À la Suite du gouvernement serbe - De Nich à Saint-Jean de Medua 20 octobre 1915 - 14 février 1916/02

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À la Suite du gouvernement serbe - De Nich à Saint-Jean de Medua 20 octobre 1915 - 14 février 1916
Revue des Deux Mondes6e période, tome 37 (p. 99-119).
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A la suite du gouvernement serbe de Nich à Saint-Jean de Medua 20 octobre 1915 – 14 février 1916


II « DE LA BIÉLOUKHA A SAINT-JEAN DE MEDUA [1]


Quatre heures durant, nous suivons dans la neige des traces de pas indicatrices de la piste qui serpente le long de la montagne ; l’ascension est rapide ; bientôt nous dominons plusieurs des contreforts de la chaîne du Rojai ; pour trouver le col qui nous ouvrira l’accès de la vallée du Lim, nous devons atteindre le sommet du Tchakor. La vue y est merveilleuse ; le soleil illumine toutes ces cimes neigeuses et fait miroiter de mille reflets d’argent les minces filets bleus qui, de toutes parts, coulent dans les vallées profondes. De ces eaux, les unes vont tomber dans la mer Adriatique, les autres iront, par des affluens du Danube, se perdre dans la Mer-Noire. Longtemps, nous nous oublions à contempler l’admirable panorama qui se développe devant nous. Dans la neige épaisse, puis à travers de grands bois de sapins, la descente est fatigante ; les lacets se succèdent sans que l’on ait l’impression de se rapprocher du village de Vélika dont, à nos pieds, les maisons s’espacent sur une riante colline aux bords du Lim. Il semble que jamais on n’aura Uni de descendre de ces hauteurs du Tchakor ; enfin, après trois heures d’une marche épuisante, le han de Vélika est atteint. Les caravanes viennent se ranger sur une petite prairie que le soleil a séchée. Quelques couvertures sont jetées sur l’herbe ; des boites de conserves sont ouvertes et, après cette dure étape, on jouit d’un repos bien gagné.

Nous arrêterons-nous à Vélika, où les autorités monténégrines mettent pour la nuit quelques chaumières à notre disposition ? Continuerons-nous notre route pour arriver dans la soirée encore à Andriéwitza et y trouver un gîte plus confortable ? On s’informe ; les renseignemens obtenus concordent ; le chemin est excellent ; en quatre heures au plus, on sera à Andriéwitza. On se décide donc à refuser l’hospitalité des autorités de Vélika, et, oubliant les sept heures de marche faites depuis le départ de Biéloukha, on remonte à cheval.

Par ses villages nombreux, ses collines boisées, la fertile vallée du Lim nous charme, après les régions sauvages et désertes que nous venons de traverser. Rien, autour de nous, ne nous donne l’impression de la guerre, et pourtant l’ennemi est menaçant, car, dans le lointain, le canon se fait entendre. Mais la route s’allonge, le jour tombe ; il y a quatre heures déjà que nous sommes à cheval, et Andriéwitza ne se montre pas encore. Le Lim, dont nous suivons le cours, s’engouffre dans une gorge resserrée entre deux montagnes boisées. La nuit nous surprend en pleine forêt. Notre caravane n’avance plus qu’à grand’peine. Le sentier raviné, coupé par de récentes pluies torrentielles, est devenu périlleux ; dans le précipice, le Lim multiplie ses sinuosités, et après que nous avons enfin, pour la première fois, aperçu dans la nuit les lumières d’Andriéwitza, il nous faut encore faire d’interminables détours pour atteindre le pont qui nous permettra d’entrer dans la ville.

A huit heures du soir, après cette journée de treize heures de marche, dont sept à pied et six à cheval, nous arrivons à la modeste, niais très propre auberge, où les autorités monténégrines ont fait préparer nos chambres. Nous avons la surprise d’y trouver de réconfortantes provisions, que les ministres alliés de Cettigné ont eu l’amicale pensée d’envoyer avec leurs souhaits de bienvenue à leurs collègues de Serbie, diplomates errans.

Pour noc bêtes, pour nos gens comme pour nous-mêmes, une journée de repos était nécessaire. Nous hésitons d’autant moins à la prendre que nous croyons être au bout de nos aventures. Les Autrichiens, dont, à Prizrend, on nous avait fait craindre l’avance, ne menaçaient pas encore de nous couper la route ; il n’y avait donc aucune utilité à hâter notre départ. Nous savions d’ailleurs qu’une bonne chaussée reliait Andriéwitza à Podgoritza, et nous comptions pouvoir faire rapidement ce trajet en automobile. Mais cette journée de repos fut singulièrement troublée par les informations que vint nous apporter le gouverneur d’Andriéwitza : des inondations avaient, en plusieurs endroits, gravement endommagé la route que nous avions à suivre ; tous les ponts avaient été emportés, les automobiles ne pouvaient plus circuler ; nous devions donc continuer notre voyage à cheval, et le gouverneur nous engageait à partir d’urgence. Il avait neigé la nuit précédente sur les hauteurs ; si une nouvelle chute de neige se produisait avant que nous eussions franchi le col du Trehvniak, nous risquions d’être bloqués. Sur son conseil, le prince Alexis Karageorgewitch, arrivé quelques heures avant nous, était parti précipitamment avec plusieurs groupes de réfugiés serbes ; il regrettait que l’état de fatigue de nos chevaux ne nous permît pas d’en faire autant.

