À l’école des héros/02

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Revue L’Oiseau bleu (3p. 27-40).

CHAPITRE II

Chez Thomas Godefroy de Normanville


Le lendemain, vers onze heures, Charlot, son arquebuse sur l’épaule, le fidèle, danois à ses côtés, quitta Perrine et se dirigea vers la maison de Thomas Godefroy de Normanville. Il chantonnait. Chaque nouvelle visite à l’interprète qu’il aimait profondément, qu’il admirait à l’égal d’un héros antique, le ravissait.

L’interprète possédait un vaste terrain sur la lisière de la forêt, à la portée des canons du Fort. Il s’y était construit, pour l’été, une cabane à la mode iroquoise, c’est-à-dire une longue tonnelle, assez élevée, recouverte de belles écorces de cèdre. À la différence des habitations sauvages, il l’avait pourvue, chaque côté de plusieurs meurtrières, pouvant distribuer à la fois, lumière, ventilation et sécurité ; au fond s’élevait une petite cheminée en maçonnerie. Une cheminée ! Normanville ne connaissait que trop la cruelle incommodité de la fumée. Il savait, pour l’avoir expérimenté durant sa captivité chez les sauvages, qu’elle envahissait en maître les tentes iroquoises certains jours de mauvais temps. Il se la rappelait si bien lorsque, ne pouvant se dissiper par l’ouverture pratiquée en plein ciel, au centre de la cabane, elle se glissait au dedans, s’étendait, grossissait, enveloppait, remplissait tout. Ses épais rouleaux de suie, à l’odeur écœurante, devenaient ai étouffants qu’on devait pour les subir demeurer de longues heures la face contre terre.

Les meubles se faisaient rares dans la demeure de Godefroy de Normanville. Ne convenait-il pas qu’il en fût ainsi ? Le compagnon recherché des missionnaires possédait un cœur apostolique qui se complaisait dans l’action. On le voyait s’empresser aux courses périlleuses dans les immenses forêts canadiennes. À une absence succédait une autre absence. Dans ces conditions, qu’avait-il besoin, vraiment, d’un logement tant soit peu compliqué ? En revanche, l’héroïque soldat était fort bien nanti d’armes, de poudre et de plomb de tous grains.

Thomas Godefroy de Normanville comptait trente-six ans environ. Il était grand, mince, souple, d’allures fort distinguées. Son visage, aux traits réguliers mais un peu forts, aurait semblé un peu dur, n’était le loyal et doux regard de deux yeux bleus. Il était le frère de Jean Godefroy de Linctot, avec qui il habitait la plus grande partie de l’année. Sa belle-sœur, Marie Le Neuf, sœur du Commandant de la Poterie, ses nombreux neveux et nièces lui portaient une vive affection. Deux Normands, ce Jean et ce Thomas Godefroy. Ils avaient été amenés au Canada par Samuel de Champlain, dès 1626. Jamais, depuis cette époque, ils n’avaient voulu quitter le pays de la Nouvelle-France. Lors de la prise de Québec par les Kirke en 1629, et jusqu’en 1632, date de la restitution du Canada à la France, les deux frères s’étaient enfoncés dans la forêt canadienne, vivant en bonne intelligence avec les diverses tribus de sauvages qu’ils rencontraient ou visitaient. Des lions pour le courage, ces interprètes adroits et fins, des athlètes parfaits, vainqueurs même des sauvages dans certains sports. En sus, on les citait comme étant des linguistes des plus distingués. Ils possédaient l’estime des sauvages, on le pense bien, même de certaines tribus iroquoises, où Normanville avait été captif cinq années plus tôt.

Normanville, en ce beau matin de mai, s’attendait à la visite de Charlot, du petit troupier, impressionné, certainement, par les divers événements imprévus de la veille. En souriant, l’interprète vint jeter quelques bûches dans la cheminée. La fraîcheur de sa cabane lui semblait inhospitalière. Tout en activant le feu, qui se mit à ronfler gaiement, il eut l’œil sur les alentours de sa tente. Il aperçut vite Charlot. Il s’avançait avec précaution, tenant son chien par le collier. Caressait-il l’espoir de surprendre la vigilance, de son grand ami ? « Eh ! Eh ! mon petit Charlot, murmura Normanvîlle, — la taquinerie du jeune soldat l’amusait, — tu crois qu’on enseigne à un vieux Normand comme moi la prudence et l’art d’éventer les ruses… eh bien, voilà pour ton erreur, mon enfant ! »… Et soudain, la décharge d’un petit pierrier éclata, faisant dans la forêt la plus belle des rumeurs !

