À l’œuvre et à l’épreuve/01

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Pruneau & Kirouac (p. 1-5).

À L’ŒUVRE
et
À L’ÉPREUVE


« Le cœur humain est
une forte pièce. »
Marie de l’Incarnation.


I


C’était en l’année 1625, aux premiers jours du printemps.

M. Garnier, maître des requêtes au conseil du roi, avait déjà abandonné son hôtel de Paris pour sa délicieuse villa d’Auteuil.

Comme il rentrait chez lui, un soir :

— Eh bien, demanda sa femme en l’apercevant, avez vous été à Port-Royal ?

— J’en arrive, lui répondit le magistrat, qui prit un siège et vint tranquillement s’asseoir près d’elle, en face de la cheminée. Suivant votre recommandation, j’ai vu d’abord madame l’abbesse.

— Et qu’a dit la mère Angélique ? demanda madame Garnier, pliant la tapisserie à laquelle elle travaillait.

— Ce qu’elle a dit ?… Mais que nous l’affligions… que le départ de mademoiselle Méliand serait un deuil pour Port-Royal… Elle m’a prié de ne rien dire à l’enfant de sa sortie prochaine, se réservant de l’en informer au dernier moment… Elle prétend que la pensée du départ la troublerait… qu’elle ne ferait plus rien…

— Nous n’aurions pas pensé à cela, dit madame Garnier, qui sourit.

— Mais les Arnauld sont de fiers travailleurs.

— Et la mère Angélique est bien de la famille.

— Étrange destinée que la sienne ! fit le magistrat : abbesse de Port-Royal à onze ans, et réformatrice de son ordre à dix-huit !…

— J’admire la mère Angélique, dit madame Garnier avec chaleur.

— Tout le monde l’admire… Malgré sa vocation si peu régulière, elle a merveilleusement bien tourné. Mais, entre nous, je n’aime guère Port-Royal… J’en reviens toujours glacé.

Et le magistrat, allongeant les pieds, présenta ses bottes au feu.

— L’endroit n’est pas gai, continua madame Garnier ; mais il a son charme… c’est incontestable…

— Ce qui est incontestable, c’est que j’ai hâte d’aller chercher Gisèle. Pauvre petite !… Avec son âme d’artiste où tout brûle, où tout chante… être depuis si longtemps renfermée entre ces grands murs, où l’on n’a ni air, ni vue, ni soleil !

— Voyons, allez-vous la plaindre, répliqua gaiement madame Garnier. Mais elle a ce qui tient lieu de tout. C’est une privilégiée. Je suis sûre qu’elle entend partout des mélodies célestes.

— Ce qui est sûr, c’est qu’elle chante comme les anges.

— Trouver une pareille fiancée à son foyer, quand on arrive du pays du soleil ! Songez un peu ?

— C’est aussi rare qu’agréable. Charles est vraiment un privilégié, mais…

— N’est-il pas charmant ? interrompit-elle, en lui montrant un portrait placé sur la cheminée.

— C’est mon opinion, fit le magistrat, et un sourire d’orgueilleuse tendresse éclaira son visage intelligent et fatigué.

Il avait la vue basse, et se leva pour aller regarder le portrait qui représentait son fils Charles, très beau jeune homme d’une vingtaine d’années.

( Charles Garnier, ses études terminées, avait désiré voir l’Italie. Le dernier de la famille, il en était, en quelque sorte, l’unique enfant : car ses deux frères, sans vouloir accorder un regard au monde, étaient passés des bancs du collège à la vie religieuse.)

— Nous le verrons bientôt, dit le magistrat, reprenant son siège. Il doit avoir quitté Rome, aussitôt après les fêtes de Pâques.

Madame Garnier ne répliqua rien, mais son visage refléta la joie de son cœur.

Encore très élégante et gracieuse, elle avait été fort jolie. Son beau teint de blonde était fané, mais les années n’avaient rien enlevé à la douceur de son sourire.

— Quand irons-nous chercher Gisèle ? demanda M. Garnier, après un instant. Il y a assez longtemps qu’elle est derrière les grilles… Je veux qu’elle suive le travail du printemps à Bois-Belle.

La villa, renommée pour ses ombrages et ses jardins, portait ce nom un peu bizarre.

— La Providence a bien arrangé les choses, dit madame Garnier, répondant à ses pensées. À leur âge, un grand amour, déjà ancien !… Dites-moi, si Bois-Belle ne va pas être une sorte de paradis, quand nous les aurons tous les deux ?

— Je voudrais hâter ce moment, dit gravement le magistrat. J’ai hâte de voir Charles fixé dans le monde…

Madame Garnier leva sur son mari un regard interrogateur :

— Le changement qui s’est fait en lui vous inquiète ? demanda-t-elle. Vous attachez de l’importance à ses propos sur la vie religieuse ?…

— Oui… parfois… Mais ma résolution est bien arrêtée.

— Soyez tranquille, mon ami… L’exemple de ses frères devait naturellement faire sur lui une certaine impression. Mais il aime tant Gisèle… et depuis si longtemps !