À la brunante (Faucher de Saint-Maurice)/09

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Duvernay, frères et Dansereau, éditeurs (p. 196-220).


MADELEINE BOUVART.


I.

honnie !


Elle s’appelait Madeleine, et probablement que ce nom lui avait porté malchance ; car en ville tous les commérages disponibles étaient entassés sur sa jolie personne.

Était-ce calomnie ou médisance ?

Je n’en sais rien, et il serait difficile de remonter jusqu’à la vérité, puisque pour cela il faudrait se frayer un chemin et coudoyer les quatre-vingt-seize années qui me séparent maintenant du minois chiffonné de Madeleine Bouvart.

Ce qu’il y a de positif, c’est qu’en 1775 elle avait vingt-sept ans, la taille svelte, le pied busqué, les dents fraîches, le rire agaçant, la main fine, la langue déliée et la plaisanterie gauloise.

Combien de femmes n’ont-elles pas été compromises par une seule de ces mignonnes choses ?

Sans doute c’était ce que devaient se murmurer deux bourgeois qui en ce moment s’attardaient, bon gré mal gré, sur le chemin Saint-Louis.

La neige était molle et épaisse, et ils allaient, retirant péniblement leurs pieds de la masse blanche, pour les y enfouir de nouveau, à la manière des oiseaux pris à la pipée. La mauvaise humeur, la crainte et l’apoplexie pesaient sur ces honnêtes figures ; mais tout cela fit place au dédain et à l’ironie, lorsque sous leurs nez bourgeonnés, passa, tiré par un pur-sang anglais, le joli traîneau de la sémillante Madeleine Bouvart.

Vers cette époque, le chemin du Cap Rouge était déjà le rendez-vous aristocratique des belles et des mignons du temps.

Madeleine n’était pas la dernière rendue à cette course au clocher, où qui le voulait, et surtout qui le pouvait, venait étaler l’élégance de ses fourrures et la fraîcheur de ses équipages, sous les yeux des éternels badeaux de ma ville natale.

Chaque jour, à heures fixes, on voyait ainsi passer le gracieux sleigh de Madeleine, glissant sans bruit sur la neige soyeuse, ne laissant derrière lui que les deux minces filets tracés par ses légers patins, et se faisant précéder par le son argentin des petites clochettes qu’agitait fièrement son magnifique coursier.

Alors les envieux disaient :

— Est-elle heureuse cette petite Bouvart !

Les compatissants murmuraient :

— Quel malheur n’a-t-elle pas eu de perdre son père ? un si honnête homme !

Madeleine n’en tenait pas moins fièrement ses rênes.

Son traîneau filait, puis disparaissait au loin sur la route blanchie, et autant en emportait le vent.

Ce jour-là, elle allait encore plus grand train que d’habitude.

La tête penchée en avant, le corps gracieusement incliné sur la chaude fourrure d’ours noir qui empêchait le froid de décembre d’arriver jusqu’aux petits pieds de Madeleine, elle laissait toute liberté d’allure à son cheval.

Il fallait que le diable fût à ses trousses, car autrement mademoiselle Bouvart n’aurait certes pas oublié de servir une verte semonce à son cocher John qui, l’œil au guet, l’oreille tendue, oubliait irrévérencieusement depuis un quart de lieue de se croiser les bras, comme cela se pratique d’ordinaire chez les porteurs de livrée dans les bonnes maisons.

C’est que, voyez-vous, l’ennemi était signalé aux approches du bois Gomin, et le général Montgomery arrivait, tambours battants, précédé de la terrifiante nouvelle qu’il n’avait fait qu’une seule bouchée du Fort Saint-Jean et des villes de Montréal, de Sorel et des Trois-Rivières.

On avait bravé Arnold ; mais devant le terrible général tout le monde sentait la panique l’envahir.

Au loin, dans la campagne, si loin que l’œil pouvait aller, il n’entrevoyait que bourgeois importants et gourmés, renfoncés dans leurs petites carioles et devisant sur un ton bourru de la perspective d’être privés, pour quelque temps, de leur promenade favorite ; paysans, tirant péniblement derrière eux leurs traînes surchargées d’effets, de linge et de pauvres meubles, presque tous des souvenirs de famille ; élégants, oublieux pour ce jour-là, de la pose et de leur coupe d’habits ; officiers et soldats se repliant des avant-postes.