Le lendemain, au réveil, un silence étrange pèse sur la petite ville ; aucun bruit ne s’entend. La neige étouffe tous les sons ; depuis plusieurs heures, elle tombe à gros flocons, et déjà elle recouvre le sol d’une couche si profonde que l’on a peine à marcher. Silencieusement, dans l’obscurité, la caravane s’organise ; chacun se demande avec inquiétude ce que sera l’étape si la neige continue ainsi. Le Trehvniak, dont il va falloir faire l’ascension, à 1 800 mètres, quelques mètres de moins que le Tchakor, sera-t-il accessible ? On part, tout blanc déjà, et lentement on gagne la route qui, en serpentant, conduira au col. Les lacets, bien dessinés, sont encore visibles ; mais bientôt, la neige, qui devient plus épaisse, les cache et recouvre les traces des caravanes qui nous précèdent. On cherche en hésitant le chemin ; les bêtes se fatiguent, tombent, et, difficilement, se remettent sur pieds. Bien des chevaux tomberont qui ne pourront plus se relever, et leurs cadavres, mêlés à des cadavres de soldats et de réfugiés, jalonneront cette étape de l’exode. Enfin nous atteignons, au sommet de la montagne, le col, étroit défilé entre deux monticules boisés. Le vent n’a amoncelé la neige que d’un côté du col ; nous pouvons donc passer. Mais, à peine sommes-nous sur l’autre versant que la neige, tourbillonnant autour de nous, nous aveugle. Le froid nous glace ; pendant cet instant de réelle souffrance, nous trouvons près d’un arbre, dont il mange l’écorce, un cheval noir abandonné. Cette vision émeut chacun de nous ; on ne peut s’empêcher de demander ce qu’est devenu le voyageur dont la monture est ainsi perdue en pleine forêt, sous cette rafale de neige. Nous étions littéralement transis quand, par bonheur, un han se trouva sur le chemin. De toutes parts, le vent soufflait par les planches disjointes de l’unique et misérable pièce où nous nous serrions, mais le samovar bouillait et un verre de thé bien chaud nous rendit les forces nécessaires pour atteindre, après plusieurs heures de marche à travers la forêt, le han de Drendar. Deux heures plus tard, nous étions au grand han de Tsarévitch, notre gîte pour la nuit, gîte pittoresque, où les uns sur des lits de camp, les autres sur le plancher couvert de paille, les trois ministres d’Angleterre, d’Italie et de France s’étendaient avec leur personnel, tandis que s’abritaient dans d’autres hans voisins le ministre de Russie et le ministre des Affaires étrangères.

Il restait à nos caravanes deux étapes pour arriver à Podgoritza. En montant dans des carrioles attelées des petits chevaux russes que le Tsar avait depuis plusieurs mois envoyés au Monténégro pour servir au transport des vivres et des munitions, les quatre ministres alliés purent faire en quelques heures le trajet qui séparait le han de Tsarévitch de celui de Garantchichté ; mais que de gués traversés, en manquant vingt fois de verser, que de secousses et de cahots endurés ! Nos carrioles, pourtant, nous déposaient sains et saufs vers une heure de l’après-midi à Garantchichté-han, où nous attendaient des automobiles mis par le roi Nicolas à notre disposition. A cinq heures du soir, nous arrivions à Podgoritza.

Depuis huit jours, nous étions sans nouvelles du reste du monde ; nous avions marché en ne songeant qu’à l’heure présente, ne sachant jamais où nous coucherions le soir ; la caravane à surveiller, le repas à faire, le gîte à trouver, avaient été notre unique préoccupation. Nous nous efforcions dans ces dures étapes de conserver notre bonne humeur, mais nous n’avions pas le temps de réfléchir au développement des événemens tragiques dont notre voyage n’était qu’un épisode ; nous marchions, nous échappions à l’ennemi, nous vivions, et c’en était assez. Une fois arrivés à Podgoritza, nous nous ressaisîmes ; nous eûmes hâte d’avoir des informations sur ce qui avait pu se passer depuis notre départ de Prizrend et de donner de nos nouvelles à ceux qui pensaient à nous sans se douter des difficultés que nous avions, traversées.

De Cettigné, nous apprenons que le gouvernement serbe a quitté Prizrend depuis quatre jours et que le Prince héritier ainsi que M. Pachitch sont attendus d’un moment à l’autre à Scutari. Tout est donc fini ! Les armées serbes ont lutté en vain ; la retraite générale a été décidée ; le gouvernement est en fuite. Mais en quel état est l’armée ? Par où se retire-t-elle ? Où est le Roi ? Quels sont les projets du Régent et de son gouvernement ? Quelle est la situation des troupes alliées à Salonique ? Nous nous posons avec angoisse ces questions ; nous ne connaissons qu’un fait brutal : le désastre de la Serbie.

En attendant les instructions de nos gouvernemens, nous voyons arriver à Podgoritza les premiers groupes de réfugiés : députés et fonctionnaires serbes, médecins français, infirmières, missions sanitaires anglaises et russes, tout ce monde se retrouve dans les rues de la petite ville ; on se félicite d’être sain et sauf, on se raconte ses aventures, et c’est à qui aura le plus souffert en traversant les neiges du Tchakor et du Trehvniak. Mais tous ces réfugiés ne font que passer à Podgoritza ; ils ont hâte d’arriver à Scutari, à la mer.

Après avoir été à Cettigné remercier nos collègues et le roi Nicolas de l’accueil que nous avions trouvé depuis notre arrivée sur le territoire monténégrin, nous nous mettons à notre tour en route pour aller rejoindre le gouvernement serbe. Tandis que nos caravanes avec nos maigres bagages contournent le lac par Touzi, des automobiles nous conduisent à Plavnitza, d’où un petit bateau a vapeur nous amène à Scutari dans la soirée du 1er décembre.


* * *

Le gouvernement serbe y était arrivé la veille. M. Pachitch et ses collègues avaient vaillamment supporté les fatigues de leurs longues étapes à travers la montagne albanaise ; venus directement de Prizrend, par Lioumkoula, le pont du Vizir et la vallée du Drin Blanc, ils n’avaient mis que quatre jours pour faire ce dur voyage que le prince Alexandre, attendu le lendemain, parvint à faire, avec sa garde, en deux jours et demi, alors que pour l’accomplir, il ne fallut pas moins de onze journées aux officiers du grand quartier général : il est vrai que ces derniers escortaient la chaise à porteurs du vieux voïvode Poutnik. Mais si les ministres n’étaient pas trop abattus par leurs épreuves physiques, ils paraissaient en proie aux plus cruelles souffrances morales ; ils parlaient avec émotion des dernières heures qu’ils avaient vécues à Prizrend au milieu de la population en panique, de l’armée en retraite ; ils se rappelaient avec tristesse les manifestations de douleur auxquelles les officiers et les soldats s’étaient livrés quand ils avaient dû abandonner et détruire leurs canons, leurs armes, leurs convois et tout le matériel de guerre que les sentiers de la montagne albanaise se refusaient à laisser passer ; ils se demandaient ce qui resterait d’une armée qui, après avoir combattu sans un seul jour de repos pendant près de deux mois, avait à franchir en plein hiver une région montagneuse et sauvage où elle ne pourrait se ravitailler. Le Prince héritier et ses ministres s’attendaient à voir arriver leurs soldats dans le plus complet dénuement ; ils avaient hâte de les réconforter dans leur détresse.