Charlot, qui sursauta d’abord, fit entendre de beaux éclats de rire, auxquels se joignirent les aboiements de son chien. Puis, en deux bonds, il eut traversé le sentier qui séparait la cabane de l’interprète du terrain du fort. Il parut sur le seuil de la tente.

— « Bonjour, Charlot-le-candide, fit l’interprète, moqueur. Ah ! tu souhaitais me prendre en faute…

— M’en donnerez-vous jamais la chance, M. de Normanville ! » Et la bouche de Charlot dessina une grimace de dépit.

Entre, fiston, entre, en attendant. Feu aussi. Dans ma cabane hommes et bêtes fraternisent.

Non, si vous le permettez. Feu fera le guet pour vous et pour moi, au dehors. Nous causerons plus à l’aise. Feu !… Regarde !… » Et Charlot pointa du doigt, au danois, la forêt environnante. » Dehors, mon bon chien, dehors ! Veille, vois, appelle !… Tu m’entends !… Va, mon Feu ! »

Le danois obéit avec une joyeuse célérité. Charlot se rapprocha de Normanville qui ouvrait un placard.

« Vous n’alliez pas sortir, M. de Normanville. Ce que j’en serais marri ! Je vois autour de votre cabane beaucoup de choses intéressantes.

— Des munitions, encore des munitions, n’est-ce pas, mon garçon ? C’est cela que tu qualifies d’objets intéressants ?

— Mais oui. Je suis un soldat, un vrai, moi aussi. » Et Charlot raidit fièrement son buste gracile.

— Tu te prends joliment au sérieux, en tout cas. J’ai vu cela hier soir. Mais si tes attitudes martiales en imposent parfois à ce froufrou de Marie de la Poterie, et à ta jolie sœur, avec moi, tu sais…

— C’est vrai qu’elle est jolie, bien jolie, ma Perrine », interrompit Charlot, tendre et rêveur.

« J’ai toujours pressenti, va, qu’elle serait mieux réussie que toi au physique. » Normanville, narquois, détaillait avec plaisir la mine fière, pas très vigoureuse ni très haute encore, du plus brun, du plus charmant petit fantassin qu’on pût imaginer.

— Je préfère les hommes braves, M. de Normanville.

— Et tu l’es ?

— Il y a de l’espoir. Vous êtes mon modèle. »

Normanville resta un moment interloqué. En fait de riposte, il était bien servi. Et puis, c’est qu’il ne raillait pas, ce fougueux enfant. L’interprète en ressentit de l’ennui. Cette admiration n’allait guère à son être modeste et simple. Mais comment le reprocher à Charlot ?… Et, à quoi bon ?… Il est si doux, si stimulant aussi, dans la jeunesse, de croire absolument en quelqu’un. La désillusion vient toujours assez tôt. Bah ! qu’il eût été courageux à l’excès, une heure, un jour, peut-être le lendemain il était redevenu faillible, sans auréole, un pauvre humain rivé à son humble tâche quotidienne… Oui, les yeux de Charlot se dessilleraient assez vite, patience !

Au bout de quelques instants de silence, Charlot qui se promenait et regardait curieusement, ici et là, revint s’appuyer à la table où s’affairait l’interprète.

« C’est égal, M. de Normanville, malgré ma bravoure, je tremble devant mon commandant. Mais aussi, il est si sévère pour moi, M. de la Poterie.

— C’est pour compenser notre faiblesse à ton égard, petit fou.

— Mais… mais que faites-vous là, grand ami. s’écria soudain Charlot. Il suivait l’interprète des yeux avec surprise. Pourquoi sortez-vous à nouveau vos habits de gala ? »

Normanville venait de déposer sur la table sa casaque en drap écarlate, ses hauts-de-chausses garnis d’ornements pompeux, son chapeau à panache blanc, ses gants à franges grises et jaunes.

« Voici, mon petit Charlot. Je désire faire bonne figure au dernier Conseil. Il faut, vois-tu, que l’on puisse toujours comparer favorablement les « capitaines français » aux splendides sauvages, parés avec recherche, que seront sans doute encore notre ami Algonquin. Piescaret ou le chef de l’ambassade iroquoise. Kiotsaeton. Ah ! celui-ci, si tu l’avais aperçu à la grande assemblée de la paix, il y a quelques semaines, alors que tu étais si souffrant ! Quel homme magnifique, comme taille, comme prestance. comme éloquence aussi !