Tous ces gens criaient, juraient, se bousculaient et semaient devant eux la consternation et l’effroi.

Seul, le cheval de Madeleine habilement manœuvré, passait au milieu de ce tohu-bohu sans rien heurter, et s’avançait grand train vers la porte Saint-Louis.

Déjà il s’était engagé dans le labyrinthe fortifié qui, hier encore, en défendait les approches, lorsque tout-à-coup il fallut s’arrêter.

La foule était devenue si compacte qu’il n’y avait plus possibilité d’avancer, et, les naseaux fumants, le jarret finement cambré, le coursier de Madeleine se mit à faire queue au milieu de cette mer humaine qui montait toujours autour de lui.

Sous l’arche grisâtre et massive de la porte Saint-Louis, deux compagnies de grenadiers anglais faisaient haie, l’arme au bras.

Entre leurs files silencieuses passaient, une par une, toutes les personnes qui, sous les yeux de l’officier commandant, donnaient preuve qu’elles étaient munies de provisions pour huit mois, et promettaient de faire le service de la place.

L’interrogatoire n’était pas long ; mais il faisait froid, et, tout en battant de la semelle, de groupe en groupe on se décochait des interpellations.

— Aie ! dites-donc, là-bas, maître Chabot, est-ce vrai que le gouverneur Carleton a failli se faire pincer à la Pointe-aux-Trembles par MM. les Bostonnais ?

— Comment, si c’est vrai, père Lépine ! mais il sortait par un bout du village, tandis que Montgomery entrait par l’autre. Le gouverneur filait roide, paraît-il, soit dit sans aucune responsabilité de ma part, car c’est le petit Blanchet qui nous a rapporté ça.

— Ah ! tout de même, il devait avoir de fières jambes, notre Anglais, observa le gros Dionne ; car on nous assure qu’il faut aller dru pour ne pas tomber entre les longues pattes de ces Congréganistes. [1]

— Nous verrons bien si la chance le suivra toujours, notre gouverneur ; dans huit mois tout sera fini, si l’on en croit l’ordonnance qui nous prescrit de faire des provisions pour ce temps de vacances. Dans huit mois nous saurons donc qui aura gagné.

— Oui, je l’espère, monsieur Landry ; quant à moi, je suis en règle de ce côté. Je les mangerai tranquillement, mes vivres ; car je crois qu’il vaut mieux ne pas se mêler de ces quatre sous là, et laisser ces gens se débrouiller entre eux. Que les Anglais se grugent entre Anglais, c’est leur affaire ; et depuis que j’ai laissé ma jambe au moulin Dumont [2], si d’un côté je ne souffre plus qu’on me marche sur le pied, de l’autre, je n’écrase plus les orteils de personne.

Et pendant que ces conversations couraient au milieu des francs rires de la foule, elle s’écoulait lentement, sous les yeux scrutateurs du capitaine anglais.

Déjà, le tour de Madeleine Bouvart était venu, et même elle avait penché hors de son traineau sa petite tête d’hirondelle, pour mieux mignarder une jolie parole à l’oreille de l’officier, lorsque celui-ci lui dit brusquement :

— Mademoiselle, j’ai ordre de ne pas vous laisser entrer en ville.

— Moi, capitaine, fit-elle d’un air étonné ; mais M. le gouverneur craindrait-il plus mes yeux que les balles d’Arnold ?

— Je ne saurais vous dire, mademoiselle, ce que M. le gouverneur craint le plus ; mais ce que je puis vous exprimer, c’est l’immense regret que va me laisser l’exécution d’une consigne formelle.

La voici :

Il sortit de la doublure de sa tunique un papier scellé aux armes de Sir Guy Carleton, et le lut lentement, en pesant sur chaque mot :

« Le gouverneur, désirant se mettre à l’abri de la trahison, et se débarrasser des bouches inutiles, défend jusqu’à nouvel ordre l’entrée de la ville aux personnes suivantes ; »

Et l’officier, plaçant son doigt sur une des lignes de la nomenclature, s’inclina légèrement en disant :

— Eh bien ! mademoiselle ?