Mais tout manquait au Gouvernement. Les approvisionnemens promis par la France et par l’Angleterre et sur lesquels ils avaient compté se trouvaient amoncelés sur les quais de Brindïsi et, pour comble de malheur, ceux qui avaient été récemment débarqués à Saint-Jean de Médua étaient détruits par la flotte autrichienne au cours du bombardement du 5 décembre. Il y avait bien à Scutari même quelques ressources, mais les Albanais refusaient de s’en dessaisir, et les autorités monténégrines ne faisaient rien pour en faciliter l’acquisition aux Serbes. En l’absence du ministre de la Guerre, qui se trouvait à Salonique où il s’occupait d’achats et de fournitures, et en attendant l’état-major général, les ministres des Travaux publics, du Commerce et des Finances se constituaient en comité permanent de ravitaillement et, avec un dévouement et un courage auxquels on ne saurait trop rendre hommage, s’efforçaient de prendre quelques dispositions pour recevoir les débris de l’armée.

La retraite s’opérait par trois voies différentes ; la jonction avec les troupes alliées de Salonique étant devenue impossible par voie de terre, l’état-major général serbe n’avait pas trouvé à Prizrend d’autre moyen pour essayer de sauver l’armée que de la diriger vers la côte de l’Adriatique en la faisant passer par la montagne albanaise. Une armée marchait par Elbassan et Tyrana vers Durazzo où elle avait l’assurance de se ravitailler grâce aux envois des Alliés ; deux autres armées avaient Scutari pour but, l’une par la route qu’avaient suivie les ministres alliés, par Ipek, le Tchakor, Andriéwitza et Podgoritza, l’autre par celle qu’avait prise le Gouvernement. Cette dernière route était la plus difficile et la plus dangereuse ; mais elle était la plus courte, car, dès le 3 décembre, nos détachemens d’aviateurs et d’automobilistes annonçaient en arrivant à Scutari qu’ils ne précédaient que de quelques heures les premières bandes serbes.

Les ministres attendaient anxieusement ces soldats en retraite. Le Prince héritier, pourtant, n’avait pas perdu courage ; se déclarant prêt à lutter jusqu’à la dernière extrémité pour la cause que les Alliés défendaient avec la Serbie, il conservait l’espoir que les soldats qui le suivaient a Scutari partageraient sa volonté de tout faire pour reconquérir le sol national. En présence d’un si grand désastre, cette fermeté calme et réfléchie méritait l’admiration. On vivait, en effet, en pleine débâcle.

Sous l’impression de la défaite, de la retraite, de la poursuite par l’ennemi, de la traversée de la montagne albanaise, ayant tout perdu, mais ayant sauvé leur vie, officiers, soldats, civils, n’avaient plus qu’une idée, partir, se réfugier dans des pays où ils trouveraient le repos, la sécurité ; et sans même savoir comment ils quitteraient Scutari, ils encombraient les consulats pour faire viser leur passeport pour la Suisse, pour l’Italie, pour la France. Au prix de mille souffrances, ils étaient arrivés à la mer qu’ils s’étaient représentée comme le salut ; ils se figuraient qu’ils allaient pouvoir s’embarquer ; une sorte de folie s’empara d’eux quand ils se rendirent compte que la mer n’était pas libre ; qu’il n’y avait pas de bateau à Saint-Jean de Médua et qu’il était impossible de prévoir quand il en viendrait. L’obsession du bateau poussait les uns à continuer leur marche jusqu’à Durazzo et même jusqu’à Vallona dans l’espoir d’y trouver une occasion de s’embarquer pour l’Italie, les autres à courir vers Saint-Jean de Médua. Là, malgré tous les conseils qui leur étaient donnés, ils s’installaient sur la plage ou dans les villages environnans, attendant l’apparition du bateau sauveur ; du matin au soir, des milliers de réfugiés se pressaient sur le rivage sans vouloir comprendre que si-des contre-torpilleurs alliés réussissaient, en trompant la surveillance des croisières autrichiennes, à convoyer un transport de vivres jusqu’à Médua, ce petit bâtiment, en repartant, ne pourrait prendre à son bord que quelques centaines d’entre eux.

Parmi les soldats qui affluaient à Scutari, les premiers arrivés n’avaient pas trop souffert, ayant été assez bien traités par la population albanaise qui n’avait pas encore compris l’étendue du désastre de la Serbie. Mais les provisions des villageois s’étant rapidement épuisées, les soldats n’avaient plus rien trouvé sur leur chemin et, en voyant quelques-uns vendre leur fusil pour un morceau de pain, les Albanais s’étaient rendu compte qu’ils n’avaient plus rien à craindre de leurs vainqueurs ; de loin d’abord et par traîtrise, puis ouvertement, soldats et réfugiés avaient été attaqués et aux tourmens de la faim et du froid, aux fatigues de la route, était encore venue s’ajouter l’inquiétude des embuscades albanaises.

Epuisés, les soldats entraient à Scutari, isolément, par petits groupes, par bandes compactes, cavaliers et fantassins pêle-mêle ; parfois, un détachement conservait son allure militaire ; mais nombreux étaient les hommes qui n’avaient plus d’armes. Tous paraissaient à bout de forces ; véritables cadavres ambulans, ils avançaient péniblement, maigres, hâves, l’air morne, le teint terreux, l’œil éteint. Leur lamentable défilé continua pendant des journées entières sous la pluie, dans la boue. Aucune plainte ne sortait des lèvres de ces hommes qui venaient de tant souffrir ; comme poussés par la fatalité, ils marchaient silencieusement ; parfois, pourtant, on les entendait dire lleba, (du pain) ; c’était le seul mot qu’ils eussent la force de prononcer. Depuis plusieurs jours, la plupart n’avaient rien mangé ; et dans les cantonnemens où on les rassemblait aux environs de la ville sans un abri suffisant pour se protéger contre la pluie, la neige et le froid, le Gouvernement n’avait à leur donner qu’une maigre ration de pain.

Désespérés, les ministres suppliaient les Alliés de tout faire pour hâter l’expédition et le débarquement à Saint-Jean de Médua des vivres accumulés à Brindisi. De jour en jour, en effet, s’épuisaient les ressources que le Gouvernement avait, malgré la crise monétaire provoquée par la dépréciation du perper monténégrin et du dinar serbe, réussi à se procurer sur place. D’autre part, le fourrage faisant défaut, les chevaux mouraient par centaines ; leurs cadavres jonchaient les rues, encombraient les abords des camps. Déjà quelques cas de maladies graves étaient signalés, et, dans les conditions sanitaires défavorables où se trouvait l’armée, on pouvait craindre que les épidémies les plus redoutables ne se propageassent.

