers le rideau, ne se mouillaient pas dans la sensation d’un atroce arrachement ; ils n’exprimaient qu’une immense curiosité et comme la fascination du mystère. Elle essayait de comprendre, de s’arrêter à une notion positive de l’acte effroyable, et elle ne pouvait pas… Encore un instant, et tous ces objets seraient encore les mêmes, dehors, sous le soleil, ou ici, dans le tranquille demi-jour de la chambre. Mais elle ne les verrait plus. Elle serait étendue là, ensanglantée, défigurée peut être… Morte !… C’est elle qui voulait cela… Était-ce possible ?… Elle eut un frisson, un sursaut, une révolte… Mais son regard, ramené machinalement vers la montre, put constater que l’heure avait fui… La doctoresse devait avoir la lettre. On allait venir… on la trouverait vivante. La frayeur du ridicule et de la honte la souleva. Elle se redressa dans son fauteuil, saisit le revolver, s’appuya du coude au dossier pour que sa main ne tremblât pas. Alors elle approcha sa tempe du canon, sans l’y poser, et tourna un peu l’arme en arrière, pour que la balle traversât le crâne sans ravager le visage. Puis son doigt pressa la détente…

Il y eut une détonation faible, un petit coup sec de la balle, qui, après avoir traversé cette pauvre jolie tête, alla frapper contre une boiserie. Le bras d’Hélène retomba, et le revolver heurta lourdement le sol. Une convulsion secoua le corps, le renversa contre le dossier du siège, où la tête roula dans une attitude d’abandon presque naturelle. Mais, sous le choc mortel, les yeux, volontairement fermés, s’étaient rouverts, effrayants d’angoisse. Et ils dardaient dans l’espace une supplication fixe, désespérée, terrifiante… Peu à peu, pourtant, ils se résignèrent ; une buée grisâtre noya leurs prunelles, atténua la surhumaine horreur qui les emplissait. Maintenant, dans l’absolu silence de la chambre, deux bruits ténus mettaient une double palpitation presque imperceptible : le tic tac de la montre et la chute sourde et mouillée d’un filet de sang sur une place du tapis déjà détrempée et toute rouge.

Hélène était morte depuis un quart d’heure lorsqu’une voiture lancée à fond de train parcourut l’avenue de Royat et vint s’arrêter devant la maison.

La bonne en descendit, ouvrit la grille avec sa clef, puis laissa passer la doctoresse, qui se précipita.

Dès le seuil, Mme Giraudet se rendit compte que tout était fini. Avec la circonspection et le sang-froid qu’elle tenait de sa profession, elle vérifia, sans déranger le corps, cette impression première. Du moment que tout secours était inutile, autant laisser la triste scène intacte pour les constatations légales.

Mais, ses préoccupations médicales disparues, elle sentit son cœur se convulser d’émotion, et elle pleura.

Puis elle se préoccupa de René. La bonne, qui étouffait ses sanglots, lui apprit que l’enfant était chez sa nourrice, où, le lendemain, on devait aller le reprendre.

Sur le gravier du petit jardin, des pas rapides crièrent. C’était Horace. Il était accouru à pied, d’une démarche telle que M. Giraudet n’avait pu le suivre.

Il entra.

Sans même regarder la doctoresse, il alla droit à cette blanche figure, sur le fauteuil. Si calme, les paupières abaissées maintenant par la main de son amie, elle paraissait plongée dans un simple évanouissement. Le jeune homme s’y trompa. Tout haut, à deux reprises, il dit :

— « Hélène !… »

Mais, tout à coup, il vit tomber de la tempe inclinée une lourde goutte de sang, et ses yeux, suivant cette chute, aperçurent, parmi les claires fleurs du tapis, un cercle rougeâtre, sinistre…

En même temps, il sentit une main sur son bras. Se retournant, il se trouva face à face avec la doctoresse. La pitié qu’il lut, à travers des larmes, dans ce regard d’amie, l’éclaira.

