À la France (Laluyé)

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Alphonse Lemerre, éditeur (p. 5-13).
À MONSIEUR


ANDRÉ FRANCHE

À LA FRANCE


 
Ô France ! après dix mois d’une lutte stérile,
— Jours de fatale erreur que ton martyre absout, —
Après tes nuits de siège et de guerre civile,
Après l’embrasement de ta plus grande ville,
Tu restes belle encore, imposante et debout.

Ceux qui parlaient déjà de ta chute future
Et qui de ta grandeur avaient perdu la foi,
En te voyant si tôt reprendre ton allure
Et secouer au vent ta forte chevelure,
Ceux-là sont aujourd’hui bien plus pâles que toi.


Car ta large blessure ils la croyaient mortelle,
Ces haineux ennemis qui raillaient ta vigueur ;
Ils la verront bientôt cicatrisée, et telle
Que la croix du soldat, glorieuse étincelle,
Resplendir au point juste où palpite ton cœur.

Le temps relèvera tes sanglantes ruines,
La sève de tes bois n’est point tarie encor,
Tes lauriers abattus ont laissé des racines,
Patrie ! et ton soleil a des chaleurs divines
Qui sur ton sol aimé dardent leurs rayons d’or.

Mais après tant de jours de doute et de martyre,
Pour être encor la France et garder le front haut,
— Mère, pardonne-moi ce que j’ose te dire,
À toi qui sus toujours plus aimer que maudire… —
Oui, pour être la France ainsi qu’il nous la faut,


D’abord, résigne-toi, calme ta douleur vaine,
Laisse au repos ce fer que l’implacable sort
À tordu dans tes mains, contrains aussi ta haine,
Comme un lion blessé qui rugit sous sa chaîne
Et qui, pour un moment, s’accroupit et s’endort.

Tu sauras, n’est-ce pas ? bannir de ta mémoire
Ces vieux chants guerroyeurs qui nous grisaient souvent.
La France, ayant subi son heure expiatoire,
Ne doit plus demander les secrets de sa gloire
Qu’aux leçons du passé, ce vieux maître savant.

Et tu répudîras ces splendeurs éphémères,
Flamme où des vanités bourdonnent les essaims,
Et d’un geste puissant tu montreras aux mères
Le livre du devoir et des vertus austères,
Afin que leurs enfants soient robustes et sains.


Tu renîras aussi la horde tyrannique
De ces fous ténébreux qui, toujours maudissant,
Dans leur ambition perdent la République,
S’accrochent aux longs plis de ta blanche tunique,
Et s’en font un drapeau qu’ils teignent de ton sang.

Ils ne sont pas tes fils, ceux-là, ! Tes enfants, mère,
Vénèrent ta douleur et respectent ton deuil.
Quelques-uns des combats portent la trace altière,
Bien d’autres ne sont plus !… Ils dorment sous la terre,
Embaumés dans leur gloire, au fond d’un froid cercueil.

Ne les plains pas : la mort, qui dompta leur courage,
Leur a fermé les yeux à tes affronts derniers…
Plains les vivants plutôt, plains ceux pour qui l’orage
N’a ni soleil ni trêve, et qui font le voyage
De la vie à travers les plus sombres sentiers.


À ces déshérités que le besoin flagelle,
Que la misère enlace au fond d’un bouge affreux,
Donne pour oasis un abri sous ton aile,
Tends à ces affamés ta robuste mamelle,
Qu’ils goûtent les saveurs de ton lait généreux.

Inonde-les aussi d’air pur et de lumière,
Dilate ces cerveaux par l’ignorance étreints,
Montre-leur Dieu qui veille au fond de la prière,
Fais-leur aimer la femme et respecter la mère,
Rends moins sombres leurs nuits et leurs jours plus sereins.

Et tu pourras alors, calme, mais attentive
Aux flots envahisseurs de ce Rhin allemand,
Laisser dans ton cœur fier, où Dieu veut qu’elle vive,
Ta haine fermenter comme une eau corrosive
jusqu’au jour désiré du dernier dénoûment.

 
Il viendra, ce jour… Quand ? nul ne le sait, peut-être.
Attends ! l’attente est forte, elle élève ou soumet ;
Le temps qui déracine est celui qui fait naître :
Par lui l’arbre abattu voit encore apparaître
Des rameaux qui plus tard redeviennent sommet.

Et tu seras toujours la grande souveraine
Et ton épée encor servira des ingrats ;
Et tu pourras enfin des trésors de ta haine
Acquitter le rachat d’Alsace et de Lorraine,
Ces robustes enfants arrachés de tes bras.

Oui, tu vivras toujours ! Oui, malgré ta souffrance,
Tes désastres, malgré la haine et ses complots ;
Tu vivras grande encore ; et tu seras, ô France !
Même dans la tempête, où sombre l’espérance,
Comme le Fils de Dieu qui marchait sur les flots.


Donc à l’œuvre ! En avant ! Reprends ta foi native,
Ressaisis les outils du travail en éveil,
Fais naître ces lueurs que ta pensée avive,
Patrie ! et souviens-toi que l’Europe, inactive
De ton repos, attend l’heure de ton réveil.

Août 1871