Madeleine ne répondit pas :

Une larme brilla, et descendit lentement le long de ses joues rougies, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps ; et, faisant effort pour contenir sa honte, elle dit tout simplement :

— John, tournez le cheval vers le Cap-Rouge.

Le cocher fit ce que Madeleine commanda ; puis, lui remettant les rênes en mains, il s’inclina en essayant un de ses sourires les plus gracieux :

— Mademoiselle, lui dit-il, on est mieux en dedans, qu’en dehors des murs par un temps pareil, et comme je ne suis pas compris dans la liste de son Excellence, j’en profite pour rentrer en ville.

Madeleine resta impassible sous le coup de ce nouvel affront ; d’une main ferme, elle fouetta vigoureusement son cheval, et bientôt femme et coursier se perdirent sous la nuit qui s’allongeait noire et pleine d’alerte sur la campagne canadienne.

En arrière, fier et superbe se dressait le vieux Québec, encore une fois resté seul face à face avec l’ennemi de la patrie.

En avant courait la ceinture des bivouacs de Montgomery et d’Arnold.

Tout était morne et grave entre ces deux lignes de feu où, côte à côte depuis tantôt quinze ans sommeillaient paisiblement sous la neige, les grenadiers du Béarn et les montagnards Écossais.

Bientôt un qui-vive sonore retentit au milieu de ce calme sinistre ; puis, tout rentra dans le terrible silence.

C’était la femme honnie qui arrivait au camp Américain, et Madeleine Bouvart venait de passer à l’ennemi.


II.

entre la poire et le fromage


Depuis bientôt près d’un mois l’état de siège durait sans amener aucun résultat définitif.

Par-ci par-là, un maraudeur se faisait pincer.

De fois à autres, on tirait une salve à boulets sur les murs de la ville.

Des éclaireurs, cachés dans des trous de loups, lançaient sur le rempart des flèches au bout desquelles on avait attaché des lettres adressées aux bourgeois influents de la ville.

Puis, c’était tout ; l’assiégeant se bornait à ces démonstrations plus bruyantes qu’hostiles.

En revanche, il faisait longue et doucereuse sieste, à la maison Holland, où Montgomery avait su retrouver les délices de Capoue.

Chaque soir on buvait sec et l’on mangeait bon, au quartier-général américain, et bien que la plupart des officiers Bostonnais eussent été en peine de justifier leurs seize quartiers de noblesse, ils posaient pour le torse et déchiraient de l’Anglais à pleines dents. [3]

Madeleine s’était faufilée en haute faveur auprès de ces messieurs. Elle posait en victime, coquettait avec celui-ci, enjôlait celui-là, souriait à tous ; ce qui l’avait rendu la coqueluche de l’état-major, le général inclus.

C’était elle qui tenait la droite de la table du mess, à côté de Montgomery, et ce soir-là quelqu’un qui serait entré dans la grande salle de l’Holland-House, l’aurait aperçue faisant scintiller son verre plein de Xérès à la blanche clarté d’un candélabre emprunté sans bruit à la villa du colonel Caldwell.[4]

Madeleine écoutait distraitement le général lui dire :

— Oui, mademoiselle, c’est comme j’ai l’honneur de vous le confier. À la Noël, ce qui sera après demain, je vous invite à venir dîner aux quartiers généraux du vieux Carleton.[5]

— Pardon, mon général, de l’interruption ; mais je crois que l’invitation est un tant soit peu prématurée. Arnold ne sera pas prêt ; la petite vérole commence à se propager dans son camp, et les Canadiens refusent de prendre l’argent du congrès, ce qui rend les vivres difficiles pour la troupe ; ne vaudrait-il pas mieux retarder ?

— Vous êtes un pessimiste, colonel Levingston, et vous voyez tout en noir. Je sais que vous détestez Arnold, et vous n’êtes pas le seul ; c’est ce qui vous empêche de voir que ses troupes sont animées du meilleur esprit. D’ailleurs, il faut que cela finisse. J’ai pris une résolution, et puisque vous étiez absent du conseil de guerre tenu ce matin, je suis heureux de vous mettre au courant de la situation.

