À l’Espagne (Maragall)

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À l’Espagne (Maragall)
L’Humanité nouvelle (p. 315-316).

À l’Espagne


Écoute, Espagne, la voix d’un fils
Qui te parle dans une langue qui n’est pas le castillan :
Je parle dans la langue que m’a donnée
La terre âpre :
Dans cette langue, bien peu t’ont parlé ;
Dans l’autre, trop.

Ils t’ont trop parlé des Sagontins
Et de ceux qui meurent pour la patrie :
Tes gloires et tes souvenirs,
Ce ne sont que des souvenirs et des gloires de mort ;
Tu as vécu triste.

Je veux te parler bien autrement.
Pourquoi verser un sang inutile ?
Dans les veines le sang c’est la vie,
La vie pour ceux d’aujourd’hui et pour ceux qui viendront :
Le sang versé ne vit plus.

Tu as trop pensé à ton honneur
Et trop peu à ta vie :
Tragique tu conduisais tes fils à la mort,
Tu te repaissais d’honneurs mortels
Et tes fêtes c’étaient des funérailles,
Ô triste Espagne !

J’ai vu partir les barques pleines
De tes fils que tu conduisais à la mort
Souriants ils marchaient droit au hasard

Et tu chantais au bord de la mer
Comme une folle.

Où sont tes barques ? Où sont tes fils ?
Demande-le au Ponant, à la vague farouche :
Tu as tout perdu, tu n’as plus personne.
Espagne, Espagne, reviens à toi.
Pleure, pleure un pleur de mère.

Sauve-toi, oh ! sauve-toi de tant de maux ;
Que les larmes te rendent féconde, joyeuse, vivante ;
Pense à la vie qui règne autour de toi :
Lève le front,
Souris aux sept couleurs qui brillent dans les nuages.

Où es-tu, Espagne ? Je ne te vois nulle part.
N’entends-tu pas ma voix qui tonne ?
N’entends-tu pas cette voix qui te parle dans le péril ?
As-tu désappris à entendre tes fils ?
Adieu, Espagne !


JOAN MARAGALL


6 Juillet 1898.


Traduit du Catalan par A. Savine.