La situation devenait critique. Le 15 décembre, la ration du soldat était réduite ; le l (î, elle subissait une nouvelle diminution ; le 17, au matin, l’Intendance ne pouvait plus donner qu’un tiers de la ration habituelle et, pour le lendemain, il ne lui restait pour ainsi dire plus rien à distribuer.

L’angoisse de la famine étreignait le Gouvernement. Quarante-six cadavres de soldats morts de faim avaient été relevés dans la nuit du 16 au, 17. M. Pachitch ne pouvait dissimuler aux ministres alliés la gravité de la situation. L’armée avait tout supporté jusqu’ici ; à quelles extrémités ne se laisserait-elle pas entraîner, si elle se croyait condamnée à mourir de faim ? Ne serait-elle pas alors en droit de reprocher au Gouvernement de l’avoir amenée à Scutari sans avoir rien préparé pour la recevoir ? Consciens de leur responsabilité, M. Pachitch et ses collègues croyaient aux pires éventualités. Réunis en permanence dans le bâtiment de la municipalité dont ils avaient, depuis leur arrivée à Scutari, fait le siège du Gouvernement, ils reconnaissaient leur impuissance et, résignés à leur sort, ils attendaient les événemens. Une fois de plus, le ministre des Travaux publics, président du Comité de ravitaillement, venait de faire connaître l’état des choses à ses collègues quand, dans le silence impressionnant qui avait suivi cet exposé, le prince Alexandre entra dans la salle du Conseil. C’était le jour anniversaire de sa fête ; quelque tragiques que fussent les circonstances, les ministres ne pouvaient se dispenser de présenter au Régent leurs félicitations et leurs souhaits. Ils le firent et se turent, oppressés par la détresse de l’armée. Voulant rompre un silence qui devenait pénible, le Régent leur demanda de reprendre leur délibération. M. Drachkovitch relit alors son douloureux exposé. Le Régent l’écouta, puis tomba dans une sombre rêverie, après avoir un instant regardé ses ministres. Ceux-ci auraient voulu trouver quelques paroles réconfortantes à dire à leur jeune prince ; du regard, mutuellement, ils s’encourageaient à parler, mais ils restaient muets. Le spectre de la faim planait au-dessus d’eux. Les minutes passaient ; le silence durait. Enfin, dans un effort, le Prince se leva et, sans qu’un mot fût prononcé, il sortit en saluant ses ministres qui retombèrent dans leurs fauteuils autour de la table du Conseil.

Plongés dans leurs réflexions, ils restent là accablés, mais un télégramme est apporté au président du Conseil ; d’un geste indifférent, il le prend, il le lit et soudain, son visage s’éclaire ; l’armée était sauvée ! Un transport venait d’arriver à Saint-Jean de Médua ; il apportait de Brindisi du pain de guerre, de la farine, du fourrage et une somme de deux millions de dinars en petite monnaie qui permettrait d’acheter sur place quelques vivres. C’était le salut, et il venait de la France.

Avec quelle émotion le prince Alexandre témoignait sa reconnaissance envers le gouvernement de la République, quand, vers la fin de la journée, j’allai lui porter mes félicitations à l’occasion de son anniversaire : « Ah ! monsieur Boppe, s’écria-t-il en me voyant, quel cadeau la France m’a envoyé aujourd’hui pour ma fête ; elle ne pouvait m’en faire un plus beau ni qui me rendit plus heureux !… » Et il dit l’angoisse dans laquelle il avait vécu tous ces derniers jours à la pensée que ses soldats étaient sur le point de mourir de faim… « Si, ce malin, vous aviez vu mes ministres ! quelle figure ils faisaient quand, je suis entré dans la salle du Conseil !… » Mais la Providence avait permis qu’au moment où la situation était désespérée, ces vivres de France arrivassent. Heure par heure, le prince se faisait tenir au courant de leur déchargement ; il avait l’assurance que l’opération serait terminée avant la nuit ; des centaines d’hommes y travaillaient ; rapidement tout était mis hors de la portée des canons de la flotte autrichienne, et des dispositions étaient prises pour que, dès le lendemain, une partie de la cargaison parvint à Scutari.

Les ministres n’en restaient pas moins inquiets ; car les quelques centaines de tonnes de vivres débarquées de la Ville-de-Brindisi n’assuraient que pour cinq ou six jours la subsistance de l’armée : la famine était donc toujours menaçante et il était indispensable que de nouveaux transports arrivassent sans retard à Médua. Mais, de sa base de Cattaro, la flotte austro-hongroise guettait les mouvemens des navires alliés et faisait de chaque expédition de vivres vers Saint-Jean de Médua une véritable opération de guerre, car il ne suffisait pas de convoyer le transport, il fallait encore assurer sa protection pendant le déchargement. Le coup de main tenté le 17 décembre, sur l’insistance du gouvernement de la République, avait réussi ; une nouvelle expédition aurait-elle le même succès ? Les risques étaient, en tout cas, si grands que le gouvernement serbe ne pouvait pas compter que son armée pût être ravitaillée d’une façon régulière au moyen d’un port d’un accès si dangereux. Et pourtant, chaque jour, affamés, de nouveaux soldats entraient à Scutari. Les attachés militaires, les médecins étrangers détachés à l’armée, s’en étonnaient. Il leur avait semblé qu’une quarantaine de mille hommes seraient à grand’peine sauvés du désastre ; on en comptait 60 000, 70 000, 80 000 et sans cesse l’effectif augmentait, à la satisfaction des ministres serbes qui, connaissant le caractère de leurs compatriotes, nous disaient : « Ils viendront en plus grand nombre que vous ne vous y attendez. Avant d’être soldats, ce sont des paysans ; ils savent les difficultés que rencontre une troupe nombreuse en hiver dans la montagne ; ils vont donc par petits groupes ; ils prennent des chemins différens ; ils mettront du temps pour arriver, mais ils arriveront. Il en est qui, découragés, s’arrêteront en route et voudront rentrer chez eux, mais quand ils apprendront que le Gouvernement s’est reformé à Scutari, ils viendront… »

Dans ce troupeau humain il n’y avait plus ni ordre, ni discipline. Certains officiers craignaient que la Serbie ne fût irrémédiablement battue ; ils se refusaient à croire qu’elle pût continuer la lutte et considéraient presque leur tâche comme terminée, tandis que des agens à la solde de l’Autriche parcouraient les cantonnemens, excitaient les soldats à abandonner un gouvernement qui les avait conduits à la ruine, et ; en vantant les bienfaits de l’administration autrichienne en Serbie, cherchaient à les amener à rentrer dans leurs foyers où leurs familles les attendaient.