À la prochaine giboulée de neige, Arnold avec son contingent, se glisse du côté de St. Roch et enlève les barricades et les batteries du Sault-au-Matelot ; vous, colonel, vous dirigez une fausse attaque contre la porte Saint-Jean ; le major Brown en fait autant du côté de la citadelle, et moi je me faufile sous le cap par la rue Champlain et j’enlève la batterie de Près-de-ville. Québec est ouvert du côté de la basse-ville ; Arnold et moi, nous faisons jonction et nous arrivons tambours battants au centre de la place, pendant que la garnison attirée sur le rempart par tout votre tintamarre et celui de Brown, n’y verra que du feu. Est-ce clair et précis ?

— Halte-là ! mon général, reprit un vieux médecin major qui passait pour être le plus érudit de l’armée. Québec n’est ni St Jean, ni Montréal, ni Sorel, ni Trois-Rivières. Il faut le mâcher tout doucement ; car la digestion en est pénible, et Murray a failli y gagner la dispepsie.

— Bah ! major, faites manœuvrer vos pilules comme vous l’entendrez, et laissez-moi mes balles et mes boulets. Si cela ne suffit pas, je ferai goûter des Plaines d’Abraham au vieux Carleton. Ça me connaît, les Plaines d’Abraham ; j’y étais jadis.

— Mais savez-vous, général, que vous n’êtes pas aussi jeune que je le croyais, interrompit l’agaçante Madeleine.

— Que voulez-vous, mademoiselle, le harnais blanchit vite celui qui le porte. Alors, je n’étais que capitaine : depuis, pour monter en grade, il m’a bien fallu en voir d’autres.

— Mais, Dieu me pardonne, vous devenez vantard et coquet, général. Quel était l’heureux régiment qui recélait un pareil capitaine, don Juan ?

— Le 43ème, mademoiselle. Ah ! c’était un fier régiment, qui n’eut qu’un tort à mes yeux, celui de ne pas s’être rangé sous le drapeau du congrès.

— Mais, mon général, reprit l’intrépide érudit, il me semble que cela aurait été difficile en 1759 ; le congrès dormait alors paisiblement dans le néant, tandis que son père Washington était encore tout engourdi des suites de la capitulation du Fort Nécessité.

— Vous me tenez le langage d’un loyaliste, major, et si vous continuez, cela pourrait finir par une bonne dose d’arrêts de rigueur. Rien de tel pour changer le cours des idées. Quant à vous autres, messieurs, puisque le bal va bientôt s’ouvrir, n’oubliez pas les instructions que le Congrès nous a données. Respectez les croyances religieuses du pays, payez libéralement tous les vivres et les objets qui vous seront indispensables, punissez avec rigueur les soldats qui commettront quelques désordres, poursuivez et harcelez les troupes anglaises ; mais évitez de vexer le peuple et de rien faire qui puisse le rendre hostile à la cause Américaine.

— Vous êtes bon, général, interrompit Madeleine, et je voudrais que tout Canadien-Français vous entendît prononcer ces paroles de conciliation.

— Mademoiselle, j’accepte vos compliments, bien que je ne les mérite pas, car je ne connais qu’une chose, moi : c’est la consigne. Pour preuve, c’est qu’en 1759, — ce qui commence à se faire loin — je ne songeais guère à écrire des protestations de dévouement aux Canadiens-Français. J’étais alors cantonné dans un petit village de la côte-nord, à St. Joachim, et là…

— Comment vous êtes allé à St. Joachim, mais, contez-moi ça général, cela doit être curieux, reprit Madeleine d’une voix légèrement tremblotante.

— Mon Dieu, ce récit ne sera pas long ; et le petit voyage d’agrément que je fis alors peut se résumer aussi laconiquement que le tour des Gaules de César.

Sur mon passage, j’ai tout brûlé, tout pillé, tout massacré. Mille tonnerres ! c’était ma consigne qui le voulait ainsi, et elle me rend furieux ou sentimental à son gré. À preuve, c’est qu’elle faillit me brouiller avec un lieutenant du 78ème Highlander.

Ce jeune freluquet s’arrogeait le droit de grâce, et déjà deux paysans, le père et le fils, s’étaient mis sous sa haute et puissante protection.