Elle n’eut pas le courage de lui dire : « Pourquoi l’avez-vous tuée ? » Femme de réflexion et d’étude, familière aux misères humaines, elle connaissait l’horrible fatalité des malentendus, l’incompréhension réciproque des âmes ; elle savait que, lorsque nos sentiments deviennent meurtriers pour les autres, c’est le plus souvent après nous avoir dévastés nous-mêmes. De quel droit aurait-elle, par ses questions ou ses reproches, augmenté le tourment de cet homme, qui, visiblement, souffrait autant qu’on peut souffrir ?

Elle-même oublia, durant quelques minutes, le deuil de sa propre amitié, dans le saisissement que lui causa la douleur d’Horace. Pourtant il ne la témoignait pas, cette douleur, avec la dérivative expansion, qui généralement soulage. Il gardait encore l’altière domination de ses mouvements intérieurs, la maîtrise de son âme si haute et si secrète. Mais comment, sans frémir d’une sympathie presque épouvantée, aurait-on vu la nuance atroce de sa pâleur et le regard qu’il posait sur cette morte, — regard mouillé de deux larmes tellement arides qu’elles ne pouvaient couler, tellement ardentes qu’elles brûlaient et ensanglantaient ses paupières ?

Il se tint longtemps debout, les bras croisés, perdu dans sa méditation. La doctoresse et la servante, leurs pleurs séchés par l’appréhension, n’osaient faire un geste ou dire un mot, dans la crainte qu’un brusque rappel à l’existence ambiante ne déterminât chez ce tragique songeur une réaction redoutable.

Quand elle le vit fléchir un genou, s’incliner vers le sol, Mme Giraudet s’avança vivement, croyant qu’il ramassait le revolver pour s’en servir contre lui-même…

L’idée n’en était pas venue à ce malheureux homme, qui songeait moins à sa souffrance propre qu’à celle qu’il avait infligée, et chez qui le remords écartait le désir d’une lâche délivrance.

Il s’agenouilla près de celle qu’il avait si violemment et si mal aimée. Il prit la main qui pendait, la main froide et blanche, la petite main qui ne se tendrait plus jamais vers lui, et dont le dernier geste avait été si effroyable !… Il la baisa, cette main. Il la mit contre ses yeux, contre sa bouche, et, entre les fins doigts inertes, il exhala cette parole, que ses lèvres n’avaient pas encore dite :

— « Pardon… oh ! pardon ! »

Alors, impétueusement, ses sanglots éclatèrent. Mme Giraudet, malgré sa fermeté, fut saisie d’un tremblement en face de cette douleur d’homme. Elle fit signe à la domestique de sortir. Celle-ci, se glissant hors de la chambre, rejoignit dans le salon voisin M. Giraudet, qui n’osait entrer, et qui, par elle, apprit la navrante scène.

Une fois seule avec Horace, la doctoresse s’approcha de lui, posa une main sur ses épaules convulsives, lui parla :

— « Mon ami… mon pauvre ami !… »

Il ne l’entendait pas. Il pleurait. Pour la première fois depuis sa lointaine enfance, il goûtait, sur la main d’Hélène, la saveur âcre et oubliée de ses propres larmes… Ah ! ces larmes sur elle, coulant des yeux adorés, mouillant sa chair, était-il possible que la morte ne les sentît pas ?… Avec quel ravissement indicible, il y avait une heure à peine, elle en eût reçu le baume délicieux dans son pauvre cœur plein d’angoisse !…

De nouveau Horace murmura :

— « Pardon !…

— Cher ami, » dit Mme Giraudet, « vous êtes en présence de la fatalité… Il n’y a pas de votre faute.

— Pas de ma faute !… »

Il se releva. Sa haute taille, qui se redressait, sembla renier l’attitude prostrée, la faiblesse de tout à l’heure. En face d’une créature vivante, son visage reprit son masque de fierté. Pourtant ses paroles furent humbles.

