À l’œuvre et à l’épreuve/10

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Pruneau & Kirouac (p. 45-59).


X


Le lendemain, de très bonne heure, M. Garnier descendit à son jardin.

M. de Champlain s’y promenait déjà, alerte et dispos.

Les deux hommes échangèrent une cordiale poignée de mains et prirent une longue allée, droite, bordée de houx, à la vieille mode française.

Entre le marin et le magistrat, il y avait eu vive amitié de jeunesse. Cette amitié avait un peu souffert de la séparation ; mais le parfum en était resté au fond de leurs cœurs, et ils se retrouvaient toujours avec une joie grande et vraie.

Pendant quelques instants, les deux amis marchèrent en silence.

Il faisait un doux ciel d’avril, un peu voilé par de légers nuages, blancs, floconneux. Les feuilles des arbres ne faisaient encore que poindre et les bois conservaient une rousseur printanière. Mais les primevères, les violettes, les anémones s’épanouissaient dans l’herbe brillante de rosée ; et des chants d’oiseaux, des bruits vagues, charmants, s’élevaient dans le silence du matin.

— J’aime le matin, dit tout à coup Champlain rompant le silence. J’aime le matin… j’aime le printemps… j’aime tout ce qui parle de vie, d’avenir, d’espérance.

M. Garnier sourit et, voyant son ami disposé à causer, passa son bras sous le sien.

Il avait pour le fondateur de Québec une admiration sans bornes, et respectait jusqu’aux rêveries de ce ferme et puissant esprit. Il savait que ces rêveries préparaient des miracles d’activité et de patriotisme.

Il avait suivi Champlain dans sa rude et noble carrière. Au conseil du roi, il l’avait vu soutenir seul la cause de la civilisation et de la France, contre les commerçants avides et les ministres aveugles, appuyant les misérables intérêts des particuliers.

Quand les compagnies, formées pour aider à coloniser le Canada, manquant à leurs engagements, ne songeaient qu’à la traite avec les sauvages, M. Garnier était venu généreusement au secours de la colonie.

Il s’intéressait à cette Nouvelle-France encore presque à l’état de rêve. M. de Champlain le savait et l’entretenait, à cœur ouvert, de ses espérances et de ses craintes.

Comme tous les hommes pratiques, Champlain avait une vue très nette des difficultés de son entreprise.

Ces difficultés, à la fois mesquines et formidables — éternelles comme la cupidité, quant aux compagnies — enveloppaient l’avenir d’une nuit bien sombre.

Le marin le savait mieux que personne ; mais lorsqu’il parlait de sa Nouvelle-France, sa virile parole semblait faire, dans les ténèbres de l’avenir, des percées lumineuses.

M. Garnier l’éprouva particulièrement ce matin-là, et ne put s’empêcher de lui dire avec élan : — Vous verrez, vous verrez que vous finirez par imposer votre volonté aux hommes et aux événements.

M. de Champlain soupira.

— Et quand même vous ne devriez pas réussir, continua son ami ; quand même la Nouvelle-France devrait périr avec vous, c’est déjà beaucoup d’user sa vie à une œuvre rude et grande.

— Oui, vous avez raison ; j’ai senti cela souvent, et, quand je devrais échouer, je ne me plaindrais pas de ma destinée. Mais, je réussirai… Sans doute, ma vie est bien avancée ; j’ai usé beaucoup de mes forces en efforts à peu près stériles… Mais la pensée qu’on travaille pour Dieu et pour la France est un cordial puissant.

— Que n’êtes-vous compris ! que n’êtes-vous secondé ! dit le magistrat avec tristesse.

— Ne me plaignez pas, mon cher ami… Le plaisir est en raison directe de la peine ; et ma ville de Québec, comme vous l’appelez, m’a déjà donné bien des joies… Quand, au sortir de la forêt, j’aperçois la clairière défrichée… l’habitation… le fort… la chapelle… j’éprouve toujours un étrange bonheur… et, là, en regardant fumer nos toits, j’ai refait, bien souvent, le même rêve.

— Quel rêve ?

— Je voyais la croix chasser la barbarie… le grain de blé faire reculer la forêt… je voyais la France s’avancer dans ces immenses régions, portant le baptême, jetant la semence de vie… et, couché au pied d’un arbre, mon arquebuse à portée de ma main, je bâtissais ma ville de Québec et j’arrangeais ses destinées.