Sous l’énergique impulsion du Régent, les ministres, réconfortés d’ailleurs par les encouragemens qui leur venaient de la Quadruple Entente, s’efforçaient de reprendre l’armée en main. Un congé était accordé au vieux voïvode Poulnik ; la réorganisation de l’état-major général était préparée ; mais, pour que des mesures utiles pussent être prises, il fallait la présence du ministre de la guerre. Le titulaire de ce portefeuille séjournant à Salonique, un successeur dut lui être donné par le Cabinet. Ce fut le colonel Terzitch. Le nouveau ministre de la Guerre jouissait dans l’armée comme parmi le peuple d’une grande autorité ; on l’estimait pour son honnêteté, son esprit de décision et pour les réelles qualités de commandement dont il avait fait preuve à la tête de la division de Choumadia. Le colonel Terzitch avait été personnellement désigné par le Régent au choix de ses ministres et aucune nomination ne pouvait être plus heureuse au moment où arrivait en Albanie le général de Mondesir avec l’importante mission militaire que le gouvernement de la République avait tenu à mettre à la disposition du gouvernement serbe pour la réorganisation de son armée.

En raison de l’impossibilité d’assurer d’une façon régulière le ravitaillement par Saint-Jean de Médua, cette réorganisation ne pouvait se faire dans la région de Scutari. Après d’assez longues hésitations, le Régent, l’état-major général et le Gouvernement reconnurent la nécessité du transport de l’année sur un terrain plus favorable. Une fois ce parti pris, ils s’en rapportèrent entièrement aux Alliés pour le choix de la région et pour la préparation de toutes les mesures qu’entraînerait l’évacuation, le départ de l’armée devant être accompagné du départ du Gouvernement et de celui des nombreux fonctionnaires et des milliers de réfugiés qui avaient suivi le Gouvernement dans sa retraite. La Serbie remettait ainsi son sort entre les mains des Alliés, elle les suppliait seulement de prendre de rapides décisions.

La situation devenait en effet difficile à Scutari ; les autorités monténégrines s’accommodaient mal de la présence des Serbes à l’égard desquels les Albanais, excités par des agens autrichiens, témoignaient les plus mauvaises dispositions ; les Bulgares d’autre part avançaient sur Elbassan et menaçaient la vallée du Mati. De Durazzo, Essad pacha avertissait le Gouvernement des risques qu’il courait à Scutari ; il l’engageait à se retirer auprès de lui pendant que les communications étaient encore libres, car il craignait, si les Italiens ne venaient pas promptement à son secours, d’être obligé d’évacuer Durazzo. Les Alliés se concertaient ; sans que le lieu de la réorganisation fût choisi, le principe de l’évacuation était arrêté, mais les Serbes se préoccupaient des conditions dans lesquelles l’opération se ferait : ils hésitaient à laisser diriger par la voie de terre sur Durazzo et Vallona leur armée trop fatiguée pour faire à pied un si long voyage ; ils craignaient qu’il ne mourut en route un grand nombre de leurs soldats ; ils se demandaient d’ailleurs si, avant que les dernières troupes n’y fussent parvenues, Durazzo ne serait pas tombée entre les mains des Austro-Bulgares. Aussi le Gouvernement insistait-il de la manière la plus pressante pour que l’évacuation se fît par Saint-Jean de Médua et non par Durazzo et Vallona.

Tandis que les gouvernemens délibéraient, la situation à Scutari s’aggravait. Dans la ville, bombardée chaque jour par des avions autrichiens, l’existence était devenue de plus en plus difficile ; les réfugiés, qui parvenaient à grand’peine à se nourrir, s’inquiétaient de l’attitude des Albanais, de l’avance des Autrichiens et des Bulgares ; ils assiégeaient en foule les ministères serbes, les légations et les consulats, réclamant un moyen pour quitter Scutari et, malgré les détails navrans qui parvenaient de Saint-Jean de Médua sur les souffrances de ceux qui campaient sur le rivage en attendant vainement un bateau, chaque jour augmentait le nombre de ces malheureux. Il régnait une véritable fièvre de départ, dont les étrangers étaient atteints aussi bien que les Serbes ; les dispositions que l’on voyait prendre en prévision de l’évacuation de l’armée et du transfert à l’étranger du Gouvernement contribuaient encore à augmenter l’énervement général. Plus heureux que les Serbes, les étrangers partirent les premiers.

Le 25 décembre, avec tous les Français de Serbie réfugiés a Scutari, le personnel de nos diverses missions militaires pouvait prendre place à bord d’un petit transport, la Ville-de-Bari, qui avait apporté des vivres à Saint-Jean de Médua ; les missions sanitaires anglaise et russe avaient réussi à s’embarquer quelques jours auparavant.

Il ne restait plus avec le gouvernement serbe que les quatre ministres alliés et ceux de leurs collaborateurs qui, depuis le 20 octobre, partageaient avec une inlassable bonne humeur et le plus exemplaire dévouement les vicissitudes de leur vie errante. Ils pouvaient se demander quel allait être leur sort. Des informations sûres représentaient les Autrichiens comme décidés à marcher sur Scutari ; on pensait qu’ils ne trouveraient pas de résistance au Monténégro ; il devenait évident que l’armée risquait d’être encerclée, si elle n’était pas rapidement évacuée. Le Gouvernement ne cessait de mettre les représentans alliés en garde contre cette éventualité. Quoi qu’il arrivât, le prince Alexandre déclarait qu’il était décidé à rester au milieu de ses soldats ; les ministres ne pouvaient qu’imiter le Régent. Les Serbes combattraient, s’ils y étaient obligés, mais, comme ils n’avaient plus de munitions, et que les armes leur faisaient presque complètement défaut, cette suprême lutte ne pouvait aboutir qu’à un désastre, à une capitulation.

Tout en craignant d’être bientôt réduit à cette extrémité, le Gouvernement continuait à préparer l’évacuation de l’armée, faisant cantonner le plus grand nombre de ses troupes autour d’Alessio pour les mettre plus à portée du ravitaillement.