— « Si… Tout est de ma faute… C’est moi qui l’ai tuée !…

— Ne dites pas cela…

— Ah ! vous ne savez pas la lettre que je lui ai écrite hier…

— Une lettre !… »

La doctoresse avait tressailli. Elle devina le heurt de ces deux natures, l’une si facile à briser, l’autre d’un ressort si tendu, d’une concentration si violente. Elle savait que chaque parole, chaque action d’Horace, sous une sobre apparence, contenaient des sommes d’énergie capables de ravager une âme frêle et ouverte comme celle d’Hélène… Ce qu’il avait écrit, dans quelque crise mauvaise, devait être concis, courtois, terrible. Quelle agonie de cœur elle avait dû traverser avant de soulever le revolver, celle qui reposait là !

— « Pauvre… pauvre petite !… » murmura Mme Giraudet.

Elle contemplait cette figure pâle, si pitoyable, d’un abandon si résigné sous les duretés incompréhensibles du sort. Mais la compassion navrée de son regard enveloppant ce corps charmant et à jamais immobile fut plus qu’Horace n’en pouvait supporter.

Il lui saisit le bras.

— « Venez, ah ! par pitié… venez !… » gémit-il.

Dans le salon, ils trouvèrent M. Giraudet. Ce brave homme, vraiment ému, mais tout abasourdi, attendait sa femme pour savoir quel genre de sentiment il devait éprouver à l’égard de cette catastrophe. Les larmes lui venaient aux yeux en songeant qu’une si gentille créature se trouvait brusquement supprimée de tragique façon, et en imaginant le gros chagrin qu’elle avait dû avoir pour en arriver au suicide. Toutefois, dès qu’il sentait sa paupière trop humide, il l’essuyait rapidement, avec un coup d’œil vers la porte. Car si la doctoresse, jugeant peut-être avec sévérité la conduite d’Hélène, trouvait plus convenable de garder les yeux secs, lui-même ne se permettrait pas de s’attendrir.

Contre la sympathie d’un être séparé de sa pensée par de tels abîmes, Fortier se rebiffa tout de suite. Retranché dans les hauteurs farouches de son orgueil, il y retrouva quelque force. Et il eut alors le courage de régler certains détails matériels. Il fallait avant tout, malheureusement, prévenir le commissaire de police. Mais, dans la mesure où il serait possible, on étoufferait l’histoire du suicide. Mme Giraudet se chargeait de l’ensevelissement, de la cérémonie funèbre. Elle ne connaissait à Mlle Marinyal aucun parent qu’il fût nécessaire d’avertir.

Après une pause, avec des voix qui tremblaient, on se demanda :

— « Et l’enfant ?

— Je suis sa marraine, » déclara la doctoresse, « et mon mari est son parrain. Nous sommes disposés à le recueillir, à l’élever.

— Madame, » dit Horace, « réfléchissez que René ne peut rester à Clermont. Sa présence provoquerait, autour de lui, la condensation et la perpétuité d’une légende, qui, s’il s’éloigne, ne se formera même pas. On oubliera bien vite ici sa pauvre mère, pourvu que lui-même disparaisse. Vous ne voulez pas multiplier dans son cœur et dans sa vie les conséquences du malheur qui le frappe ?

— Nous trouverons peut-être un testament d’Hélène, où elle indique son désir à ce sujet.

— Elle vous l’aurait dit dans sa lettre. Non, madame… J’ai mes raisons pour croire que notre malheureuse amie n’a nulle part exprimé plus clairement qu’à vous-même, dans ce dernier mot, ce qu’elle souhaitait. N’y joint-elle pas mon nom à celui de son enfant d’une façon un peu spéciale ? Je pense accomplir son vœu le plus cher — un vœu que la contrainte des circonstances et son extrême délicatesse l’ont empêchée de formuler — en réclamant pour moi la tutelle de son fils. René a douze ans. Les soins d’une femme ne lui sont plus nécessaires. Je le mettrai comme interne dans le lycée où je vais être nommé professeur. »

Mme Giraudet se taisait, réfléchissant. Son mari — dont les conceptions minutieuses et routinières s’effaraient d’un enfant dans sa maison — trouva, dans sa crainte même, le courage d’émettre le premier son avis.