— Puissent ces destinées être ce que vous souhaitez ! dit le magistrat ému.

— Alors, je vous laisse à penser si la ville de Québec jouerait un petit rôle dans le Nouveau-Monde !

— Pourquoi Québec ne jouerait-il pas un grand rôle ? À force d’efforts, vous y avez allumé la première étincelle de la civilisation.

— Et j’espère que cette étincelle deviendra un foyer inextinguible… resplendissant… J’espère que Québec sera la ville la plus catholique, la plus française de l’Amérique.

— Moi aussi, cher ami, j’espère tout cela. Et j’espère de plus que le Canada, et la ville de Québec en particulier, garderont à jamais votre souvenir.

— Il suffit que le Canada garde à jamais la langue, l’honneur et la foi de la France, comme vous l’avez si bien dit hier soir ; je ne désire rien de plus ; et, chaque fois que j’entre dans ma chapelle de Québec, je le demande à Dieu. Elle est bien petite et bien pauvre, cette chapelle : mais — riez de moi — il me semble que j’y prie mieux qu’à Notre-Dame.

— Cela s’explique : c’est le premier temple du vrai Dieu sur cette terre idolâtre, et c’est vous qui l’avez fait bâtir.

— En effet, j’ai bien à remercier Dieu… C’est dans cette humble chapelle que nous avons inauguré le culte catholique sur les bords du Saint-Laurent… Tous mes colons étaient autour de moi. Il y eut communion générale, et, après la messe, grand Te Deum, au son de l’artillerie.

— C’était… ?

— Le 25 juin 1615. Il faisait un temps magnifique… La forêt semblait se réjouir ; je vous avoue que j’étais heureux.

— La joie est en raison directe de la peine, comme vous disiez tantôt.

Grande vérité !… et, je le répète, gardez-vous de me plaindre jamais. Il y a des joies qui sont une source intarissable de force pour l’âme.

— Je le crois ; mais il faut un effort sanglant pour atteindre à ces joies-là.

— Non pas : Dieu les donne quand il lui plaît. Pour moi — s’il m’est permis de me citer — toutes les joies de ma vie s’évanouissent devant ce que j’éprouvai en entendant sonner l’Angelus, pour la première fois, dans la Nouvelle-France. Cette voix de la prière s’élevait si touchante dans ce pays sauvage ! En l’écoutant, je ne sais quoi s’émut au plus profond de mon cœur ; et, tombant à genoux, je pleurai avec un bonheur inconcevable. Cher ami, le beau moment ! Je sentais que la sainte Vierge bénissait la colonie… qu’elle s’attendrissait sur cette terre idolâtre et y ferait partout adorer Jésus-Christ… Quand je me relevai, il me semblait que toutes les voix de la solitude chantaient : Salut, Reine ! Salut, Vierge ! Salut, Mère !

S’apercevant qu’il parlait avec une émotion peu ordinaire, Champlain se tut brusquement. Un peu après, il reprit avec calme : — Aussi, ai-je ordonné que l’Angelus fût sonné régulièrement, et je ne l’entends jamais sans émotion et sans joie.

— Mon ami, dit le magistrat, il y a des émotions qui comptent pour ce monde et pour l’autre.

M. de Champlain ne répliqua rien ; mais, après avoir un peu marché en silence, il dit, regardant autour de lui : — Ces maisons de campagne, près des grandes villes, ont un charme incomparable. C’est comme un jardin sur les bords de l’Océan.

— En effet, dit M. Garnier, il me semble que le voisinage de Paris est un peu comme le voisinage de la mer : cela fait penser et rêver.

— Quant à moi, dit M. de Champlain, je crois que je trouve moyen de rêver un peu partout.

— Oui, à la Nouvelle-France. Toutes vos pensées vont là.

— Que voulez-vous ?… J’ai laissé là mon âme principale, comme parlent les sauvages. Et — vous l’avouerai-je — votre jardin si magnifique ne me plaît pas comme un petit jardin que j’ai là-bas, au bord du Saint-Laurent.

— Qu’a-t-il de si rare, votre petit jardin ?