Mais la décision tant attendue arrivait enfin. Sur l’initiative du gouvernement de la République, les Alliés avaient décidé que l’armée serait conduite à Bizerte et embarquée à Saint-Jean de Médua en même temps qu’à Durazzo et à Vallona. Un premier départ de quelques centaines d’hommes se faisait à Médua., L’armée serbe allait donc être sauvée, et, cette fois encore, le salut lui venait de la France.

A la nouvelle que l’évacuation était commencée, la joie la plus vive se manifesta parmi les soldats ; ils avaient au début montré une certaine répugnance à l’idée d’être transportés au-delà des mers ; maintenant, ils témoignaient leur satisfaction d’aller en Tunisie, d’où ils se voyaient déjà revenus au bout de quelques mois pour reconquérir le sol national. Rassuré sur le sort de l’armée, le Gouvernement pouvait penser à son propre départ. Des dispositions étaient prises pour l’accueillir à Aix en Provence et pour hospitaliser en Corse et dans diverses régions de la France les députés, les fonctionnaires et les réfugiés.

Mais les événemens marchaient ; du Monténégro, des nouvelles pessimistes arrivaient ; les Autrichiens s’étaient emparés du mont Lovtchen, ils avaient engagé des pourparlers de paix. Scutari était menacé ; les Serbes se trouvaient en danger ; il n’y avait plus un instant à perdre pour évacuer l’armée. L’opération pourtant se faisait avec une lenteur inquiétante ; le Gouvernement ne savait même plus si ses troupes étaient conduites à Bizerte ou, comme certaines informations le lui faisaient croire, à Corfou. Les communications télégraphiques étaient en effet interrompues et la difficulté de se tenir en contact avec les Cabinets alliés aggravait encore la situation. Il n’était plus possible de rester plus longtemps à Scutari ; on y attendait d’ailleurs d’un instant à l’autre le roi Nicolas et le corps diplomatique accrédité auprès de lui qui fuyaient devant l’Autrichien ; l’armée serbe et la foule des réfugiés étaient à la merci d’un coup de main de l’ennemi ; il fallait à tout prix précipiter l’évacuation ; dans l’intérêt de la cause serbe, le Gouvernement et le Régent étaient dans la nécessité de se rapprocher des Cabinets alliés.

Le 13 janvier, à onze heures du matin, M. Pachitch nous annonçait qu’en raison de la situation créée par la capitulation du Monténégro, le Gouvernement avait décidé de quitter dès le lendemain matin Scutari et de nous emmener avec lui à Saint-Jean de Médua, où nous serions dans la soirée prêts à nous embarquer sur le bâtiment qu’il nous priait de demander d’urgence à nos gouvernemens. Où le Gouvernement irait-il ensuite ? M. Pachitch l’ignorait ; il ne pouvait en effet indiquer la ville où il transférerait le siège du Gouvernement avant d’avoir appris avec précision dans quelle région les Alliés faisaient la réorganisation de l’armée.

Depuis plusieurs jours le ministre d’Italie avait reçu de son gouvernement l’autorisation de télégraphier directement au duc des Abruzzes, commandant en chef l’armée navale de l’Adriatique, s’il avait besoin d’un bâtiment de guerre. Le baron Squitti ne doutait donc pas que le bateau demandé par M. Pachitch n’arrivât en temps utile, à condition toutefois que le télégramme qu’il allait envoyer parvint à sa destination. Le poste de T. S. F. du consulat général d’Italie, qui était le seul moyen dont nous disposions pour télégraphier, n’avait pu fonctionner depuis vingt-quatre heures, les stations de Tarente, de Bari et de Brindisi n’ayant répondu à aucun de ses appels ; serait-on plus heureux aujourd’hui ? Après deux heures d’essais infructueux, le télégramme fut enfin expédié. M. Pachitch en était aussitôt informé et il ne restait plus qu’à faire ses préparatifs de départ.

Nous étant toujours attendus à quitter Scutari précipitamment, chacun de nous avait des chevaux à sa disposition. Quoique Saint-Jean de Médua ne fût qu’à dix ou onze heures de marche, on s’organisa comme pour un long voyage. Nous partions en effet le lendemain pour Médua et nous avions l’espoir de nous y embarquer le soir même si nous trouvions un bateau ; dans le cas contraire, nous devrions, ainsi que les ministres serbes, retourner à Alessio pour y coucher et y rester jusqu’à ce que l’embarquement fût possible. Si l’avance des Autrichiens nous mettait en danger avant que nous fussions parvenus à nous embarquer, notre seule ressource serait d’aller à cheval jusqu’à Durazzo, et peut-être même jusqu’à Vallona. Il était donc prudent de préparer nos caravanes en vue de cette éventualité.

Jamais, depuis le début de l’exode, nous ne nous étions « trouvés devant un tel inconnu ; nous marchions à l’aventure.

Une fois encore, il nous fallait détruire ce qu’il restait de nos papiers et de nos chiffres.

Le 14 janvier, dès trois heures du matin, la caravane se préparait sous la surveillance de M. Briot, notre hôte dévoué ; à six heures, tout était prêt ; la caravane du ministre d’Angleterre passait devant notre porte ; nous la suivons. Il faisait encore nuit ; les rues étaient silencieuses, désertes, le bazar endormi. Dans la lumière naissante, nous longeons la forteresse ; nous sommes déjà assez loin dans la campagne quand le jour est complètement levé. La route est sèche, facile ; elle est très animée : des groupes, des cavaliers isolés, des piétons en grand nombre se hâtent vers Alessio et Saint-Jean de Médua. Des détachemens de cavalerie dirigés sur Durazzo nous dépassent. La plaine entre la Bojana et le Drin est monotone ; le ciel est gris ; les villages, rares, paraissent abandonnés ; une impression générale de tristesse plane sur la région. Des vols de corbeaux tachent de noir l’horizon. Les cadavres de chevaux que, dès la sortie de Scutari nous avions fréquemment trouvés sur notre chemin, se montrent plus nombreux ; par endroits, il y en a cinq, six, dix étendus les uns à côté des autres. Enlizés dans la boue, maintenant séchée, ils gonflent la route qui en est comme pavée ; de ces bouffissures se dégage une odeur qui effraye nos chevaux ; ils s’arrêtent ; il faut un effort pour les amener à marcher sur ces cadavres. Le charnier à travers lequel nous cheminons s’accroît sous nos yeux : épuisé, le cheval d’un soldat ou d’un réfugié ralentit sa marche et tombe ; aussitôt l’homme défait la charge, prend sur lui ce qu’il peut porter, abandonne le reste sur le sol ou le jette sur un char, s’il en vient à passer un en ce moment et, sans un regard sur la bête qu’il abandonne, il continue sa marche vers la mer. Un instant le cheval reste couché, puis, comme dans un mouvement de lassitude et de désespoir, il se jette sur le côté et, quand on passe auprès de lui, on le voit la tête étendue sur le sol, l’œil éteint, la bouche haletante. Il meurt et, quelques mètres plus loin, un autre meurt comme lui. Ceux qui nous ont suivis sur cette route d’épouvante ont vu des hommes mourir. Cette tristesse nous a été épargnée, mais bien des vivans ne valaient guère mieux que des morts parmi les soldats des cantonnemens d’Alessio.