Il me semble encore les voir, les mains dans leurs poches d’habit tout déchiré, le père avec ses grands cheveux blancs friselants au vent, le fils portant, tête basse, sa tuque rouge, et se faufilant tous deux dans un champ de blé que mes hommes avaient oublié de saccager.

Je tenais à faire un exemple et à montrer au jeune lieutenant Fraser que l’on ne bravait pas impunément les ordres du général Wolfe.

Je fis donc prendre le jeune homme par un sergent de confiance et le fis tuer à coup de tomahawk, sous les yeux paternels.

Puis ce fut le tour du vieux.

Ah ! pour celui-là, je fus miséricordieux.

Je me contentai de le faire fusiller, ce qui n’empêcha point mon sous-officier en verve de les scalper tous deux. [6]

Quels temps c’était là ! St. Joachim, Ste. Anne, le Château-Richer, l’Ange-Gardien, Montmorency, tous ces villages flambèrent comme s’ils eussent été construits en tondre. [7]

On savait faire la guerre alors ! c’étaient le canon, la fusillade, la torche qui commandaient, tandis qu’aujourd’hui il faut y aller prudemment à grands coups de proclamations.

Madeleine n’avait pas entendu ces dernières paroles du général.

Elle s’était péniblement glissée hors de table, prétextant la fatigue, et avait regagné le fond de ses appartements.

Pourtant qui l’aurait vue se traîner le long du corridor, le front haut, l’œil humide et plein de lueurs fauves, n’aurait guère trouvé l’énervement sur ce visage pâle.

Dans sa pensée, le général Montgomery n’était plus qu’un vil meurtrier, et un étrange frisson passait sur cette frêle charpente de femme.

Deux cadavres muets se dressaient devant elle.

Les deux paysans, qui, sans tombes et sans prières, gisaient enfouis sous les guérets de Saint-Joachim, étaient le père et le frère de Madeleine Bouvart !

Implacables, ils lui montraient qu’avant tout on se devait à la patrie.


III.

la nuit du 31 décembre 1775.


La neige tombait drue et floconneuse.

Un vent de Nord-est passait lugubre et mugissant, tordant le faîte des chênes et des pins qui se dressaient jadis le long du chemin Saint-Louis.

En haut, il faisait sombre et noir partout, et sur le sol, aussi loin que l’œil pouvait s’étendre, on ne voyait qu’un immense linceul blanc s’allonger devant lui.

On aurait dit que le ciel écroulé s’en venait demander un point d’appui à la terre.

Les feux du bivouac étaient enfouis sous les draperies de la tempête, les chiens de ferme hurlaient au néant qui semblait les envelopper ; tout était triste et poignant dans cette terrible nuit du Nord, et pourtant une femme s’en allait au milieu du chaos.

Seule, en tête-à-tête avec la tourmente, elle allait toujours.

Le vent glaçait son voile, ses cheveux se roidissaient sous le givre, ses mains étaient bleuies par les étreintes de l’onglée, son petit pied se retirait péniblement d’un abîme pour retomber dans un abîme, et, sans souci de l’ouragan, isolée dans cet isolement, la pauvrette allait toujours.

Il fallait être trempé d’une volonté d’acier pour sortir par un temps pareil, et tantôt trébuchante, tantôt se relevant, elle allait toujours droit devant elle, lorsque tout-à-coup elle s’arrêta sous un des enlacements de la rafale.

Un qui-vive imperceptible venait de traverser la tempête.

Alors des ombres se rapprochèrent ; un chuchottement se fit entendre, et des groupes se perdirent au milieu des immenses spirales de neige que chassait devant lui le terrible Nord-est.

On faisait maigre et monotone vie dans le vieux Québec assiégé, bien que ses habitants dussent commencer à en prendre l’habitude, car leur ville en était à son cinquième siège. [8]

Ce soir là, la tête courbée sur un monceau de cartes et de paperasses, le général Carleton dépouillait les rapports de grand’gardes et d’avant-postes.

Son front était soucieux, ses joues ridées, et à mesure qu’il lisait, il paraissait s’être plongé dans la plus profonde des perplexités. L’ennemi ne faisait pas un mouvement ; en ville on savait qu’il manquait d’argent, de vivres, de munitions, que la maladie et la défection décimaient ses rangs, que la population restait neutre et indécise ; et, malgré ces informations précises, le général Carleton, en homme prudent, s’était décidé à ne pas remuer.

