À la mère polonaise (traduction Baze)

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Adam Mickiewicz

À la mère polonaise
Traduit du polonais en vers français par M. Baze



 
O mère ! si les yeux de ton fils bien aimé
Brillent de l’éclat du génie ;
Si déjà sur son front, à ton regard charmé,
Paraît l’antique honneur de sa noble pairie ;
Si de ses compagnons quittant l’essaim joyeux,
Il demande au vieillard ses chansons vénérées ;
Ou si des temps passés, tous pleins de ses aïeux,
Il écoute, pensif, les annales sacrées ;
O mère ! de ton fils le loisir est perdu.
Qu’à de bien autres jeux il doit être assidu !
De Marie, à genoux, cours invoquer l’image,
La mère des douleurs t’armera de courage.
Vois le glaive sanglant qui déchire son sein,
D’un coup mortel aussi ton cœur doit être atteint ;
Car, avant que la paix soit donnée à la terre,
Avant que les partis fassent trêve à leur guerre,
Dans un combat sans gloire à périr condamné,
Sans résurrection martyr abandonné
C’est le sort de ton fils. Apprends-lui de bonne heure
A méditer au fond d’une sombre demeure.
Sur la claie étendant ses membres sans repos,
Respirant la vapeur des plus affreux cachots,
Aux reptiles hideux qu’il dispute leur couche ;
Et que jamais un cri s’échappant de sa bouche,
De colère ou de joie un mouvement trop prompt
Ne livre de son cœur le mystère profond.
Qu’il soit impénétrable à tous comme un abîme ;
Même de sa pensée on lui ferait un crime.
Que son discours soit lent, vague, à peine entendu,
Comme un accent plaintif que la tombe a rendu.
Que ses traits de son sort réfléchissent l’injure,
Et d’un serpent gelé qu’il ait l’humble figure.
Jésus, dans Nazareth, enfant prédestiné,
Portait déjà sa croix d’où le salut est né :
Du divin rédempteur ô bonté prévoyante !
O mère, écoute-moi, j’amuserais ton fils
Du tragique tableau de ses destins promis.
Donne à ses faibles mains une chaîne pesante,
Une vile brouette à son ardeur naissante.
Il doit voir sans pâlir la hache du bourreau,
Et sans rougir, la corde et son fatal anneau,
Instrumens préparés pour un prochain supplice ;
Car ton fils n’ira pas, comme les anciens preux,
Sous l’habit des croisés, avec un ciel propice,
Dans Solime arborer le signe glorieux ;
Ou de la liberté semant l’aire féconde,
Et du triple drapeau suivant les bataillons,
D’un sang versé pour elle abreuver les sillons.
Mais voici les travaux qu’attend de lui le monde,
Digne fin d’un vaincu rayé des nations :
D’un invisible espion le cartel le défie
Contre un juge parjure à défendre sa vie ;
Le champ clos de sa lutte est un cachot muet,
Son puissant ennemi prononce son arrêt ;
Puis l’infamant poteau, marquant ses funérailles,
Dira qu’il n’est pas mort sous le feu des batailles ;
Pour monument funèbre il aura le gibet.
Et si tu veux savoir quelle sera sa gloire,
Et des siècles futurs ce qu’aura sa mémoire,
Quelques vains pleurs de femme, holocauste sans fruit,
Et de ses compagnons les longs discours de nuit.