Vers une heure de l’après-midi, nous faisons une courte halte à Kakarich dans la chaumière où le colonel Givanovitch a installé l’état-major de sa division. Là, nous apprenons que le Gouvernement a passé il y a peu de temps. Partis à trois heures du matin de Scutari, M. Pachitch et ses collègues avaient l’intention de s’arrêter à Alessio ; mais, la nouvelle, s’étant répandue qu’un bateau était arrivé dans la matinée à Saint-Jean de Médua, ils s’étaient décidés à aller directement jusqu’à la mer, car ils supposaient que le bateau signalé était celui que le Gouvernement et les ministres alliés attendaient pour s’embarquer.

A partir de Kakarich, la route devient mauvaise ; des fondrières ralentissent notre marche, et ce n’est que tard dans l’après-midi que nous apercevons de l’autre côté du Drin la forteresse d’Alessio. A quelques centaines de mètres du pont d’Alessio, nous rencontrons le médecin-major Blanc ; il nous confirme que la Ville-de-Bari chargée de pain de guerre et de farine est arrivée dans la matinée à Saint-Jean de Médua et qu’elle doit repartir dans la soirée avec des soldats ; le docteur suppose que les contre-torpilleurs italiens qui escortent ce petit transport sont destinés à embarquer le gouvernement serbe et le corps diplomatique ; ce dont il est sûr, en tout cas, c’est du départ des 1 200 soldats dont il vient de passer la visite ; il les a vus quitter Alessio et se mettre en route en chantant ; il pensé qu’ils sont maintenant en train de monter sur le bateau qui les conduit vers le salut.

Il n’y avait pas une minute à perdre ; un bateau était à Médua ; il fallait aussitôt que possible arriver à la mer ; la caravane se hâte. La fatigue avait déjà commencé à se faire sentir ; la pensée du bateau sur la rade nous rend des forces ; on presse les chevaux ; mais la route tourne autour de la baie et s’allonge interminable ; bientôt d’ailleurs elle est si encombrée que nous n’avançons plus qu’avec difficulté ; il faut lutter pour se frayer un passage à travers le lent et continu défilé de chars à bœufs, de voitures et de convois de chevaux ou d’ânes portant les milliers de caisses de biscuits elles sacs de farine hâtivement débarqués de la Ville-de-Bari et dirigés vers les cantonnemens des troupes serbes. Mais voici qu’aux convois se mêlent des soldats ; ils marchent, ils marchent en file ininterrompue ; ils ont la tête basse, la mine farouche ; leurs officiers en nous croisant nous regardent d’un air sombre ; que se passe-t-il dans ces cerveaux ? Nous ne devions le savoir qu’en arrivant à Médua : ces malheureux refaisaient dans un morne silence le chemin qu’ils avaient, dans la matinée, fait si gaiement en chantant ; ils avaient vu le bateau sauveur ; déjà ils étaient rangés sur la rive prêts pour l’embarquement, quand un contre-ordre était venu ; ce n’était plus des soldats serbes que devait prendre à son bord la Ville-de-Bari, mais M. Pachitch, ses ministres, quelques députés avec leur famille et le corps diplomatique. Quelle ne dut pas être la déception de ces hommes ! et comme on comprend la tristesse qu’avait pour eux l’étape du retour vers ces cantonnemens de misère qu’ils avaient cru avoir abandonnés pour toujours !

L’embarquement de l’armée devait commencer dès le, lendemain. En moins de cinq semaines, elle devait être tout entière transportée à Corfou, sans un seul accident, grâce à l’activité de la flotte des Alliés et particulièrement au zèle incomparable de la marine française.

Longtemps nous marchâmes sous le regard de ces soldats, obsédante vision dont le souvenir fait mal. Mais la nuit était venue ; à l’approche de la mer, nous sentions le vent se lever, bientôt il souffla en tempête ; nous traversions un véritable grain de neige fondue, de pluie glaciale ; sous cette rafale les chevaux hésitaient ; nous avancions avec peine et dans l’obscurité, nous ne pouvions plus suivre nos gendarmes. Il fallait à chaque instant s’interpeller, s’appeler, pour s’assurer que la caravane était au complet. Subitement dans cette pluie sinistre, des lumières pointent de tous côtés. Assez près de nous sur la gauche, les feux d’un bateau ; de la terre on échangeait avec lui des signaux lumineux ; nous étions donc enfin à Saint-Jean de Médua dont nous ne distinguions pas encore les quelques maisons. Mais les lumières qui nous entouraient nous indiquaient bien que nous nous trouvions sur cette plage funeste ; leur faible éclat provenait de ces foyers autour desquels se serraient, tremblans de fièvre, les réfugiés, vieillards, femmes et enfans, qui depuis des semaines attendaient, sans abri, un bateau chaque jour promis. Nous passons, pleins de pitié, à travers ces groupes, nous guidant sur les fenêtres éclairées qui annoncent les bâtimens de la douane et du commandant du port de Médua. Mais un obstacle se dresse devant nous dans la nuit ; c’est la foule des réfugiés qui se presse aux environs du point d’embarquement, cohue sans nom, hauts fonctionnaires, officiers, députés, s’efforçant de se pousser dans l’espoir d’être l’un des élus qui seront autorisés à prendre, avec le Gouvernement, passage sur la Ville-de-Bari.

La caravane réussit à franchir cette muraille humaine, et tandis que le lieutenant Hassan Sirdari met nos bagages à l’abri, nous gagnons la douane.