— Rien… C’est un simple potager. Mais madame de Champlain avait eu l’aimable pensée d’y planter, à mon insu, quantité de lis ; et, un beau jour, en revenant d’exploration, je trouvai les lis en fleurs sur la terre canadienne. J’en eus une folle joie… C’est bien singulier comme nous restons enfants en certaines choses.

— C’est fort heureux, quant aux sentiments. Mais, soyez-en sûr, la vieille sève française pénétrera profondément cette nouvelle terre et lui fera porter des fleurs immortelles.

Champlain sourit ; son beau regard rêveur semblait interroger l’avenir.

— Vous êtes décidé à ne plus emmener madame de Champlain au Canada ? demanda M. Garnier.

— Oui, irrévocablement décidé… Il y a trop de privations à supporter… trop de dangers à courir… Dieu seul empêche les sauvages de s’apercevoir à quel point nous sommes à leur merci.

— Si vous aviez prévu que la colonie resterait ainsi abandonnée et sur le bord de la ruine, vous n’auriez pas laissé madame de Champlain vous accompagner ?

— À vrai dire, je n’avais guère d’illusions. Entre nous, j’ai emmené ma femme, parce que, en mon absence, sa famille lui faisait mille misères au sujet de sa religion. Elle, qui a la piété d’un ange, souffrait cruellement d’être ainsi gênée dans la pratique par ces calvinistes. Mais, là-dessus, je n’ai plus d’inquiétudes ; sa mère est maintenant catholique.

— Madame de Champlain a montré un grand courage ?

— Un courage admirable et la résignation la plus touchante dans tous ses ennuis. Je puis dire qu’elle avait le respect et l’affection de tous, des sauvages comme des Français.

— Que dit-elle de votre résolution de la laisser en France ?

— Il ne lui viendra jamais en pensée de discuter ma volonté. Elle a gardé pour moi une soumission enfantine. Souvenez-vous qu’elle n’avait pas encore douze ans, quand je l’épousai.

— Je m’en souviens parfaitement. Sous son voile de mariée, elle avait l’air d’une première communiante.

— Pauvre enfant ! Sa vie est une triste vie. Elle voudrait se retirer dans un couvent.

— Pourquoi ne pas l’emmener avec vous ? Il est si dur de vivre toujours sans affection, sans intimité.

— Je sais cela, allez ! Et c’était une grande douceur de l’avoir là-bas. Sa belle joie d’enfant, quand j’arrivais, était si aimable à voir ! Vous ne sauriez croire comme elle s’ingéniait pour me faire retrouver, à Québec, les commodités et les douceurs de la vie civilisée. Vraiment, je n’ai jamais compris comment elle arrivait à m’entourer d’un bien-être si grand. Je n’ai jamais compris, non plus, ce qu’elle faisait pour donner un air si agréable à mes appartements.

— Peut-être n’avait-elle qu’à s’y montrer. Rien ne transforme une maison comme la présence d’une femme charmante.

— Je n’ai jamais eu grand loisir pour m’interroger là-dessus, répondit gaiement Champlain. Mais mon foyer de Québec me semblait le plus doux, le plus beau du monde.

— Sans flatterie, c’est un foyer poétique dont les alentours ne sont pas vulgaires.

Champlain garda le silence.

Homme d’énergie incomparable, homme d’action et d’organisation, il avait pourtant, dans l’âme, ce fond de poésie et de rêverie qui se prend dans la vie des bois, et mille impressions délicieuses et confuses se réveillaient en lui.

Il se revoyait à ce foyer qu’il s’était construit au milieu des forêts… regardant la flamme qui brûlait dans l’âtre, pendant que le vent gémissait au dehors et que, dans le lointain, la France lui apparaissait rajeunie, rayonnante sur les bords du Saint-Laurent.

— Cela reposait de tout, dit-il, répondant à ses pensées.

— Emmenez-la donc, dit le magistrat, tout entier à la sienne.

— Écoutez, dit Champlain, souriant, au fort Saint-Louis, on est parfois à la veille de manquer des premières nécessités de la vie… Pour une femme délicate, les champignons, les racines sauvages sont une pauvre nourriture, n’est-ce pas ?

— C’est donc une chose arrêtée : vous voulez retourner seul au Canada pour y vivre et y mourir ?

