À l’aumônier de ma prison

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Jules Allard Profils révolutionnaires par un crayon rouge, publiés par Victor Bouton

À l’aumônier de ma prison


Quand vous allez, pareil à l’ange qui console,
Apporter à chacun votre douce parole,
Comme un divin parfum de bénédiction,
J’y dois avoir aussi des droits que je réclame ;
Homme de Dieu, pourquoi refuser à mon âme
Sa part de consolation ?

Pasteur, ne suis-je pas une brebis captive ?
N’est-ce pas à travers les barreaux que m’arrive
Le rayon du soleil ou le feu de l’éclair ;
Ce mur n’est-il pas là pour me former l’espace,
Et mon regard enfin vient il pas, quoi qu’il fasse,
Toujours se briser sur du fer ?

Ou bien avez vous cru que ma voix s’est unie
À l’incrédule voix du siècle qui renie,
Le nom de Jéhovah dans ses œuvres écrit ;
Que, regardant le ciel, j’ai dit aussi : Qu’importe !
Et que je n’ouvre pas à qui frappe à ma porte
En invoquant le nom du Christ ?

Détrompez-vous alors : des temples solitaires
L’ombre souvent me couvre ; à la foi de mes pères
Non, non, je n’ai pas dit un sacrilège adieu ;
De cette foi la croix est encore l’emblème,
Et je porte à mon front le signe du baptême
Qui me fit enfant du vrai Dieu,

Jamais encor, jamais le blasphème superbe
Ou le sourire amer, pour insulter au Verbe,
De mon cœur de croyant aux lèvres ne monta,
Car nous prions tous deux sur les mêmes symboles.
Votre Dieu, c’est le mien : le Dieu des paraboles,
De la crèche et du Golgotha.

Celui qui sut trouver, pour éteindre la guerre,
Entre ces deux grands mots de richesse et misère,
La loi du sacrifice et de la charité ;
Le Dieu du pharisien et du pauvre Lazare,
Le Dieu du mendiant, comme du riche avare,
C’est le Dieu de l’égalité.

Que pour le prisonnier parfois le ciel est sombre !
Comme il voit dans lui-même et sur les murs plus d’ombre ;
Et comme alors son sein se lève longuement !
Une larme s’échappe à son œil qui se baisse,
Son front se penche, et puis sur son cœur qui s’affaisse,
Pèse le découragement…

Oh ! venez donc, venez lorsque ce cœur succombe,
Qu’il est comme un cadavre endormi dans la tombe,
Quand sur lui la tristesse a jeté son linceul,
Approchez, approchez, au nom du divin maître,
Et comme à sa parole, à la vôtre peut-être,
La mort sortira du cercueil !