— Cet Agnier appartient à la tribu de mes ravisseurs d’autrefois, je vous l’ai dit déjà M. de Normanville ! Il est illustre depuis longtemps déjà parmi les siens. Mon ami Kinaetenon lui est apparenté de près. Cela me servit beaucoup jadis, en ma captivité. Car, quoique plus âgé que moi de trois ans, nous étions devenus, Kinaetenon et moi, après nous être querellés, défiés, mesurés, les meilleurs amis du monde. Il n’était pas du tout cruel, celui-là, du moins pour moi. Mais quel orgueil, quelle tête volontaire il avait, il a encore !

— Je m’étonne que tu ne sois pas tombé chez moi ce matin, en compagnie de cet ami sauvage. Il court nos bois avec délices, peut-être ? Hé ! s’en sont-ils donnés tout l’hiver, Messieurs les ambassadeurs iroquois. Notre forêt n’a plus de secret pour eux.

— Oui, les Algonquins en sont-ils assez mécontents !

— C’est que, comme quelques-uns d’entre nous, ils ne croient pas du tout à leur sincérité. Simon Piescaret, par exemple, les foudroie du regard plus souvent qu’à son tour. Ah ! si notre bon Guillaume Couture n’eut pas été ainsi qu’un tampon bienfaisant, entre eux tous, cet hiver, que ne serait-il pas survenu ? Enfin… qui vivra, verra !… Pourvu que ce ne soit pas, ajouta plus bas l’interprète, qui mourra, verra ! »

Charlot avait repris sa randonnée à travers la cabane. Il poussa bientôt une exclamation de plaisir : « Oh ! quel bijou que ce pistolet !… Eh ! eh ! il est chargé, tout prêt… Si je l’essayais !… M. de Normanville, supplia-t-il, en se retournant, venez avec moi. Ayons une séance de tir. Depuis ma maladie, je touche si rarement à un pistolet. Vous jugerez de mes progrès… « étonnants », a bien voulu admettre mon commandant ce matin même. J’ai tué un merle au vol, en sa présence. Si j’en étais satisfait !… Au moins, finit mélancoliquement Charlot, cela compensera pour mes insuffisances, comme coureur ou comme canotier !

— Voyons, voyons, mon petit Charlot, pas de ces tristesses vaines.

— Dites-moi, M. de Normanville, pourquoi suis-je donc aussi fluet, moi ? » Charlot soupirait en toisant avec dédain sa légère personne.

— Tu te fortifies chaque année.

— Peuh !

— Tu n’as que dix-sept ans.

— Voyez-vous, je me souviens que notre mère n’était pas robuste. J’ai peut-être hérité de sa…

— Charlot, je te défends de parler ainsi. Notre forêt canadienne finira par avoir raison de ta constitution, beaucoup moins délicate que tu ne crois. Et puis, sois fidèle, n’est-ce pas, aux longues courses quotidiennes, en pleine forêt, en quelque saison que ce soit. Adonne-toi, le printemps venu, au métier de canotier…

— Oui, oui, oui… Mais venez, oh ! venez maintenant, M. de Normanville. Ce pistolet, quel amour !… Vous choisirez les buts !… Vous fixerez vous-même les distances !…

— Tut, tut… J’en ai encore pour quelques instants, ici. Ces deux pierriers doivent être remplis.

— Laissez-moi vous aider.

— Merci. Régale-moi plutôt de ces jolies variations sur l’air de : À la claire fontaine. Tu as ta flûte ?

— Elle ne me quitte jamais.

— Voilà, petit, une belle compensation « à tes insuffisances », comme tu dis : ton talent de flûtiste.

— Pour un soldat, à quoi cela mène-t-il d’être musicien ? À quoi cela sert-il ?

— À charmer nos ennemis sauvages, pour une chose, au moins. Ça n’est pas à dédaigner. Rappelle-toi si ma voix, pourtant bien ordinaire, de baryton m’a valu des succès auprès des Agniers durant ma captivité… Allons, prélude.

— C’est donnant donnant, vous savez ?

Charlot n’en était qu’à la troisième variation du thème de la chanson, lorsque son chien entra en trombe, aboyant, et tout frétillant. Normanville, les yeux à la meurtrière, dit tranquillement : « C’est Perrine, en compagnie de Marie de la Poterie et de Jean Amyot… Sortons. J’ai terminé mon travail… Tiens, te voilà avec une audience, ma parole ! Pique-toi d’honneur, mon Charlot, hein ! »