À l’Académie française

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À
L’Académie Française.


ODE.


Par Évariste BOULAY-PATY.



Présentée par M. de Chateaubriand.


La maison d’un roi est un temple, et ses
pieds sont comme un autel.
Paroles de Louis VII. Histoire des
Croisades, liv. VI.
Couverture A l'académie française.tiff


À PARIS.
CHEZ TOUS LES LIBRAIRES.

1827.

Tel un miroir brillant, où le soleil rayonne,
Réfléchissant la flamme et l’éclair tour-à-tour :
À l’imprudent qui s’en étonne
Darde tous les rayons de l’œil brûlant du jour.
Ainsi, foyer de la lumière,
De la littérature entière
Concentrant le vaste reflet,
Votre regard soudain s’allume,
Et son éclat brûlant consume
L’audacieux qui l’oubliait.


Croyant que le talent dormait, alors qu’il veille
Rêveur, silencieux et le front incliné,
Ils avaient dit : Puisqu’il sommeille,
Qu’il dorme pour toujours ou s’éveille enchaîné !
Et leur main tenait, impunie,
La chaîne qui sur le Génie
Devait faire peser l’affront…
Mais, de sa couche souveraine,
En les écrasant de leur chaîne,
Le Génie a levé son front !

Son front brille aussi, lui, paré d’un diadême ;
Son front, en s’élevant, domine sur les rois ;
Et quand parle sa voix suprême,
Comme une voix d’en-haut ils écoutent sa voix.
Ils aiment ce flambeau rapide
Qu’agite le Génie avide,
Et qui sur eux vient rejaillir ;
Sur eux ils veulent qu’il s’appuie,
Car c’est guidée par le Génie
Qu’ils traverseront l’avenir !


Vous ses fils, marchez donc avec notre espérance !
Un monarque français ne vous dira pas non.
De la couronne de la France
Il sait que votre gloire est encore un fleuron.
Au trône, armés d’un droit antique,
Portez votre noble supplique,
Que tout s’abaisse sous vos pas !
Et qu’elle brille au pied du trône,
Comme la terrible Gorgone
Brillait dans la main de Pallas !

Vous, qu’on nomme Immortels, l’avenir vous contemple.
En prières allez pour lui vous prosterner.
Des beaux-arts défendez le temple,
Embrassez les autels qu’on voudrait profaner !
Ne connaissant qu’un Dieu pour maître,
C’est là que doit tomber le prêtre
En combattant l’impiété.
Elle a frappé plus d’un pontife…
Leur chute est l’arrêt d’un calife.
D’Omar c’est l’immortalité !


Vous la lui promettez, généreuses victimes !…
Michaud, lève ta tête une troisième fois ;
Toi, qui, frappé d’arrêts sublimes,
En veux un pour la France, après deux pour ses rois !
Que la puissance déshérite
Villemain, ton noble mérite !
La postérité, l’adopta !
Lacretelle, reprends ta gloire !
Tu prêtas ta plume à l’histoire,
Et l’histoire te vengera !

La France, sur vos fronts, au laurier poétique,
Parmi les cris d’honneur mille fois répétés,
A joint la couronne civique,
Et vous donne à la fois deux immortalités !
Tel, épuisé par sa victoire,
Dans le sein même de sa gloire,
D’encens, de fleurs environné,
Parmi la poussière olympique,
Sur l’arène, l’athlète antique
Tombait vainqueur et couronné.


Fille de Richelieu, superbe Académie,
À tes sacrés élans, fais connaître tes droits !
Aux rois porte ta voix amie,
Sa puissance inflûra sur les décrets des rois....
Ainsi la Sibylle muette,
Soudain réveillée, inquiète,
Invoquant les secrets divins,
S’élançait pleine du Dieu même
Jusque dans son palais suprême,
Et faisait l’arrêt des destins !

Évariste Boulay-Paty.

NOTES.




Au trône, armés d’un droit antique.

L’Académie use d’un droit dont elle s’arma déjà en 1778, lorsque, comme aujourd’hui, la littérature et son existence étaient menacées. Elle ne sort pas du terrain du droit naturel et positif, des libertés de l’ancien régime, et des droits écrits dans la Charte.

Comme la terrible Gorgone
Brillait dans la main de Pallas.

Du sang de la Gorgone naquit le cheval Pégase qui, frappant du pied la terre, fit jaillir la fontaine d’Hippocrène, consacrée à Apollon et aux Muses ; de la supplique de l’Académie renaîtront les lettres. C’est l’égide qui pétrifiera les audacieux !

Elle a frappé plus d’un pontife…

Tout le monde connaît l’honorable destitution de MM. Villemain, Lacretelle et Michaud.

Leur chute est l’arrêt d’un calife.
D’Omar c’est l’immortalité !

On sait qu’Omar, calife des Musulmans, ne voulant d’autre science que celle de l’Alcoran, après avoir détruit plus de 4000 temples chrétiens, fit brûler la fameuse bibliothèque d’Alexandrie, monument des connaissances humaines. Il n’y a pas loin de celui qui détruit à celui qui veut détruire, et la même immortalité les attend. « Ne croit-on pas voir, s’écrie M. de Chateaubriand dans sa lettre éloquente sur le projet de loi contre la presse, les Welches brisant les monuments des arts, ou les Arabes brûlant la bibliothèque d’Alexandrie ? Ne pensez pas que l’on soit touché de ce reproche : on s’en fait gloire. Le commerce de la librairie de la France passera en Belgique : tant mieux ! ne sont-ce pas les livres qui font tout le mal ? Depuis le savant qui étudie le cours des astres, jusqu’au paysan qui épèle la Croix de par Dieu, tout ce qui sait lire ou apprend à lire, est suspect. »

Michaud, lève ta tête une troisième fois !

« M. Michaud a été condamné deux fois à mort par suite de son zèle pour la cause des Bourbons… Les royalistes sont bien avertis maintenant que la ligue gouverne, et qu’elle sévit contre ceux qui ont défendu le trône de Henri IV. »

(Courrier français du 19 janvier.)
Aux rois porte ta voix amie.

L’Académie ne fait que profiter de l’avantage qu’elle a de communiquer sans intermédiaire avec le roi.


Un monarque français ne vous dira pas non.

Il y avait déjà quelques jours que j’avais adressé cette ode à M. de Chateaubriand, lorsqu’on connut la réponse du roi.