En ce moment d’inquiétude il se demandait si son rival, le général Montgomery, serait du même avis que lui.

Tout surchargé du poids de ce dilemme, le général Anglais s’était levé, avait fait quelques tours dans sa chambre, tisonnant son feu et faisant tout ce qu’un honnête homme peut faire quand il a l’esprit mal à l’aise, lorsqu’un léger coup retentit à la porte.

Un aide-de-camp entra.

— Mon général, dit-il, une femme désire vous parler.

— Diable ! il se fait tard, capitaine, pour écouter encore des réclamations ; la journée s’est passée à cette besogne et voilà que l’on me gruge ma nuit.

Savez-vous ce qu’elle veut, cette femme ?

— Elle assure qu’elle a quelques importantes révélations à vous faire, et vous prie de l’admettre sur l’heure, mon général.

— C’est différent alors ; faites entrer, capitaine.

Madeleine Bouvart, toute frisonnante de froid et de vengeance, apparut sur le seuil.

— Quoi ! mademoiselle, s’écria Carleton, vous ici ! mais à quel heureux hasard dois-je attribuer l’honneur de cette visite ?

— Veuillez le croire, ce n’est pas à votre proclamation, général ; mais comme je ne viens pas vous apporter ma rancune, vous me permettrez d’aller droit au but de ma visite. Cette nuit l’ennemi tente l’assaut de la ville ; à l’heure qu’il est, ses colonnes sont en marche, et comme le temps presse, je serai laconique, ce qui vous surprendra de la part d’une femme.

Alors Madeleine se prit à lui donner les détails du plan que Montgommery avait communiqué au colonel Levingston.

À mesure qu’elle parlait, le front du vieux général devenait radieux.

Si Carleton avait la prudence, je ne dirai pas de Fabius, ce qui sent un peu l’antique, mais j’écrirai de plus d’un ministre de ma connaissance, en revanche, à ses heures, il ne détestait pas de humer les parfums de la poudre. Depuis trois jours déjà, il flairait cette attaque ; mais son caractère indécis ne pouvait s’arrêter sur une certitude.

Madeleine Bouvart venait de la lui faire toucher, et, revêtant aussitôt son caban en fourrures et passant son épée, il se mit en devoir de sortir.

— Quant à vous, mademoiselle, dit-il, en lui offrant galamment le bras, je vais vous remettre aux soins bienveillants de madame Campbell, une brave femme qui se mettra en quatre pour vous.

Et comme sous la broderie de son dolman il sentait battre le petit cœur de Madeleine, il ajouta tout affectueusement :

— Vous qui avez été si brave, n’allez pas du moins vous effrayer du tintamarre de cette nuit. Nous ferons bonne et loyale garde ; puis, demain, s’il fait beau, en faisant la promenade, je vous montrerai comment on a su repousser les traîtres et les déserteurs du vieux drapeau anglais.

— Général, répliqua gravement Madeleine, soyez sans inquiétude sur mon compte ; une amie m’attend précisément dans cette maison blanche que vous voyez près du château St. Louis. Bonsoir, général.

— Bonsoir, mademoiselle, rêvez que nous avons la victoire et la paix.

Et le vieux général s’éloigna.

Madeleine tira alors de dessous sa mante un pistolet d’arçon et l’examina en se disant :

— Allez toujours, général ; vous n’avez affaire qu’au général Montgomery, tandis que moi, j’ai à faire justice de l’envahisseur de mon pays et du meurtrier de ma famille.

Et elle descendit par la côte de la Montagne, vers la rue Champlain.

À quatre heures du matin, toutes les colonnes ennemies étaient parvenues au rendez-vous assigné.

Rien à l’intérieur de la ville ne décelait que l’on s’était aperçu de leur présence. Rien au dehors n’indiquait à l’ennemi que l’éveil était donné, et que partout les postes avaient été doublés.

Tout-à-coup, deux fusées montèrent dans le ciel noir, et ce fut là le signal.

Alors la ville s’enveloppa dans une ceinture de fer et de feu.

Partout les détonations se croisaient.

