À l’œuvre et à l’épreuve/37

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Pruneau & Kirouac (p. 225-228).


XXXVII


Toute communication entre Québec et la mission huronne avait cessé, après la prise du P. Jogues.

Depuis trois ans, les missionnaires n’avaient rien reçu.

Ils se trouvaient dans un dénûment terrible et, sans quelques grains de froment qu’on avait eu la précaution de semer, ils auraient été réduits à ne plus dire la messe.

Les Jésuites avaient bien essayé de secourir leurs frères. Mais le P. Bressani, chargé de l’entreprise, avait été fait prisonnier par les Iroquois, et traîné en esclavage ; comme le P. Jogues, il avait eu à subir d’atroces tourments.

Cette nouvelle fut vite apportée à Québec et accrut encore l’épouvante qu’inspiraient les terribles Iroquois.

Cependant le P. de Brébeuf, descendu en 1641 pour se faire soigner, se mit en devoir de retourner à sa chère mission, accompagné des PP. Chabanel et Garreau, nouvellement arrivés de France.

Le gouverneur leur donna une vingtaine de soldats pour escorte, et quatre semaines plus tard, on aurait pu voir la petite flottille d’écorce côtoyer les rives du Lac huron et entrer dans la baie de Matchedash.

Les eaux tranquilles étincelaient au soleil brûlant ; les hirondelles volaient haut, pas un souffle n’agitait l’air, et la sombre forêt, qui bordait le rivage, restait immobile et muette sous l’accablante chaleur.

— Allons, dit le P. de Brébeuf fermant son bréviaire et souriant à ses compagnons ; Dieu soit béni, nous avons échappé à tous les dangers.

— Oui, dit Robert Lecoq, qui commandait le canot, cette fois encore, nous allons rapporter nos chevelures.

Il passa sa rame à un Huron, essuya son front hâlé qui ruisselait de sueur, puis faisant de ses deux mains un porte-voix :

— Patience, cria-t-il aux Français qui suivaient ; nous serons bientôt chez nous, et nous allons avoir de l’ombre.

En effet, le premier canot quittait le lac pour prendre une rivière qui sortait de la forêt.

Les autres canots suivirent longeant les bords, afin d’éviter le courant.

Des arbres centenaires se reflétaient dans l’eau et projetaient une ombre épaisse, mais sur ces bords que bien des regards fatigués interrogeaient avidement, la forêt primitive continuait toujours à déployer sa végétation sauvage, et rien, absolument rien, n’annonçait le séjour de l’homme.

Mais tout à coup, à un léger détour de la rivière, une grande éclaircie se fit à droite, et une vaste habitation apparut au milieu de la clairière.

Cette habitation d’aspect étrange était entourée d’une haute palissade en pieux serrés, avec une grande croix aux quatre angles.

C’était la fameuse résidence des Jésuites ; c’était Sainte-Marie-des-Hurons : le chaud foyer de la civilisation et de la foi ; le doux chez nous des missionnaires ; la grande demeure toujours ouverte à l’hospitalité, où les pauvres Hurons venaient chercher la nourriture, la lumière, la consolation.

Aujourd’hui, depuis bien longtemps, la forêt a repris possession de cet endroit célèbre.

Les fondations des murs et les vestiges des fossés se retrouvent encore parmi les grands arbres et les halliers, mais ni la rivière, ni les villages voisins ne portent l’auguste nom de l’un de ces hommes apostoliques dont l’imagination aime à évoquer les ombres sur ce sol qu’ils ont illustré à jamais.