— « Mon Dieu, prononça-t-il, « nous ne pourrions faire mieux nous-mêmes que de le placer comme pensionnaire, et sous votre direction. Le fait que vous soyez son tuteur ne diminuera en rien notre sollicitude, ni les affectueux services que nous rendrons à ce pauvre petit. N’est-ce pas, ma chère amie ? » ajouta-t-il en se tournant timidement vers sa femme.

Horace craignait une résistance de la part de la doctoresse. Il posa sur elle un regard où sa volonté tâchait de se faire suggestive, mais où flottait une nuance d’inquiétude.

— « Monsieur Fortier a parfaitement raison, » dit-elle simplement. « Je l’approuve de tout mon cœur. »

Elle ne motiva pas cette approbation. Mais Horace en comprit le sens, et, lui saisissant la main, il lui dit, avec une vibration profonde de tout son être :

— « Merci ! »

Car, si la jeune femme, très prompte habituellement à revendiquer un devoir, tout attendrie sur son amie et sur le triste orphelin, consentait si vite à lui laisser René, c’est qu’elle voulait émousser l’aiguillon de remords mêlé à la douleur d’Horace, satisfaire l’ardeur de réparation qui le dévorait. La préoccupation qu’elle lui concédait, n’était-ce pas la seule qui pût adoucir cette mâle et muette souffrance ? Elle ne se fût pas reconnu le droit de la lui disputer.

La nuit suivante, durant la veillée qu’ils partagèrent tous deux auprès de la morte, auprès de la forme suave et rigide, étendue maintenant sur le lit, Mme Giraudet s’applaudit davantage de ce qui, pour elle, avait été un véritable sacrifice. Elle pressentit que René ne pouvait avoir un meilleur éducateur qu’Horace, ni Horace une plus utile fructification de son épreuve que dans le développement de ce jeune esprit.

— « Ah ! » lui disait à voix basse M. Fortier, « je le dégagerai mieux que je ne me suis dégagé moi-même de toutes ces lâchetés sociales. Au fond, — je le vois bien maintenant, — moi, le révolté, le réformateur, le juge élevé au-dessus des peuples et des lois, sur le tribunal de ma conscience orgueilleuse, je n’ai fait que suivre honteusement ce qui, dans les préjugés humains, servait mes propres passions. J’ai rencontré une créature d’élite… Je l’ai jugée telle… Je la connaissais bien… Je l’admirais du fond de l’âme… Et, parce qu’elle ne m’avait pas rencontré le premier sur sa route, mon abominable jalousie, aidée de ma vanité non moins abominable, est allée prendre, pour consommer son martyre, des armes — que je méprisais !… — parmi les instruments de torture à l’usage des forts contre les faibles. Oui, moi… moi, Horace Fortier… je me suis mis — pour broyer cette femme, que j’adorais… — dans le camp brutal des êtres qui me sont le plus odieux : des « justes » au point de vue social ; de ceux qui ont pour eux le droit, la loi et l’opinion, c’est-à-dire les appétits, les peurs et les bassesses des hommes réunis en troupeau. Hélène ne valait-elle pas mieux que moi, de par sa faute même ? Elle avait mis au monde un homme, et elle l’élevait noblement. Moi, qu’ai-je produit ? Des spéculations stériles. Elle a enfanté dans la douleur, dans l’humiliation. Moi, dans l’ivresse de l’orgueil… Mais elle avait toute la faiblesse de la femme, et moi toute l’arrogance écœurante du mâle. Mes pareils n’ont-ils pas rédigé les codes dont je profite ? N’ont-ils pas fait de la paternité un exploit galant, sans responsabilité, sans conséquence, tandis qu’ils faisaient un bagne de la maternité ?… Et c’est cela que j’ai suivi… C’est cela qui m’inspirait, au fond !… C’est avec cela que j’ai brisé le cœur et armé le revolver de cette pauvre enfant !…

— Mon ami, » disait la doctoresse, « rappelez vous vos réflexions actuelles si jamais vous exercez une influence dans l’avenir.