La porte St. Louis tremblait sur ses gonds, le Sault-au-Matelot versait la mitraille sur Saint-Roch. La porte St. Jean s’éclairait de sinistres lueurs. Une pluie de balles et de boulets s’engouffrait par la rue Champlain, et, frappant les rocs et les aspérités du cap Diamant, fractionnait projectile sur projectile.

Québec tout rajeuni sentait couler fièrement son sang dans sa veine large et généreuse, et retrouvait enfin son indomptable ardeur militaire.

La cannonnade mêlait ses notes basses aux crépitements de la fusillade, et la mort semblait planer suspendue au haut de l’aile de la tempête qui passait toujours, emportant dans ses replis l’année qui finissait et mêlant à la poussière de ses vanités beaucoup de sang et beaucoup de sanglots.

Il en fut ainsi jusqu’à la matinée ; puis tout se refit paix et silence.

Québec était sauvé des horreurs du sac et du pillage.

Dans la journée, on déblaya la neige autour des morts.

Presqu’au pied de la barricade de Près-de-Ville, on trouva le général Montgomery, tout ensanglanté et tout roidi par le froid. À ses pieds gisaient onze cadavres, et parmi eux une femme qui avait eu l’épaule arrachée par un boulet.

C’était Madeleine Bouvart.

Elle était morte pour une grande cause, en priant Celui qui pardonna sa sainte patronne, la blonde Madeleine de la Thébaïde.

Dieu, sans doute a su la juger plus haut que les hommes ; ceux-ci lui donnèrent l’oubli des vivants.

Carleton négligea l’humble nom dans ses dépêches ; Québec ne fut pas reconnaissant, et l’histoire est restée muette sur l’héroïsme de la pauvre femme qui, sans guide, sans protection, sans conseil, ne trouva devant elle que la flatterie, la méchanceté, le mensonge ici-bas, et ne put vraiment donner sur terre que ce qu’elle avait au fond de l’âme, une prière suprême et le dévouement à la patrie.



  1. La verve gauloise des Canadiens-Français avait donné ce nom aux partisans du Congrès.
  2. Le moulin Dumont se trouvait situé près de la propriété de M. Chouinard, sur le chemin Ste Foye, sur le petit ruisseau qui coule à gauche du monument des braves.

    Il fut pris et repris pendant la dernière bataille des Plaines d’Abraham et cinq compagnies de grenadiers commandées par le capitaine d’Aiguebelles y périrent presqu’entièrement. Il ne serait peut-être pas mal à propos de rappeler ici ce que Garneau dit à propos de cette dernière victoire française près de Québec :

    — « Les Français n’avaient que les trois petites pièces de canon qui avaient pu passer le marais de la Suède, à opposer aux 22 bouches de l’ennemi. »

  3. You can have no conception what kind of men composed their officers. Of those we took, one major was a blacksmith, another a batter ; of their captains there was a butcher, a —-, a tanner, a shoemaker, a tavern keeper. etc. Yet they pretend to be gentlemen. — Lettre du Colonel Caldwell.
  4. La villa du colonel Caldwell s’appelait « Sans Bruit ». Elle fut pillée et brûlée par les troupes américaines.
  5. Montgomery had declared his intention of dining in Quebec on Christmas Day.
    Lettre du colonel Caldwell
  6. There were several of the enemy killed, and wounded, and a few prisoners taken, all of whom the barbarous Captain Montgomery, who commanded us, ordered to be butchered in a most inhuman and cruel manner ; particularly two, whom I sent prisoners by a sergeant, after giving them quarter, and engaging that they should not be killed, were one shot, and the other knocked down with a Tomahawk (a little hatchet) and both scalped in my absence.

    Journal of Lieut. Malcolm Fraser, 1759.

  7. We burned and destroyed upwards of 1,400 fine farm houses, for we during the siege where masters of a great part of their country along shore, and parties were almost continually kept out ravaging the country ; so that it will take them half a century to recover the damage.

    Journal of the expedition up the river St. Lawrence publié dans le New York Mercury du 31 Décembre 1859.

  8. — Le siège de 1629 par Daniel Kerk ; en 1690 par l’amiral Phips ; en 1759 par le général Wolfe, en 1760 par le chevalier de Lévis et en 1775 par le général Montgomery.