— Qui sait où je mourrai ? murmura le marin. Les besoins de la colonie me rappelleront encore bien des fois en France… Mais, ajouta-t-il, avec une émotion soudaine, si j’avais le choix, je voudrais mourir à mon poste d’honneur… C’est à Québec… c’est sous la terre canadienne que je désire dormir mon dernier sommeil…

Et changeant brusquement de ton :

— Vous attendez votre fils d’un jour à l’autre ?

— Je l’attends prochainement.

— Il ne fait pas seul son tour d’Italie ?

— Non, il a un compagnon de voyage, M. de Brunand, officier en congé : c’est un brave et aimable garçon plus âgé que Charles, et habitué à voyager.

— Madame Garnier m’a confié que son fils lui donne parfois bien des soucis, dit Champlain. Elle le voudrait moins… moins parfait.

— C’est bien peu raisonnable, n’est-ce pas ? mais je pense comme elle, quoique je n’en dise rien… Je vous avoue humblement que, parfois, je donnerais beaucoup pour lui découvrir une faiblesse.

— Il en a, soyez tranquille… seulement vous ne les voyez pas.

— Je vous croirais si sa mère et moi nous étions seuls à le trouver parfait ; mais tous ceux qui le connaissent pensent de même.

— La dernière fois que je l’ai vu, il était encore un petit garçon… mais fort intéressant… Et vous craigniez qu’il ne veuille se faire religieux, comme ses frères ?

— Jamais il n’aura mon consentement, s’écria M. Garnier avec violence.

— Il ne le vous demandera peut-être pas, répondit M. de Champlain très calme.

— Comment cela, s’il vous plaît ? demanda le magistrat avec un étrange accent.

— Comment ?… C’est très simple… Vous verrez que le pauvre garçon sera amoureux fou avant un mois.

M. Garnier sourit.

— Sa mère assure mille fois le jour qu’il ne saurait s’en empêcher. Elle dit que la Providence a tout réglé, que ce n’est pas pour rien que Dieu a jeté cette chère enfant dans nos bras…

— Quel âge a maintenant votre fils ?

— Dix-neuf ans.

— A-t-il vu souvent mademoiselle Méliand ?

— Depuis neuf ans, elle était à Port-Royal. Nous le menions la voir aussi souvent que possible ; il l’aimait extrêmement, et les deux enfants se considéraient comme destinés l’un à l’autre… C’était vraiment rafraîchissant d’entendre leurs beaux projets… de voir leur tendresse, leur intimité. Mais, depuis que ses frères sont religieux, Charles ne parle plus que de faire la volonté de Dieu… et autres discours de l’autre monde. Je ne vois que trop qu’il se tourmente, qu’il hésite.

— Mais pourra-t-il hésiter longtemps ? Songez un peu : à vingt ans, la trouver à son foyer, vivre dans une intimité pareille !

— Sa voix le ravit, poursuivit M. Garnier visiblement soulagé. Il dit que rien n’est beau comme la voix humaine, quand elle est belle.

C’est vrai. J’ai reconnu cela, hier soir, en écoutant mademoiselle Méliand. Madame de Champlain en est enthousiasmée. Elle dit que la voix de cette enfant l’emporte au ciel.

— Et vous ? demanda le magistrat, riant.

— Moi ! Ah ! j’ai tant de plomb dans les ailes !… Mais cette jeune fille a des dons admirables… avec un grand éclat d’innocence, et quelque chose dans l’expression qui dit la force et la beauté de l’âme. Le bon Dieu vous a donné là une bien aimable fille.

— Je me le dis souvent avec une vive reconnaissance. Mais Charles est si étrange ; il ressemble si peu aux autres jeunes gens !

— Il n’est ni sourd, ni aveugle ?

— Non, fit le magistrat, riant.

— Eh bien, soyez tranquille… son sort est fixé, à moins que sa petite cousine ne veuille pas de lui.

— Ce n’est pas cela qui m’inquiète. Toute petite, elle l’aimait déjà d’un amour vraiment extraordinaire chez une enfant ; et cet amour a grandi avec elle… Mais Charles ne songe plus qu’à sa perfection… ce qui ne l’empêche pas d’être charmant… tout à fait charmant. Lui aussi a, dans l’expression, quelque chose qui dit la force et la beauté de l’âme.

Les deux hommes s’arrêtèrent et saluèrent : Madame de Champlain et mademoiselle Méliand venaient d’entrer dans le jardin.