— Je ne les oublierai pas, » reprit Horace. « Et surtout je tâcherai que René s’y élève sans passer par ma criminelle expérience. Il sera plus digne que moi de devenir un novateur. J’empêcherai qu’il fasse jamais à une femme le mal que j’ai fait à sa mère. »

À partir de cet instant, la pensée de son fils adoptif devint prédominante dans l’esprit d’Horace. Le lendemain matin, ce fut lui qui voulut aller chercher le petit garçon chez la nourrice, à Fontanat.

Même pour cette mission, où le cœur le plus délicatement tendre ne pouvait prendre que des précautions de bourreau, Mme Giraudet eut plus de confiance en M. Fortier qu’en elle-même.

Si elle l’avait entendu, pendant le retour en voiture, envelopper de force morale en même temps que d’infinie sympathie le petit être impressionnable qu’il préparait au pire des malheurs, elle n’eût pas regretté sa décision.

Pourtant, elle-même crut défaillir de pitié, quand elle vit, devant la grille du jardin, descendre de fiacre cette petite silhouette gauche, trébuchante, secouée de sanglots, que les fermes bras d’Horace soutenaient, emportaient presque. Elle vint au-devant de René, tâcha d’écarter le mouchoir où se cachait le charmant visage défiguré, gonflé par les larmes.

— « Mon pauvre petit !… Mon mignon !… C’est moi… Écoute… Nous t’aimerons tous… »

Il la repoussa presque avec colère.

— « Maman !… maman !… Je veux la voir !…

— Il ne sait donc pas ?… » murmura la doctoresse, interrogeant Horace du regard.

Celui-ci serrait les dents et les lèvres, comme à bout d’énergie contre sa propre émotion.

— « Si… si… » fit-il d’une voix sifflante. « Pardon… Laissez-nous entrer… Je lui ai promis qu’il la verrait. »

Le jeune homme et l’enfant pénétrèrent dans la chambre, seuls.

Hélène, apaisée, presque sereine, était là, sur le lit. Ses beaux cheveux, ramenés sur ses tempes, voilaient la double blessure. Son fils ne verrait pas les affreux petits trous sanglants. Il ignorerait — pour le moment du moins — qu’elle l’avait quitté volontairement, qu’elle était morte de cette terrible mort.

René la regardait, ses larmes suspendues par l’admiration, l’étonnement de la voir si belle et si calme. Il ne pouvait plus croire qu’il l’avait perdue. Il voulut l’embrasser.

Oh ! le cri qu’il jeta de sentir sous sa lèvre le froid de cette joue, le froid indescriptible, auquel on ne l’avait pas préparé !…

Que dut éprouver Horace lorsqu’il l’entendit ? Il mit un bras autour des épaules de René.

— « Mon enfant, » lui dit-il, « retiens un instant tes pleurs. Je ferai de toi un homme. Laisse-moi le promettre à ta mère. Et toi, promets-lui de vivre avec son souvenir, de suivre toujours sa tendre inspiration, qu’elle a mise en toi par tant d’exemples et de douces paroles. Elle a beaucoup souffert. L’un et l’autre, nous penserons toute notre vie à cette souffrance, nous la ferons tourner à notre élévation morale, et au soulagement de tous les cœurs que les hommes et la société meurtrissent comme a été meurtri le sien. »

La voix de cet homme fort se brisa. L’enfant, saisi par la solennité de son accent, l’écoutait, attentif. Il y eut un silence. Puis Horace, étendant le bras, dit :

— « Je vous le promets, Hélène.

— Moi aussi, moi aussi, mère ! » cria René, dans une explosion de sanglots, son petit bras étendu, la main sur la main d’Horace.

Lesueur - À force d'aimer, 1895 (page 162 crop).jpg