Une échelle plutôt qu’un escalier conduit au premier étage de cette baraque secouée par la tempête. Sur un étroit couloir où s’entassent, à l’abri de la pluie, ministres serbes et secrétaires de légation, trois petites portes donnent accès à de misérables pièces. Dans l’une ; qui sert de bureau à la station de radio-télégraphie italienne, le ministre d’Italie s’est réfugié. L’amiral Trowbridge fait les honneurs de l’autre, recevant avec son flegmatique sourire les ministres serbes, les représentans alliés qui successivement arrivent, épuisés, glacés par les misères dont ils ont été les témoins et sans doute aussi un peu inquiets du sort qui les attend. S’embarqueront-ils réellement dans la soirée ou devront-ils passer à Saint-Jean de Médua, et dans quelles conditions, une nuit et peut-être la journée suivante ? D’un mot l’amiral rassure son monde : « Le bateau partira ce soir, les ordres de l’amirauté italienne, parvenus dans la journée, par T. S. F. sont formels ; mais il faudra attendre le moment propice, » et tout en donnant des instructions à ses officiers, tout en lisant les télégrammes qu’il ne cesse de recevoir, il réconforte l’un d’un verre de wisky, l’autre d’une tasse de thé. Mais la troisième pièce restait fermée. L’amiral m’y fait pénétrer avec mon collègue d’Angleterre, et, spectacle inoubliable de détresse, nous voyons accoudé sur la table de bois blanc, plongé dans ses réflexions, M. Pachitch. Cet homme, si maître de soi, que les vicissitudes les plus diverses ont toujours trouvé ferme et droit, ne peut dominer l’émotion qui l’étreint. Il va quitter la terre serbe, emmener à l’étranger le Gouvernement, l’armée… Ses souffrances morales donnent à son masque sévère, à sa longue barbe blanche, un aspect tragique. Un instant, nous restons silencieux devant cette douleur ; mais notre entrée a fait sortir le président du Conseil de son rêve ; d’une voix éteinte, il dit ses tristesses, son angoisse devant la gravité du moment, ses appréhensions pour l’avenir : « C’est l’image de la Serbie qui va s’embarquer, » répète-t-il ; mais peu à peu les ministres serbes, abattus, déprimés, désemparés, viennent se grouper autour de M. Pachitch comme s’ils cherchaient un appui, un réconfort. L’un d’eux, en entrant, tombe frappé par tant d’émotions ; on couche le malade sur le petit lit de fer qui servait de siège à quelques-uns de ses collègues ; des soins le raniment bientôt, et l’inquiétude que cet accident avait fait naître disparaît heureusement.

Maintenant la petite pièce est comble, mais aussi pleine de silence. Nous laissons M. Pachitch et ses ministres à leurs pensées. Il est huit heures. L’amiral, qui s’est retiré dans la petite maison où il s’est établi près de la douane, a l’attention d’inviter le président du Conseil et les quatre ministres alliés à partager son dîner. M. Pachitch remercie ; il n’a pas faim. Mes trois collègues se rendent avec moi à l’invitation ; le vent souffle toujours avec rage ; la pluie glaciale coupe nos visages ; il faut que de vigoureux matelots nous soutiennent pour nous faire escalader dans l’obscurité les quelques rochers sur lesquels est accrochée la baraque de l’amiral. Réconfortant dîner ! on oublie un instant les fatigues et les émotions de la journée et, tout en mangeant, on écoute les récits de l’amiral. Il dit comment la Ville-de-Bari et la Ville-de- Brindisi sont arrivées, il y a huit jours, avec leur chargement de farine et le pain de guerre pour les Serbes et les Monténégrins, et comment, en entrant dans le port, la Ville-de-Brindisi, ayant touché une mine, a sauté et sombré en quelques minutes. On voit encore ses mâts émerger au-dessus de l’eau dans le port, devenu, depuis les attaques de la flotte autrichienne, un véritable cimetière de navires. La Ville-de-Brindisi avait de nombreux passagers : infirmières américaines, volontaires monténégrins arrivant d’Amérique ; beaucoup disparurent avec le bateau, d’autres se jetèrent à l’eau ; parmi ces derniers se trouvait mon voisin de table, aide de camp de l’amiral, qui revenait de Brindisi. Il nagea longtemps, presque nu, et réussit à se maintenir jusqu’au moment où il fut repêché. Avec d’autres naufragés, vivans ou morts, il fut apporté dans la petite pièce qui nous sert maintenant de salle à manger. L’amiral, aidé de quelques hommes de cœur, frottait, frictionnait ces corps, dont la plupart restaient inanimés. Il fallait de l’alcool. Quelqu’un se souvint qu’une caisse d’eau-de-vie, destinée à quelque ambulance russe, traînait sur la rive. Vite on la cherche, on la défonce, et on frictionne avec plus de succès les malheureux rescapés. Cette eau-de-vie sauva bien des naufragés ; c’est à elle que mon voisin dut la vie. Toute la caisse y passa, moins une bouteille. « Vous la videz en ce moment, » ajouta l’amiral, en remplissant de nouveau nos verres.

Le vent continuait à hurler au dehors ; de temps en temps, un officier entrait ; il rendait compte des dispositions prises pour l’embarquement. Vers dix heures, l’amiral se leva : « C’est le moment, dit-il. Je vais maintenant accompagner à bord le gouvernement serbe et les ministres alliés ; la vedette a quinze places, voyons… » Et il compte sur ses doigts : « M. Pachitch, six ministres serbes avec deux dames, les quatre ministres d’Angleterre, de France, d’Italie et de Russie, l’officier italien du port et moi ; cela fait le compte ; allons… » Nous demandons ce que l’on fera de notre personnel, de nos bagages, et surtout de nos chiffres. L’amiral promet que tout sera embarqué.

A tâtons, sur les rochers d’abord, sur la rive, à travers un amoncellement de caisses, de sacs, dans la boue, sous la pluie, nous marchons péniblement. L’obscurité est complète. Nous voici sur un ponton ; nous sautons dans la vedette dont nous remplissons l’étroite cabine. Ministres serbes, ministres alliés sont là, serrés les uns contre les autres ; on voudrait parler, mais les paroles restent dans la gorge ; le moment est tragique : ce n’est pas le lieu des banalités. Quant à dire ce à quoi l’on pense, personne ne l’ose ; le silence convient en un pareil instant. La vedette part, emportant le gouvernement serbe et les ministres alliés. Pendant sept à huit minutes, qui ont semblé des heures, elle navigue, ballottée sur les vagues. Un choc nous fait comprendre qu’elle a accosté la Ville-de-Bari


AUGUSTE BOPPE.

  1. Voyez la Revue du 15 décembre 1916.